la résidence est à Korsakovsk. Mon ami Kouzé--tel est son nom--me fit
visiter les principales villes de l'île d'Yéso, que nous traversâmes
ensemble. Yéso est l'île la plus septentrionale du Japon, très proche
de la terre russe. Cette île est le grand marché du poisson dont les
pêcheurs de Sakhaline sont les fournisseurs. Je pus facilement me
convaincre de l'importance qu'attachait le peuple entier à la question
des pêcheries. Des fonctionnaires, des journalistes, les directeurs des
douanes, des marchands venaient à tout moment voir le consul et lui
demander si vraiment la Russie pensait à leur enlever les privilèges
gardés jusqu'à ce jour.
Il y a beaucoup de poissons dans les mers japonaises, mais ils ne
suffisent pas à la consommation. Les harengs, si nombreux jadis autour
de Yéso, ont disparu, effrayés sans doute par le bruit des très
nombreux bateaux à vapeur; ils se sont réunis à ceux qui vont dans les
eaux tranquilles de Sakhaline. Les saumons, maladroitement pourchassés
à l'époque où ils venaient frayer dans les rivières des îles
japonaises, sont beaucoup moins nombreux qu'autrefois. Or ce sont des
harengs destinés à fumer les champs, et des saumons pour les conserves,
dont ne peuvent se passer les Japonais. Si le droit de pêcher le saumon
sur les côtes russes leur était enlevé, les conséquences de ce fait
seraient graves, mais la perte du droit de pêche au hareng porterait
un coup plus terrible encore à l'industrie japonaise: un grand nombre
d'industriels et de marchands seraient ruinés, et le pays entier
traverserait une crise économique de la plus haute gravité.
Les diplomates russes ont bien compris la situation et cherchent à en
tirer pour le pays qu'ils représentent tous les avantages possibles.
Ils savent que c'est par des concessions dans les baies du Kamtchatka,
où les saumons sont innombrables, et dans celles de Sakhaline, où les
harengs arrivent en bancs multiples, que la Russie forcera le Japon
à se taire et à fermer les yeux, en un mot à accepter malgré lui les
événements qui se passeront prochainement peut-être en Extrême-Orient.
Les journaux de langue anglaise qui paraissent au Japon excitent chaque
jour les Japonais contre les Russes, en leur parlant de Mandchourie;
le Japon et la Russie peuvent pourtant encore, présentement du moins,
trouver une solution amiable sur bien des points. C'est en partie dans
cette crainte que l'Angleterre s'est alliée à l'Empire du Mikado.
Les Russes et les Japonais exagèrent chacun à leur façon quand on
discute avec eux la question des pêches. Pour un Russe, priver le Japon
du droit de pêcher le hareng, c'est ruiner le Japon tout entier. Un
Japonais au contraire affirmera que la situation n'est pas si grave;
que des essais d'engrais artificiel ont été déjà faits avec succès,
que le Japon, après un moment un peu difficile, sortirait vainqueur de
difficultés qu'il envisage très froidement d'ailleurs.
«Grâce à la question des harengs, nous avons barre sur les Japonais, me
disait un diplomate russe.
--Ce qui fait la supériorité des Russes, me disait un autre diplomate,
japonais celui-là, c'est qu'ils ont sur ce point une politique
affirmative, tandis que la nôtre est toute négative; ils savent ce
qu'ils veulent, tandis que nous, nous savons seulement ce que nous ne
voulons pas.»
Ce que les Russes ne disent pas pourtant, c'est qu'en mettant des
droits de pêche plus élevés, ou en écartant de leurs eaux les
bateaux de leurs voisins et en s'occupant eux-mêmes de l'industrie
poissonnière, ils devront chercher des clients pour leur acheter les
poissons: or ce n'est pas sur le continent qu'ils écouleront leur
marchandise, et ils seront trop heureux de trouver encore l'argent des
Japonais. Si le Japon n'est pas riche, la Russie, elle aussi, n'en
a pas moins besoin d'argent, et l'Europe entière le sait bien. La
question, très grave évidemment pour les Japonais, n'a pas seulement
une face, comme le voudraient faire croire les Russes. Bien que la
partie méridionale de Sakhaline ne soit plus terre japonaise, il sera
difficile de faire comprendre aux Japonais qu'ils n'ont pas sur le
poisson de l'île des droits acquis et consacrés par le temps.
