Les colons peuvent demander du bétail à l'administration; ceux qui ont

de la famille, et même des célibataires reçoivent une vache et parfois

un cheval. Les vaches appartiennent en général à la race du Charolais.

Les autres bêtes domestiques sont des poules de Russie, des cochons de

Sibérie et quelques chèvres; il n'y a pas un mouton. On a fait quelques

essais d'apiculture, mais l'été est trop court pour que les abeilles

aient le temps de ramasser leur butin et de le travailler suffisamment.

Les chevaux et les vaches seuls sont donnés par l'administration, et

toujours à crédit; les déportés ont trois ans pour s'acquitter de leur

dette; la vache leur est comptée de 110 à 140 francs et le cheval de

140 à 180. En fait, la dette n'est payée que longtemps après le délai

légal; les pauvres gens ne savent pas et souvent ne peuvent pas faire

d'économies, et plus d'un a depuis quelques années déjà, le droit de

retourner sur le continent lorsqu'il règle définitivement ses comptes

avec la trésorerie.

La tâche qu'on impose au forçat-colon est, il faut bien le dire,

effrayante, et l'effort qu'on exige de lui, exagéré: pour réussir,

il lui faut le courage et l'opiniâtreté que seul peut posséder un

honnête homme; dans une exploitation aussi difficile, il lui faudrait,

en outre et surtout, retrouver l'habitude du travail et les forces

qu'il a perdues, quelquefois à jamais, sous le régime anémiant de la

prison. Un homme sain de corps et d'esprit échouerait parfois dans

pareille entreprise; or le déporté est souvent un malade, déprimé

à tout point de vue: la société s'est inquiétée un peu de sa santé

physique lorsqu'il était enfermé, et pas du tout de sa santé morale.

Le malheureux n'a plus confiance en personne, il est le chien battu

toujours prêt à mordre, il doute de ses chefs, qu'il ne connaît que par

leurs défauts, de ses camarades, qui le voleront si son travail produit

quelques résultats, et de lui-même, parce qu'on n'a jamais cherché à

lui rendre le respect de sa propre personne et parce qu'il n'a plus

que de la mauvaise volonté. Si, dès son arrivée, on lui avait confié

le travail qu'on lui impose quand il n'est plus ni physiquement ni

moralement capable de l'accomplir, l'œuvre colonisatrice de la Russie

y aurait gagné, et la tâche aurait peut-être eu, aux yeux du déporté

lui-même, un caractère de régénération.

J'ai vu telle place qu'on avait résolu de transformer en village:

la clairière était petite, mais elle avait été agrandie en brûlant

la forêt qui l'entourait; avant de commencer tout travail agricole,

il y avait des troncs calcinés à abattre et des racines à arracher;

les forçats vivaient dans des baraquements et coupaient du bois pour

construire leurs maisons. Les futurs colons travaillaient mollement,

ayant, en même temps que leurs forces, perdu toute espérance!

Une maison, d'ailleurs, ne vaut guère plus de 10 à 15 roubles; on en

trouve pourtant dans les gros villages qui en valent 200; les villages

les plus florissants sont, en général, au sud; pourtant, au centre de

l'île, il y a plus de quatre cents maisons à Rykovski, et à Onor, plus

de trois cents.

Une maison qui vaut plus de 200 roubles fait supposer que le

propriétaire vit dans l'aisance; il y a, en effet, des libérés qui sont

relativement riches; les forçats, qui se sont trouvés retranchés de la

société, s'empressent d'en fonder une plus petite, mais ressemblant à

celle dont ils ne font plus partie. La classe aisée peut être divisée

en quatre groupes: il y a d'abord les gens qui ont été déportés,

possédant déjà une petite fortune; viennent ensuite ceux qui se

sont mis de tout leur cœur à l'ouvrage, qui ont travaillé la terre

ou exercé un métier avec honnêteté et économie; enfin viennent les

commerçants usuriers et les gens qui vivent d'expédients. Le reste de

la population--et c'est le plus grand nombre--est composé de gens qui,

par paresse, par malchance, ou par infirmité vivent dans la misère,

souvent dans le vice et sont presque toujours prêts à faire un mauvais

coup.

Les plus fortunés prennent bientôt les allures de nos bourgeois et de

nos capitalistes, parlent avec mépris et indignation des crimes de

leurs ex-compagnons et accusent la police de ne pas faire son devoir.

