la perdre, on vous l’enlèvera.--J’ai d’autres projets peut-être; son
argent est consommé, ses diamants sont vendus, mon caprice est passé...
Vous verrez cependant que, pour me faire enrager, elle s’avisera
d’être fidèle: il faut que je prenne la peine d’avoir des torts avec
elle.--Vous en aurez bientôt.--Non; car voici ma conclusion: «Madame,
je ne rappellerai point vos bontés, elles me sont chères, et mon cœur
aime à vous avoir des obligations que toute autre ne m’eût pas fait
contracter; mais, plaignez-moi; c’est ma reconnaissance qui me coûtera
la vie; c’est le soin de votre gloire qui va détruire mon bonheur.
Je vous dois de cesser des visites qui vous compromettraient: hélas!
je sais trop qu’en prononçant cette séparation funeste, je dicte mon
arrêt.»
Puissances du ciel! combien vous êtes attestées! A force de singeries,
je parviens à m’attendrir; ma Dulcinée verse tour à tour les larmes de
la douleur et celles du plaisir: ma fuite est combinée par des points
d’arrêt sur tous les sophas des appartements, et c’est à sa dernière
extase que je me sauve.
Parbleu! voilà bien des façons.--Pauvre sot! tu ne vois donc pas que
cette femme fait ma réputation pour l’éternité; je n’ai plus besoin de
me vanter, je n’ai qu’à lui en laisser le soin, et je suis le phénix
des oiseaux de ces bois. D’ailleurs, je n’ai pas perdu la tête; elle
est l’amie intime de la présidente de..., et depuis longtemps je lorgne
cette riche veuve; elle ne manquera pas d’être la confidente de ma
délaissée, et me croyez-vous assez novice pour n’avoir pas persuadé à
celle-ci que ce serait un moyen de nous voir encore; à l’autre, que je
ne quitte madame une telle que pour ses beaux yeux.
Tout réussit à mon gré... mais il faut que je les brouille... Allons,
Discorde, vole à ma voix... On se pique, on se refroidit, les deux
inséparables ne se voient plus; la présidente exige que j’embrasse son
ressentiment; je me fais valoir, je deviens exigeant à mon tour. Que ne
peut le désir de la vengeance! on se livre à moi pour faire pièce à sa
bonne amie.
La présidente a trente-cinq ans, et n’en paraît pas plus de vingt-huit;
elle est bien conservée, mais sans affectation. Ce serait une petite
maîtresse, si le jargon ne l’ennuyait pas. Elle a de l’esprit avec les
femmes, de la gentillesse avec les hommes, beaucoup de retenue dans le
public, un ton de femme de qualité et des dehors imposants.
Dans le particulier, je n’ai guère connu de tempérament plus vif, plus
soutenu, et en même temps plus varié. Ses caresses sont séduisantes,
parce qu’elles sont franches, et vingt fois j’ai été tenté de l’aimer.
Au reste, elle n’est pas sans défauts: elle a une profonde vénération
pour elle-même; ses décisions sont des oracles, ses préceptes des
lois; je n’ai rien vu de si impérieux. Il est vrai qu’elle y joint
l’adresse, et que souvent vous croyez faire votre volonté en ne suivant
que la sienne.
Sa société, qui nous devine, ne tarde pas à me fêter, je suis le saint
du jour; elle a de la confiance en moi: rien n’est bien, si je ne
l’ai conseillé. Nous passons ainsi six mortelles semaines. J’oubliais
qu’elle veut être la confidente de mes affaires. Un jour j’arrive chez
elle; mon œil est agité.--Mais, qu’as-tu donc, mon ami? Tu es bien
sombre.--Quoi! dis-je (en m’efforçant de sourire), pourrais-je apporter
chez vous de l’humeur?... On me persécute, je m’obstine à me taire,
j’ai des distractions que le monde qui abonde pour le souper ne saurait
détruire: on me propose une partie, je la refuse, et je sors à minuit
en m’échappant.
Voilà qui est bien simple, direz-vous, qui n’en ferait autant?... Je
vous le donne en dix: écoutez seulement.
Est-ce que mon laquais, qui est un Crispin des mieux dégourdis, n’a
pas eu l’esprit de f..... la femme de chambre pour éviter l’ennui.
