UN BAGNE RUSSE
[Illustration: LA PENDAISON.]
PAUL LABBÉ
UN BAGNE RUSSE
L'ILE DE SAKHALINE
OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 51 GRAVURES
[Illustration]
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
PARIS, 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN
1903
Droits de traduction et de reproduction réservés.
Copyright by Librairie HACHETTE, Paris,
1923. Tous droits de reproduction, de traduction
et d'adaptation réservés pour tous pays.
_UN BAGNE RUSSE_
_CHAPITRE I_
Description et situation de l'île.--Généralités. Arrivée à Alexandrovsk.
L'île de Sakhaline, que nos géographes nommaient jadis île Saghalien,
sert de colonie pénitentiaire à la Russie: elle est située au nord
du Japon, entre 45°54 et 54°24 de latitude; sa longueur est de 900
kilomètres environ et sa largeur varie entre 25 et 150; sa superficie
est égale au sixième de celle de la France (75 360 kil. c.). Bien que
les points extrêmes de ses latitudes correspondent sensiblement à
celles de Hambourg et d'Avignon, elle a un climat très dur: le courant
froid qui vient du Kamtchatka et qui arrose la côte orientale de l'île,
y apporte parfois des blocs de glace au mois de juin: on y a connu des
moyennes de -30° en janvier. La neige y tombe épaisse en octobre, et
on peut en décembre gagner le continent en traversant la mer sur des
traîneaux attelés de chiens.
Un des premiers explorateurs de la région fut La Pérouse, et les noms
géographiques qu'il a donnés ont été le plus souvent respectés par
les Russes: il y a encore aujourd'hui un cap Crillon, une pointe de
Jonquières, un détroit de La Pérouse. Tous ces parages sont dangereux
et tristement célèbres dans les annales de la navigation; libre
quelques mois seulement, la mer est presque constamment couverte
d'épais brouillards, et les tempêtes y sont fréquentes. Au nord du
golfe de Castries, la manche de Tartarie est très resserrée entre
l'île et le continent, et ses eaux sont si basses que les gros navires
n'osent s'y hasarder: c'est un bras de mer qui réunit les bouches
de l'Amour à la mer du Japon, moins qu'il ne les en sépare. On y
rencontre peu de bateaux; le _Yaroslav_, qui appartient à la flotte
volontaire, amène à Alexandrovsk, capitale de l'île, deux fois par an,
de nouveaux forçats; quelques autres font le service entre Vladivostok
et les bouches de l'Amour, avec escales dans les baies continentales
de Sainte-Olga, de Port-Impérial et de Castries et devant les petites
villes de Sakhaline, Alexandrovsk et Korsakovsk; d'autres encore
font parfois relâche devant l'île, et ce sont des bateaux russes,
norvégiens, japonais, qui vont à travers la mer d'Okhotsk jusqu'au
Kamtchatka. J'en ai rencontré bien peu dans mon voyage; mais trop
souvent j'ai aperçu, échoués sur le sable ou couchés, désemparés sur
des brisants, des navires abandonnés et dont parfois l'équipage entier
avait péri. Devant Alexandrovsk, quand la mer était basse, on voyait
apparaître, non loin de la côte, les mâts et la cheminée d'un navire
qui sombra, à jamais perdu.
Le mot de Sakhaline est mandchourien et signifie «rocher en face de la
rivière noire» (sakhalian anga hata). Au XVIIIe siècle, l'île était
possession chinoise, lorsque les Japonais en occupèrent la partie
méridionale. Les Russes vinrent ensuite, et par une convention avec le
Japon, du 26 janvier 1856, la partie septentrionale de l'île passa à
leurs mains au détriment des Chinois. En 1867, les Russes décidèrent
d'organiser l'extraction de la houille en employant à ce travail des
forçats déportés. En 1869, eut lieu le premier envoi considérable de
forçats: ils étaient au nombre de huit cents. En 1875, l'île, par
traité, devint russe entièrement, et le Japon dans ce marché de dupe
reçut en échange les îles Kouriles, dont il ne peut guère tirer parti.
Une première colonie fut créée à Korsakovsk, puis d'autres apparurent.
Comprenant que la colonisation ne réussirait que si des familles se
constituaient dans l'île, on décida en 1883 d'y déporter les femmes.
Depuis 1884, les condamnés sont transportés par bateau d'Odessa à
Alexandrovsk. Il y avait à Sakhaline lors de mon séjour vingt-huit
mille cent soixante-six forçats, et les femmes ne représentaient pas le
cinquième de la population totale. Outre les forçats, on trouve dans
l'île des indigènes de races différentes: des Guiliaks, des Oroks, des
Toungouses et des Aïnos.
Le gouverneur de l'île est aujourd'hui un général, ancien procureur
des tribunaux militaires; il dépend du ministère de la Justice et du
général gouverneur de la région du fleuve Amour. L'île est divisée,
au point de vue administratif, en trois districts qui portent le nom
d'un village principal: Alexandrovsk, Korsakovsk et Tymovsk; le siège
du chef du dernier district n'est pourtant pas à Tymovsk, mais à
Rykovski. Les chefs de districts sont assistés d'un aide, de directeurs
de prison, d'inspecteurs de colonisation, de médecins et d'un juge.
Dans chaque chef-lieu de district, est un détachement militaire sous
les ordres d'un lieutenant-colonel. Le gouverneur vit à Alexandrovsk
avec sa maison militaire, sa chancellerie, et les chefs des principaux
services, ingénieur, médecin-chef, agronome, géomètre, procureur, etc.
Trois choses, très mal étudiées, attirent à Sakhaline, l'attention du
voyageur: la géographie physique, politique et économique, la question
pénitentiaire, les populations indigènes.
Les deux premières questions se tiennent et sont presque inséparables
l'une de l'autre. Ce sont les déportés, en effet, pour lesquels on
crée, chaque année, de nouveaux villages, qui transforment de jour en
jour la géographie de l'île: ils en sont les colons et les ouvriers.
J'avais dit au procureur général à Vladivostok que je voulais visiter
toutes les prisons: il m'interrompit. «Ne dites pas les _prisons_,
dites les _auberges_!»