Il est vrai qu'il ne se passe pas un jour sans qu'on ait à enregistrer

plusieurs vols parfois dans un seul village, et les assassinats

sont très fréquents. Il y a des bandes qui vivent dans la forêt et

terrorisent les villages; elles ne se contentent pas de voler, elles

tuent, et on a vu même des forçats affamés qui ont assassiné pour se

nourrir de chair humaine.

Ils peuvent se procurer les choses dont ils ont besoin en s'adressant

aux succursales du «fonds» qui se trouve dans les gros villages.

Le fonds est fait en principe pour vendre à bon marché les objets

nécessaires aux paysans: il y a d'autres boutiques qui doivent recevoir

une permission spéciale pour la vente du tabac ou pour être tenues par

un gérant. Le fonds vend beaucoup plus cher que les autres boutiques,

il achète à des commissionnaires au lieu de chercher à trouver de

la marchandise de première main; il se passe là, si tout ce qu'on

raconte est vrai, mille choses passablement scandaleuses, mais les

fonctionnaires ne peuvent rien dire, car le fonds leur vend habilement

à crédit, et les dettes contractées les obligent au silence.

[Illustration: UNE FEMME FORÇAT.]

Nul, pas même le fonds, ne peut vendre d'eau-de-vie; mais on a vu des

employés du fonds et même des fonctionnaires plus importants faire, de

façon interlope, le commerce de l'alcool. Les forçats paient n'importe

quel prix un litre d'alcool; ils vendraient leurs femmes ou leurs

filles à qui leur en proposerait un peu. A Noël, à Pâques, le 1er

octobre et le 1er janvier, qui sont de grandes fêtes religieuses,

ainsi qu'aux fêtes impériales, chaque villageois reçoit un quart de

litre d'alcool; et ce sont pour les déportés les plus beaux jours

de l'année, qu'ils attendent toujours impatiemment: c'est alors une

ivresse générale. Celui qui fait la distribution de l'alcool est le

«staroste», sorte de représentant du village, choisi par les camarades.

C'est aussi le staroste qui est chargé d'engager et de payer le pâtre

qui garde le troupeau du village, et les veilleurs de nuit; il envoie

les malades à l'hôpital, fait réparer les routes et les ponts. S'il

est en bons termes avec un soldat surveillant, il peut s'entendre avec

lui pour bon nombre de petits profits louches; il ferme généralement

les yeux sur certains faits; par exemple il ne dénonce jamais les

paysans qui établissent des distilleries dans la forêt, ce qui est

très fréquent, quoique sévèrement puni par la loi. Il y a des villages

entiers qui font en effet et de façon très primitive de l'eau-de-vie,

et, jusqu'au moment où le scandale éclate, bien des gens ferment

les yeux; ceux qui l'achètent et la boivent en sont enchantés, les

fabricants interlopes en tirent profit, et ceux qui devraient parler,

starostes ou soldats surveillants, se taisent, parce qu'ils y trouvent

largement leur compte.

Voilà de tristes mœurs et des choses bien étranges; qu'a-t-on fait pour

moraliser et ramener au bien les forçats-colons? On a cru trouver trois

moyens de moralisation dans l'influence de la femme, des enfants et des

prêtres.

Il y a, à Sakhaline, deux sortes de femmes: la déportée et la

volontaire. La première est mariée dès son arrivée, il fut même un

temps où elle était donnée à un colon, selon les caprices du chef

de district et sans qu'elle fût consultée; aujourd'hui, on exige

le consentement de la femme. Ce n'est pas à vrai dire un mariage,

mais un concubinage légal, que décide et permet le chef de district

sur la demande des deux intéressés, transmise par l'inspecteur de

colonisation. Le mariage n'est souvent pas possible, car on doute

parfois de la personnalité d'un des conjoints qui a refusé de dire

son nom ou présenté des papiers évidemment faux. D'autres fois, l'un

d'eux est marié en Russie et le divorce n'est pas prononcé. On permet

pourtant à ceux qui le demandent de se mettre en ménage: ils promettent

seulement de faire bénir leur union dès que la loi le permettra. En

fait, cette promesse n'est pas toujours tenue, le ménage d'ailleurs

parfois se disloque, et j'ai connu tel forçat qui en était à son

troisième concubinage, toujours avec promesse d'épouser.

