Lorsque je quittai Sakhaline, je partis avec le consul du Japon dont

la résidence est à Korsakovsk. Mon ami Kouzé--tel est son nom--me fit

visiter les principales villes de l'île d'Yéso, que nous traversâmes

ensemble. Yéso est l'île la plus septentrionale du Japon, très proche

de la terre russe. Cette île est le grand marché du poisson dont les

pêcheurs de Sakhaline sont les fournisseurs. Je pus facilement me

convaincre de l'importance qu'attachait le peuple entier à la question

des pêcheries. Des fonctionnaires, des journalistes, les directeurs des

douanes, des marchands venaient à tout moment voir le consul et lui

demander si vraiment la Russie pensait à leur enlever les privilèges

gardés jusqu'à ce jour.

Il y a beaucoup de poissons dans les mers japonaises, mais ils ne

suffisent pas à la consommation. Les harengs, si nombreux jadis autour

de Yéso, ont disparu, effrayés sans doute par le bruit des très

nombreux bateaux à vapeur; ils se sont réunis à ceux qui vont dans les

eaux tranquilles de Sakhaline. Les saumons, maladroitement pourchassés

à l'époque où ils venaient frayer dans les rivières des îles

japonaises, sont beaucoup moins nombreux qu'autrefois. Or ce sont des

harengs destinés à fumer les champs, et des saumons pour les conserves,

dont ne peuvent se passer les Japonais. Si le droit de pêcher le saumon

sur les côtes russes leur était enlevé, les conséquences de ce fait

seraient graves, mais la perte du droit de pêche au hareng porterait

un coup plus terrible encore à l'industrie japonaise: un grand nombre

d'industriels et de marchands seraient ruinés, et le pays entier

traverserait une crise économique de la plus haute gravité.

Les diplomates russes ont bien compris la situation et cherchent à en

tirer pour le pays qu'ils représentent tous les avantages possibles.

Ils savent que c'est par des concessions dans les baies du Kamtchatka,

où les saumons sont innombrables, et dans celles de Sakhaline, où les

harengs arrivent en bancs multiples, que la Russie forcera le Japon

à se taire et à fermer les yeux, en un mot à accepter malgré lui les

événements qui se passeront prochainement peut-être en Extrême-Orient.

Les journaux de langue anglaise qui paraissent au Japon excitent chaque

jour les Japonais contre les Russes, en leur parlant de Mandchourie;

le Japon et la Russie peuvent pourtant encore, présentement du moins,

trouver une solution amiable sur bien des points. C'est en partie dans

cette crainte que l'Angleterre s'est alliée à l'Empire du Mikado.

Les Russes et les Japonais exagèrent chacun à leur façon quand on

discute avec eux la question des pêches. Pour un Russe, priver le Japon

du droit de pêcher le hareng, c'est ruiner le Japon tout entier. Un

Japonais au contraire affirmera que la situation n'est pas si grave;

que des essais d'engrais artificiel ont été déjà faits avec succès,

que le Japon, après un moment un peu difficile, sortirait vainqueur de

difficultés qu'il envisage très froidement d'ailleurs.

«Grâce à la question des harengs, nous avons barre sur les Japonais, me

disait un diplomate russe.

--Ce qui fait la supériorité des Russes, me disait un autre diplomate,

japonais celui-là, c'est qu'ils ont sur ce point une politique

affirmative, tandis que la nôtre est toute négative; ils savent ce

qu'ils veulent, tandis que nous, nous savons seulement ce que nous ne

voulons pas.»

Ce que les Russes ne disent pas pourtant, c'est qu'en mettant des

droits de pêche plus élevés, ou en écartant de leurs eaux les

bateaux de leurs voisins et en s'occupant eux-mêmes de l'industrie

poissonnière, ils devront chercher des clients pour leur acheter les

poissons: or ce n'est pas sur le continent qu'ils écouleront leur

marchandise, et ils seront trop heureux de trouver encore l'argent des

Japonais. Si le Japon n'est pas riche, la Russie, elle aussi, n'en

a pas moins besoin d'argent, et l'Europe entière le sait bien. La

question, très grave évidemment pour les Japonais, n'a pas seulement

une face, comme le voudraient faire croire les Russes. Bien que la

partie méridionale de Sakhaline ne soit plus terre japonaise, il sera

difficile de faire comprendre aux Japonais qu'ils n'ont pas sur le

poisson de l'île des droits acquis et consacrés par le temps.

