pourtant, d'après les prisonniers eux-mêmes, à Onor. Ils me disaient
parfois qu'ils étaient heureux quand on annonçait que la prison serait
visitée par un voyageur ou par un personnage: la soupe était toujours
plus soignée ce jour-là, car le visiteur était chaque fois invité à
apprécier le plat du jour. Deux fois par semaine, on doit donner du
poisson, et les autres jours de la viande salée; le poisson cependant
n'apparaît pas sur les menus de certaines prisons, dans une île
dont les pêcheries sont pourtant la plus grande richesse. La viande
salée est bouillie, et chaque homme reçoit, pour sa part, une mesure
équivalant à cent six grammes et demi; le dimanche, la nourriture se
compose de gruau et de viande fraîche. Le pain fait par les prisonniers
est bon, et les fonctionnaires eux-mêmes en achètent pour leur propre
table. La soupe contient habituellement de la farine, du riz, des
pommes de terre et des choux; quant à la viande fraîche du dimanche,
elle est souvent remplacée par de la viande salée, car le maître de
prison y trouve son compte et réalise un bénéfice. Le prisonnier reçoit
enfin, chaque mois, une brique de thé qui pèse une livre. La brique de
thé est très connue et très employée en Sibérie: les indigènes, les
paysans et même de petits fonctionnaires en achètent et en usent. C'est
une tablette de couleur noirâtre qui ressemble à un morceau de bois;
on la fabrique en soumettant à une forte pression des feuilles de thé
qui ont subi auparavant une préparation spéciale; on casse la brique
en petits morceaux et chacun d'eux doit être mis à infuser, comme des
feuilles de thé ordinaire.
Presque toujours enchaînés, les malheureux forçats deviennent
méchants: le médecin, pour raison de santé, et le maître de prison,
comme récompense, peuvent les débarrasser de leurs fers. On comprend
ce que doivent être leurs habitudes et leurs conversations; ils
préparent de mauvais coups pour le jour où ils quitteront la prison
de correction; les moins corrompus prennent peu à peu les vices des
autres, et personne n'essaie de les moraliser: le pope qui vient les
visiter n'est pas capable de mener à bien pareille œuvre, sa conduite
est souvent trop connue et peu recommandable. Les surveillants et les
maîtres de prison donnent encore de plus mauvais exemples et tour à
tour se montrent à eux cruellement méchants ou coupablement négligents.
[Illustration: LES MURS DE LA PRISON.]
Les prisonniers n'ont aucun goût au travail: «A quoi bon nous
fatiguer, me disait l'un d'eux, nous trouverons toujours la soupe
prête: les paysans de Russie qui paient l'impôt nous nourrissent et
travaillent pour nous!» Pourquoi d'ailleurs travailler sans profit?
Ils ne font que juste ce qu'il faut pour n'être pas punis ou battus.
Cependant lorsqu'un bateau jette l'ancre devant Alexandrovsk ou devant
Korsakovsk, apportant des marchandises ou du charbon, ils ont le droit
d'espérer une juste rémunération. Le capitaine doit, en effet, payer
pour chaque homme que l'administration de l'île met à sa disposition,
et la trésorerie qui encaisse ces sommes leur abandonne dix pour cent
de l'argent touché. Ce salaire est déposé dans la trésorerie, avec
l'argent apporté de Russie par les forçats, qui ont dû, d'après la loi,
s'en démunir dès leur arrivée à Sakhaline. Si l'un d'eux veut recevoir
un peu de son argent, il doit en faire la demande au maître de prison
qui la soumet au chef de l'arrondissement; si elle est admise, le
forçat peut employer l'argent qui lui est remis à l'achat de ce dont il
a besoin, mais il ne peut se procurer de l'eau-de-vie, objet constant
de son secret désir.
Ce sont les maîtres de prison qui reçoivent et ouvrent les lettres
chargées, venant de Russie à l'adresse des forçats, et on en a connu
qui ont fait avec l'argent envoyé des achats et des opérations dont
ils ont tiré bénéfice à l'insu des destinataires; ils doivent lire
toutes les lettres adressées aux forçats par leurs amis ou par leur
famille, ainsi que celles qui sont écrites en réponse. Peu de déportés
d'ailleurs savent lire et écrire, quelques-uns savent lire seulement.