Or, ce jour-là, il est presque aussi triste que moi; sa charmante le
presse autant que la mienne, et comme il est d’un naturel confiant, il
avoue que «_la nuit dernière j’ai soupé chez la duchesse une telle,
que l’on m’a fait, malgré moi, tailler un pharaon_»; que le jeu était
diabolique, que j’ai perdu énormément, et qu’étant peu riche, je suis
étrangement incommodé; mais ce qui me tourmente, c’est d’avoir été
obligé de mettre en gage le diamant que m’a donné la présidente. Hélas!
cette bague n’a pas même été suffisante avec tous mes bijoux pour
dégager ma parole et je suis sans un sou!
Il retombe ensuite sur lui-même, car le drôle est presque aussi coquin
que moi: on l’a forcé aussi de jouer, et sa montre est avec mes effets
chez madame la Ressource. La pauvre Adélaïde, qui aime le pendard, tire
de son armoire quarante écus, qui composent sa petite fortune et sont
même le fruit de mes dons. Le scélérat les empoche; mais il y a bien un
autre manège.
J’ai aperçu des chuchotages de la présidente à sa femme de chambre,
des allées, des venues: c’est que l’on a conté tout cela à madame; que
madame a fait répéter tout cela à mon bandit, et que sur le champ elle
lui a remis cinq cents louis.--Douze mille francs?--En or, vous dis-je,
pour aller tout dégager et fournir le supplément... Quand je sors, je
retrouve mon fourbe dans mon carrosse, et nous portons le magot en
triomphe chez moi.--Comment! tout cela n’était donc pas vrai?--Mais
d’où diable viens-tu donc? C’est incroyable! tu ne te formes point;
mais, aiguise donc ton intelligence.
Le lendemain, à sept heures, en déshabillé leste, je cours chez la
présidente; une joie douce brille dans ses yeux; j’ai son diamant au
doigt... je veux la faire parler (car vous noterez que, sous peine
de la vie, mon laquais ne doit m’avoir rien avoué) elle me fait un
mensonge avec toute l’adresse, toute la noblesse de la générosité; mais
elle voit bien, à la vivacité de mes caresses, que la reconnaissance
les enflamme et que je ne suis pas sa dupe. Un peu remis de mes
transports, je parle de bienfaits; on m’impose silence, en me disant
que si l’on avait été assez heureuse pour me rendre un service, j’en
ôterais tout l’agrément. Dieu! comme ma voix est touchante!
Comment, monstre! tant d’amour et de générosité ne te touche pas? Si
fait, pardieu! et pour lui montrer ma gratitude (un peu aussi pour m’en
débarrasser), je la marie avec un homme de ma connaissance qui la rend
la femme la plus heureuse de Paris. D’amants que nous étions, nous
devenons amis, et je vole, non pas à de nouveaux lauriers, mais à de
nouvelles bourses.
Dégoûté de l’amour parfait, de la jouissance méthodique de la dévote
et de la présidente, je languissais tristement, quand mon bon ange
me conduisit chez madame Saint-Just (fameuse maquerelle pour les
parties fines, rue Tiquetonne); je lui annonce que je suis vacant, et
surtout que le diable est dans ma bourse; elle me présente sa liste,
parcourons-la.
1º Madame la baronne de Conbâille... Foutre! voilà un beau nom.
Qu’est-ce que cette femme-là?---C’est une petite provinciale
qui est venue à Paris dépenser cinquante ou soixante mille
francs qu’elle amassait depuis dix ans.--En reste-t-il encore
beaucoup?--Non.--Passons; pourquoi cette bougresse-là s’avise-t-elle de
prendre un nom de cour?
2º Madame de Culsouple.--Combien donne-t-elle?--Vingt louis par
séance.--Paie-t-elle d’avance?--Jamais, et puis ce n’est pas votre
affaire: elle est trop large.