La deuxième catégorie de femmes est plus intéressante: elle est

composée de braves filles qui ont suivi volontairement leurs maris

coupables. Mais si les femmes forçats ne valent pas grand'chose,

les volontaires sont malheureusement trop vite corrompues. Les

colons-forçats qui sont en ménage légitime ou non, ne travaillent plus

et vivent de la prostitution de leurs femmes, qu'ils vendent ou jouent

aux cartes.

Quels enfants peuvent naître de pareils parents? Je le laisse à penser.

Les générations nées sur la terre du bagne sont plus corrompues que

celles qui les ont précédées. Les enfants s'amusent aux jeux les

plus scandaleux, les garçons volent et se grisent, et les filles

sont souvent vendues, à l'âge de quatorze ans, et par leurs parents

eux-mêmes.

On a ouvert des asiles et des écoles, et il faut avouer que depuis

quelque temps on semble s'occuper plus sérieusement du sort des

enfants. Les maîtres sont le plus souvent des exilés politiques qui

se consacrent de tout cœur à leur tâche, mais ce sont parfois des

condamnés de droit commun qui n'ont qu'une influence déplorable sur

les enfants. Quel ascendant moral pourraient-ils avoir sur eux? A

Derbinski, la maîtresse d'école était une baronne, qui avait mis

elle-même le feu à sa maison afin d'en toucher l'assurance; très

joueuse, elle voulait risquer cet argent. Voilà donc des enfants, fils

de voleurs et d'assassins, qui étaient éduqués par une joueuse et une

incendiaire!

Les popes de Sakhaline comme tant de prêtres en Sibérie, aiment le jeu,

le vin et les filles. S'ils ont d'ailleurs certaines qualités, leurs

défauts les empêchent de pouvoir grand'chose pour l'amélioration de

leur entourage. Les meilleurs d'entre eux sont ceux qui se montrent

indulgents pour les fautes des autres comme ils le sont pour leurs

propres péchés.

Bien des fonctionnaires comprennent qu'il faudrait trouver d'autres

moyens de moralisation; mais on ne les y aide pas. Les directeurs qui

viennent de Pétersbourg ne voient rien, ou pour mieux dire, ne prennent

pas le temps de voir: il est vrai qu'ils promettent beaucoup.

_CHAPITRE V_

Les richesses de l'île.--Les mines.--Visite à un charbonnage.--Un type

de forçat.

La Russie a donc dépensé en vain de grosses sommes d'argent à

Sakhaline; sa tentative de colonisation pénale a abouti à un échec,

tout le monde en convient aujourd'hui. Convaincue des défauts et

des dangers de la prison commune, l'administration de l'île allait

faire, lors de mon départ, un essai de prison cellulaire, et déjà une

grande baraque était à peu près construite à Rykovski. Je crains que

le résultat n'en soit pas meilleur. Il est curieux de songer que les

gens qui, comme l'a fait M. Drill, ont étudié sur place les colonies

pénitentiaires de différents pays, déclarent que le forçat le moins

malheureux est peut-être encore le déporté de Russie; le savant

spécialiste que je viens de nommer critique pourtant avec une juste

sévérité les prisons de Sakhaline, et quand on lit ses œuvres, on est

tenté de croire qu'en matière de transportation pénale le meilleur des

systèmes employés actuellement n'est pas sensiblement moins mauvais que

les autres.

L'idée de coloniser une terre encore en friche par le travail des

forçats n'est pourtant pas critiquable en soi, mais encore faut-il que

cette terre soit cultivable: l'île de Sakhaline est peu propre à la

culture, elle contient pourtant d'incontestables richesses, et c'est à

celles-là qu'on aurait dû consacrer les efforts des déportés.

Le manque de ports, la difficulté de pénétration dans l'île, la

rigueur du climat font que les richesses de l'île seront, longtemps

encore, toujours peut-être, inexploitables. J'ai personnellement peu

confiance dans les naphtes découverts au nord de l'île, et surtout dans

les sables aurifères dont les habitants sont trop disposés à s'exagérer

l'importance. On nous vante, avec emphase, les découvertes récentes:

cuivre, or, argent, marbre, rien ne manquerait à Sakhaline. Il serait

imprudent de dire que les montagnes ne renferment pas les richesses

dont on parle, elles sont à peu près inexplorées, et la géologie de

l'île est fort peu connue; mais en Extrême-Orient russe, comme dans

toute la Sibérie, chaque personne a toujours une mine merveilleuse à

proposer au voyageur qui passe, et trop de gens se sont laissé séduire

par des paroles et des illusions. Quand les filons proposés sont réels

et riches, l'exploitation en est encore matériellement impossible; les

sommes d'argent englouties dans de chimériques entreprises dépassent

tout ce qu'on peut imaginer et sont très inférieures à celles qu'ont

rapportées les quelques affaires actuellement bonnes.