La prison d'amélioration est moins dure que la prison de correction:
le forçat qui y habite n'a pas la tête rasée, et il est débarrassé de
ses fers; il va au travail sans être accompagné par des soldats, bien
que régulièrement un surveillant doive rester avec lui. Quelquefois
cependant, dans les premiers jours, un soldat l'accompagne pour rendre
compte à l'administration de ce que le forçat fait ou peut faire. S'il
se conduit bien, il reçoit la permission d'habiter dans le village
qui entoure la prison et où il trouve facilement un logement au prix
modique d'un rouble ou d'un rouble et demi, c'est-à-dire de 3 à 4
francs. Il y a des gens qui ont plusieurs chambres à louer; ils doivent
donner le nom de leurs locataires au chef de prison qui peut toujours
venir à l'improviste pour voir comment vit le déporté. Celui-ci doit,
chaque matin, se présenter à l'appel pour savoir le travail qui lui est
réservé, ou se rendre à l'atelier auquel il est attaché. Le chef de
prison a d'ailleurs tout intérêt à ce que ses pensionnaires habitent
dans le village; car s'il leur donne encore de la viande, de la farine
et des briques de thé à emporter, il considère la soupe qu'il oublie de
servir comme mangée, ce qui est pour lui un nouveau bénéfice.
[Illustration: UNE PRISON D'AMÉLIORATION.]
Seuls, les forçats de la prison d'amélioration peuvent travailler
dans les ateliers où ils restent parfois, moyennant salaire et sur
leur demande, lorsqu'ils sont devenus des «posselentsy». Chaque homme,
en débarquant, a sur ses papiers la notification du métier ou des
métiers qu'il a exercés; quelques-uns demandent même à apprendre tel
métier qui leur plairait, et on leur en accorde la permission, si leurs
forces physiques le permettent et selon les exigences du service; mais
le plus souvent, ils préfèrent ce qu'ils appellent le travail noir
sur le port ou sur les routes à l'occupation régulière des ateliers;
le travail noir semble pourtant au premier abord le plus dur. A la
vérité, dans les ateliers, cordonnerie, menuiserie, forge, serrurerie,
carrosserie, le déporté est forcé de travailler et peut difficilement
tricher; chaque homme, en effet, reçoit une tâche à exécuter dans un
temps donné; des surveillants passent et repassent; les contre-maîtres
qui tiennent à leur place se montrent exigeants, et le chef de district
n'épargne pas les rondes; la paresse est rendue difficile dans un
atelier. Dans les gros travaux exécutés sur les routes, au contraire,
bois à couper ou à porter, charbons à décharger, ponts à rétablir,
les forçats sont loin du village, ils peuvent dormir, jouer ou ne
rien faire; enfin l'évasion est alors chose tentante et relativement
facile. L'aventure est pourtant dangereuse, car les soldats portent sur
l'épaule des fusils toujours chargés, ils ont le droit de tirer sur les
fugitifs, et ils reçoivent une prime de trois roubles pour chaque évadé
qu'ils ramènent à la prison.
Beaucoup de forçats parviennent à s'évader: en 1899 un chef de district
me disait que plus de cinquante évasions avaient été signalées, pendant
une période de dix mois, rien que dans son arrondissement. L'été, les
forçats se cachent dans une cale de bateau ou passent en barque le
détroit, qu'ils traversent l'hiver sur des traîneaux attelés de chiens.
Parfois on ramène de Sibérie des vagabonds que l'administration croit
reconnaître, mais ils ont donné un faux nom et tous leurs anciens
camarades font semblant de les voir pour la première fois.
Vassily put, on l'a vu, traverser la Sibérie et la Russie d'Europe,
et il n'est pas le seul qui ait su accomplir un voyage si difficile.
J'ai trouvé dans une baraque d'émigrants, en Transbaïkalie, une femme
qui me reconnut: elle m'avait vu à Sakhaline, d'où elle avouait s'être
échappée. Elle avait fait, à pied, plus de 3 000 kilomètres, avec ses
trois enfants qui marchaient pieds nus et dont l'aîné n'avait pas
encore dix ans.
[Illustration: LA PENDAISON.]
Jadis, quand un forçat s'échappait, le chef de district
télégraphiait au procureur de Vladivostok. Si le coupable était pris ou
revenait dans sa prison, dans les sept jours qui suivaient son évasion,
il était puni de verges; ce laps de temps écoulé, la peine était plus
sévère, et le tribunal condamnait le malheureux à quelques années de
prison et à un certain nombre de coups de fouet. On est un peu plus
clément aujourd'hui: le chef de district attend quelques jours avant de
télégraphier, et la période de sept jours ne commence qu'au moment de
l'envoi de la dépêche accusatrice.
