Alors elle sort, je la suis et je monte sur la pointe du pied; elle

ouvre la chambre de sa maîtresse, m’introduit, se retire et emporte la

clef. A la faible clarté que laissaient pénétrer les persiennes aux

trois quarts fermées, j’aperçus la belle Adèle, mollement étendue sur

un lit élégant; un corset négligemment noué par une échelle de rubans

gris de lin renfermait à demi la neige élastique de son sein, son

mouchoir transparent, dérangé par les mouvements de la nuit, laissait

voir une fraise vermeille; des cheveux s’échappant de dessous un bonnet

en dentelle tombaient en boucles flottantes sur son cou d’ivoire,

avec lequel leur couleur d’ébène contrastait merveilleusement; une

légère couverture de soie avec draps de Frise, se collant sur son beau

corps, en dessinaient les agréables contours. Je m’approchai d’elle

avec tout l’empressement de l’amour et de la timidité qu’inspire le

respect (j’étais novice encore).--Ah! c’est vous, monsieur, me dit-elle

d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre faible; convenez que j’ai

bien peu de coquetterie de vous recevoir dans l’état d’abattement où

je me trouve.--Ah! madame, il ajoute le plus vif intérêt à l’ivresse

que vos charmes sont sûrs d’inspirer.--Vous me flattez, voyez comme

j’ai les yeux battus; je saisis sa main que je couvris de baisers, et

fixant ses yeux soi-disant battus: Ce n’est pas le cas, lui dis-je,

où les battus payent l’amende, mon cœur qu’ils ravissent en est la

preuve, et je dérobai un baiser.--Finissez donc, monsieur, n’abusez

pas de la confiance que j’ai dans votre sagesse, et elle se débattit

avec une charmante maladresse qui me découvrit de nouveaux charmes.--Si

quelqu’un entrait, qu’est-ce qu’on penserait. Marton! Marton! Comment,

elle n’est pas là?... elle est redescendue! l’imprudente... mais si

quelqu’autre... elle a emporté la clef. Ah! comme je la gronderai!...

quelle idée lui a pris! en vérité, elle me met dans une position bien

étrange.--Elle vous met à même de me rendre le plus heureux des hommes,

si vous êtes sensible à l’amour le plus tendre; et je voulus prendre

quelques libertés.--Ah! monsieur, il serait atroce d’abuser de la

faiblesse où me jette ma migraine; je suis presque mourante, et vous...

Laissez-moi donc, je sens bien votre main.--Oh! l’heureuse migraine!

qu’elle vous sied bien! elle ajoute encore à votre fraîcheur.--Ah!

quelle audace! je suis presque toute découverte... Non, monsieur,

arrêtez... je ne suis pas femme à souffrir... Je n’écoutais plus rien

et mes mains actives parcouraient les plus rares trésors; j’avais

déjà un genou dans le lit et j’allais m’élancer pour le partager avec

elle quand, me repoussant et se retournant vivement, elle saisit le

cordon de la sonnette; effrayé et craignant de l’offenser, je fis un

saut du lit à la cheminée pour réparer le désordre de ma toilette, en

cas que ses gens arrivassent, et je proférai, selon l’usage, les mots

d’ingrate, de cruelle, etc., quand, partant d’un éclat de rire, elle

dit: Bon, je suis sauvée, il ne sait pas que ma sonnette est rompue. Je

ne fis qu’un saut pour aller reprendre ma place dans le lit: elle ne

fit plus de résistance que pour la forme.

