Je connaissais une vieille intrigante, doyenne des marquises,

appareilleuse de sacrement: je fus lui conter mon affaire, en lui

observant que j’étais pressé.--Oui, me dit-elle, la voulez-vous

jolie?--Ma foi! cela m’est égal; c’est pour en faire ma femme; je ne

m’en soucierai guère, et je ne la prends pas pour les curieux.--Il

la faut riche?--Oh! cela, le plus possible.--De l’esprit?--Mais,

oui, là, là.--Je tiens votre affaire. Connaissez-vous madame de

l’Hermitage?--Non.--Je vous présenterai; c’est une de mes amies; sa

fille a dix-huit ans, elle est très riche, et surtout son caractère

est excellent.--(Ah! foutre! que cette bougresse-là est laide!...) Mon

aimable duègne part sur-le-champ pour porter les premières paroles,

manigancer mon affaire et me vanter; le soir elle m’écrit deux mots, et

deux jours après nous nous rendons chez ma future belle-mère.

Madame de l’Hermitage tient bureau de bel esprit; là, tous nos

demi-dieux, tous nos Apollons modernes viennent chercher des dîners

qu’ils paient en sornettes. Dès l’antichambre, je respirai une odeur

d’antiquité qui me saisit l’odorat; la vieille m’avait prévenu qu’il

fallait beaucoup admirer. J’entre dans un salon immense et carré;

j’y trouve la maîtresse de la maison avec l’air d’une fée, le corps

d’un squelette et le maintien d’une impératrice. Elle m’assomme

de longs compliments; j’y réponds par des révérences sans nombre;

je cherche des yeux la future... Ah! foutre! on vous en donnera!

Diable! il faut que sa mère me juge auparavant, et la bienséance

permet-elle qu’on expose une fille aux regards du premier occupant?...

La duègne et la mère entamèrent les grands mots et les vieilles

histoires. Pendant ce temps-là je toisai le salon. Des tapisseries

d’antiques verdures en couvraient les murailles. Cassandre et Polixène

y figuraient, aussi bien que le roi Priam, nombre de Troyens et

perfides Grecs, avec chacun un rouleau qui leur sortait de la bouche

pour la commodité de la conversation. Du plancher pendait une lampe

immense, à sept branches, de bronze doré, qui avait servi aux festins

de Nabuchodonosor, aux quatre coins, des trépieds de vieux laques

surmontés d’urnes à l’antique et de pyramides tronquées trouvées

dans les fossés de Ninive-la-Superbe. Des tables de marbre de Paros,

portées sur des piliers de granit, chargées de bustes grecs et latins

et d’un grand médaillier. La cheminée, élevée à huit bons pieds de

hauteur et surmontée d’un miroir de métal, environné d’une bordure

immense en filigrane; c’était, je crois, celui de la belle Hélène.

Les fauteuils paraissaient modelés sur ceux de la reine de Saba,

couverts de tapisserie, durement rembourrés pour éviter la mollesse,

mais magnifiquement dorés... Voilà, mon cher, le mobilier qui frappa

mes regards. Au reste, tout décelait à mes yeux exercés un fonds de

richesse qui chatouillait mon âme, et je projetais déjà de changer

toutes ces fadaises contre les belles inventions de notre luxe moderne.

Je m’extasiai sur chaque objet, je tranchai du connaisseur pour

applaudir; on accueillit mes éloges, et nous nous retirâmes, la duègne

et moi.

En sortant, elle me dit que ma figure, mon air sage et posé (car il

ne m’était, pardieu! pas échappé un sourire), surtout mon excessive

politesse avaient prévenu en ma faveur, que probablement je serais

invité à dîner pour le jeudi, qui était le grand jour, et qu’alors

je verrais mademoiselle Euterpe... Foutre! voilà un beau nom; j’ai

diablement peur que ma charmante ne soit aussi quelque antiquaille.