Par suite de la nouvelle peine décidée par le tribunal, on voit des
forçats condamnés à perpétuité plus cinq ans: certains, par suite
de condamnations successives, devraient rester en prison pendant la
durée de deux ou trois vies humaines, quelques-uns même se paient le
luxe de plusieurs perpétuités. La peine de mort n'existe en Russie
qu'en cas de tentative contre l'empereur; un conseil de guerre peut
aussi la prononcer. En dix ans, il y a eu trois exécutions capitales à
Sakhaline; les deux dernières eurent lieu en 1899. On pendit alors deux
misérables qui avaient formé une bande et qui terrifiaient tous les
villageois; ils portaient partout avec eux l'incendie, le pillage et
l'assassinat. Selon l'usage, on les plaça dans un sac sous une potence
et sur un escabeau; lorsque la corde fut passée à leur cou, l'escabeau
s'écroula et leurs corps se balancèrent dans le vide.
[Illustration: LES FERS.]
Les punitions à Sakhaline sont le cachot, les fers, la brouette,
les verges et le fouet, toutes aussi cruelles qu'inutiles. Le cachot
est noir et rarement aéré; l'homme y est enfermé les fers aux pieds,
et je revois toujours un malheureux, à genoux, demandant sa grâce au
chef de prison, qui refusa de l'accorder, même quand je lui demandai
de le faire par condescendance pour moi. Les fers qui sont mis aux
mains, réunis par des anneaux, sont attachés aux pieds par une lourde
chaîne qui pend entre les jambes du forçat; parfois les chaînes sont
longues, et l'infortuné doit marcher longtemps en poussant devant lui
une brouette. C'est là une condamnation que seul peut prononcer le
tribunal, et qui est moins terrible qu'elle n'en a l'air, d'après ce
que m'ont dit quelques forçats.
Les verges ne leur font pas très peur; mais le fouet, le terrible
knout, les épouvante. L'homme est couché à plat ventre sur une sorte de
banc; ses pieds passent à travers deux trous, et il y a des encoches
pour sa tête et ses bras; il est attaché, et le bourreau, qui est
souvent un camarade, est chargé de le frapper; si les coups étaient
donnés de toute force, le martyr n'y survivrait pas. Cette punition
devient rare, car les médecins sont consultés et ils s'y opposent, et
déclarent en général que le condamné est trop faible pour la supporter.
Un tribunal peut condamner un forçat à cent coups de fouet, un chef
de district peut faire donner vingt coups de fouet et cent coups de
verges, un chef de prison vingt coups de verges seulement.
[Illustration: LE KNOUT.]
Les chefs de prison passent en général pour être cruels. Des livres
ont été écrits par des condamnés politiques dans lesquels ils ont
été très sévèrement jugés. Le public peut quelquefois considérer ces
livres comme des œuvres de vengeance et, partant, sujets à caution;
mais il existe aussi des rapports officiels signés de jurisconsultes,
comme M. Dril par exemple, qui furent envoyés en mission et qu'on ne
saurait taxer d'exagération. La conclusion qu'on tire de la lecture de
ces livres et de ces rapports, c'est que les chefs de prison sont trop
souvent de sinistres personnages. Ils sont les vrais maîtres de l'île
et les autres fonctionnaires de l'île se trouvent pour bien des choses
sous leur dépendance. Ils font espionner ces derniers par des forçats,
heureux s'ils peuvent trouver dans leur vie quelque faiblesse, quelque
faute de mœurs, quelque indélicatesse dont ils pourront profiter. En
gagnant sur le foin, le cuir et les autres choses préparées dans les
ateliers, en s'entendant avec les magasins fournisseurs de l'île, ils
font de bonnes affaires, et ils peuvent quitter l'île, ayant économisé
sur leurs appointements des sommes supérieures à ces appointements
même; le jeu cependant fait parfois rentrer dans la circulation le gain
qu'ils ont plus ou moins délicatement encaissé.