Aurore

Nous applaudîmes au récit de Valbouillant, et ils exaltèrent sa

valeur; la signora Magdalani lui demanda quelles limites il croyait

qu’on devait fixer aux exploits amoureux.--Je ne puis les assigner

avec précision, et des traits comme les vôtres sont bien faits pour

les reculer.--Cela est bien honnête, mais quel est le plus grand

effort que vous ayez fait?--C’est à Bruxelles, dit-il, je revenais de

l’armée, j’avais fait une longue abstinence, et je m’adressai à un

honnête domestique de louage, qui m’avait servi de bonneau, lors de

mon dernier voyage; il me fit connaître une danseuse, nommée Aurore,

qui ne pouvait pas me recevoir chez elle, étant entretenue par un

vieil officier autrichien fort jaloux, mais qui vint souper avec moi

chez un traiteur. Nous n’avions pour meuble qu’un grand fauteuil à

crémaillère, comme il s’en trouve quelquefois dans les corps de garde;

je convins de deux louis pour la soirée; nous fîmes un assez bon

repas, on nous servit plat à plat et nous faisions un entr’acte sur

le fauteuil à chaque mets qu’on nous enlevait, et en quatre heures et

demie nous avions mangé neuf plats et aucun entr’acte n’avait manqué;

aussi la généreuse fille voulait-elle me rendre mon argent. L’évêque

s’écria: Voilà le désintéressement le plus marqué ou le triomphe du

tempérament sur l’avarice; il contraste merveilleusement avec le

désespoir de la vieille Sara.--La grosse marchande de plaisir? dit

Valbouillant.--Précisément.

Le Chien après les Moines

... Chacun se plaint, et c’est avec raison,

Que vous allez de maison en maison

Non pas pour exhorter à la gloire éternelle,

Mais bien pour y guetter quelque jeune pucelle

Douce, simple, innocente et parfaite à ces jeux

Où brille tout l’éclat de vos célestes feux;

Si par hasard un minois agréable

S’offre à vos yeux sous un aspect aimable,

Dieu! quels ressorts n’employez-vous donc pas,

Pour conquêter tant de brillants appas?

D’abord vous ne parlez que vertu, que sagesse,

Vous traitez d’odieux le beau nom de tendresse;

Vous ne savez prêchez que la gloire du ciel

Et le détachement de tout bien temporel.

En peu de temps, la jeune et tendre Élise

Auprès de vous se familiarise.

Parler toujours du ciel, l’insipide propos!

A l’esprit il faut bien donner quelque repos.

Après le ciel advient la bagatelle,

Conte du jour, histoire ou bien nouvelles;

Satan, la chair, sont un peu plus parlans,

Et l’on en vient à des discours galans:

On fait jouer un coup d’œil, un sourire,

En silence on exprime un mutuel martyre:

On gémit à l’envie, l’on dévoile ses feux,

On n’a plus tant d’horreur pour un froc odieux.

Élise dit tout bas: Dans le fond, c’est un homme,

Tout aussi bien mâté qu’un cardinal de Rome;

Que m’importe après tout? il paraît très charmant.

Fin matois, vous savez bien connaître l’instant

Et monter le cadran sur cette heure fatale

Où Florinde perdit sa vertu de vestale.

Oui, c’en est bien fait, Élise est donc perdue enfin;

De sage qu’elle était, elle devint catin.

Une famille en pleurs gémit et se désole;

Et tandis qu’en secret le plaisir vous console,

Vous savez vous moquer et du qu’en dira-t-on,

De tous les bruits publics et du mauvais renom.

Élise cependant met son poupon au monde,

Tout prêt à recevoir la formule de l’onde;

Ses larmes et ses cris marquent son repentir.

Après la rose vient l’épine du plaisir.

Parens, amis, voisins et toute la sequelle

Sont bientôt informés de la triste nouvelle;

On entend un bruit sourd; chacun se dit tout bas:

Hélas! est-ce bien sûr? Qui donc a fait ce cas?

Élise paraissait accomplie de sagesse

Et même haïssait jusqu’au nom de tendresse;

Assidue à l’église, aux offices divins,

Elle portait au ciel des regards si bénins!

Point d’amans fréquentés, point d’intrigante allure

Capable à l’engager à ce fait de nature.

Pauvre Élise, qui donc a pu vous culbuter?

Attendez, dit quelqu’un: je m’en vais deviner.

Ce gros père Lucas, à la joue boursouflée,

Chez elle allait souvent passer une soirée.

Oh! le fait est certain: c’est ce rusé frocard

Qui son futur mari d’avance a fait cornard.