Actuellement le poisson exporté à l'étranger paie par poud,

c'est-à-dire par seize kilogrammes, cinq kopeks (0 fr. 135) si

l'exportateur est un Russe, et s'il est un étranger, sept kopeks (0

fr. 189). On prélève aussi sur les commerçants japonais un droit

correspondant au tonnage du bateau pêcheur. C'est le rivage occidental

de l'île qui est considéré comme le plus favorable à la pêche, du moins

dans la moitié méridionale de Sakhaline. Il y a sur cette côte, entre

les mains d'industriels russes, des pêcheries très importantes.

Les harengs viennent sur les côtes de Sakhaline deux fois par an, au

printemps et en été. Au printemps, ils arrivent en bancs serrés et

restent un mois environ dans les nombreuses petites baies de l'île.

Chaque année, pendant cette période, ils s'approchent trois fois du

rivage. Il arrive souvent qu'un banc de harengs s'arrête si près du

bord au moment du flux qu'il reste en partie échoué sur le rivage: une

grande partie des poissons est en effet surprise alors par le reflux,

et la mer se retire au loin, les laissant en tas, hauts de plus d'un

mètre. C'est une bonne aubaine pour les pêcheurs, qui ramassent les

harengs à la pelle, les jettent dans des corbeilles ou en emplissent

des voitures. Ce fait, qui n'est pas rare, n'a pas lieu aussi

abondamment chaque année, mais la mer laisse souvent des harengs sur le

rivage. Un rien suffit d'ailleurs pour effrayer le banc tout entier, et

les Aïnos, indigènes de l'île dont je parlerai dans la suite, affirment

qu'un coup de fusil suffit parfois pour écarter d'une baie tous les

poissons qui d'ordinaire y entraient.

[Illustration: LA PÊCHERIE DE MAOUKA.]

En été, les harengs ne ressemblent pas à ceux qui furent vus au

printemps: ils sont plus ronds et plus petits, mais leur chair est par

contre plus grasse, et, lorsqu'elle est salée, beaucoup plus délicate.

Les Japonais prétendent qu'ils appartiennent à une espèce particulière

et qu'ils ne sont pas les produits de ceux du printemps, comme

l'affirment, sans doute à tort, les pêcheurs russes.

[Illustration: PRÉPARATION DE L'ENGRAIS DE HARENGS.]

C'est dans l'île même que les Japonais préparent l'engrais de poisson,

qui est fait exclusivement avec des harengs. Lorsque les poissons sont

pris, les ouvriers les mettent sur la plage, puis les jettent dans de

grandes marmites où ils cuisent avec un peu d'eau. Quand ils jugent

la cuisson suffisante, ils retirent les harengs, et les mettent sous

presse, de telle façon que l'eau et la graisse sortent complètement et

qu'il n'en reste plus la moindre goutte.

Cela fait, les Japonais étendent sur le sol de grandes nattes, qui ne

sont pas faites, comme celles qu'emploient ordinairement les Russes,

avec l'écorce du tilleul, mais avec de la paille de riz; si le tilleul

est nombreux dans les forêts russes, on sait aussi que le Japon est en

partie occupé par des rizières. La pâte, obtenue après que le corps

des harengs a été sorti de la presse, est étendue sur la paille de

riz et reste longtemps à sécher au soleil, puis on l'emballe dans

des sacs faits avec des nattes japonaises. Cet engrais, qui a des

qualités chimiques incomparables et avait merveilleusement réussi

pour la culture du riz et de l'indigo, n'a pas donné des résultats

moins satisfaisant lorsqu'on en a fait l'expérience pour la culture

du mûrier. Chacun connaît l'importance du mûrier pour les Japonais;

toutes les grandes maisons de Lyon ont des succursales au Japon et des

représentants chargés de leur acheter de la soie.

La façon dont les Japonais conservent le poisson est intéressante,

elle aussi. Ils le vident, tout d'abord, et le salent; ils mettent

ensuite, sur des nattes ou des sacs, une épaisse couche de sel, sur

laquelle ils placent les poissons les uns près des autres, mais en sens

inverse, la queue de l'un près de la tête de l'autre; ils font deux

rangées superposées l'une à l'autre, et sur lesquelles ils mettent

une nouvelle couche de sel; puis ils placent d'autres poissons,

perpendiculairement à ceux qu'ils ont posés les premiers, et ainsi

de suite; le tas obtenu a parfois plus de 2 mètres de hauteur, sur

1m50 de largeur. Autour des nattes, on a fabriqué grossièrement des

gouttières en terre, par lesquelles le sang et l'eau s'écoulent; le

poisson devient dur comme du bois, il semble très salé et n'a pas bon

goût.