Abstraction faite de l'ambre qu'on trouve en assez grande quantité le

long du golfe de la Patience, l'avenir de Sakhaline semble être dans

les charbonnages et surtout dans les pêcheries.

La côte occidentale de l'île tombe en pentes abruptes dans la mer,

au-dessus de laquelle elle s'élève jusqu'à une altitude de 1200

mètres; si elle n'offre aucun port commode, elle met pourtant à

découvert quelques gisements de charbon, dont la qualité, si l'on en

croit les capitaines de bateaux, est inférieure à celle qu'on lui

accorde ordinairement surtout dans les statistiques officielles.

L'un d'eux me racontait, cette année précisément, que le charbon ne

pouvait pas encore être employé sans danger et qu'il produisait des

flammes susceptibles de causer un incendie; ce qu'il me disait fut

prouvé quelques jours plus tard, puisqu'il y eut sur le bateau, _la

Soungari_, un commencement d'incendie, dû au charbon de Sakhaline

qui ne semble pas arrivé à complète maturité. Il n'en est pas moins

vrai qu'actuellement on extrait plus de 16 millions de kilogrammes de

houille des charbonnages exploités: les principaux sont ceux de Doué

et de Vladimirovski, placés sous la direction des prisons, et ceux de

Mgatchinski, qui appartiennent à la Compagnie Makovski.

Un capitaine de bateau norvégien, qui avait jeté l'ancre devant

Alexandrovsk, et demandé la permission d'acheter du charbon à la mine

de Vladimirovski, m'offrit de me transporter jusqu'à ces charbonnages,

situés au nord d'Alexandrovsk: j'acceptai la proposition. Le voyage ne

fut pas très long, et nous nous arrêtâmes devant une étroite vallée;

sur le rivage étaient quelques maisons et une jetée en bois assez

branlante s'allongeait dans la mer; on apercevait la petite ligne

ferrée, à voie étroite, sur laquelle descendaient des wagonnets.

Une chaloupe à vapeur remorquait les grandes barques servant à

l'embarquement du charbon. «Dans un port d'Extrême-Orient, me dit

le capitaine, des travailleurs chinois mettraient trois heures pour

m'apporter le chargement dont j'ai besoin; avec les forçats j'en ai

pour plus d'un jour peut-être!...»

[Illustration: CONSTRUCTION D'UN VILLAGE DE FORÇATS LIBÉRÉS.]

Le fait est que, sur la jetée, la plupart des hommes étaient couchés,

et les autres travaillaient mollement. Un fonctionnaire vint à ma

rencontre: il s'avançait au milieu de forçats vautrés, et nous

enjambâmes quelques corps pour aller nous serrer la main. Il me proposa

de visiter la mine, et m'invita à m'asseoir sur un petit wagonnet,

sorte de char-à-bancs, que traînait un cheval sur le chemin de fer à

voie étroite. Un forçat servait de cocher. La vallée de la rivière de

Vladimirovski est ravissante, le torrent y coule avec un bruit joyeux,

capricieux et léger, sur un lit de cailloux brillants.

«Ce pays me plaît», dis-je alors.

Ce ne fut pas le fonctionnaire, mais le cocher qui répondit:

«Par Dieu, vous n'êtes pas forcé d'y vivre!»

Et ce mot me ramena à la réalité, c'était encore un bagne que je

visitais! Les sombres couloirs de la mine, humides, pleins de flaques

d'eau, avaient l'aspect ordinaire des charbonnages déjà vus; tout y

était primitif et rudimentaire, mais je m'étonnais surtout de n'y

pas trouver de travailleurs. A la vérité, c'est une exploitation qui

commence mal, et qu'il faudrait changer et poursuivre par des moyens

plus rationnels. Les ouvriers mineurs sont des forçats et la compagnie

qui exploite paie un impôt de 1/4 de kopek par 16 kilogrammes de

charbon extrait. Le nombre des ouvriers est fixé par un contrat passé

entre l'état et la compagnie qui verse chaque jour à la trésorerie

de l'île, 20 kopeks par homme employé. Si le chef de prison ne peut

fournir le nombre d'hommes exigés, c'est la trésorerie qui doit à la

compagnie un dédommagement d'un rouble par travailleur manquant: de là,

les dettes pour la trésorerie de l'île et des combinaisons, parfois

bizarres, souvent peu scrupuleuses.