Ce mot me surprit, et pourtant en effet les prisons de Sakhaline
ressemblent un peu à de grandes auberges malsaines et les prisonniers
y vivent dans des conditions d'hygiène déplorables, mais sans trop de
souci du lendemain: la prison cellulaire n'existait pas, on s'apprêtait
à en faire l'essai à Rykovski lors de mon départ. L'expiation pour le
forçat commence à vrai dire au moment où il quitte la prison, toujours
bien avant le terme de sa condamnation. Il doit vivre alors dans
l'intérieur de l'île, dans un lieu non défriché, y bâtir sa maison,
créer son champ et le cultiver, et il est muni pour ce travail d'une
provision de farine qu'il reçoit chaque mois pendant un an ou deux,
d'une scie, d'une hache et de cordes qu'on lui donne à crédit. C'est
donc quand on considère qu'il a payé, en quelque sorte, sa dette à la
société, puisqu'on lui permet de quitter la prison, que les difficultés
les plus cruelles commencent pour lui. A l'heure du rachat, on lui rend
ce rachat presque impossible, et le malheureux est amené par la force
des choses à commettre un nouveau délit; il retournera volontiers en
prison, où il sera sûr de manger en ne travaillant presque pas. A quoi
bon le séjour en prison, puisque le forçat libéré le regrette lorsqu'il
devient colon? Les résultats de la colonisation pénitentiaire n'ont
pas été ceux qu'on espérait, et c'est la faute du système lui-même qui
fait qu'un paresseux n'apprend jamais à travailler dans une prison de
Sakhaline et qu'un travailleur y apprend la paresse; c'est la faute de
la société qui, puisqu'elle prend le droit de punir, a le devoir de
donner au libéré les moyens de redevenir un homme; c'est la faute enfin
de tous ceux qui oublient qu'un crime pour lequel un condamné a subi la
peine exigée par la loi, est un crime expié et dont personne, sauf le
coupable, ne devrait plus se souvenir!
On a commis, en outre, une erreur en voulant consacrer les forces des
condamnés à l'agriculture: les céréales n'arrivent pas à maturité
dans une terre où l'on trouve parfois de la glace au mois d'août à un
mètre du sol; les pommes de terre, les choux et les raves y ont par
contre complètement réussi. Dans les vallées, la terre est bonne; elle
est souvent formée d'argile et de sable, et il y a malheureusement
des marais immenses couverts de grandes herbes et de roseaux, les uns
formés par des sources, les autres stagnants sur un sol qui n'absorbe
pas l'eau; souvent aussi la terre n'est qu'une couche peu épaisse qui
repose sur des cailloux et dont les qualités nourrissantes sont vite
affaiblies. Les fleuves et les rivières ont en outre le même caractère,
ce sont même, et surtout les plus grands, des torrents de montagne dont
les inondations sont terribles.
On peut diviser l'île en cinq bassins principaux; les plus importants
sont ceux de la Poronaï et de la Tym. Au 52e degré de latitude, la
montagne qui forme l'ossature de l'île est ramifiée en deux chaînes par
une vallée longitudinale au fond de laquelle, descendant du nœud qui
réunit les deux chaînes, coulent dans la direction même du méridien,
mais en sens inverse, la Tym et la Poronaï, rivières à peu près
d'égale longueur. La Poronaï a environ 250 kilomètres, et des jonques
japonaises la remontent pendant quelques kilomètres seulement. Son
bassin renferme de grands marécages et des toundras. Celui de la Tym
est meilleur pour la colonisation, mais il est situé plus au nord, et
l'hiver y dure plus longtemps.
Voici les moyennes de température de l'année: janvier -21°2, février
-15°2, mars -8°7, avril -0°7, mai +5°0, juin +11°, juillet +16°2, août
+17°, septembre +13°4, octobre +4°7, novembre -4°, décembre -14°7. Le
climat n'est pas excessif pour un Russe, et il existe le long même
du Transsibérien des régions où la vie est plus dure. Les forçats
eux-mêmes me l'ont répété: celui qui sait travailler voit finalement
à Sakhaline ses efforts récompensés. Certains m'ont dit qu'au village
natal ils vivaient moins bien que sur la terre d'exil; d'autres, leur
peine finie, sont restés volontairement dans leur nouveau village, et
il en est qui, partis vers les bords de l'Amour, sont revenus demander
des champs au gouverneur de l'île.
[Illustration: CARTE DE L'ILE DE SAKHALINE.]
L'administration fait travailler les forçats dans les mines: il y a
à Sakhaline des charbonnages importants, on y a trouvé du naphte,
de l'ambre, du marbre, et, dit-on, des sables aurifères; et l'on ne
connaît pas encore toutes les richesses que renferment les montagnes
abruptes, composées de roches volcaniques et de basalte et dont
l'altitude atteint 1 200 mètres. Les exploitations sont difficiles,
dans un pays où il n'existe aucun port. Il n'y a pas en effet une baie
qui soit praticable sur les côtes de l'île: sur la côte orientale,
seul le golfe de Nabil est profond, mais le chenal en est étroit et
difficile; sur la côte opposée, il y a une grande quantité de baies
très petites et inabordables pour un bateau d'assez gros tonnage. Les
jours de gros temps, les bateaux s'enfuient et vont se réfugier de
l'autre côté du détroit, dans un des golfes bien abrités, qui sont
nombreux sur le continent.
Les montagnes occupent une grande partie de l'île; elles ont le sommet
dénudé; la cime n'est pas rocheuse, mais la rigueur de la température
ne permet à cette hauteur aucune végétation. A leur pied, on trouve
le sapin, le pectiné, le mélèze, l'orme, le bouleau, le peuplier,
l'érable, le frêne et le saule; dans une zone plus élevée, on ne voit
plus que le pectiné et le mélèze, plus haut vient le bouleau jaune
(ortala Ermani), puis le cèdre Slonietz (cembra puncila) et enfin le
sommet dénudé.
Les vallées, souvent très pittoresques, se présentent sous deux aspects
bien différents: tantôt c'est la «toundra», tantôt une végétation
luxuriante. La toundra est faite de terres noires et friables, où le
pied s'enfonce profondément; elle est couverte d'herbes et de mousses
parmi lesquelles paissent, parmi de petits mélèzes rabougris, des
troupeaux de rennes sauvages; on y trouve parfois de vastes marécages
ou des lacs, cachés sous de grands roseaux, près desquels vivent
nombreux des oies, des canards, des sarcelles et des bécasses. Le
voyage est triste et pénible dans ces régions désolées.