La quantité de harengs exportés au Japon, chaque année, conserves ou

engrais, atteint de quatre à cinq millions de kilogrammes.

Les ouvriers employés dans les industries ne sont pas des Russes, mais

des Japonais, et je ne crois pas que les Russes pourraient produire un

travail comparable à celui des Japonais. Il est évident que les forçats

n'auront jamais l'ardeur des ouvriers libres qui se donnent de la peine

pour un gain qu'ils espèrent rendre meilleur; d'un autre côté, pour des

raisons physiques, un Japonais réussira toujours mieux qu'un Russe dans

une pêcherie de Sakhaline.

La première pêche à lieu au printemps, et le printemps de Sakhaline

est une époque froide; l'eau est glaciale, et pourtant les Japonais

travaillent toute la journée dans l'eau, les jambes nues parfois

jusqu'aux genoux. On voit à leur visage qu'ils sont gelés et qu'ils

grelottent, mais ils restent pourtant courageusement occupés à

leur tâche, chantant leurs chansons pour oublier la rigueur de la

température. Les appointements qu'on leur donne sont d'ailleurs assez

forts pour les contenter; il faut dire que la vie n'est pas chère

au Japon et que les salaires y paraîtraient ridicules aux ouvriers

français; mais ce qui les séduit dans les pêcheries de Sakhaline, c'est

qu'au fixe alloué à tous vient s'ajouter un tant pour cent sur la prise

journalière de chacun.

Outre les ouvriers japonais, on voit travailler dans les pêcheries

les indigènes de Sakhaline, surtout sur la côte orientale de l'île:

ce sont des Aïnos, des Guiliaks et même des Oroks. Ces ouvriers

indigènes ne sont guère payés qu'en nature. L'un deux me disait qu'un

travailleur, homme ou femme, reçoit en général pour une saison de

pêche, soit au hareng, soit au saumon, quelques kilogrammes de riz, un

vêtement japonais, plusieurs mètres d'étoffe, des pelotes de fil et des

aiguilles, le tout valant de 22 à 23 francs.

[Illustration: JONQUES JAPONAISES ATTENDANT LEUR CHARGEMENT DE

POISSONS.]

«On nous donne toujours, me disait un sauvage, du tabac et des

allumettes. Et puis nous avons beaucoup d'arêtes de poisson!»

Je ne pus m'empêcher de rire de ce dernier cadeau que l'Aïno relatait

triomphalement; mais, on le verra plus loin, la richesse des indigènes

est constituée par des chiens dont la peau leur sert de vêtement et la

chair de nourriture; beaucoup d'arêtes de poisson constituent donc une

succession de repas exquis pour les malheureux chiens de Sakhaline, qui

n'ont pas à manger tous les jours en hiver. Les sauvages font aussi des

aiguilles avec les arêtes de poissons.

Les indigènes pêchent surtout pour leurs besoins personnels dans les

rivières de l'île; le poisson qu'ils y poursuivent est le saumon. Le

saumon est représenté à Sakhaline par des espèces nombreuses, les mêmes

d'ailleurs que celles qui vivent le long du continent et dans les baies

du Kamtchatka. Il est curieux d'observer que plus ce poisson vit au

nord, plus sa qualité est fine et sa chair succulente. Les deux espèces

principales dont vivent les habitants de l'île sont la «gorboucha» ou

bossue et la «keta» (_salmo lagocephalus_). Frais, ces poissons sont

délicieux, mais la keta se conserve mieux dans le sel que la bossue.

Ces poissons arrivent par bandes à époques fixes pour déposer leurs

œufs dans le ruisseau même où ils sont nés. Ils viennent si nombreux

qu'on peut parfois les prendre à la main; il semble cependant que

jadis il y en avait davantage et cela tient à ce que les indigènes les

pêchent avant qu'ils aient eu le temps de déposer leur frai dans le lit

de la rivière. Au Kamtchatka où ils sont moins inquiétés, les saumons

nagent en bandes si importantes et en rangs si serrés qu'ils peuvent

renverser un bateau de pêche.