Les «posselentsy» viennent chercher, à la prison, la farine que la
loi leur accorde, mais ils doivent avoir un sac pour la mettre et pour
l'emporter. Les maîtres de prison pèsent le sac, qui est assez lourd,
avec la farine; la différence entre le poids livré et le poids à livrer
est encore un important bénéfice, car il y a beaucoup de colons à
fournir et les petits ruisseaux font les grandes rivières.
[Illustration: UN FORÇAT TATAR.]
C'est si facile de gagner de l'argent! Il faut donner de la viande
fraîche chaque dimanche aux prisonniers: on la remplace par de la
viande salée, qui coûte moins cher, et, avec l'argent économisé, le
chef de prison peut se faire peu à peu un petit troupeau de bêtes à
cornes, qui grossit d'année en année. Du cuir est refusé comme mauvais
par la commission et mis en vente au rabais; le chef de prison l'achète
en sous-main, et c'est ce même cuir qui, bien que réformé, servira
pour les prisonniers; l'autre, le bon, sera revendu à bénéfice à une
maison du continent ou à une autre prison de l'île. Tel maître de
prison s'amusa jadis à enfermer un forçat dans un tonneau, qu'il fit
rouler sur la pente d'une colline: tel autre, qui n'a pas quitté l'île
depuis bien longtemps, faisait fouetter ses prisonniers, en fumant sa
cigarette: à chaque bouffée qu'il tirait, on devait frapper un coup. Et
ce ne sont pas, loin de là, les seules cruautés que j'aurais à citer.
Il est évident que les gardiens y trouvent aussi leur compte, et que
le chef de prison ferme les yeux sur leurs exactions: tel surveillant
qui reçoit quarante roubles vit comme s'il avait deux cents roubles
d'appointements; il est d'ailleurs aussi cruel que malhonnête. Ce sont
des fonctionnaires et même des prêtres qui m'ont confié ces détails,
malheureusement trop vrais.
Ce qui étonne, c'est qu'il n'y ait pas plus souvent de tentatives
criminelles sur la personne des directeurs de prison. A la vérité, les
forçats sont terrifiés par leurs chefs et leurs gardiens. Sauf à Onor,
où je les ai vus revenir gaiement de la forêt apportant des assiettes
de fraises qu'ils mangeaient en bavardant, j'ai toujours trouvé dans
les prisons un aspect de froide tristesse et de haine non déguisée: les
forçats regardaient férocement le visiteur et ne croyaient plus qu'un
homme pût être capable de bonté.
Il y a parfois une assez grande inégalité dans les traitements
infligés aux prisonniers; les femmes savent toujours comment s'attirer
les complaisances des gardiens ou même de leurs chefs; les hommes qui
n'ont pas cette ressource peuvent, s'ils ont un peu d'argent, s'assurer
la complicité des soldats surveillants. Un homme un peu instruit est
favorisé par le sort, car on le dispense de prison et il est employé
à la chancellerie ou dans des services spéciaux, téléphone ou station
météorologique. Un jeune criminel de bonne famille sera toujours mieux
traité qu'un malheureux, coupable d'homicide étant pourtant alors en
état d'ivresse; on transformera au besoin son crime de droit commun en
crime politique. C'est dans la chancellerie de Sakhaline qu'on emploie
certain officier supérieur traître à sa patrie, et coupable d'avoir
vendu des plans à l'étranger. Il a fait ses preuves dans sa spécialité,
et c'est pourquoi sans doute on l'admet dans les bureaux où sont les
papiers importants de l'île. Cet ex-colonel a perdu tout sentiment de
pudeur, puisqu'il vint, quelques jours après mon arrivée, me proposer
de me faire des cartes et des plans; il me parlait sans le moindre
embarras, et il fallait vraiment que cet homme, criminel plus que
tout autre, fût tombé bien bas pour ne pas comprendre le dégoût qu'il
inspirait à tout homme civilisé.
Mais, me dira-t-on, comment toutes ces choses, cruautés et injustices,
sont-elles possibles? Il n'y a donc jamais d'inspecteurs venus de
Pétersbourg? Que fait le gouverneur? La première question serait un peu
naïve: quel est l'inspecteur qui voit quelque chose? Des personnages
importants sont venus de Pétersbourg, ils n'ont fait que paraître et
disparaître, et il ne reste aujourd'hui que le souvenir des promesses
qu'ils ont faites et qui n'ont pas été accomplies. Quant au gouverneur,
il est plein de bonnes intentions, mais il n'est nommé que pour un
temps trop court; il est dans la même situation que les visiteurs
étrangers; il ne voit que ce qu'on lui laisse voir: il entend même
beaucoup moins de choses qu'eux, car on se gêne pour parler avec lui et
on lui cache tout ce qu'on peut lui cacher. Les fonctionnaires honnêtes
n'osent rien dire; on se souvient que l'un d'eux fut blâmé, parce que
dans une circulaire, il s'était étonné des sommes énormes que perdaient
chaque jour, au jeu, des subalternes touchant des appointements
modestes. Il ne fut pas seulement blâmé, mais déplacé et accusé de
jeter la suspicion sur les gens qui se trouvaient sous ses ordres.