D'autres fois, les routes, presque toujours détestables, suivent
les rivières sinueuses et rapides, encaissées entre des montagnes
escarpées. Souvent la forêt est morte, et, pendant plusieurs
kilomètres, on avance lentement au milieu de troncs calcinés, fumant
parfois encore; jusqu'à l'horizon, on n'aperçoit qu'eux, et l'hiver,
au milieu de la neige, c'est une succession de morceaux de charbon
gigantesques, dont l'aspect est alors fantastique. Puis viennent des
régions luxuriantes, où les herbes sont plus hautes qu'un homme,
émaillées de fleurs à longues tiges, marguerites bleues et pervenches
roses; elles forment des dômes de verdure sous lesquels de petits
ruisseaux coulent en chantant sur des cailloux. La forêt est alors
pleine d'arbres brisés, de troncs pourris, de racines arrachées, de
lianes infranchissables; l'accès en est impénétrable, les forçats
évadés hésitent à s'y cacher; seuls, les indigènes en connaissent les
secrets, et dans leurs profondeurs mystérieuses vivent des ours, des
gloutons, des renards et des cerfs musqués. Les loutres, les zibelines
et les hermines sont nombreuses au bord des rivières, et les arbres
abritent une grande variété d'oiseaux. Chose curieuse, la saison chaude
passe si vite à Sakhaline qu'on y voit à la fois toutes les teintes des
forêts: au milieu des verts du printemps et des jaunes de l'automne,
les sorbiers et les érables jettent leurs tons rouges et éclatants. Le
sol est couvert de baies et de roses sauvages dont l'odeur remplit les
vallées: celle de la Naïba était couverte de neige quand je la quittai,
les feuilles étaient tombées et les branches glacées, et pourtant un
parfum de fleurs fanées y persistait encore.
Outre les forçats, il y avait dans l'île 1 912 Guiliaks, 1 296
Aïnos, 773 Oroks, 157 Toungouses. Les Oroks et les Toungouses ont été
baptisés sans trop savoir ni pourquoi ni comment: ce sont aujourd'hui
des orthodoxes qui ne comprennent rien à leur religion nouvelle, et
qui ont simplement un Dieu de plus qu'auparavant. Ils s'adonnent à
l'élevage des rennes; mais les grandes occupations de ces indigènes
sont la pêche et la chasse. On pourrait appeler Sakhaline le pays des
fourrures. Si la zibeline, quoique très belle, y est inférieure à celle
du Kamtchatka, les ours, les loutres, les renards et les hermines y
ont des robes admirables, et les échantillons exposés en 1900 à la
section russe auraient pu décider au voyage les plus coquettes de nos
Parisiennes.
La pêche est la plus grande source de richesses, et la main-d'œuvre
pénitentiaire, employée dans des pêcheries et dans des fabriques
de conserves, donnerait des résultats dont on ne peut s'imaginer
l'importance. Les poissons passent parfois par bancs si épais que les
Aïnos les prennent à la main: les sardines, les anchois et toutes les
espèces de saumon arrivent en quantités innombrables selon la saison de
l'année; les homards, et d'autres crustacés monstrueux sont nombreux au
printemps, et les huîtres, très grandes, y sont délicieuses; enfin j'ai
aperçu très souvent en vue de la côte de petites baleines dont la prise
semble n'intéresser que les Japonais. Ceux-ci ont conservé à Sakhaline
de grandes pêcheries qui font la richesse des marchands des ports de
l'île d'Yeso; la présence d'un consul japonais a été rendue nécessaire
à Korsakovsk par les difficultés sans nombre qui surgissent entre
Russes et Japonais. La question des pêcheurs japonais en Extrême-Orient
russe a pour le Japon une telle importance, qu'elle pourrait bien
devenir un jour une cause de guerre entre les deux pays; la Russie sera
sans doute plus accommodante que ne le pensent les Japonais, car, en
leur accordant quelques concessions, tant au Kamtchatka qu'à Sakhaline,
elle obtiendra peut-être la liberté d'agir à sa guise en Mandchourie.
En résumé, l'île de Sakhaline pourrait, malgré tout, devenir
florissante, mais elle n'est qu'un point dans les si vastes possessions
asiatiques de la Russie, où se trouvent tant d'autres provinces plus
riches, d'accès plus commode et partant moins difficiles à coloniser.
La Russie a tout à faire et tout à commencer dans son immense empire
d'Asie, et elle ne trouverait aucun résultat pratique à disséminer
partout ses efforts. Sakhaline coûte déjà très cher à la métropole,
qui y a dépensé et y dépensera encore beaucoup d'argent; mes lecteurs
jugeront si elle a réussi dans sa tâche, et si la colonisation pénale a
été un succès; personnellement, je ne le crois pas...
Les Russes ne parlent de l'île de Sakhaline qu'avec un vague effroi,
et tous mes amis de Moscou et de Saint-Pétersbourg me déconseillèrent
le voyage. Je partis pourtant. C'était pendant l'été de 1899. De
Vladivostok, le vapeur _Baïkal_ me conduisit devant la petite ville
qui est le chef-lieu de l'île de Sakhaline, le poste d'Alexandrovsk;
après de courtes escales sur la côte du continent, dans les baies
de Sainte-Olga et du Port Impérial, au bout de quelques jours, nous
aperçûmes le grand promontoire pittoresque où a été élevé un phare, et
qui est terminé par des rochers monstrueux appelés les Trois-Frères,
dont la forme rappelle les Tas-de-Foin, si justement célèbres dans
notre Bretagne. La côte est faite de grandes falaises brunes et
parfois rougeâtres, toutes déchiquetées; des éboulements y ont formé
de nombreux écueils et tout le rivage apparaît grandiose, triste et
sauvage, au milieu d'un espace en forme de cuvette; la ville est bâtie
en amphithéâtre au pied de hautes montagnes au sommet dénudé, et le
rayon de soleil qui l'enveloppait lors de mon arrivée la parait d'une
trompeuse beauté; au-dessus de la ville, à mi-côte, une forêt de sapins
brûlait.