3º Madame de Fortendiable.--Tenez, voilà ce qu’il vous faut. C’est
une Américaine, riche comme Crésus; et si vous la contentez, il n’y a
rien qu’elle ne fasse pour vous.--Eh bien! tu me présenteras.--Demain,
si vous voulez.--Ici?--Dans son hôtel même.--Ce nom-là a quelque chose
d’infernal qui me divertit.--Je rends la liste, quand, d’un air de
mystère, la bonne Saint-Just m’adresse cette exhortation: «Mon cher
ami, vous avez beaucoup vu de jeunesses: qu’y avez-vous gagné? la
vérole. Pourquoi ne pas écouter les conseils de la sagesse? J’ai dans
ma maison une vraie fortune, une vieille.--Le diable te f....! Eh! que
votre souhait s’accomplisse! encore mieux vaut lui que rien; mais il ne
s’agit pas de cela, je vous parle d’un trésor: fiez-vous à moi, et nous
la plumerons.--Allons, je le veux bien: je m’en rapporte à ta prudence.»
En attendant, je me rends le lendemain, à sept heures du soir, chez
mon Américaine. Je trouve de la magnificence, un gros luxe, beaucoup
d’or placé sans goût, des ballots de café, des essais de sucre, des
factures, enfin un goût de mariné que je n’ai, sacredieu! que trop
reconnu dans mainte occasion.
Ce qui me tourmentait était d’entendre, dans un cabinet voisin, une
voix d’homme dont les gros éclats me mettaient en souci; enfin, la
porte s’ouvre: qui serait-ce? Ma déesse... Mais, foutre! quelle femme!
Imaginez-vous un colosse de cinq pieds six pouces; des cheveux noirs et
crépus ombragent un front court, deux larges sourcils donnent plus de
dureté à des yeux ardents, sa bouche est vaste; une espèce de moustache
s’élève contre un nez barbouillé de tabac d’Espagne; ses bras, ses
pieds, tout cela est d’une forme hommasse, et c’est sa voix que je
prenais pour celle du mari.
--Foutre! dit-elle à la Saint-Just, où as-tu pêché ce joli enfant?
Il est tout jeune; mais qu’il est petit! N’importe, petit homme,
belle q..... Pour faire connaissance, elle m’embrasse à m’étouffer...
Sacredieu! il est timide!--Oh! c’est un garçon tout neuf.--Nous
le ferons... Mais est-ce que tu es muet?--Madame, lui dis-je, le
respect... (J’étais abasourdi.)--Eh! tu te fous de moi avec ton
respect... Adieu, Saint-Just. Ça, ça, je garde mon f...eur; nous
soupons et couchons ensemble.
La Duchesse
Me voilà donc libre; je m’introduis dans les différentes sociétés de
la cour; je jette sur les femmes qui les composent un œil curieux et
perçant. Du plus au moins je fais mainte application des peintures de
la marquise. La saison des bals arrive, j’aime la danse à la fureur,
mais, n’étant point talon rouge, elle m’était interdite chez les
hautes puissances; l’observation m’offrit des dédommagements. J’avais
obtenu la permission de me rendre chez une princesse qui joint à
tout plein d’esprit le meilleur ton et le cœur le plus sensible. Je
la jugeai faite pour inspirer un attachement durable, mais trop sage
pour s’afficher ainsi. A son âge, avec tous les moyens de plaire, se
fixer!... Eh! que dirait l’Amour? Lui a-t-il confié ses flèches pour
les laisser oisives ou pour les ficher sur un seul cœur, comme les
épingles sur la pelote de sa toilette? Je consultai mon grimoire,
et je sus qu’on ne pouvait allier plus de générosité, de talents et
d’adresse. Je sus encore qu’en prédicateur excellent, ses préceptes ne
nuisaient pas à ses plaisirs, et je crus sentir qu’un peu de contrainte
pouvait y ajouter du prix.--Mais qui est-ce donc?--Oh! vous en demandez
trop; allez sur le grand théâtre, quand on jouera la _Gouvernante_,
vous lui verrez remplir un rôle que son cœur lui rend cher et qui lui
mérite tous les applaudissements.
Confondus dans un groupe d’hommes, nous exercions notre critique sur
les danseurs.--Eh! bon Dieu! quelle est cette petite personne, si
folle, si extravagante? Elle est tout ébouriffée, son panier penche
d’un côté, tout son ajustement est en désordre... Je ne l’en trouve,
ma foi! que plus jolie; tous ses attraits sont animés, ses gestes sont
violents, tout pétille en elle.--C’est la duchesse de..., me répond le
comte de Rhédon; vous ne la connaissez pas? Je vous présenterai; elle
aime la musique, vous l’amuserez. Le lendemain, je somme le comte de sa
parole, et nous partons.