Actuellement le poisson exporté à l'étranger paie par poud,
c'est-à-dire par seize kilogrammes, cinq kopeks (0 fr. 135) si
l'exportateur est un Russe, et s'il est un étranger, sept kopeks (0
fr. 189). On prélève aussi sur les commerçants japonais un droit
correspondant au tonnage du bateau pêcheur. C'est le rivage occidental
de l'île qui est considéré comme le plus favorable à la pêche, du moins
dans la moitié méridionale de Sakhaline. Il y a sur cette côte, entre
les mains d'industriels russes, des pêcheries très importantes.
Les harengs viennent sur les côtes de Sakhaline deux fois par an, au
printemps et en été. Au printemps, ils arrivent en bancs serrés et
restent un mois environ dans les nombreuses petites baies de l'île.
Chaque année, pendant cette période, ils s'approchent trois fois du
rivage. Il arrive souvent qu'un banc de harengs s'arrête si près du
bord au moment du flux qu'il reste en partie échoué sur le rivage: une
grande partie des poissons est en effet surprise alors par le reflux,
et la mer se retire au loin, les laissant en tas, hauts de plus d'un
mètre. C'est une bonne aubaine pour les pêcheurs, qui ramassent les
harengs à la pelle, les jettent dans des corbeilles ou en emplissent
des voitures. Ce fait, qui n'est pas rare, n'a pas lieu aussi
abondamment chaque année, mais la mer laisse souvent des harengs sur le
rivage. Un rien suffit d'ailleurs pour effrayer le banc tout entier, et
les Aïnos, indigènes de l'île dont je parlerai dans la suite, affirment
qu'un coup de fusil suffit parfois pour écarter d'une baie tous les
poissons qui d'ordinaire y entraient.
[Illustration: LA PÊCHERIE DE MAOUKA.]
En été, les harengs ne ressemblent pas à ceux qui furent vus au
printemps: ils sont plus ronds et plus petits, mais leur chair est par
contre plus grasse, et, lorsqu'elle est salée, beaucoup plus délicate.
Les Japonais prétendent qu'ils appartiennent à une espèce particulière
et qu'ils ne sont pas les produits de ceux du printemps, comme
l'affirment, sans doute à tort, les pêcheurs russes.
[Illustration: PRÉPARATION DE L'ENGRAIS DE HARENGS.]
C'est dans l'île même que les Japonais préparent l'engrais de poisson,
qui est fait exclusivement avec des harengs. Lorsque les poissons sont
pris, les ouvriers les mettent sur la plage, puis les jettent dans de
grandes marmites où ils cuisent avec un peu d'eau. Quand ils jugent
la cuisson suffisante, ils retirent les harengs, et les mettent sous
presse, de telle façon que l'eau et la graisse sortent complètement et
qu'il n'en reste plus la moindre goutte.
Cela fait, les Japonais étendent sur le sol de grandes nattes, qui ne
sont pas faites, comme celles qu'emploient ordinairement les Russes,
avec l'écorce du tilleul, mais avec de la paille de riz; si le tilleul
est nombreux dans les forêts russes, on sait aussi que le Japon est en
partie occupé par des rizières. La pâte, obtenue après que le corps
des harengs a été sorti de la presse, est étendue sur la paille de
riz et reste longtemps à sécher au soleil, puis on l'emballe dans
des sacs faits avec des nattes japonaises. Cet engrais, qui a des
qualités chimiques incomparables et avait merveilleusement réussi
pour la culture du riz et de l'indigo, n'a pas donné des résultats
moins satisfaisant lorsqu'on en a fait l'expérience pour la culture
du mûrier. Chacun connaît l'importance du mûrier pour les Japonais;
toutes les grandes maisons de Lyon ont des succursales au Japon et des
représentants chargés de leur acheter de la soie.
La façon dont les Japonais conservent le poisson est intéressante,
elle aussi. Ils le vident, tout d'abord, et le salent; ils mettent
ensuite, sur des nattes ou des sacs, une épaisse couche de sel, sur
laquelle ils placent les poissons les uns près des autres, mais en sens
inverse, la queue de l'un près de la tête de l'autre; ils font deux
rangées superposées l'une à l'autre, et sur lesquelles ils mettent
une nouvelle couche de sel; puis ils placent d'autres poissons,
perpendiculairement à ceux qu'ils ont posés les premiers, et ainsi
de suite; le tas obtenu a parfois plus de 2 mètres de hauteur, sur
1m50 de largeur. Autour des nattes, on a fabriqué grossièrement des
gouttières en terre, par lesquelles le sang et l'eau s'écoulent; le
poisson devient dur comme du bois, il semble très salé et n'a pas bon
goût.