Ne vous y frottez pas; car une robe noire

En sait souvent plus long que son simple grimoire...

Le Rideau levé

ou l’Éducation de Laure

L’Enfance de Laure

Je sortais de ma dixième année; ma mère tomba dans un état de

langueur qui, après huit mois, la conduisit au tombeau. Mon père,

sur la perte duquel je verse tous les jours les larmes les plus

amères, me chérissait: son affection, ses sentiments si doux pour

moi se trouvaient payés, de ma part, du retour le plus vif. J’étais

continuellement l’objet de ses caresses les plus tendres; il ne se

passait point de jour qu’il ne me prît dans ses bras et que je ne fusse

en proie à des baisers pleins de feu.

Je me souviens que ma mère lui reprochant un jour la chaleur qu’il

paraissait y mettre, il lui fit une réponse dont je ne sentis pas alors

l’énergie, mais cette énigme me fut développée quelque temps après: «De

quoi vous plaignez-vous, madame? Je n’ai point à en rougir: si c’était

ma fille, le reproche serait fondé; je ne m’autoriserais pas même de

l’exemple de Loth; mais il est heureux que j’aie pour elle la tendresse

que vous me voyez: ce que les conventions et les lois ont établi, la

nature ne l’a pas fait; ainsi, brisons là-dessus...» Cette réponse

n’est jamais sortie de ma mémoire. Le silence de ma mère me donna dès

cet instant beaucoup à penser sans parvenir au but; mais il résulta de

cette discussion et de mes petites idées que je sentis la nécessité de

m’attacher uniquement à lui, et je compris que je devais tout à son

amitié. Cet homme, rempli de douceur, d’esprit, de connaissances et de

talents, était formé pour inspirer le sentiment le plus tendre.

J’avais été favorisée de la nature: j’étais sortie des mains de

l’amour. Le portrait que je vais faire de moi, chère Eugénie, c’est

d’après lui que je le trace. Combien de fois m’as-tu redit qu’il ne

m’avait point flattée: douce illusion dans laquelle tu m’entraînes, et

qui m’engage à répéter ce que je lui ai entendu dire souvent! Dès mon

enfance, je promettais une figure régulière et prévenante; j’annonçais

des grâces, des formes bien prises et dégagées, la taille noble et

svelte; j’avais beaucoup d’éclat et de blancheur. L’inoculation avait

sauvé mes traits des accidents qu’elle prévient ordinairement; mes yeux

bruns, dont la vivacité était tempérée par un regard doux et tendre,

et mes cheveux, d’un châtain cendré, se mariaient avantageusement.

Mon humeur était gaie, mais mon caractère était porté, par une pente

naturelle, à la réflexion.

Mon père étudiait mes goûts et mes inclinations: il me jugea; aussi

cultivait-il mes dispositions avec le plus grand soin. Son désir

particulier était de me rendre vraie avec discrétion; il souhaitait que

je n’eusse rien de caché pour lui: il y réussit aisément. Ce tendre

père mettait tant de douceur dans ses manières affectueuses, qu’il

n’était pas possible de s’en défendre. Ses punitions les plus sévères

se réduisaient à ne me point faire de caresse, et je n’en trouvais

point de plus mortifiantes.

Quelque temps après la perte de ma mère, il me prit dans ses bras:

«Laurette, ma chère enfant, votre onzième année est révolue; vos

larmes doivent avoir diminué, je leur ai laissé un terme suffisant;

vos occupations feront diversion à vos regrets: il est temps de les

reprendre.» Tout ce qui pouvait former une éducation brillante et

recherchée partageait les instants de mes jours. Je n’avais qu’un seul

maître, et ce maître c’était mon père: dessin, danse, musique, science,

tout lui était familier.