[Illustration: LES ROCHERS DES TROIS FRÈRES PRÈS D'ALEXANDROVSK.]
Une petite chaloupe vint à nous, car le capitaine avait fait jeter
l'ancre assez loin du rivage; le chef de district venait m'inviter à
descendre à terre; et je suis heureux de pouvoir écrire ici son nom,
car M. Sémevski, qui est encore un nouveau venu à Sakhaline, a apporté
dans un métier pour lequel il n'était pas fait, une droiture et une
sincérité qui l'ont fait apprécier et estimer par tous ceux qui l'ont
approché.
[Illustration: LES FORÇATS AU TRAVAIL SUR LE PORT D'ALEXANDROVSK.]
Des hommes, la tête à moitié rasée, en costume de prisonniers,
jonglaient déjà avec mes bagages, sur lesquels le capitaine du bateau
me conseilla de veiller avec la plus grande attention, les habiles
jongleurs dont j'admirais l'adresse étant aussi des escamoteurs très
expérimentés. Accompagné par eux, je gagnai le rivage, où une voiture
m'attendait. Sur la jetée en bois, une foule de forçats travaillaient
mollement au déchargement de grosses barques pleines de charbon,
et chacun d'eux me regardait en dessous, d'un œil inquisiteur et
mauvais, se demandant sans aucun doute quel nouvel ennemi venait de
débarquer chez eux. Certains d'entre eux poussaient sur des rails et
jusqu'à la ville des wagonnets chargés de sacs et de marchandises;
ils s'arrêtaient souvent sur la route, à la grande fureur des soldats
surveillants; ils se hâtaient lentement, se désintéressant évidemment
de la tâche qu'on leur avait imposée. Ils ôtaient leur bonnet sur mon
passage, mais c'était ma voiture qu'ils saluaient. Les fonctionnaires
russes sont toujours en uniforme; quand il ne porte pas une casquette
officielle et un habit à col de couleur et à boutons d'or ou d'argent,
un homme n'est qu'un vulgaire marchand, un moujik même, et je ne tardai
pas à en faire l'expérience. Le soir de mon arrivée, j'arrêtai dans la
rue un soldat de la police pour lui demander si par hasard il n'avait
pas vu passer le chef du district: «Tu as des jambes pour courir après
lui, frère, me répondit le soldat. Et surtout n'oublie pas désormais
que la police n'est pas faite pour renseigner des gens de ton espèce.»
Dans ma voiture, j'avais semblé un personnage aux déportés parmi
lesquels j'étais passé; à pied j'étais pris pour un forçat par les
soldats.
Il est curieux de noter que mon premier soin, en arrivant dans ce pays
éloigné, fut de me mettre en habit, tenue réglementaire dans toutes les
Russies pour aller saluer un gouverneur. Le général Lapounov me fit
d'ailleurs un très aimable accueil, ainsi que tous les fonctionnaires
auxquels il me présenta et auxquels j'eus affaire dans la suite, soit
à Alexandrovsk, soit dans les autres villages de l'île. Parmi eux, se
trouvait l'agronome, M. von Fricken. J'ai rarement trouvé dans mes
voyages un homme plus aimable et plus complaisant, et je lui garderai
toujours un très affectueux souvenir. Chasseur d'ours renommé, ce qui
est d'autant plus remarquable qu'il a depuis longtemps perdu un bras,
il est aussi un photographe fort habile et quelques-unes de ses œuvres
inédites illustrent aujourd'hui mon travail.
Le gouverneur m'avertit que toutes les portes me seraient ouvertes,
et que partout dans l'île je pourrais voir, jour et nuit, ce que je
voudrais. J'en ai profité et, bien souvent, je suis allé la nuit dans
les prisons; il n'en est pas moins vrai que je n'ai vu que ce que
certains chefs de district ou certains maîtres de prison ont bien voulu
me laisser voir.
Beaucoup de livres ont été écrits, très sévères pour les fonctionnaires
des prisons et des bagnes russes. La censure ne les a pas toujours
arrêtés, et la plupart des Russes ont lu les cruautés et les
vexations de toutes sortes qui ont rendu tristement célèbre le nom
de Sakhaline. L'âme russe est si vraiment et si profondément humaine
que j'avais toujours taxé tous ces récits d'exagération; ils étaient
malheureusement vrais.
Il est évident qu'il y a aujourd'hui, parmi les fonctionnaires de
Sakhaline, des hommes honnêtes en plus grand nombre qu'on ne veut
bien l'avouer. Leur métier est déjà assez dur et assez décrié pour
qu'on doive s'exprimer sur leur compte avec un peu de charité et de
générosité. Je me souviens que l'un d'eux me parlait, en pleurant, de
sa famille qu'il avait laissée en Russie; les enfants étaient nombreux
et les charges lourdes, aussi le père et la mère travaillaient-ils
tristement, loin l'un de l'autre, pour élever moins difficilement leurs
petits. Ce fonctionnaire n'était pas le seul dans son cas. D'autres
aussi étaient venus jeunes, séduits par l'espoir d'une pension de
retraite plus belle et qu'on ne peut gagner que par un long séjour en
Extrême-Orient.
[Illustration: TYPE DE FORÇAT.]
Il n'en est pas moins vrai que le séjour de Sakhaline est mauvais pour
ceux qui y vivent trop longtemps; il est en somme très démoralisateur;
la vie y est difficile, les distractions manquent complètement, et
l'hiver y dure de longs mois. Dans cette atmosphère si lourde du bagne,
l'homme perd facilement la notion du juste et de l'injuste, il devient
sévère pour les autres et trop indulgent pour lui-même. Si le voyageur
qui passe ne voit pas tout, il entend de tristes choses, et ceux qui
n'ont pas la conscience bien nette, racontent volontiers de vilaines
histoires sur le compte des voisins.
Le Russe a deux défauts, il aime l'eau-de-vie et les cartes; à
Sakhaline, les défauts deviennent vite des vices. Les dettes de jeu
atteignent souvent un très gros chiffre, mais les représentants
des industriels ou des maisons de commerce russes ou allemandes de
Vladivostok ont le prêt facile; ils savent en effet qu'on tient bien
ceux qui ne pourront jamais rendre, et ils abusent de la situation.