Les autres poissons, qu'on trouve à Sakhaline en si grand nombre, sont

dédaignés. J'ai vu un pêcheur aïno qui jetait un jour avec mépris à son

chien un superbe turbot qu'il avait pris:

«Cela ne vaut rien, me dit-il, c'est tout au plus bon pour les chiens!»

Les rivières contiennent des gardons, des perches, des brochets, mais

la faune marine surtout est curieuse; nulle part, la faune des mers

polaires ne pénètre si avant vers le sud que dans les mers de Behring

et d'Okhostk, où avec les courants et les glaçons, viennent en grande

quantité les animaux et les poissons de l'océan du Nord.

La pêche à la baleine a commencé à se développer au nord de Sakhaline

vers 1840. C'est depuis 1847 que les armateurs américains s'y sont

adonnés sans relâche; ce sont les fanons et la graisse qu'ils

exportent. Chaque fois que j'ai navigué dans la baie de Korsakov, j'ai

aperçu une ou plusieurs baleines nageant non loin du bateau. Un navire

japonais venait d'en prendre une lorsque j'arrivai; j'en vis une autre,

qui était venue, blessée sans doute, mourir et pourrir non loin de la

côte. Les Guiliaks me disaient que ce fait n'était pas rare, et que,

sur la côte occidentale de l'île, ils l'avaient constaté plusieurs

fois. Ils mangeaient autrefois la viande de la baleine, mais un jour

une baleine blessée par un harpon échoua à l'embouchure de la rivière

Tyme. Des indigènes Guiliaks qui en mangèrent un morceau moururent pour

la plupart, et c'est un péché aujourd'hui que de manger de la viande de

baleine.

«C'est un animal, me disait un jour un Guiliak, dont le corps est

plein de mauvais esprits, et les mauvais esprits empoisonnent toujours

ceux qui les mangent!» Ce sont les indigènes seuls qui chassent le

phoque, et il y aurait sur les côtes de Sakhaline un grand nombre

de ces animaux marins qu'on pourrait, d'après eux, répartir en six

espèces. Ils en tuent beaucoup chaque année, car une partie de leurs

vêtements, et surtout de leurs bottes, de leurs lanières et de leurs

sacs, est faite avec de la peau de phoque, noire ou grise souvent, mais

souvent aussi tachetée.

Les mollusques et les crustacés, très nombreux sur les rochers de

l'île, sont à peine inquiétés; les Japonais de passage vont parfois

récolter quelques huîtres et prennent au printemps des crabes

gigantesques dont la chair est très savoureuse. En revanche, ils

exploitent beaucoup de choux de mer qui sont envoyés en Chine, car les

Chinois en sont grands amateurs et en offrent souvent sur leur table au

grand désespoir de leurs invités européens.

La Russie aurait donc le plus grand intérêt à organiser

rationnellement les pêches de Sakhaline, à y provoquer la création

d'industries poissonnières, fabriques de conserves et autres; il y a

là une source de richesses dont on ne connaît pas encore l'importance.

Jusqu'ici, elle s'est trompée sur l'exploitation de Sakhaline: la

colonisation pénale lui a coûté plus cher qu'on ne l'a dit, la

moralisation des forçats a été nulle. Seuls, depuis longtemps, les

Japonais ont su tirer parti et profit de l'île géographiquement

japonaise, mais qui est russe aujourd'hui.

_CHAPITRE VII_

La faune de l'île.--Les indigènes Orokis et Toungouses.--Vieux Chien et

ses croyances.

Les industries forestières, les forêts étant abondantes, auraient

pu devenir facilement prospères dans les vallées de l'île; grâce aux

rivières flottables, on aurait pu en outre fabriquer de la résine et du

goudron; rien encore n'a été fait, et dans les forêts ne vivent que des

populations très primitives, qui s'occupent de chasse et de pêche. La

chasse est l'occupation d'une partie des indigènes: parmi les animaux

sauvages, ils chassent surtout l'écureuil ordinaire et l'écureuil

strié, puis le putois, l'hermine, la zibeline, la loutre, le glouton,

la martre, le renard; le gros gibier existe aussi, très nombreux, ours,

élan, chevreuil, chèvre sauvage et cerf musqué; quant aux oiseaux,

ce sont des coqs de bruyère, des gelinottes, des oies et des canards

sauvages, et surtout d'énormes tétras. Les indigènes prétendent que

la chasse est moins productive que jadis; elle leur rapporte pourtant

davantage. Autrefois, en effet, ils ignoraient l'importance des objets

qu'on leur donnait en échange de peaux de grand prix; ils donnaient une

zibeline à celui qui leur proposait un sabre sans valeur, et encore

aujourd'hui avec de l'eau-de-vie, des marchands et quelquefois des

fonctionnaires font d'excellentes affaires avec les Guiliaks ou les

Oroks.