Il m’avait paru facilement se consoler de la mort de ma mère: j’en

étais surprise, et je ne pus enfin me refuser de lui en parler: «Ma

fille, ton imagination se développe de bonne heure; je puis donc dès à

présent te parler avec cette vérité et cette raison que tu es capable

d’entendre. Apprends donc, ma chère Laure, que dans une société dont

les caractères et les humeurs sont analogues, le moment qui la divise

pour toujours est celui qui déchire le cœur des individus qui la

composent et qui répand la douleur sur l’existence: il n’y a point de

fermeté ni de philosophie, pour une âme sensible, qui puisse faire

soutenir ce malheur sans chagrin, ni de temps qui en efface le regret;

mais quand on n’a pas l’avantage de sympathiser les uns avec les

autres, on ne voit plus la séparation que comme une loi despotique de

la nature à laquelle tout être vivant est soumis. Il est d’un homme

sensé, dans une circonstance pareille, de supporter comme il convient

cet arrêt du sort, auquel rien ne peut le soustraire, et de recevoir

avec sang-froid et une tranquillité modeste, absolument dégagée

d’affection et de grimaces, tout ce qui le soustrait aux chaînes

pesantes qu’il portait.

«N’irai-je pas trop loin, ma chère fille, si dans l’âge où tu es, je

t’en dis davantage? Non, non, apprends de bonne heure à réfléchir et

à former ton jugement, en le dégageant des entraves du préjugé dont

le retour journalier t’obligera sans cesse d’aplanir le sillon qu’il

tâchera de tracer dans ton imagination. Représente-toi deux êtres

opposés par leur humeur, mais unis intimement par un pouvoir ridicule,

que des convenances d’état ou de fortune, que des circonstances qui

promettaient en apparence le bonheur ont déterminés ou subjugués par

un enchantement momentané, dont l’illusion se dissipe à mesure que

l’un des deux laisse tomber le masque dont il couvrait son caractère

naturel: conçois combien ils seraient heureux d’être séparés. Quel

avantage pour eux s’il était possible de rompre une chaîne qui fait

leur tourment et imprime sur leurs jours les chagrins les plus

cuisants, pour se réunir à des caractères qui sympathisent avec eux!

Car, ne t’y trompe pas, ma Laurette, telle humeur qui ne convient pas

à tel individu s’allie très bien avec un autre, et l’on voit régner

entre eux la meilleure intelligence, par l’analogie de leurs goûts

et de leur génie; en un mot, c’est un certain rapport d’idées, de

sentiments, d’humeur et de caractère qui fait l’aménité et la douceur

des unions, tandis que l’opposition qui se trouve entre deux personnes,

augmentée par l’impossibilité de se séparer, fait le malheur et aggrave

le supplice de ces êtres enchaînés contre leur gré.--Quel tableau!

quelles images! Cher papa, tu me dégoûtes d’avance du mariage. Est-ce

là ton but?--Non, ma chère fille: mais j’ai tant d’exemples à ajouter

au mien que j’en parle avec connaissance de cause, et pour appuyer ce

sentiment si raisonnable, et même si naturel, lis ce que le président

de Montesquieu en dit dans ses _Lettres persanes_, à la cent douzième.

Si l’âge et des lumières acquises te mettaient dans le cas de le

combattre par les prétendus inconvénients qu’on voudrait y trouver, il

me serait facile de les lever et de donner les moyens de les parer; je

pourrais donc te rendre compte de toutes les réflexions que j’ai faites

à ce sujet, mais ta jeunesse ne me met pas à même de m’étendre sur un

objet de cette nature.» Mon père termina là.

C’est à présent, tendre amie, que tu vas voir changer la scène.

Eugénie! chère Eugénie! passerai-je outre? Les cris que je crois

entendre autour de moi soulèvent ma plume, mais l’amour et l’amitié

l’appuient: je poursuis.