«Ce que nous vous racontons vous effraie, me disait un forçat, c'est ce
que nous vous taisons qui est le plus terrible.»
«Vous avez appris bien des choses, me répétait un fonctionnaire, mais
croyez bien que nous n'avons pas pu tout vous dire! Il y a des faits
dont on n'ose pas parler.»
Et quand on pense que, malgré tout, il y a des forçats qui, devenus
colons dans l'île, regrettent la prison: les paresseux, parce qu'ils y
vivaient sans rien faire; les vieillards, parce qu'ils étaient sûrs d'y
manger presque à leur faim!
_CHAPITRE IV_
Les villages.--La vie des forçats-colons.--Femmes et familles de
forçats.
Les villages, créés par les forçats chargés de coloniser Sakhaline,
ont été construits dans le centre et le sud de l'île. Une route part
d'Alexandrovsk, elle côtoie la mer au pied de hautes et dangereuses
falaises, jusqu'à la rivière d'Arkovo, qui se jette dans le détroit de
Tartarie, un peu au nord d'Alexandrovsk. Un village guiliak, abandonné
pendant l'été et composé seulement de quelques petites cabanes bâties
sur pilotis, se trouve en cet endroit: la route tourne brusquement
vers l'est et remonte l'étroite et délicieuse vallée que descend
rapidement la rivière. A la traversée des trois villages d'Arkovo,
les forçats-colons sortent au bruit de la voiture, et les fillettes
dévisagent effrontément le voyageur qui passe. La montagne très élevée
est escarpée, et la route qui conduit au col est faite de glaise sur
laquelle les chevaux glissent et l'équipage recule. Des forêts de
bouleaux et d'érables succèdent à de grands sapins noirs qui ne sont
plus que les ruines charbonneuses d'un formidable incendie: tout le
sol est parfumé par l'odeur des fraises et des roses. Le col franchi,
on entre dans le bassin de la Tym, on atteint Armoudane et le village
important de Derbinski où se trouve une prison. La route continue
toute droite vers le sud, à travers un pays plat, entre des forêts à
demi-brûlées jusqu'à Rykovski, siège du chef de l'arrondissement; elle
gravit ensuite le col de Palévo, franchit la ligne de partage des eaux,
et descend dans le bassin de la Poronaï, traversant plusieurs villages,
dont l'un est abandonné, jusqu'au village d'Onor.
De Derbinski, une autre route beaucoup plus mauvaise conduit jusqu'au
village de Slavo, d'où l'on gagne à cheval ou en barque celui
d'Ado-Tym. La forêt venait d'être dévastée par un incendie, et, lorsque
je la traversai, l'aspect en était terrible: les oiseaux semblaient en
avoir fui et une odeur de feu mal éteint nous prenait à la gorge. Plus
loin, la forêt était faite de mélèzes, pleine de lianes et de troncs
déracinés, arrosée de ruisseaux coulant dans des gorges profondes où
les ours habitaient nombreux. La colonisation ne poussera pas plus
avant dans le nord de l'île, ou du moins ce n'est pas probable, et
c'est au sud d'Onor, dans le bassin de la Poronaï, que se construiront
de nouveaux villages dont les plans déjà sont à l'étude.
[Illustration: UNE ROUTE A SAKHALINE.]
Dans le sud de l'île, une route défoncée et presque impraticable va
de Korsakovsk jusqu'à la rivière Naïba, en remontant la vallée de la
Soussouia: c'est la partie de l'île la plus propre à la colonisation,
bien que, comme toutes les autres, les rivières y aient le caractère
de torrents aux rapides et terribles inondations. La route était si
mauvaise que les voyageurs la maudissaient; plus heureux que beaucoup
d'autres, je n'y ai versé que deux fois.