Une maisonnette, ornée d'une petite véranda, avait été construite

pour le fonctionnaire surveillant, à côté des casernes destinées aux

ouvriers. Ceux-ci vivaient en tas dans une repoussante saleté; en

été, les misérables ne peuvent certes pas dormir dans leurs mauvais

baraquements, et en hiver, ils doivent atrocement souffrir dans cette

atmosphère qui me semblait insupportable. Dès que j'entrai, les forçats

cachèrent leurs cartes: la plupart d'entre eux étaient occupés à jouer,

et le fonctionnaire qui m'accompagnait leur dit:

«Ne craignez rien, vous pouvez jouer!»

Et se tournant vers moi, il ajouta:

«A quoi bon leur défendre le jeu, ils jouent tous ouvertement; si

je le leur interdis, ils iront jouer dans les bois, nous sommes

impuissants pour lutter contre une telle passion, et, après tout, c'est

là leur seul plaisir!»

Je passai tout le jour avec les ouvriers, et vers dix heures du

soir, je revins sur le wagonnet jusqu'au rivage. Le téléphone (car

le téléphone existe à Sakhaline! On y manque de tout, mais on a

le téléphone!) m'avait averti qu'une chaloupe à vapeur viendrait

me chercher pendant la nuit, et je l'attendis dans une affreuse

baraque, habitée par un gardien, dans laquelle pêle-mêle, les uns sur

les autres, dormaient quelques forçats. Le repos m'y aurait semblé

impossible, les mouches y volaient par centaines en bourdonnant de

façon monotone, les murs étaient couverts de gros cafards jaunes qui

s'y promenaient par bandes: parfois ils se hasardaient au plafond d'où

ils tombaient lourdement sur nos visages et sur nos mains. Un mélange

d'odeurs nauséabondes, produit par les vêtements et par les peaux à

moitié pourries, par la cuisine et par la graisse, par la vermine et

par les gens, semblait intolérable dès qu'on entrait dans la cabane.

«Vous voyez ici ce qu'est un intérieur à Sakhaline, me dit le

fonctionnaire; les gens vivent dans la saleté et dans la puanteur, sans

distractions, sans plaisirs, sans famille et sans femmes!»

Une petite chaloupe venait d'arriver; la mer était superbe, mais la

nuit glacée; un soldat me remit une peau d'ours, dans laquelle je

m'enveloppai frileusement, malgré l'odeur qu'elle dégageait; outre les

matelots ordinaires de la chaloupe, quatre autres forçats revenaient

avec moi.

J'interrogeai l'un d'eux sur son passé, et il ne mit aucune difficulté

à me répondre. Il me fit, comme tant d'autres, de la façon la plus

naturelle, une confession monstrueuse; il parlait d'une voix monotone

et brutale, méchamment et avec indifférence pour ce qu'il me racontait.

Il était né dans la province d'Oufa, sur le versant européen des monts

Oural; il aurait pu vivre presque dans l'aisance, s'il avait voulu

s'en donner la peine, mais, avouait-il, il n'aimait pas à travailler

tous les jours et adorait le jeu et l'eau-de-vie. Il s'entendit avec

quelques misérables de son espèce, arrêta avec eux des marchands qui

passaient, qu'ils dépouillèrent après les avoir assommés. Il fut

condamné aux travaux forcés, mais sa femme ne le suivit pas à Sakhaline.

«Pensez-vous quelquefois à elle? Vous écrit-elle? Aviez-vous des

enfants, lui demandais-je?»

Le forçat eut un éclat de rire presque sinistre, et avec un geste de

brutale insouciance, il me dit:

«Elle était assez bien bâtie pour se trouver un autre homme; elle m'a

oublié. Quant au petit, il était trop jeune quand je l'ai quitté. Je ne

pense jamais au passé. Connaissez-vous mon village?»

Il m'en dit le nom; souvent j'avais traversé en tarantas le district

dont il était originaire. Je répondis affirmativement à sa question

pour le faire parler encore, et j'eus même l'aplomb de lui décrire son

village, que pourtant je ne connaissais pas; mais tous les hameaux

russes se ressemblent, et je lui parlai de la large rue au milieu de

laquelle s'élevait une petite église. Il m'interrompit tout à coup:

«Oui, c'est bien cela; eh bien, souvenez-vous, la maison, la dernière à

droite avant l'église, c'était la mienne, et c'est là que j'ai laissé

pour toujours toute seule... maman!»