A six heures du soir, la duchesse était en peignoir; de grands cheveux
s’échappaient d’une baigneuse placée de travers sur sa tête. Embrasser
le comte, me faire la révérence, me proposer vingt questions et me
prendre pour répéter le pas de deux de _Roland_, ne fut l’affaire que
d’un instant. Je fus froid les premiers pas: une passe très lascive,
qu’elle rendit comme Guimard, m’enhardit, m’échauffa, me fit... (Ah!
mon ami, la jolie chose qu’un pas de deux, quand on bande!) Le comte
applaudit à tout rompre; elle s’écrie que je danse comme Vestris, que
j’ai un jarret à la Dauberval, me fait promettre de venir répéter avec
elle, et me donne carte blanche pour les heures; puis mon lutin sonne
ses femmes. Le comte se sauve, je demeure; elle se coiffe à faire
mourir de rire; me demande mon avis; je touche à l’ajustement, et je
lui donne un petit air de grenadier qu’elle trouve unique... Elle
s’habille, sort; je lui donne la main, et je me retire.
Parbleu! dis-je en moi-même, celle-là n’a pas le temps d’être méchante.
Je me couche; sa friponne de mine me tourmente toute la nuit. Je me
lève en raffolant, et je cours chez la duchesse à dix heures du matin;
elle sortait du bain, fraîche comme la rose. Une lévite la couvre des
pieds à la tête; on apporte du chocolat; je suis barbouillé du haut en
bas; elle saute à son clavecin; sa jolie menotte a toute la vélocité
possible; elle a du goût, un filet de voix, des sons charmants, mais
pour de l’âme... serviteur. Je vois cependant qu’elle est susceptible.
Nous prenons un duo; je la presse, je l’attendris malgré elle; elle
perd la tête, son cœur se serre; j’en arrache un soupir; la voix meurt,
la main s’arrête; le sein palpite, mon œil enflammé saisit tous ses
mouvements... Zeste! elle jette tout au diable; elle plante là le
clavecin, me bat, me demande pardon, passe un entrechat, se jette en
boudant sur un sopha, et se relève par un grand éclat de rire.
Heureusement pour moi, Gardel arrive; nous dansons; je remarque
cependant avec plaisir qu’elle prend de l’intérêt; elle me loue avec
affectation. Gardel n’a garde de la contredire; avant que je sorte,
elle me demande excuse, implore son pardon, me prie de lui imposer sa
pénitence; vois donc d’ici, bourreau, cette mine hypocrite; je saisis
une main que je couvre de baisers; l’autre me donne un soufflet qu’un
baiser hardi répare à l’instant.
Le lendemain, j’y vole sur les ailes du désir; elle m’avait demandé
quelques ariettes nouvelles, je les lui portais; elle était au lit; une
femme de chambre ouvre ses rideaux, je parais; un fauteuil placé à côté
d’elle me tendait les bras... j’aime bien mieux m’appuyer contre une
console qui me tient de niveau.
Où es-tu, divin Carrache? prête-moi tes crayons pour esquisser cette
enfant!...
Un bonnet à la paysanne couvre sa tête à moitié; ses traits n’ont
aucune proportion; ce sont de noirs yeux superbes, la plus jolie
bouche, un nez retroussé, un front trop petit, mais ombragé
délicieusement; deux ou trois petits signes noirs comme jais
assassinent leur monde sans rémission; son teint est moins très blanc
qu’animé, mais le carmin le plus pur n’égale pas le vermeil de ses
joues et de ses lèvres.