[Illustration: FONCTIONNAIRES ET POPE RUSSES.]
J'ai reçu l'hospitalité, tantôt chez des fonctionnaires, tantôt chez
des popes, et, le plus souvent, chez les forçats. On me vola plusieurs
fois, mais rien de plus grave ne m'arriva.
[Illustration: UNE MINE EN EXPLOITATION.]
Il existe dans les villages trois sortes d'individus: 1º des
«posselentsy», qui sont, nous l'avons vu, des forçats libérés astreints
à la résidence forcée, 2º des forçats qui, au lieu d'être enfermés en
prison, ont reçu la permission de vivre au village parce que leurs
femmes, non coupables, ont bien voulu les suivre, 3º des «posselentsy»,
qui, après quatre ans, sont devenus des paysans, et qui, cependant,
restent dans l'île, malgré le droit qu'ils ont d'habiter en Sibérie
ou même de revenir en Russie d'Europe. Jadis tous les habitants de
villages dépendaient du chef de prison; on a créé depuis quelques
années, des inspecteurs de la colonisation, ou, pour traduire mot à
mot, «des surveillants des posselentsy». Les forçats seuls, dans les
villages, relèvent aujourd'hui du chef de prison.
L'inspecteur choisit le lieu où doit être construit le nouveau village;
il est mis à la disposition de forçats qui vont quitter la prison ou de
ménages qui arrivent de Russie avec le bateau. J'ai vu, par exemple,
non loin d'Onor, un village en construction; trente couples, débarqués
récemment, y travaillaient, et dans chacun d'eux, soit le mari, soit la
femme, avait volontairement suivi dans l'exil l'autre conjoint coupable.
L'agronome et le géomètre sont consultés avant la création du village;
l'un doit faire l'analyse du sol: il importe, en effet, de savoir si
la terre est bonne dans la clairière que l'inspecteur a choisie et
combien de familles elle pourra nourrir; l'autre est chargé de tracer
le plan: on fixe avant tout la place de la rue dont la largeur est
toujours de 30 sajènes (63 mètres). Chaque famille reçoit le long de la
rue un terrain large de 20 sajènes; si la largeur du terrain est fixée,
la longueur en est variable, puisqu'il est admis qu'on peut cultiver
derrière la maison jusqu'à la forêt ou jusqu'à la rivière. Dans
certains villages, il y a des rues parallèles qui sont séparées par une
distance de 120 sajènes (242 mètres): chaque maison occupant un espace
de 20 sajènes carrées, chaque famille a, dans ce cas, à sa disposition
un champ long de 63 mètres et large seulement de 42m68 centimètres.
Lorsque la construction du village est décidée, on envoie au lieu
désigné les forçats destinés à créer et à habiter le village. On leur
donne ou, pour mieux dire, on leur prête à chacun une hache, une scie
et des cordes; ils obtiennent ces différents objets à crédit et devront
les rembourser plus tard. Ils reçoivent pendant deux ans, chaque mois,
de la nourriture composée de 1 poud 27 livres de farine par tête, avec
5 livres de gruau, 5 de viande salée et 18 de poisson salé;--rappelons,
à ce sujet, que le poud russe vaut 16 kilos 38, et que la livre russe
n'est que de 410 grammes. Les «posselentsy» ne reçoivent pas de thé,
et l'inspecteur peut même ne leur rien donner du tout, s'il juge
qu'ils possèdent personnellement assez de fortune pour se suffire. Les
condamnés à perpétuité qui ont la chance d'avoir été suivis par leurs
femmes, et qui vivent avec elles dans les villages, sont mieux traités
que les autres villageois; ils sont considérés comme étant en prison et
ont droit, à ce titre, à l'ordinaire des prisonniers; quelquefois même,
toute leur vie durant, ils reçoivent, plus heureux que les colons, du
thé et du savon.
Pendant les deux années que l'administration vient en aide aux
habitants d'un nouveau village, elle leur donne deux fois un vêtement
de forçat, trois fois, un peu de cirage et quatre, des chaussures. Une
femme venue volontairement et non coupable reçoit 16 kilogrammes de
farine chaque mois, les enfants âgés de moins de dix ans, un rouble et
demi, c'est-à-dire environ 4 francs par mois, de dix à quatorze ans 16
kilogrammes de farine par tête, passé cet âge, ils doivent travailler à
leur tour et se suffire à eux-mêmes.