La quantité de harengs exportés au Japon, chaque année, conserves ou
engrais, atteint de quatre à cinq millions de kilogrammes.
Les ouvriers employés dans les industries ne sont pas des Russes, mais
des Japonais, et je ne crois pas que les Russes pourraient produire un
travail comparable à celui des Japonais. Il est évident que les forçats
n'auront jamais l'ardeur des ouvriers libres qui se donnent de la peine
pour un gain qu'ils espèrent rendre meilleur; d'un autre côté, pour des
raisons physiques, un Japonais réussira toujours mieux qu'un Russe dans
une pêcherie de Sakhaline.
La première pêche à lieu au printemps, et le printemps de Sakhaline
est une époque froide; l'eau est glaciale, et pourtant les Japonais
travaillent toute la journée dans l'eau, les jambes nues parfois
jusqu'aux genoux. On voit à leur visage qu'ils sont gelés et qu'ils
grelottent, mais ils restent pourtant courageusement occupés à
leur tâche, chantant leurs chansons pour oublier la rigueur de la
température. Les appointements qu'on leur donne sont d'ailleurs assez
forts pour les contenter; il faut dire que la vie n'est pas chère
au Japon et que les salaires y paraîtraient ridicules aux ouvriers
français; mais ce qui les séduit dans les pêcheries de Sakhaline, c'est
qu'au fixe alloué à tous vient s'ajouter un tant pour cent sur la prise
journalière de chacun.
Outre les ouvriers japonais, on voit travailler dans les pêcheries
les indigènes de Sakhaline, surtout sur la côte orientale de l'île:
ce sont des Aïnos, des Guiliaks et même des Oroks. Ces ouvriers
indigènes ne sont guère payés qu'en nature. L'un deux me disait qu'un
travailleur, homme ou femme, reçoit en général pour une saison de
pêche, soit au hareng, soit au saumon, quelques kilogrammes de riz, un
vêtement japonais, plusieurs mètres d'étoffe, des pelotes de fil et des
aiguilles, le tout valant de 22 à 23 francs.
[Illustration: JONQUES JAPONAISES ATTENDANT LEUR CHARGEMENT DE
POISSONS.]
«On nous donne toujours, me disait un sauvage, du tabac et des
allumettes. Et puis nous avons beaucoup d'arêtes de poisson!»
Je ne pus m'empêcher de rire de ce dernier cadeau que l'Aïno relatait
triomphalement; mais, on le verra plus loin, la richesse des indigènes
est constituée par des chiens dont la peau leur sert de vêtement et la
chair de nourriture; beaucoup d'arêtes de poisson constituent donc une
succession de repas exquis pour les malheureux chiens de Sakhaline, qui
n'ont pas à manger tous les jours en hiver. Les sauvages font aussi des
aiguilles avec les arêtes de poissons.
Les indigènes pêchent surtout pour leurs besoins personnels dans les
rivières de l'île; le poisson qu'ils y poursuivent est le saumon. Le
saumon est représenté à Sakhaline par des espèces nombreuses, les mêmes
d'ailleurs que celles qui vivent le long du continent et dans les baies
du Kamtchatka. Il est curieux d'observer que plus ce poisson vit au
nord, plus sa qualité est fine et sa chair succulente. Les deux espèces
principales dont vivent les habitants de l'île sont la «gorboucha» ou
bossue et la «keta» (_salmo lagocephalus_). Frais, ces poissons sont
délicieux, mais la keta se conserve mieux dans le sel que la bossue.
Ces poissons arrivent par bandes à époques fixes pour déposer leurs
œufs dans le ruisseau même où ils sont nés. Ils viennent si nombreux
qu'on peut parfois les prendre à la main; il semble cependant que
jadis il y en avait davantage et cela tient à ce que les indigènes les
pêchent avant qu'ils aient eu le temps de déposer leur frai dans le lit
de la rivière. Au Kamtchatka où ils sont moins inquiétés, les saumons
nagent en bandes si importantes et en rangs si serrés qu'ils peuvent
renverser un bateau de pêche.