Quoique mon père fût entièrement occupé de mon éducation, après deux ou

trois mois je le trouvais rêveur, inquiet: il semblait qu’il manquât

quelque chose à sa tranquillité. Il avait quitté, depuis la mort de ma

mère, le séjour où nous demeurions, pour me conduire dans une grande

ville et se livrer entièrement aux soins qu’il prenait de moi; peu

dissipé, j’étais le centre où il réunissait toutes ses idées, son

application et toute sa tendresse. Les caresses qu’il me faisait, et

qu’il ne ménageait pas, paraissaient l’animer; ses yeux en étaient plus

vifs, son teint plus coloré, ses lèvres plus brûlantes. Il prenait mes

petites fesses, il les maniait, il passait un doigt entre mes cuisses,

il baisait ma bouche et ma poitrine. Souvent il me mettait totalement

nue, et me plongeait dans un bain: après m’avoir essuyée, après m’avoir

frotté d’essences, il portait ses lèvres sur toutes les parties de

mon corps, sans en excepter une seule; il me contemplait; son sein

paraissait palpiter, et ses mains animées se reposaient partout: rien

n’était oublié. Que j’aimais ce charmant badinage et le désordre où je

le voyais! mais au milieu de ses plus vives caresses, il me quittait et

courait s’enfoncer dans sa chambre.

Un jour, entre autres, qu’il m’avait accablée des plus ardents baisers,

que je lui avais rendu par mille et mille aussi tendres, où nos bouches

s’étaient collées plusieurs fois, où sa langue même avait mouillé mes

lèvres, je me sentis tout autre. Le feu de ses baisers s’était glissé

dans mes veines; il m’échappa dans l’instant où je m’y attendais

le moins; j’en ressentis du chagrin. Je voulus découvrir ce qui

l’entraînait dans cette chambre, dont il avait poussé la porte vitrée,

qui formait la seule séparation qu’il y avait entre elle et la mienne.

Je m’en approchai, je portai les yeux sur tous les carreaux dont elle

était garnie, mais le rideau qui était de son côté développé dans toute

son étendue, ne me laissa rien apercevoir, et ma curiosité ne fit que

s’en accroître.

Éducation Philosophique

«Peux-tu concevoir, ma Laure, et fixer un point d’arrêt sur

l’immensité dont notre globe est environné? Pousse-le aussi loin que

ton imagination puisse l’étendre: à quelle distance inconcevable

seras-tu encore du but! Que penses-tu qui remplisse cet espace immense?

Des éléments dont la nature et le nombre sont et seront toujours

inconnus; il est impossible de savoir s’il n’y en a qu’un seul dont

les modifications présentent à nos yeux et à notre pensée ceux que

nous apercevons, ou si chacun de ces éléments a une racine absolument

propre, qui ne puisse être convertie en une autre. Dans une ignorance

si parfaite de la nature des choses dont nous faisons tous les jours

usage, il paraît ridicule que les hommes aient fixé le nombre de ces

éléments: rien n’est plus digne de la sphère étroite de leurs idées,

et néanmoins, à les entendre, il semble qu’ils aient assisté aux

dispositions de l’Ordonnateur éternel. Mais enfin, qu’ils soient un

ou plusieurs, l’assemblage de leurs parties forme les corps et se

trouve uni dans un nombre très multiplié de globules de feu et de

matière qui paraît inerte aux yeux préoccupés. Que penses-tu donc de

ces points de feu brillants, connus parmi nous sous le nom d’étoiles?

Eh bien! ma fille, ce sont de vastes globes enflammés, semblables à

notre soleil, établis pour éclairer, échauffer et donner la vie à une

multitude de globes terrestres, peut-être chacun aussi peuplé que le

nôtre. Quelques-uns ont cru qu’ils étaient placés là pour nous éclairer

pendant la nuit; l’amour-propre leur fait rapporter tout à nous, afin

que tout aille à eux. Et de quoi nous servent-ils, ces globes, quand

l’air est obscurci par les nuages ou les vapeurs? La lune paraîtrait

plutôt être destinée à cet office; elle nous éclaire dans l’absence

du soleil, même à travers les parties nébuleuses qui couvrent souvent

notre horizon, et cependant ce n’est pas là son unique destination: on

ne peut même affirmer qu’elle n’est pas un monde dont les habitants

doutent si nous existons et sont peut-être assez stupides pour se

flatter de jouir seuls de la magnificence des cieux; peut-être aussi

sont-ils plus pénétrants, plus ingénieux que nous, ou pourvus de

meilleurs organes, et qu’ils savent juger plus sainement des choses.