Je ne veux pas ici dévoiler trop de scandales, je note simplement ce
dont tout le monde parle en Extrême-Sibérie; trop souvent le tribunal
commence d'interminables enquêtes au sujet de faits graves reprochés
à des fonctionnaires de Sakhaline. Il est fâcheux d'en voir qui font
en cachette commerce de peaux ou d'alcool; il est triste de savoir
que certains reçoivent des prêts ou des dons (qu'on nomme cela comme
on voudra), offerts par des commerçants avides de commandes; il est
regrettable enfin de penser que des directeurs de prison peuvent gagner
sur les fournitures des prisonniers, leur donner fausse mesure de
farine et des coups par-dessus le marché.
Je ne voudrais pas cependant étendre sur tous le blâme mérité par
quelques-uns. Il y a eu des livres dont les auteurs semblaient établir
en principe qu'on ne saurait être trop doux pour les prisonniers et
trop sévère pour ceux qui les gardent; il faut pourtant se montrer
juste envers tout le monde, et c'est ce que je tâcherai d'être, sans
faire de personnalités.
Certains forçats libérés m'ont rendu de grands services, et l'un d'eux
même a été quelque temps mon compagnon de voyage pendant mon excursion
chez les Aïnos: je les remercie en ces lignes, bien que je ne les nomme
pas. Je crois inutile de rappeler qu'ils ont été condamnés: j'aurais
l'air d'imiter la loi dure et cruelle qui veut que tout libéré de
Sakhaline porte écrite sur ses papiers officiels sa triste qualité
d'ex-forçat.
Je dirai enfin peu de chose sur les condamnés politiques, qui
sont heureusement moins nombreux qu'autrefois à Sakhaline. Je tiens
cependant à relater tous les services qu'ils ont rendus au pays qui les
exilait. La plupart des travaux et des publications sur les indigènes
de l'île sont dus à leur plume, ce sont eux qui ont rempli la tâche
difficile de maître d'école pour les enfants des forçats; ils ont
aussi dirigé les stations météorologiques. Leur rôle a été à la fois
scientifique et moralisateur. Quelques-uns se sont occupés gratuitement
et de tout leur cœur à civiliser les indigènes; l'un d'eux leur apprit
entre autres la culture des pommes de terre, un autre enseigna la
langue russe à leurs enfants; c'est par eux et par eux seuls que les
Guiliaks ont connu et apprécié les qualités du caractère russe, dont
les forçats ne leur avaient montré que les défauts. Chaque fois que
l'administration a fait appel au concours des condamnés politiques,
ceux-ci n'ont pas marchandé leurs efforts, s'il s'agissait d'une œuvre
d'humanité.
_CHAPITRE II_
Séjour à Alexandrovsk.--Le transport des condamnés d'Odessa à
Sakhaline.--Bagnes et hôpitaux.
Malgré l'invitation que m'en fit le gouverneur, je n'acceptai pas à
Alexandrovsk l'hospitalité chez un fonctionnaire: je voulais vivre
au milieu des forçats, et, selon mes désirs, on me donna une maison
qu'ils occupent habituellement. Elle manquait de confort, mais j'avais
dans une chambre une table pour travailler, et dans l'autre un lit
pour dormir. Un domestique, grand gaillard à barbe épaisse, habitait
avec moi, et je ne sais pourquoi je le prenais pour un homme de la
police chargé de veiller sur moi et de me protéger au besoin; il me fut
d'ailleurs aussitôt sympathique. Quelques jours après mon arrivée, je
lui demandai s'il connaissait un forçat capable de me donner quelques
renseignements sur les travaux forcés de Nertchinsk en Sibérie:
«Je suis à vos ordres, répondit-il aussitôt.
--Comment! tu as été prisonnier à Nertchinsk? m'écriai-je.
--Oui, après mon premier crime.»
Et Vassily Tcherkachine m'expliqua qu'on l'accusait de crimes assez
nombreux:
«Je n'ai tué que deux fois,» ajoutait-il, modestement.
Vassily (Basile en français) me raconta sa vie. Il avait assassiné un
camarade et avait été envoyé à Nertchinsk; il s'évada, on le rejoignit,
et il tua quelqu'un en luttant avec les soldats qui l'arrêtaient. On
le transporta à Sakhaline, et il ne pensa plus qu'à tenter une évasion
nouvelle. Il eut l'audace de traverser la mer dans une sorte de tonneau
qui lui servait de barque.
«Nous connaissons toujours des scribes, ajoutait Vassily, qui vivent
le long de l'Amour et qui fabriquent pour quarante roubles de faux
passeports aux évadés. J'avais trouvé de l'argent, et je pus gagner mon
village natal, dans le sud de la Russie, près de la ville de Kharkov,
où l'on me repinça.
--Et te voilà de nouveau dans l'île, toujours prêt à t'évader?
[Illustration: UNE ÉTRANGLEUSE.]
--Non, car je ne suis plus si fort, répondit Vassily, ma santé s'est
affaiblie, et je vis mieux ici que je ne vivrais dans mon village
natal.»
Vassily me proposa de me raconter son voyage sur le bateau _Yaroslav_,
qui emmène deux fois par an d'Odessa les forçats destinés à Sakhaline.
Pour avoir un récit fidèle, je lui demandai d'aller chercher un ou deux
voisins qui en compléteraient les lacunes. Il m'amena une femme et un
vieillard: la première avait tué son enfant âgé de deux ans; le second
avait arrêté une femme au coin d'un bois et l'avait étranglée.
Quand le bateau quitte Odessa, on met les condamnés dans la cale, et
on les enferme dans des cages grillées. Il y a une visite médicale
avant le départ, mais elle est très mal faite, et les médecins laissent
partir parfois des malades atteints d'affections graves et des
tuberculeux au dernier degré: il y en a qui n'arrivent à Sakhaline que
pour mourir, quand ils n'expirent pas en route.
On leur met les fers aux pieds jusqu'à la mer Rouge; la chaleur
devient alors trop forte, et ils ne peuvent plus les supporter.