Je fus invité; le dîner répondait à l’ameublement et je vis mon

Euterpe... Ah! sacredieu! la jolie future; elle est faite à coups de

serpe, elle a été modelée, ou le diable m’emporte! sur quelque singe;

aussi madame sa chère mère dit-elle que c’est le vivant portrait de M.

de l’Hermitage. Ramassée dans sa courte épaisseur; un teint d’un jaune

vert, des petits yeux enfoncés, battus jusqu’au milieu de deux joues

bouffies; des cheveux à moitié du front, une bouche énorme et meublée

de clous de girofle, un cou noir, et puis... serviteur! une gaze

envieuse voilait un je ne sais quoi qui montait au diable. Eh! pardieu!

que ne couvrait-elle aussi les deux plus laides des pattes que jamais

servante ait lavées. Au reste, mademoiselle Euterpe fait la petite

bouche, grimace avec complaisance et n’en est que plus laide... Ce fut

bien pis quand elle eut parlé. Ah! Cathos n’est rien en comparaison...

Jour de Dieu! épouser cela! me dis-je à moi-même. C’est bien dur!--Eh!

fi donc! tu ne l’épouseras pas peut-être?--Eh! mon ami, quarante mille

livres de rente d’entrée, autant de retour; cela n’est pas à négliger;

elle a les beaux yeux de la cassette, et moi, je n’ai qu’un beau

v.. dont elle ne tâtera guère. Mes créanciers me talonnent, il faut

s’immoler.

Après le dîner, mademoiselle Euterpe fut se camper auprès de sa chère

mère; moi j’allai roucouler d’amoureux hoquets qui furent reçus avec

humanité et condescendance: somme toute, au bout de quinze jours,

on nous maria, en m’avantageant de vingt mille livres de rente par

contrat. Me voilà donc époux d’Euterpe. La mère donna à sa bien-aimée

sa bénédiction et le baiser de paix; ma chaste épouse fut se mettre

entre deux draps, les talons dans le cul, comme cela se pratique par

modestie. Une partie de la noce était dans les chambres voisines; les

jeunes gens surtout, pour qui c’est une aubaine, me firent compliment

sur mon bonheur futur, me souhaitèrent bonne chance et se mirent en

embuscade. Je me campai à côté de ma charmante, qui versait de grosses

larmes.--Madame, lui dis-je, le mariage où nous nous sommes engagés

est un état _pénible_, une voie _étroite_, mais qui mène au bonheur;

il n’est point de roses sans épines, et c’est moi, votre époux, qui

doit les arracher. Le Créateur nous a réunis pour que nos deux moitiés

ne fissent qu’un tout. Afin de mieux consolider son ouvrage, il a fait

présent à l’homme, chef de son épouse, d’une cheville... Tâtez plutôt

(je lui porte la main là, et la masque retire la patte comme si elle

avait bien peur). Or, cet instrument doit trouver son trou: ce trou

est en vous; permettez que je le cherche et que je le bouche... Alors,

d’un bras vigoureux je prends ma chrétienne; elle serre les cuisses;

j’y mets un genou comme un coin, elle me fout des coups de poing par

manière de résistance; enfin, elle fait semblant de se trouver mal;

elle allonge les jambes, lève le cul; je frappe à la porte... Ah!

foutre! ah! sacredieu! mort de ma vie!--Quoi donc? Comment, bourreau!

deux pieds de cornes... Je suis étranglé... Elle est ouverte à deux

battants encore! ah! chienne! ah! carogne! et tu défendais la brèche...

foutue garce!... Je la cogne; elle m’égratigne, elle hurle, je jure en

frappant toujours; la mère arrive, écumant de rage; je saute à bas du

lit et je me sauve. Mes amis, rangés en haie, me demandent, avec une

maligne inquiétude, si je me trouve mal, si je veux un verre d’eau...

Je veux le diable qui m’emporte loin d’ici!... Un instant après, ma

belle-mère rentre, et d’un ton de sénateur: Mon gendre, je sais ce

que c’est.--Comment, ventredieu! je le sais bien aussi, moi, et que

trop.--Non, ce n’est rien; le premier jour de mes noces il m’en arriva

tout autant.--Ah! la foutue famille!--Rassurez-vous, c’est une enfant

qui ne sait pas ce que c’est, elle s’y fera; allez vous remettre auprès

d’elle, et prenez-la par la douceur.--La rage qui m’étouffait m’avait

empêché de l’interrompre, mais à cette douce invitation, je m’écrie:

Moi y retourner! Que le jeanfoutre qui l’a commencée la rachève... Ah!

foutre! c’est une ânesse ou une jument, tant elle est large.--(Madame

de l’Hermitage fronce le sourcil.) Mon gendre, je comprends, c’est

que vous ne pouvez pas.--Comment! foutre! madame, je ne peux pas! Eh!

sacredieu! la besogne n’est pas dure, on y passerait en carrosse... La

vieille fée se fâcha; je manquai la foutre par la fenêtre, et je sortis

pour jamais de ce maudit lieu.