Il hésita en finissant sa phrase, sa voix s'assourdit et trembla, et

comme presque tous les Russes parlant de leur mère, il employa le mot

de «mamacha», petite maman! Honteux de son émotion, il s'éloigna et se

mit bruyamment à siffler un air qu'il s'efforçait de rendre joyeux,

mais je le vis plusieurs fois qui portait la main à ses yeux.

Ce fut ainsi que nous atteignîmes la jetée: les falaises prenaient dans

l'ombre des formes bizarres, quelques feux vacillants nous indiquaient

la place de la ville; la mer brillait silencieuse sous la clarté des

étoiles, et je rêvai mélancoliquement à côté de ce forçat qui pleurait!

J'entrai dans la ville qui tout entière dormait; çà et là des

lanternes sourdes brûlaient au coin des rues; les veilleurs de nuit,

réveillés par le bruit de la voiture, frappèrent, selon l'usage, avec

des baguettes, leurs planches sonores pour prouver qu'ils étaient là,

prêts à écarter les voleurs des maisons où reposaient les forçats. Ma

porte était barricadée, et j'y frappai plusieurs fois: «Parlez, maître,

s'écria le condamné qui me servait de domestique, il y a tant de

voleurs à Alexandrovsk! Je n'ouvrirai la porte que lorsque je serai sûr

que c'est bien vous!»

_CHAPITRE VI_

La question des pêcheries.--Les pêcheries japonaises.--Leurs

difficultés avec la Russie.--L'engrais et les conserves de harengs.--La

faune marine de Sakhaline.

On prête à l'administration à la suite de l'échec qui a suivi l'essai

de colonisation pénale à Sakhaline, l'idée de consacrer les efforts

et le travail des forçats aux industries poissonnières. Cette idée,

car ce n'est qu'une idée, pourrait être étudiée et le résultat de

l'exploitation nouvelle ne saurait être plus mauvais que celui qu'a

donné la colonisation, peut-être même serait-il très satisfaisant,

car le poisson est incontestablement la grande richesse de l'île. La

question des pêcheries n'a d'ailleurs pas seulement à Sakhaline une

importance économique de premier ordre, elle peut en outre devenir le

pivot de la politique russo-japonaise d'Extrême-Orient.

Dès le commencement du siècle dernier, le Japon, dont la population

croissait déjà avec une prodigieuse rapidité, avait en effet senti

le besoin de développer partout où il le pourrait le nombre de ses

industries poissonnières: la nourriture des Japonais se compose en

grande partie de poissons crus ou cuits. L'île de Sakhaline était

voisine de l'empire du Soleil Levant; arrosée par deux courants, l'un

froid et l'autre chaud, elle présentait une incroyable quantité de

petites baies où le hareng venait en bancs pressés; les rivières et

les torrents qui arrosaient l'île étaient fréquentés par des bandes de

saumons qui, chaque année, y déposaient leurs œufs; les côtes de l'île

devinrent le lieu de rendez-vous préféré des pêcheurs japonais.

Le poisson n'est pas seulement l'aliment essentiel des habitants du

Japon, il leur fournit en outre l'engrais qu'ils considèrent comme

le meilleur et dont ils ne peuvent plus se passer. Les richesses du

Japon sont l'indigo, le riz et le mûrier qui nourrit les vers à soie:

la population augmentant tous les jours, on comprend que les endroits

cultivés deviennent de plus en plus nombreux. Les cultivateurs se

servaient jadis, pour fumer les champs et les rizières, des haricots

que des bateaux allaient chercher en Corée, dans les ports de Fou-san

et de Tchemoulpo, et en Chine, dans ceux de Tchi-fou et de Tien-tsin.

L'engrais, produit par les cosses de haricots écrasées, a le grand

avantage de revenir à très bon marché, il coûte à peine le cinquième du

prix que vaut l'engrais de poisson; mais celui-ci a une action chimique

dix fois plus forte: c'est donc encore une économie que de l'employer

de préférence à tout autre. Les Japonais l'ont apprécié surtout pendant

la guerre de Chine, à l'époque où il leur était impossible d'aller

chercher dans des ports ennemis les marchandises dont leur pays avait

besoin.

Un bagne russe: l'île de Sakhaline · 第 3 / 10 段