Chaque jour on les fait monter, fournée par fournée, dans une pièce
où ils passent sous un gros tuyau, et reçoivent une douche qui paraît
délicieuse aux malheureux, car dans leurs cages l'air est rare et
irrespirable. Il fait si chaud sous les tropiques qu'on leur permet
d'ôter leurs vêtements, et ils vivent alors presque nus dans une
épouvantable odeur: ils sont parfois plus de quatre-vingts par cage
et si serrés qu'ils dorment tête contre tête. La nourriture est très
suffisante, et Vassily la trouvait même bonne.
Le médecin vient les voir tous les jours, et une infirmerie est
organisée pour les malades. Jamais ils ne peuvent monter sur le pont.
Les femmes sont enfermées à part, et elles sont traitées durement elles
aussi.
«A quelques exceptions près, dit le vieux forçat en interrompant
Vassily et en montrant la femme qui les écoutait.
--Oui, dit alors celle-ci, j'ai été gentille avec les surveillants et
ils m'en ont été reconnaissants!»
[Illustration: LE DÉBARQUEMENT DES FORÇATS.]
Quelle vie! quelles mœurs! Les punitions sur le bateau ne sont pas
douces: ce sont les verges et les fers, et souvent le cachot, noir et
sans air, et dans lequel le prisonnier étouffe. En 1901, en plein été,
le _Yaroslav_ eut un accident grave qui le força à relâcher à Saïgon,
et, pendant plusieurs semaines, sept cent onze forçats endurèrent
devant le port, sous une chaleur accablante et dans leur dégoûtante
promiscuité, des souffrances qu'on a peine à se représenter!
Dès que le navire arrive devant Sakhaline, il est mis en quarantaine;
le médecin vient voir les malades, on conduit au bain les prisonniers,
et on désinfecte leurs effets. La visite n'est pas toujours bien
sérieuse, puisque Hélène Boubelis, individu au sexe douteux, plutôt
homme que femme, fut, en arrivant, il y a quelques années, mariée avec
un prisonnier: elle tua, dit-on, d'ailleurs, son mari peu de temps
après.
L'administration de l'île répartit les forçats entre les différentes
prisons, et chacun d'eux quitte le bateau après avoir reçu une certaine
somme d'argent, dix kopeks par rat tué pendant le voyage, car les rats
pullulent et dévorent les marchandises sur les bâtiments russes.
Lorsque le vieillard et la femme qui avaient aidé Vassily dans son
récit sortirent, je dis à ce dernier:
«Ce sont des amis à toi que tu m'as amenés?
--Comment pouvez-vous le croire? Ce sont des assassins!...»
Vassily avait la plus grande peur des voleurs, et il n'ouvrait pas
facilement la porte quand je rentrais un peu tard. Il me répétait que
les rues d'Alexandrovsk étaient peu sûres pendant la nuit et qu'on
pouvait y faire de dangereuses rencontres. En remerciement de ses bons
conseils, je lui offrais les miens, et je faisais sur lui l'expérience
de mes qualités de moralisateur. Quiconque lirait mes notes de voyage
pourrait croire que j'ai réussi dans ma tâche, et y trouverait parfois
le nom de mon serviteur suivi d'une amicale épithète: le brave Vassily!
A la vérité, le brave Vassily me vola avec une dextérité prodigieuse,
et quand je m'aperçus du vol, mes soupçons s'arrêtèrent sur tout autre
que lui: il versa de si grosses larmes quand il crut que j'allais
l'accuser! Je quittai Sakhaline sans connaître le nom de mon voleur,
ou de mes voleurs, car, par la suite, outre les 500 francs volés à
Alexandrovsk, ma lorgnette, un appareil photographique et mon fusil
disparurent tour à tour.
Vassily avait caché chez un boutiquier de la ville, dans la crainte
d'une descente de police, l'argent qu'il m'avait volé. Après mon
départ, lorsque vint l'hiver et qu'il fut possible de traverser la mer
en traîneau, il alla chercher son argent chez le receleur. Celui-ci
savait parfaitement que la somme qui lui avait été confiée, avait été
volée. «De quel argent parles-tu? dit-il à Vassily.
--De l'argent du Français!
--Mais tu deviens fou, mon pauvre Vassily; jamais tu ne m'as confié
d'argent!»
Le forçat fut d'abord interloqué, mais ensuite il cria, menaça,
tempêta: tout fut en vain. Il alla conter son aventure à deux vauriens
de son espèce, et, la nuit suivante, ils défoncèrent le magasin et en
assommèrent à coups de bouteille le maître du logis, sa femme et le
garçon; ils mirent la maison sens dessus dessous, mais l'argent avait
été bien caché et ils ne trouvèrent rien.
Le lendemain, on arrêtait Vassily qui parvint à s'évader, mais qui
fut repris presque aussitôt. Il est devenu, m'a-t-on dit, un des plus
féroces parmi les prisonniers: il semble avoir aujourd'hui, lui si
tranquille il y a deux ans, la folie du crime, et je commence à douter
maintenant de mon pouvoir moralisateur!
Je ne pouvais pas, d'ailleurs, quitter décemment Sakhaline sans
avoir été volé. Tous les voyageurs l'ont été; le directeur général
des prisons lui-même, qui s'était bien gardé de me le dire lorsque je
le vis à Saint-Pétersbourg. Il m'avoua ensuite, quand il vit que je
connaissais l'anecdote, que les forçats ne lui avaient pris que des
valises sans valeur, et que c'était là une façon spirituelle de lui
dire: «Tu vois, toi, le grand chef, nous pourrions te voler autant que
les autres!»
La ville d'Alexandrovsk ressemble, avec ses larges rues coupées à
angle droit, à tous les villages de la Russie. Les maisons, bâties en
bois, ont été presque toutes construites sur le même modèle: celles
des fonctionnaires sont simplement un peu plus spacieuses, celles des
forçats un peu plus inconfortables. Les déportés d'Alexandrovsk, comme
ceux qui habitent dans l'intérieur de l'île, appartiennent aux races
les plus diverses, et les religions sont presque aussi nombreuses que
les nationalités. Pour citer toutes les races représentées, il faudrait
faire la statistique complète de l'ethnographie russe, compliquée
entre toutes. Outre l'église russe, il y a à Alexandrovsk une église
catholique et une mosquée. Les musulmans ont leurs prêtres, déportés
eux aussi, pour raisons à demi politiques; le curé catholique et le
pasteur protestant ont à Sakhaline des paroissiens nombreux; mais ils
ne viennent guère de Vladivostok, où ils résident, et leur séjour dans
l'île ne dure que le temps d'escale d'un bateau.