O rage! ô désespoir! moi la terreur des maris, moi la perle des

f......., me voilà coiffé d’un panache à la mode... Coa, coa! en herbe!

Coa, coa! en herbe, ventre et dos, et par une guenon, une Maritorne!...

Où fuir? où me cacher?... Les épigrammes vont m’assassiner.

Ce n’est pas tout. Le lendemain, un homme en noir demande à me

parler. Au milieu de beaucoup de révérences, il me signifie un petit

papier...--Monsieur, vous vous trompez.--Non, monsieur, me dit le

Normand.--Mais de qui cela vient-il?--De haute et puissante demoiselle

Euterpe de l’Hermitage, votre légitime épouse.--Comment, ce coquin!

foutre! si tu ne sors... il était déjà parti, et court encore... Eh

bien! la bougresse me faisait sommation de la traiter maritalement,

sans quoi l’on m’annonçait bénignement que l’on demanderait séparation.

Je cours chez mon procureur; je consulte, nous plaidons pendant trois

mois; on me tympanise; enfin je suis contraint d’abandonner dix mille

livres de rentes de mes vingt constituées, et l’on me déclare père d’un

individu (quelque sapajou sans doute) dont ma bougresse était grosse;

encore n’était-ce pas le premier.

Furieux, désespéré, je pars pour le pays étranger, et j’abandonne à

jamais cette terre maudite où je pourrais rencontrer tant d’objets

déplaisants.

Sort, foutu sort plein de rigueur! Quoi, moi, j’éprouverai tes

caprices, tes bizarrerie! Voilà donc le fruit de mes belles

résolutions! Tous mes projets aboutiraient à la parure de Moïse! Fuyez,

foutez le camp, rêves atrabilaires, songes creux de mon imagination

bilieuse... Non, non, mesdames, vous ne tiendrez point mon chef dans

vos cuisses maudites; jamais un c.. marital ne m’enverra de vapeurs

corniférères. Au foutre la _conversion_! mais dans mon humeur de

vengeance, je foutrai la nature entière, j’immolerai à mon priape

jusqu’à des pucelages (si tant est qu’il en existe); par moi, légions

de cocus peupleront les palais, les champs et les cités; j’usurperai

jusqu’aux droits de notre bonne mère la sainte Église. Point de

fouteuse de prélat, point de monture de curé que je n’enfile sur tous

les sens (pour leur conserver l’habitude) jusqu’à ce que, rendant dans

les bras paternels de M. Satan mon âme célibataire, j’aille foutre les

morts!