Dans de telles conditions, il est difficile de dire ce que la chasse

peut rapporter à chacun des chasseurs, et une statistique de la pêche

serait plus difficile encore à établir. C'est la pêche qui est la

ressource principale de la plupart des sauvages de l'île. Le poisson

est la nourriture des habitants et même celle des chiens de leur

attelage. Malheureusement pour eux, les forçats leur prennent peu à peu

les meilleures places, et pour cette raison, les rendements de la pêche

dans le centre de l'île subissent de grandes variations; les indigènes

prétendent qu'avant l'arrivée des Russes, ils n'avaient pas connu la

disette.

«J'ai dû manger mes chiens, me disait un jour naïvement l'un d'eux,

pendant le précédent hiver, pour les empêcher de mourir de faim!»

Les indigènes ne font pas la pêche à la baleine, mais ils chassent

avec ardeur les phoques si nombreux aux embouchures des rivières.

[Illustration: TYPES D'OROKS.]

J'ai déjà donné le nom des peuples qui habitent l'île, et on a pu voir

qu'ils étaient peu nombreux: ce sont des Aïnos, des Guiliaks, des Oroks

et des Toungouses. J'ai étudié spécialement les Aïnos et les Guiliaks

qui sont particulièrement originaux.

La création de la colonie pénitentiaire a été pour tous les indigènes

un grand malheur, car les forçats ne leur ont apporté que des vices.

Tout ce qui a été fait en leur faveur est dû aux condamnés politiques,

qui ont essayé de leur apprendre à cultiver la terre; ceux-ci se sont

efforcés de leur inculquer, en vain d'ailleurs, des principes d'une

hygiène élémentaire, et pleins de pitié pour leurs misères, ils les

ont soignés dans leurs maladies et ils ont vacciné ceux qui ont eu la

bravoure de se prêter à pareille opération.

Les Oroks habitent sur la côte orientale et les Toungouses dans la

vallée de la Poronaï.

Les Toungouses sont, avec les Oroks, les seuls indigènes de l'île

qui se soient tout particulièrement consacrés à l'élevage du renne.

Le renne leur fournit une grande partie de leur nourriture, leurs

vêtements et une quantité d'objets domestiques. Ils racontent qu'il

y eut jadis, parmi eux, des chefs qui possédèrent quelques milliers

de rennes, mais il faut sans doute considérer ces récits comme des

légendes, faciles à raconter. Le renne est d'ailleurs le seul animal

qui puisse vivre dans les toundras de l'île, où la flore est si pauvre

en espèces.

[Illustration: CAMPEMENT TOUNGOUSE.]

Les Toungouses de Sakhaline sont d'une taille moyenne, assez

bien bâtis d'ailleurs; la poitrine est large, les muscles forts et

apparents, surtout ceux des jambes. Leur nez est semblable au nez

mongol, large et parfois un peu aplati. Ils ont des lèvres très

épaisses et la pomme d'Adam très développée. Comme ils sont des

chasseurs très décidés, ils ont, grâce à cet exercice qui leur est

quotidien, une grande souplesse dans les mouvements. Si les femmes sont

vieilles avant l'âge, les vieillards restent longtemps très verts et

supportent sans trop de souffrances et le froid et la faim. Leur langue

est très semblable à celles des Oroks, ils se ressemblent d'ailleurs

beaucoup; ils ne portent plus la natte, et ont les cheveux coupés assez

courts; souvent des pieds à la tête, ils sont habillés en peaux de

cerf. L'homme chasse ou pêche, la femme reste à la maison et s'occupe

du ménage; les distractions sont les histoires que les vieux racontent

au coin du feu; tous fument et même les plus petites filles ont leur

pipe dont elles se servent gravement.

Les Toungouses et les Oroks sont les indigènes préférés par les popes

à Sakhaline. Les Guiliaks et les Aïnos en effet ont été réfractaires

à l'enseignement chrétien, et seuls, les deux premières peuplades

sont comptées aujourd'hui comme composées presque exclusivement

d'orthodoxes, baptisés, mais non convaincus.