Après quelques folies débitées de part et d’autre, je lui montre ma
musique; elle me prie de chanter... Je déployais toute la légèreté
de ma voix, quand tout à coup un drap soulevé me découvre un sein de
lis et de roses... _et la cadence chevrote_... Je continue: tantôt
c’est un bras arrondi par l’amour, une cuisse fraîche rebondie, une
jambe fine, un pied charmant qui, tour à tour, se promènent sur le lit
et frappent tous mes sens... Je tremble; je ne sais plus ce que je
chante...--Allons donc! me dit la duchesse, avec un sang-froid dont
je ne la croyais pas capable. Je recommence et le manège d’aller son
train; mon sang bouillonne, tous mes nerfs s’agacent et s’irritent;
je palpite, mon visage s’inonde de sueur; la méchante, qui m’observe,
sourit et cependant soupire... Un dernier bond la découvre tout
entière... Sacredieu! mes yeux font feu; je jette la musique, je fais
sauter les boutons qui me gênent, je m’élance dans ses bras; je crie,
je mords, elle me le rend bien, et je ne quitte prise qu’après quatre
reprises redoublées.
La duchesse était évanouie, cela commença à m’inquiéter; j’employai un
spécifique qui ne m’a jamais manqué; j’ai la langue d’une volubilité
incroyable; j’applique ma bouche sur le bouton de rose qui termine
un joli globe: un trémoussement presque subit me rassure sur son
état...--Dieu! ô Dieu! me dit-elle en me sautant au cou, cher ami, tu
l’as trouvé!--Eh, quoi? lui dis-je tout étonné...--Hélas! un tempérament
que l’on m’avait persuadé que je n’avais pas... Et baisers d’entrer en
jeu, et les pièces de mon habillement de couvrir le plancher. Enfin,
nous nous trouvâmes, comme dit la précieuse ridicule, _l’un vis-à-vis
de l’autre_; je vous jure que ma petite duchesse n’était point de ces
prudes qui craignent un homme absolument nu. Elle avait des doutes;
il fallut bien les éclaircir. Cette situation nouvelle me découvrait
de nouveaux charmes. C’était bien le corps le mieux fait! Charnue
sans être grasse, svelte sans maigreur, une souplesse de reins qui ne
demandait que de l’usage... Eh! parbleu! je lui en donnai de toutes les
façons.
J’aime bien f....; mais comme le bon Dieu n’a pas voulu que nous
trouvassions le mouvement perpétuel, il faut s’arrêter enfin, car ce
_jeu lasse plus qu’il n’ennuie_.
Or ma duchesse n’avait qu’un jargon, toujours le même; et comme j’avais
ralenti son feu, ce n’était plus qu’un petit être plat, fort monotone.
Que j’aime à voir sortir d’une bouche ces riens que rend si précieux
une femme enivrée de volupté! qu’un mot placé à propos sait bien
relever le prix d’une caresse et la rendre plus touchante! Otez les
préludes de la jouissance et les paroles magiques qui, faisant sortir
de l’extase, aident si souvent à s’y replonger... _l’ennui bâille avec
nous sur le sein de nos belles_: l’amour fuit, l’essaim des plaisirs
s’envole, et l’on s’endort pour ne jamais se réveiller.
Voilà des dégradations que j’éprouvai chez la duchesse pendant quinze
jours: nos commencements furent trop vifs et la satiété amena le
dégoût. J’en étais là, quand, un soir, en entrant chez moi, on me remit
un écrin et un petit billet.
«Un instant me rendit votre amante, un instant a tout changé; mais
j’ai, monsieur, de la reconnaissance de vos soins; je vous prie de
conserver cet écrin: il vous représentera l’image d’une femme qui
parut vous être chère, et qui se reproche de n’avoir pas pu faire plus
longtemps votre bonheur.»
Je vis sur-le-champ de quelle main partait ce billet: la duchesse était
incapable de l’avoir dicté. J’y répondis: «Vos bienfaits, madame,
ont droit de me toucher, si votre cœur a daigné apprécier le peu que
je vaux. J’ai mis dans notre liaison des procédés dont l’énergie
paraissait vous plaire; je n’ai ni dépit, ni colère. C’est bien assez
pour moi d’avoir eu les honneurs du triomphe, sans aspirer à ceux de
la retraite: depuis huit jours, j’attendais vos ordres, et la preuve
de mon respect est de ne les avoir pas prévenus. Votre portrait sera
pour moi le gage de l’estime que vous accordez à mes _talents_. Puisse,
madame, le fortuné mortel qui me remplace vous en porter de _plus
heureux_! Vous m’aurez tous deux dans une obligation plus douce: celle
de vous avoir mis dans le cas d’en sentir tout le prix.»