Hic et Hec

Les Chevaux neufs

Ad... des Italiens, célèbre par un joli pied et par des charmantes

roueries, parvint à captiver le riche Ve..., il semait l’or avec

profusion. Ad... en obtint une jolie maison à la barrière blanche; il

la meubla avec tout le goût possible, lui prodigua les diamants et

prévint tous ses désirs; mais il mettait toujours dans ses cadeaux

un peu de gaucherie financière, et semait l’or sans grâce. Un jour

il lui fit faire une voiture de la coupe la plus agréable, doublée

de velours jonquille, enrichie de crépines d’argent, les panneaux

étaient peints avec goût et vernis richement, il la fit conduire

chez elle. Vous pensez bien que tous les parasites de la maison ne

tarirent pas sur l’éloge du nouveau char qui devait faire le plus bel

effet à Longchamps; mais Ad... observa que la voiture neuve ferait

disparate avec ses vieux chevaux. Ve..., qui ne s’attendait pas à cette

nouvelle dépense, en marqua de l’humeur: elle bouda, et elle finit par

dire qu’on allât chercher Javard, le maquignon, et que, s’il était

raisonnable, il changerait ses chevaux. La belle reprit sa gaîté, et

trois quarts d’heures après Javard arriva avec deux chevaux bais à col

de cygne, tête busquée, jambe fine, jarret large, coupe arrondie et

avant-main superbe, etc. Les voir et les désirer fut l’ouvrage d’un

moment. Ve..., d’un air indifférent, demanda ce qu’il les voulait

vendre. Javard, avant de répondre, détailla leur figure, vanta leur

vigueur, leur fit faire cent courbettes, mit dans leur éloge toute

l’emphase d’un maquignon, et finit par dire que quand ce serait pour

son père, il ne pourrait pas les donner à moins de deux mille francs de

retour.

VE.....

Deux mille francs! Vous moquez-vous?

JAVARD

A tout autre, j’en aurais demandé cent louis; mais pour vous, monsieur,

je n’ai qu’un mot: deux mille francs, et ils sont à Mademoiselle.

VE.....

Vous n’en voulez pas douze cents francs?

JAVARD

J’y perdrais plus de trente louis.

VE.....

Vous n’en voulez rien rabattre?

JAVARD

Je ne puis pas, en conscience.

VE.....

La conscience d’un maquignon!... Allons, ils seront pour un autre.

AD.....

Ils feraient pourtant bien à ma voiture, elle est si jolie!

VE.....

Jolie tant que vous voudrez; vous garderez vos vieux. Vous me ruineriez

avec vos caprices.

Elle insiste, il s’impatiente et sort, en prenant sa canne et son

chapeau.

AD.....

Quelle lésine! il ne sait jamais rien faire qu’à demi. Il me donne une

voiture délicieuse et me refuse les chevaux... Ils sont charmants...

Quel dommage!

JAVARD

Je ne conçois pas qu’un homme aussi riche se fasse tirer l’oreille pour

deux malheureux mille francs, quand il s’agit d’obliger une si belle

personne qui veut bien faire son bonheur. Ah! si j’étais à sa place...

AD.....

Vous feriez peut-être comme lui, les hommes ne sont généreux que quand

ils nous désirent.

JAVARD

Je ne suis qu’un marchand de chevaux; mais je ne vous refuserais

certainement pas les miens, si je croyais, à ce prix, être traité cette

nuit seulement comme monsieur de Ve...

AD....., _souriant_

Vous seriez bien attrapé, si je vous prenais au mot.

JAVARD

Non, ma foi, j’en ferais le sacrifice de toute mon âme.

AD.....

Vous plaisantez...

JAVARD

Non, j’en jure, dites un mot et les chevaux entreront dans votre écurie.

AD.....

Quoi, tout de bon?

JAVARD

D’honneur.

AD.....

Savez-vous bien que vos chevaux me tentent beaucoup.

JAVARD

Vous me tentez bien davantage.

AD.....

Si j’allais accepter...

JAVARD

Je me flatte que vous seriez si contente de la nuit que vous m’en

accorderiez quelque autre.

AD.....

Vous croyez... Eh bien?

JAVARD

Eh bien?...

AD.....

Puisque vous le voulez décidément... faites-les donc mettre dans mon

écurie.

Les chevaux entrèrent, Javard remonta: c’était un gaillard de bonne

mine, l’épaule large, l’œil vif, le teint brun et taillé en payeur

d’arrérages, il voulut procéder, sans délai, à se payer de ses

chevaux. Ad... avait trop d’envie de briller à Longchamps pour faire

des difficultés après la générosité du maquignon. Son boudoir, avant

souper, fut trois fois la caisse où il toucha des à-comptes. Un repas

fin et délicat, arrosé d’excellent vin, répara leurs forces, et son lit

vit cinq fois l’ardent Javard travailler à toucher sa créance. Ve...

ne l’avait pas accoutumée à de pareilles fêtes, elle s’y livra avec

ivresse, mais le maquignon, ne perdant pas la tête, se leva de grand

matin, courut chez Ve... et s’y fit introduire.

JAVARD

Mes chevaux sont, monsieur, chez mademoiselle Ad... il ne m’a pas été

possible de la refuser.