[Illustration: ALEXANDROVSK L'HIVER.]
Il y a une école dont le maître est un sympathique exilé politique,
et un asile, dont je ne parlerai pas, car à mon passage à Alexandrovsk,
il était insuffisant pour le nombre d'enfants qui y avaient trouvé
refuge; il a été reconstruit, agrandi et mis à neuf, et le nouvel asile
sera une des meilleures œuvres à l'actif de l'administration de l'île
sous la direction du général Lapounov.
Les autres monuments de la ville sont la prison, les ateliers, les
hôpitaux, le musée: le mot _monument_ est bien pompeux, car ces
édifices ne sont que des baraques qui se ressemblent toutes et qu'on
peut prendre parfois les unes pour les autres.
Les hôpitaux d'Alexandrovsk sont malheureusement semblables aux autres
hôpitaux de l'île: ils sont beaucoup trop petits pour le nombre de
malades auxquels ils accordent l'hospitalité, et il est impossible
dans ces conditions qu'ils soient tenus proprement; c'est un triste
spectacle de les voir et les médecins sont honteux de les faire visiter
à un étranger. Les malades étouffent, serrés dans des salles trop
étroites; c'est à peine si l'on peut isoler les maladies contagieuses,
et j'y ai compris le mot que me disait un jour un forçat:
«Nous avons plus peur de l'hôpital que de la maladie!»
Les médecins ne sont pas responsables de ce lamentable état de choses:
on ne voit plus à Sakhaline de ces praticiens sinistres d'autrefois
qui étaient les alliés des chefs de prison et qui laissaient battre
les forçats avec la plus coupable insouciance. Les vieux déportés
le disent: ils ont aujourd'hui confiance dans l'humanité de presque
tous leurs médecins, et c'est le plus bel éloge qu'on puisse en
faire. L'un d'eux a même eu le courage de blâmer très hautement les
punitions corporelles: «Quand la police, déclarait-il, me demandera si
un prisonnier est assez fort pour supporter le fouet ou les verges,
je répondrai toujours non, car cette punition inhumaine est aussi
dégradante pour celui qui la donne que pour celui qui la reçoit!» Le
docteur Volkenstein, a fait en effet dans l'île l'œuvre bonne et utile
que tout le monde attendait de lui.
Les maladies sont nombreuses à Sakhaline, mais cependant les
épidémies sont rares, et quand elles sévissent, elles sont apportées
par les bateaux. Les affections nées de la débauche, les maladies
de peau contractées dans la promiscuité et la saleté des prisons,
sont particulièrement nombreuses. Enfin, il y a beaucoup de fous à
Sakhaline; je crois personnellement que la Russie est un des pays où il
y a le plus de cas de folie; mais parmi les forçats, cette maladie est
fréquente.
[Illustration: L'OFFICIER FOU ZAÏTSEV (PROFIL DANS UNE GLACE).]
Il existe à Alexandrovsk un hôpital de fous que j'ai visité avec le
plus grand soin, et qui comprend plusieurs sections assez éloignées les
unes des autres: la plupart des pensionnaires sont des déportés devenus
fous ou pour mieux dire, idiots, à la suite d'ivresses prolongées;
d'autres idiots sont des enfants nés dans l'île et dont les parents
étaient des alcooliques invétérés. L'alcoolisme produit aussi des fous
furieux, que les gardiens doivent surveiller constamment. Aucun des
malades, d'après le docteur qui fut chargé jusqu'en 1900 du service des
aliénés, n'est devenu fou par remords; pas un seul ne revoit le crime
qu'il a commis. Le docteur me fit visiter les hôpitaux en détail, et il
me présenta, en outre, les sujets les plus curieux.
L'un d'eux, nommé Zaïtsev, était un officier condamné pour meurtre à
la déportation, et son crime avait été le crime d'un fou. Rentrant
chez lui, il aurait surpris son brosseur avec une fille dont il
serait devenu aussitôt amoureux; poussé par la jalousie, il tua son
brosseur. Zaïtsev entra, tendit très aimablement la main au docteur
qui lui expliqua ce que je venais faire à Sakhaline. «Étudier notre
île! s'écria l'ex-officier, voilà, Monsieur, un but intéressant; mais
comment pouvez-vous vivre dans cette région sauvage, au milieu des
pires criminels?...»
Après avoir visité les hôpitaux, je causai le soir avec Vassily et un
vieux forçat, notre voisin. Tous deux me disaient que l'hôpital des
fous était un lieu béni du ciel, et le seul endroit de l'île où l'on
fût bien nourri sans rien faire.
«J'ai fait mon possible pour être fou, me dit le vieillard, j'ai
contrefait l'idiot et simulé la folie furieuse; cela ne m'a pas réussi,
et comme récompense, j'ai reçu les verges après ces deux tentatives; ce
n'était pas là la nourriture que je demandais!»
Puis il ajouta: «Mon camarade a été plus heureux.
--Raconte-moi cela, oncle, lui dis-je? (On appelle presque toujours
«oncle» les moujiks et les vieux paysans.)
--Oui, il me dit souvent quand je le rencontre. «Vois comme je fais
bien l'idiot, toi, tu n'es qu'un imbécile.» Il est enfermé et se fait
nourrir en flattant les idées du docteur qui n'y voit que du feu et qui
écrit des rapports sur son compte!
--Est-ce que je l'ai vu aujourd'hui, ton camarade?»
Le forçat eut peur d'en avoir trop dit; il hésita puis déclara
froidement:
«Il est mort à la suite d'un bon repas: on nourrit trop bien les
malades à l'hôpital! Il a eu la plus belle fin que puisse rêver un
forçat. Nous qui avons faim tous les jours, voilà notre seul vœu, notre
seul désir: Mourir d'une indigestion!»
_CHAPITRE III_
La vie des forçats emprisonnés.--Prison d'amélioration.--Peines et
châtiments.--Malversations.