Les autres poissons, qu'on trouve à Sakhaline en si grand nombre, sont
dédaignés. J'ai vu un pêcheur aïno qui jetait un jour avec mépris à son
chien un superbe turbot qu'il avait pris:
«Cela ne vaut rien, me dit-il, c'est tout au plus bon pour les chiens!»
Les rivières contiennent des gardons, des perches, des brochets, mais
la faune marine surtout est curieuse; nulle part, la faune des mers
polaires ne pénètre si avant vers le sud que dans les mers de Behring
et d'Okhostk, où avec les courants et les glaçons, viennent en grande
quantité les animaux et les poissons de l'océan du Nord.
La pêche à la baleine a commencé à se développer au nord de Sakhaline
vers 1840. C'est depuis 1847 que les armateurs américains s'y sont
adonnés sans relâche; ce sont les fanons et la graisse qu'ils
exportent. Chaque fois que j'ai navigué dans la baie de Korsakov, j'ai
aperçu une ou plusieurs baleines nageant non loin du bateau. Un navire
japonais venait d'en prendre une lorsque j'arrivai; j'en vis une autre,
qui était venue, blessée sans doute, mourir et pourrir non loin de la
côte. Les Guiliaks me disaient que ce fait n'était pas rare, et que,
sur la côte occidentale de l'île, ils l'avaient constaté plusieurs
fois. Ils mangeaient autrefois la viande de la baleine, mais un jour
une baleine blessée par un harpon échoua à l'embouchure de la rivière
Tyme. Des indigènes Guiliaks qui en mangèrent un morceau moururent pour
la plupart, et c'est un péché aujourd'hui que de manger de la viande de
baleine.
«C'est un animal, me disait un jour un Guiliak, dont le corps est
plein de mauvais esprits, et les mauvais esprits empoisonnent toujours
ceux qui les mangent!» Ce sont les indigènes seuls qui chassent le
phoque, et il y aurait sur les côtes de Sakhaline un grand nombre
de ces animaux marins qu'on pourrait, d'après eux, répartir en six
espèces. Ils en tuent beaucoup chaque année, car une partie de leurs
vêtements, et surtout de leurs bottes, de leurs lanières et de leurs
sacs, est faite avec de la peau de phoque, noire ou grise souvent, mais
souvent aussi tachetée.
Les mollusques et les crustacés, très nombreux sur les rochers de
l'île, sont à peine inquiétés; les Japonais de passage vont parfois
récolter quelques huîtres et prennent au printemps des crabes
gigantesques dont la chair est très savoureuse. En revanche, ils
exploitent beaucoup de choux de mer qui sont envoyés en Chine, car les
Chinois en sont grands amateurs et en offrent souvent sur leur table au
grand désespoir de leurs invités européens.
La Russie aurait donc le plus grand intérêt à organiser
rationnellement les pêches de Sakhaline, à y provoquer la création
d'industries poissonnières, fabriques de conserves et autres; il y a
là une source de richesses dont on ne connaît pas encore l'importance.
Jusqu'ici, elle s'est trompée sur l'exploitation de Sakhaline: la
colonisation pénale lui a coûté plus cher qu'on ne l'a dit, la
moralisation des forçats a été nulle. Seuls, depuis longtemps, les
Japonais ont su tirer parti et profit de l'île géographiquement
japonaise, mais qui est russe aujourd'hui.
_CHAPITRE VII_
La faune de l'île.--Les indigènes Orokis et Toungouses.--Vieux Chien et
ses croyances.
Les industries forestières, les forêts étant abondantes, auraient
pu devenir facilement prospères dans les vallées de l'île; grâce aux
rivières flottables, on aurait pu en outre fabriquer de la résine et du
goudron; rien encore n'a été fait, et dans les forêts ne vivent que des
populations très primitives, qui s'occupent de chasse et de pêche. La
chasse est l'occupation d'une partie des indigènes: parmi les animaux
sauvages, ils chassent surtout l'écureuil ordinaire et l'écureuil
strié, puis le putois, l'hermine, la zibeline, la loutre, le glouton,
la martre, le renard; le gros gibier existe aussi, très nombreux, ours,
élan, chevreuil, chèvre sauvage et cerf musqué; quant aux oiseaux,
ce sont des coqs de bruyère, des gelinottes, des oies et des canards
sauvages, et surtout d'énormes tétras. Les indigènes prétendent que
la chasse est moins productive que jadis; elle leur rapporte pourtant
davantage. Autrefois, en effet, ils ignoraient l'importance des objets
qu'on leur donnait en échange de peaux de grand prix; ils donnaient une
zibeline à celui qui leur proposait un sabre sans valeur, et encore
aujourd'hui avec de l'eau-de-vie, des marchands et quelquefois des
fonctionnaires font d'excellentes affaires avec les Guiliaks ou les
Oroks.