VE.....

J’entends, et vous comptez que sans y avoir consenti, je ferai la

sottise de vous payer deux mille francs.

JAVARD

Point du tout, j’ai pris des arrangements avec elle.

VE.....

Et quels arrangements? s’il vous plaît.

JAVARD

Elle a un anneau dont je me suis accommodé.

VE.....

Sa bague?

JAVARD

Oui, elle me convient fort...

VE.....

Parbleu, je le crois, elle m’a coûté deux mille écus, vous ne faites

pas de mauvais rêves. Allons, faites votre quittance de deux mille

livres; je vais vous les payer, mais qu’il ne soit plus question de

l’anneau.

JAVARD

Mais, monsieur, le marché est fait...

VE.....

Et je le défais. Diable! comme vous y allez!... Allons, votre

quittance, voilà votre argent.

JAVARD

Allons donc, puisque vous l’aimez mieux.

Il fait la quittance, reçoit les deniers et se retire, content d’avoir

si bien vendu ses chevaux et d’avoir passé gratis une si bonne nuit.

Ve... prend alors sa redingote, sa canne et son chapeau et va chez

Ad... La femme de chambre a beau lui représenter qu’elle dort, qu’elle

a été toute la nuit fort agitée, il entre, en disant qu’il a de quoi

guérir sa migraine. Ad... se réveille au bruit.

AD.....

Venez-vous encore me tourmenter après m’avoir désobligée comme vous

avez fait hier?

VE.....

Non, friponne; tu sais bien que je finis toujours par faire ce que tu

veux. Tiens, voilà la quittance de tes chevaux.

AD.....

Je n’en ai que faire, monsieur, je les ai payés.

VE.....

Oui, avec ton anneau! il me l’a dit; mais je n’entends pas cela;

garde-le, voilà ta décharge en bonne forme, et il m’a promis de te

laisser ta bague.

Adeline devina sans peine l’équivoque, se mordit les lèvres pour n’en

pas rire, et pour cacher sa confusion elle eut la complaisance de

recevoir le financier dans la chapelle que le maquignon avait si bien

fêtée.

La Vieille Sara

Après quelques moments de repos et quelques verres de punch, on demanda

quelque anecdote à Valbouillant.

--Je n’en sais point, dit-il, si ce n’est le désespoir de la vieille

Sara.--Je ne la connais point, dit l’évêque.--Oh! que si, monseigneur,

elle a la pratique de presque tout votre chapitre, c’est la grosse

marchande de plaisir!--Elle vend du croquet?--Non, mais c’est la plus

adroite pourvoyeuse du comtat; peu de femmes ont une famille aussi

étendue, elle a toujours deux ou trois nièces qui l’accompagnent aux

promenades, au spectacle, et quand elles sont un peu trop connues,

elles se retirent vers Orange en Carpentras, où elles portent

l’instruction qu’elles ont reçue chez Sara, qui les remplace par de

nouvelles parentes qui lui viennent des villages d’alentour et qu’elle

forme avec le même soin.--Oh! oui, je me rappelle, dit l’évêque, elle

est grosse, courte, elle a le front étroit, l’œil en dessous, le crin

roux et le nez un peu bourgeonné.--Précisément, et sûrement vous avez

été plus d’une fois son neveu.--Je n’en disconviens pas; que lui

est-il donc arrivé?--Hier, se promenant sur le rempart avec Justine,

la nièce du moment, un négociant de Bâle est venu l’accoster, on a lié

conversation, elle a d’abord été galante, puis elle s’est animée, et

le bon Bâlois a proposé de lui donner à souper. Sara, toujours prête

quand il s’agit d’un repas, s’accorde à tout, et l’on convient que

le négociant partagerait ensuite le lit de Justine en déposant dix

louis sur la table de nuit, dont il aurait droit d’en reprendre un à

chaque politesse qu’il ferait à la gentille nièce. Sara, qui n’avait

guère vécu qu’avec d’élégants Français ou de bons citadins, croyait que

les Suisses ne pouvaient l’emporter en civilité sur ses compatriotes,

et se hâta de conclure le marché. On a soupé gaîment, le bourgogne

et le montrachet n’ont pas été ménagés, la vieille s’est bien repue,

bien égayée, puis a présidé au coucher: on a vu poser l’or sur la

table de nuit, et le Suisse a prétendu qu’elle lui devait deux louis.