Ainsi que le racontait Vassily, les forçats sont mis en quarantaine
dès leur arrivée dans l'île de Sakhaline: l'administration doit les
répartir, suivant les besoins du service, entre les différentes
prisons. En principe, les déportés nés au Turkestan et au Caucase, qui
ne sont pas habitués aux rigueurs de l'hiver russe, sont désignés pour
Korsakovsk, poste principal dans la partie méridionale de l'île, où la
température est plus clémente et plus facile à supporter. Le médecin
examine préalablement les nouveaux venus, et envoie d'urgence les
malades à l'hôpital: une sage-femme est chargée de la visite des femmes.
Il y avait à Sakhaline, lors de mon voyage, six prisons où vivaient 8
333 condamnés: deux d'entre elles étaient presque voisines, c'étaient
celles d'Alexandrovsk et de Doué sur la côte du détroit de Tartarie;
trois autres avaient été construites dans le centre même de l'île: à
Rykovski, à Derbinski dans le bassin supérieur de la Tym et à Onor dans
celui de la Poronaï; la sixième prison se trouvait à Korsakovsk. J'ai
visité chacune de ces prisons, et j'ai même vécu dans l'une d'elles.
Bien qu'elles ne fussent pas bâties toutes sur le même modèle, elles
avaient le même caractère et presque le même aspect: c'étaient des
baraques en bois plus ou moins grandes, plus ou moins anciennes et
plus ou moins sales; elles comprenaient une vaste cour intérieure, des
salles pour les prisonniers, des cuisines, des bains, des ateliers;
les chambres étaient mal éclairées et très insuffisamment aérées et
souvent plus de cinquante forçats y étouffaient entassés les uns sur
les autres. Les murs n'étaient que des palissades près desquelles
passaient, la chaîne aux pieds, quelques forçats sous la surveillance
de gardiens et de soldats.
[Illustration: INTÉRIEUR DE PRISON.]
Chaque prison comprend deux divisions très distinctes: une prison
de correction et une prison d'amélioration. Les déportés qui sont
condamnés à perpétuité, restent huit ans dans la première et trois
ans dans la seconde; les condamnés à plus de vingt ans de travaux
forcés font cinq ans de correction et trois d'amélioration; une peine
de quinze à vingt ans entraîne quatre ans de correction et trois
d'amélioration; de douze à quinze ans, deux et trois; de huit à douze,
un an et demi et deux. Les forçats, condamnés à moins de huit ans,
restent seulement un an dans chacune des deux prisons.
Ce temps terminé, les déportés deviennent des «posselentsy»; ils ont
alors la situation de notre forçat libéré, astreint par la loi de 1854
à ce que nous nommons le doublage; ce sont, en quelque sorte, des
libérés avec résidence forcée. On leur impose la tâche très dure de
coloniser l'île: on les envoie, munis de haches, de scies et de cordes,
dans une clairière où ils doivent bâtir leurs maisons, ensemencer des
champs, créer en un mot un village. Au bout de deux ans, on cesse de
leur donner les quelques aliments qui les empêchaient jusqu'alors
de mourir de faim: ils sont beaucoup plus malheureux que pendant la
période de captivité, et on en voit qui commettent un délit ou même un
crime dans le seul but de retourner en prison. Ils restent quatorze
ans dans leur nouveau village, et deviennent ensuite des paysans; ils
peuvent alors habiter sur le continent, et même recevoir, par manifeste
impérial, la permission de rentrer en Russie; mais le séjour de Moscou
et de Saint-Pétersbourg leur est pour toujours interdit. Un manifeste
impérial peut aussi abréger la peine de tous les forçats, mais il
n'est promulgué qu'à l'occasion d'un couronnement ou de la naissance
d'un héritier. Les forçats ont appris avec déception les naissances
successives de quatre petites grandes-duchesses.
Il y a des forçats qui ne passent pas par la prison de correction;
quelques-uns sont même «posselentsy» dès leur arrivée dans l'île. Les
vagabonds, arrêtés sans papiers et qui refusent de dire leur nom, sont
transportés à Sakhaline, et reçoivent des terres dans un des villages:
ce sont parfois des gens vraiment intéressants, mais les meilleurs
d'entre les forçats sont de pauvres gens qui ont commis un meurtre
dans un jour d'ivresse: pour ceux-là, souvent bons et sympathiques
malgré leur crime, la colonie pénitentiaire est un séjour funeste, où
ils perdent leurs qualités et sont gagnés peu à peu par la corruption
environnante. On commet à la fois une cruauté et une injustice en les
traitant comme les pires malfaiteurs.
Lorsqu'une femme non coupable suit volontairement son mari, celui-ci
se trouve sauvé de la prison par le dévouement de sa compagne: ils
sont envoyés tous deux comme colons dans un village, où ils devront
construire une maison sur des terres mises à leur disposition.
Dès leur entrée dans la prison de correction, on rase la tête des
forçats, qui doivent en principe avoir toujours les fers aux pieds;
on n'imprime plus sur leur visage, comme on le faisait autrefois, les
trois lettres qui restaient pendant toute leur vie la preuve infamante
de leur condamnation. Ils se lèvent à quatre heures en été et à cinq
en hiver: ils se lavent, et combien insuffisamment! Puis ils prennent
le thé. Le premier gardien distribue alors les corvées, et lit la
liste des travaux à exécuter pendant la journée: il désigne les hommes
qui devront travailler sur le port, ceux qui iront réparer un pont
écroulé; d'autres construiront une route, etc. A onze heures, a lieu
le déjeuner, et les prisonniers peuvent alors se reposer un peu. Le
travail recommence à une heure et dure jusqu'à six, en été du moins;
car, pendant l'hiver, la nuit vient vite à Sakhaline. A six heures, a
lieu le souper, suivi de l'appel: des prières sont ensuite chantées
en chœur. Le tabac est toléré dans les prisons, mais l'eau-de-vie et
les cartes sont défendues; on y boit pourtant quelquefois et on y joue
souvent. Chaque jour on peut confisquer des cartes: les prisonniers
sont habiles et ils en fabriquent de nouvelles avec du carton, du
papier, du linge même; j'en ai rapporté qui furent faites les unes
avec de vieilles semelles, les autres avec des feuilles d'arbre.
Comme enjeux, ils mettent tout ce qu'ils possèdent, voire même leurs
vêtements ou leur nourriture. Je les ai surpris jouant pendant la nuit
sous l'œil complaisant de gardiens qui avaient reçu certainement le
prix de leur indulgence.