Dans de telles conditions, il est difficile de dire ce que la chasse
peut rapporter à chacun des chasseurs, et une statistique de la pêche
serait plus difficile encore à établir. C'est la pêche qui est la
ressource principale de la plupart des sauvages de l'île. Le poisson
est la nourriture des habitants et même celle des chiens de leur
attelage. Malheureusement pour eux, les forçats leur prennent peu à peu
les meilleures places, et pour cette raison, les rendements de la pêche
dans le centre de l'île subissent de grandes variations; les indigènes
prétendent qu'avant l'arrivée des Russes, ils n'avaient pas connu la
disette.
«J'ai dû manger mes chiens, me disait un jour naïvement l'un d'eux,
pendant le précédent hiver, pour les empêcher de mourir de faim!»
Les indigènes ne font pas la pêche à la baleine, mais ils chassent
avec ardeur les phoques si nombreux aux embouchures des rivières.
[Illustration: TYPES D'OROKS.]
J'ai déjà donné le nom des peuples qui habitent l'île, et on a pu voir
qu'ils étaient peu nombreux: ce sont des Aïnos, des Guiliaks, des Oroks
et des Toungouses. J'ai étudié spécialement les Aïnos et les Guiliaks
qui sont particulièrement originaux.
La création de la colonie pénitentiaire a été pour tous les indigènes
un grand malheur, car les forçats ne leur ont apporté que des vices.
Tout ce qui a été fait en leur faveur est dû aux condamnés politiques,
qui ont essayé de leur apprendre à cultiver la terre; ceux-ci se sont
efforcés de leur inculquer, en vain d'ailleurs, des principes d'une
hygiène élémentaire, et pleins de pitié pour leurs misères, ils les
ont soignés dans leurs maladies et ils ont vacciné ceux qui ont eu la
bravoure de se prêter à pareille opération.
Les Oroks habitent sur la côte orientale et les Toungouses dans la
vallée de la Poronaï.
Les Toungouses sont, avec les Oroks, les seuls indigènes de l'île
qui se soient tout particulièrement consacrés à l'élevage du renne.
Le renne leur fournit une grande partie de leur nourriture, leurs
vêtements et une quantité d'objets domestiques. Ils racontent qu'il
y eut jadis, parmi eux, des chefs qui possédèrent quelques milliers
de rennes, mais il faut sans doute considérer ces récits comme des
légendes, faciles à raconter. Le renne est d'ailleurs le seul animal
qui puisse vivre dans les toundras de l'île, où la flore est si pauvre
en espèces.
[Illustration: CAMPEMENT TOUNGOUSE.]
Les Toungouses de Sakhaline sont d'une taille moyenne, assez
bien bâtis d'ailleurs; la poitrine est large, les muscles forts et
apparents, surtout ceux des jambes. Leur nez est semblable au nez
mongol, large et parfois un peu aplati. Ils ont des lèvres très
épaisses et la pomme d'Adam très développée. Comme ils sont des
chasseurs très décidés, ils ont, grâce à cet exercice qui leur est
quotidien, une grande souplesse dans les mouvements. Si les femmes sont
vieilles avant l'âge, les vieillards restent longtemps très verts et
supportent sans trop de souffrances et le froid et la faim. Leur langue
est très semblable à celles des Oroks, ils se ressemblent d'ailleurs
beaucoup; ils ne portent plus la natte, et ont les cheveux coupés assez
courts; souvent des pieds à la tête, ils sont habillés en peaux de
cerf. L'homme chasse ou pêche, la femme reste à la maison et s'occupe
du ménage; les distractions sont les histoires que les vieux racontent
au coin du feu; tous fument et même les plus petites filles ont leur
pipe dont elles se servent gravement.
Les Toungouses et les Oroks sont les indigènes préférés par les popes
à Sakhaline. Les Guiliaks et les Aïnos en effet ont été réfractaires
à l'enseignement chrétien, et seuls, les deux premières peuplades
sont comptées aujourd'hui comme composées presque exclusivement
d'orthodoxes, baptisés, mais non convaincus.