Les planètes sont des terres comme la nôtre, peuplées, sans doute, de

végétaux et d’animaux différents de ceux que nous connaissons, car rien

dans la nature n’est semblable.

«Dans ce point de vue, et parmi cette infinité de boules de matières,

que devient notre terre? un point qui fait nombre parmi les autres, et

nous! fourmis répandues sur cette boule, que sommes-nous donc, pour

être le type, le point central et le but où se rendent les prétendues

vérités dont on berce l’enfance?»

C’est à peu près ainsi que mon père tâchait chaque jour de tracer

dans mon esprit des impressions de philosophie. Je lui demandais un

jour: «Quel est cet Être créateur de tout, que je sentais mal défini

dans les notions qu’on m’en avait données?» Il me dit: «Cet Être

magnifique est incompréhensible: il est senti, sans être connu; c’est

nos respects qu’il exige; il méprise nos spéculations. S’il existe

plusieurs éléments, c’est de ses mains qu’ils sortent; il les a créés

par la puissance de sa volonté, il est donc l’âme de l’univers; s’il

n’existe qu’un élément, il ne peut être que lui-même. Connaissons-nous

les bornes de son pouvoir? N’a-t-il pas pu dépendre de lui de se

transformer dans la matière que nous voyons, dont nous ne connaissons

ni la nature ni l’essence? Et ce qu’il a pu faire dans un temps, ne

l’a-t-il pas pu de toute éternité? C’en est assez, ma chère enfant,

pour le présent; quand tu seras dans un âge plus avancé j’écarterai de

tout mon pouvoir les voiles qui couvrent la vérité.»

Mon père se plaisait à me faire lire des livres de morale, dont nous

examinions les principes, non sous la perspective vulgaire, mais sous

celle de la nature. En effet, c’est sur les lois dictées par elle, et

exprimées dans nos cœurs, qu’il faut la considérer. Il la réduisait à

ce seul principe, auquel tout le reste est étranger, mais qui renferme

une étendue considérable: _faire pour les autres ce que nous voudrions

qu’on fît pour nous_, lorsque la possibilité s’y trouve, _et ne point

faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fît_. Tu vois,

ma chère, que cette science, dont on parle tant, n’est jamais relative

qu’à l’espèce humaine, et si elle n’est rien en elle-même, au moins

est-elle utile à son bonheur.

Les romans étaient presque bannis de mes yeux, et il me faisait voir

dans presque tous une ressemblance assez générale dans le tissu, les

vues et le but, à la différence près du style, des événements et de

certains caractères. Il y en avait cependant plusieurs qui étaient

exceptés de cette règle; il me donnait volontiers ceux dont le sujet

était moral. Peu des autres peignent les hommes et les femmes de leurs

véritables couleurs: ils y sont présentés sous le plus bel aspect. Ah!

ma chère, combien cette apparence est en général loin de la réalité:

les uns et les autres, vus de près, quelle différence n’y trouve-t-on

pas! Je puisais dans les voyageurs et dans les coutumes des nations

un genre d’instruction qui me faisait mieux apprécier l’humanité en

général, comme la société fait apercevoir les nuances des caractères.

Les livres d’histoire, qui me rendaient compte des mœurs antiques et

des préjugés différents qui tour à tour ont couvert la surface de

la terre, étaient ma balance. Les ouvrages de nos meilleurs poètes

formaient le genre amusant, pour lequel mon goût était le plus décidé

et que j’inculquais avec empressement dans ma mémoire.

Il me remit un jour entre les mains un livre qui venait de paraître, en

me recommandant d’y réfléchir: «Lis, ma chère Laurette; cet ouvrage est

la production d’un génie dont tu as lu presque tout ce qu’il a mis au

jour et dont la mémoire possède plusieurs morceaux, qui unit un style

élevé, élégant, agréable et facile, propre à lui seul, à des idées

profondes. Zadig, paré de ses mains, t’apprendra, sous l’allégorie d’un

conte, qu’il n’arrive point d’événements dans la vie qui soient à notre

disposition.