Justine, interrogée sur le fait des articles, a confirmé par son aveu

les prétentions du Bâlois. Sara a redoublé ses cris, et l’Helvétien,

pour l’apaiser, l’a renversée sur le lit et lui a fait cadeau du

treizième; elle a pris son mal en patience, mais en jurant ses grands

dieux qu’elle ne ferait plus de pareil marché qu’avec des Français.--La

nièce, observa l’évêque, avait moins d’humeur que la tante. Mme

Valbouillant remarqua que le bon Bâlois s’était sans doute ainsi

comporté pour honorer les saints apôtres et avait réservé le judas

pour Sara.--Quoi qu’il en soit, dis-je alors, je voudrais me faire

naturaliser Suisse, si j’étais sûr que le droit de bourgeoisie chez eux

me procurât d’aussi rares talents.

La Belle Adèle

Nous engageâmes Valbouillant à nous raconter quelqu’une de ses

aventures, en attendant que l’heure du dîner nous rappelât au

château[146].

--J’avais vingt ans, dit-il; j’étais capitaine de dragons, et mon

régiment, cantonné dans la Lorraine, y goûtait toutes les douceurs

dont ce charmant pays abonde; dans la petite ville où ma troupe était

en quartier habitait la jeune épouse d’un vieil officier général qui

était en tournée pour une inspection dont le gouvernement l’avait

chargé; elle était musicienne, chantait bien, jouait agréablement la

comédie, dansait avec grâce et légèreté; cette conformité de talents

la disposait en ma faveur et me faisait désirer de me lier avec elle;

je l’accompagnai avec mon violon dans une ariette italienne, et mes

applaudissements parurent la flatter; je demandai et j’obtins la

permission de lui faire ma cour chez elle, mais la présence d’une

vieille belle-sœur, qui restait toujours au salon, me gênait dans

l’aveu que je voulais lui faire de ma tendresse; elle s’en aperçut,

sourit malicieusement, mais elle n’éloignait pas le témoin importun.

Je lui donnai des billets, des vers passionnés, elle les recevait,

en paraissait satisfaite, mais elle n’y répondais jamais. Vous savez

que je suis ardent, et même impatient, et j’avais peine à supporter

cet état; je m’ennuyais de rester toujours au même point. Pour en

sortir et pouvoir m’expliquer librement sans la compromettre, je

supposai un voyage à Nancy, où elle avait des parents; je m’offris de

me charger de ses dépêches et je demandai qu’elle me permît de venir

le lendemain les prendre à son lever.--Vous êtes bien obligeant, me

dit-elle, mais je ne sais si j’y dois consentir, je suis extrêmement

paresseuse et je fais ma toilette tard, et vous me verriez trop à mon

désavantage.--Ah! madame, quand on doit tout à la nature, c’est l’art

seul qui peut nuire, et je ne vous trouverai que trop charmante dans

l’heureux désordre du matin.--Vous croyez?... Moi j’en doute et j’exige

pour prix de ma complaisance que vous me disiez, sans déguisement,

si je perds beaucoup à me laisser voir sans parure; venez sur les

dix heures, mes lettres seront prêtes. Un coup d’œil d’intelligence

dont elle accompagna ce propos remplit mon cœur de l’espoir le plus

doux. Le lendemain, ponctuel au rendez-vous, j’arrive, je m’adresse

à Marton, sa suivante, pour être introduit.--Madame, me dit-elle,

n’a pas dormi de la nuit, elle a eu une migraine affreuse, elle est

encore couchée.--Dieux! m’écriai-je, encore couchée, une migraine,

quel contre-temps, je m’étais flatté du bonheur de la voir.--Elle s’en

flattait aussi.--Et il faut que je me retire...--Je ne dis pas cela; si

vous voulez monter, vous êtes le maître, mais ne faites pas de bruit,

parlez bas, de peur d’ébranler sa tête.

L'oeuvre du comte de Mirabeau · 第 14 / 17 段