Lorsque j'allais visiter la prison d'Onor, située sur une petite
colline, nous traversâmes un village où je voulus m'arrêter. Le cocher
me confia que de vilaines histoires couraient sur le village:
«Ces maisons sont habitées par des brigands qui s'y cachent,»
ajouta-t-il.
Nous y entrâmes pourtant et quelques Toungouses qui s'y étaient
réfugiés avant nous, se levèrent épouvantés: leur déjeuner était sur le
plancher: dans une marmite, un morceau de poisson cuisait en répandant
une odeur intolérable, et il y avait à terre une sorte de tablette que
je pris pour du bois pourri, et qui était de la viande de renne salée
et séchée au soleil.
Mon cocher connaissait l'un des sauvages et l'appela par le sobriquet
que lui donnaient ordinairement les Russes:
«Tiens, c'est le Vieux Chien!»
J'ouvris à mon tour mon sac de provisions. Lorsque mon déjeuner fut
prêt, le sauvage me dit:
«Tu n'as donc pas d'eau-de-vie?
--Je n'en prends jamais: je trouve l'eau-de-vie russe détestable.»
Le sauvage tira une bouteille qu'il avait cachée lorsque j'étais
entré; il pouvait boire hardiment, maintenant qu'il savait que je ne
réclamerais pas ma part.
«Voyez le Vieux Chien, dit mon cocher, qui est venu jusqu'ici apporter
des peaux de zibelines pour se procurer de l'alcool en échange!»
[Illustration: TYPE D'INDIGÈNE.]
C'était la vérité, le Toungouse buvait de l'alcool presque pur,
fabriqué frauduleusement par un forçat au fond de la forêt.
Je lui demandai s'il était chrétien.
«Oui, dit-il, le pope est venu me voir, il m'a mis de l'eau sur la tête
et du sel dans la bouche; ensuite il m'a donné un Dieu.»
Ce que le Toungouse appelait un Dieu, c'était l'icône qu'il avait reçue.
«Qu'as-tu fait de ce Dieu?
--Je l'ai mis dans ma cabane. J'avais très peur qu'il ne se querellât
avec mes dieux à moi, mais il a été très bon et est resté tranquille.
Tu penses bien que je n'avais pas confiance; somme toute, c'est le Dieu
des popes, le tien, c'est-à-dire le Dieu des forçats!»
Vieux Chien qui voyait que je ne portais pas d'uniforme était persuadé
que j'étais, moi aussi, un condamné.
«Les Toungouses, demandai-je, pensent qu'il y a des Dieux dans le
feu, dans l'air et dans les eaux; où crois-tu que le Dieu du pope
habite?» Mon interlocuteur eut un grand rire et me montra la bouteille
d'eau-de-vie:
«Là-dedans!... Oui, reprit-il, c'est là-dedans qu'il habite, et c'est
pourquoi les Russes, forçats, popes et fonctionnaires, boivent si
souvent de l'eau-de-vie. Bois-en toi-même une petite bouteille, et tu
verras si Dieu aussitôt ne te fera pas chaud dans tout le corps!»
Je me levai alors, et j'offris le reste de mes provisions au Toungouse
qui les accepta sans se faire prier. Il me demanda ensuite de ne
jamais dire qu'il était venu acheter à un forçat de l'eau-de-vie de
contrebande. Je promis tout ce qu'il voulut.
«Si on me demande si j'ai vu Vieux Chien, lui dis-je, je répondrai que
je ne le connais pas.
--C'est bien cela, fit-il, et quant à moi, je dirai aux miens, en
rentrant au campement, que j'ai fait aujourd'hui connaissance avec le
meilleur de tous les forçats!»
_CHAPITRE VIII_
Chez les Guiliaks.--Un village indigène.--La Maison.--Vêtements et
instruments domestiques.--Cuisine.--Mes rapports avec les indigènes.
Les Guiliaks donnent le nom de «Kilé» aux peuples toungouses. C'est
de ce mot qu'on a tiré le nom de «Guiliak» qui fut écrit jusqu'ici à
tort «Ghiliak»; les savants furent trompés sur la prononciation de ce
dernier mot et crurent que la lettre «h» indiquait une aspiration, ce
qui est inexact.