«De quelque aveuglement dont l’amour-propre et la vanité nous

fascinent, sois assurée que pour un esprit attentif et réfléchi, il est

d’une vérité palpable et constante que tout s’enchaîne afin de suivre

un ordre fixé pour l’ensemble et pour chacun en particulier; des

circonstances imprévues forcent les idées et les actions des humains;

des raisons éloignées et souvent imperceptibles les entraînent dans

une détermination qui, presque toujours, leur paraît volontaire; elle

semble venir d’eux et de leur choix, tandis que tout les y porte sans

qu’ils s’en aperçoivent. Ils tiennent même de la nature les formes, le

caractère et le tempérament qui concourent à leur faire remplir le rôle

qu’ils ont à jouer et dont toute la marche est dessinée d’avance dans

les décrets du moteur éternel.

«Si l’on peut prévoir quelques événements, ce n’est pas une

perspicacité, une sagacité de vue sur la chaîne de ces circonstances

qu’on ne peut cependant changer, et qui est d’une force irrésistible

même pour ce qui constitue le malheur. Le plus sage est celui qui sait

se prêter au cours naturel des choses.

«Pour toi, ma chère Eugénie, ton esprit facile sait se plier à tout; ta

docilité te rend heureuse et tu sais l’être malgré les entraves mises à

ta liberté; tu savoures les plaisirs que tu inventes, sans t’inquiéter

de ceux qui te manquent.»

J’avançais en âge, et j’atteignis la fin de ma seizième année,

lorsque ma situation prit une face nouvelle; les formes commençaient

à se dessiner; mes tétons avaient acquis du volume; j’en admirais

l’arrondissement journalier; j’en faisais voir tous les jours les

progrès à Lucette et à mon papa; je les leur faisais baiser; je

mettais leurs mains dessus et je leur faisais faire attention qu’ils

les remplissaient déjà; enfin, je leur donnais mille marques de mon

impatience: élevée sans préjugés, je n’écoutais, je ne suivais que la

voix de la nature.

Le Degré des Ages du Plaisir

Tableau de Paris

A mon arrivée dans la capitale, les suites funestes de la Révolution

y avaient mis tout en désordre. Le peuple criait famine et les

guinguettes étaient toujours remplies de la plus vile portion de la

populace; les agioteurs et les infâmes vendeurs de la rue Vivienne

rendaient le numéraire à un taux exorbitant, et des monceaux d’or

roulaient sur des tapis verts dans les exécrables tripots que S. A.

le duc d’Orléans tolérait dans l’enceinte du Palais-Royal. Les riches

prélats ne respiraient que le sang et la vengeance, et les prêtres

tartufes se faisaient un mérite d’obéir à la nécessité par intérêt. Les

courtisanes publiques et les gourgandines, voyant baisser les actions,

renchérissaient sur le luxe et n’en procédaient pas moins à vil prix

à tous les actes de la lubricité. Enfin, Paris, lorsque j’y arrivai,

était un mélange de bizarreries et de contradictions, un chaos qu’il

était difficile de percer; tantôt ce monstre qu’on nomme aristocratie

prenait le dessus, au moyen de quelques centaines d’hommes que la

politique faisait égorger dans les garnisons du royaume; à son tour, le

patriotisme prenait sa revanche en faisant décrocher les réverbères et

en y substituant une victime pour éclairer la nation sur ses intérêts.

Telle était la capitale lorsque j’y arrivai.

Je m’y logeai rue Saint-Honoré, hôtel de Londres. Je ne connaissais

pas encore cette espèce que l’on nomme raccrocheuse, et qui, le soir,

dépouillées jusqu’à la ceinture, provoquent les passants en étalant

aux yeux du public une volumineuse paire de tétons. Je me plaisais

à examiner cette engeance maudite qui prostitue ses faveurs pour un

morceau de pain; et cependant, tout en les blâmant, j’éprouvais des

velléités; à leur air agaçant, je sentais que j’étais né pour le

libertinage.

L'oeuvre du comte de Mirabeau · 第 15 / 17 段