Lorsque j'allais visiter la prison d'Onor, située sur une petite

colline, nous traversâmes un village où je voulus m'arrêter. Le cocher

me confia que de vilaines histoires couraient sur le village:

«Ces maisons sont habitées par des brigands qui s'y cachent,»

ajouta-t-il.

Nous y entrâmes pourtant et quelques Toungouses qui s'y étaient

réfugiés avant nous, se levèrent épouvantés: leur déjeuner était sur le

plancher: dans une marmite, un morceau de poisson cuisait en répandant

une odeur intolérable, et il y avait à terre une sorte de tablette que

je pris pour du bois pourri, et qui était de la viande de renne salée

et séchée au soleil.

Mon cocher connaissait l'un des sauvages et l'appela par le sobriquet

que lui donnaient ordinairement les Russes:

«Tiens, c'est le Vieux Chien!»

J'ouvris à mon tour mon sac de provisions. Lorsque mon déjeuner fut

prêt, le sauvage me dit:

«Tu n'as donc pas d'eau-de-vie?

--Je n'en prends jamais: je trouve l'eau-de-vie russe détestable.»

Le sauvage tira une bouteille qu'il avait cachée lorsque j'étais

entré; il pouvait boire hardiment, maintenant qu'il savait que je ne

réclamerais pas ma part.

«Voyez le Vieux Chien, dit mon cocher, qui est venu jusqu'ici apporter

des peaux de zibelines pour se procurer de l'alcool en échange!»

[Illustration: TYPE D'INDIGÈNE.]

C'était la vérité, le Toungouse buvait de l'alcool presque pur,

fabriqué frauduleusement par un forçat au fond de la forêt.

Je lui demandai s'il était chrétien.

«Oui, dit-il, le pope est venu me voir, il m'a mis de l'eau sur la tête

et du sel dans la bouche; ensuite il m'a donné un Dieu.»

Ce que le Toungouse appelait un Dieu, c'était l'icône qu'il avait reçue.

«Qu'as-tu fait de ce Dieu?

--Je l'ai mis dans ma cabane. J'avais très peur qu'il ne se querellât

avec mes dieux à moi, mais il a été très bon et est resté tranquille.

Tu penses bien que je n'avais pas confiance; somme toute, c'est le Dieu

des popes, le tien, c'est-à-dire le Dieu des forçats!»

Vieux Chien qui voyait que je ne portais pas d'uniforme était persuadé

que j'étais, moi aussi, un condamné.

«Les Toungouses, demandai-je, pensent qu'il y a des Dieux dans le

feu, dans l'air et dans les eaux; où crois-tu que le Dieu du pope

habite?» Mon interlocuteur eut un grand rire et me montra la bouteille

d'eau-de-vie:

«Là-dedans!... Oui, reprit-il, c'est là-dedans qu'il habite, et c'est

pourquoi les Russes, forçats, popes et fonctionnaires, boivent si

souvent de l'eau-de-vie. Bois-en toi-même une petite bouteille, et tu

verras si Dieu aussitôt ne te fera pas chaud dans tout le corps!»

Je me levai alors, et j'offris le reste de mes provisions au Toungouse

qui les accepta sans se faire prier. Il me demanda ensuite de ne

jamais dire qu'il était venu acheter à un forçat de l'eau-de-vie de

contrebande. Je promis tout ce qu'il voulut.

«Si on me demande si j'ai vu Vieux Chien, lui dis-je, je répondrai que

je ne le connais pas.

--C'est bien cela, fit-il, et quant à moi, je dirai aux miens, en

rentrant au campement, que j'ai fait aujourd'hui connaissance avec le

meilleur de tous les forçats!»

_CHAPITRE VIII_

Chez les Guiliaks.--Un village indigène.--La Maison.--Vêtements et

instruments domestiques.--Cuisine.--Mes rapports avec les indigènes.

Les Guiliaks donnent le nom de «Kilé» aux peuples toungouses. C'est

de ce mot qu'on a tiré le nom de «Guiliak» qui fut écrit jusqu'ici à

tort «Ghiliak»; les savants furent trompés sur la prononciation de ce

dernier mot et crurent que la lettre «h» indiquait une aspiration, ce

qui est inexact.

Un bagne russe: l'île de Sakhaline · 第 4 / 10 段