Mon successeur, homme d’esprit, n’a pu y tenir, comme moi, que peu
de jours; elle l’a remplacé par _un prince_, et réellement, quant au
moral, ils se convenaient; pour le physique, elle eut ses laquais:
c’est le pain quotidien d’une duchesse.
Mon billet écrit, j’ouvris l’écrin, j’y trouvai de fort beaux diamants
et le portrait de la duchesse en baigneuse: il était frappant; je
l’approchai machinalement de mes lèvres. Avouerai-je ma faiblesse? Je
sacrifiai encore une fois à ce joli automate, et mon caprice s’écroula
avec la libation que je venais de répandre en son honneur.
Musique
J’ai toujours aimé la musique; je fis le soir même connaissance avec
la Guimard. Cette bougresse-là est laide et joue comme une cuisinière;
mais sa voix est belle, et quand elle ne chante pas faux, elle fait
plaisir; d’ailleurs elle f... comme une enragée. Ma réputation abrégea
le cérémonial: je convins de six coups par jour; elle cassa aux gages
son porteur d’eau qu’elle avait éreinté, laissa reposer ses laquais
et son coiffeur, et nous nous accordâmes à faire bourse commune (bien
entendu que je n’y mettrais rien). Elle donnait des concerts, recevait
des compagnes qui la grugeaient en la détestant, des musiciens d’assez
mauvaise compagnie et des gens de qualité amateurs qui n’ont pas même
le mérite d’être bons.
J’étais à causer un après souper avec un virtuose célèbre et charmant
compositeur (_Cambini_); nous parlions de la révolution de la
musique en France; je l’écoutais avec aridité et je m’instruisais;
tout à coup un de ces messieurs nous aborde.--Quoi! vous parlez
composition! Pardieu! sans me flatter, je suis d’une bonne force.--Je
n’en doute point, lui dis-je en jetant un coup d’œil sur l’artiste,
et je serais fort aise que vous nous donniez, à monsieur et à moi,
quelques leçons.--Volontiers, volontiers; moi, je ne refuse jamais mes
soins.--Par exemple, monsieur veut composer un opéra et il me demande
le poème.--Sa musique est faite, apparemment?--Non pas.--Comment! Tant
pis; jamais la musique ne va bien, quand on la compose pour des
paroles; cela gêne un musicien et l’empêche de peindre; son
imagination est refroidie.
--Mais, monsieur, il me semble...--Il vous semble mal. Un orchestre,
morbleu! un orchestre, voilà tout ce qu’il faut; suivez le Moline,
cela s’appelle faire un opéra; les paroles ne sont jamais d’accord
avec la musique; mais aussi cela n’arrête point les effets... Moi,
je tiens pour les effets; ai-je raison, Cambini?--Monsieur le
marquis, cependant, quand on veut exprimer un sentiment, l’amour, par
exemple...--Oui, il faut du chromatique, beaucoup de fausses quintes;
on relève cela par l’accord parfait; de là on passe dans le ton relatif
par la tierce mineure; appuyez-moi une septième diminuée; si le mode
est mineur, grimpez au majeur; semez-moi des bémols, accords de tierce,
dominant, sexte et les doubles octaves... Pardieu! l’on module dans
un tour de main... As-tu de la fureur, dans ton opéra?--Beaucoup,
monsieur le marquis.--Ah! pardieu! tu vas voir: mesure à quatre temps,
battue bien ferme; pour le récitatif, _ad libitum_, avec accompagnement
obligé; ensuite un chœur en fugue, à deux sujets bien sortants l’un et
l’autre, parce que cela marque la dispute, le conflit de juridiction;
surtout que cela crie comme le diable (il faut que l’on entende un
chœur peut-être), ensuite un grand silence; c’est imposant, ça,
hein?... Un trois temps bien tendre, pour faire le contraste, tu
m’entends bien? Il n’y aurait pas de mal d’y mettre des timbales;
ensuite le héros se fâche en _allegro_, avec quatre bémols à la clef;
il faut qu’il fasse une tenue de dix mesures pour lui rassurer la
poitrine; pendant ce temps-là, l’orchestre va le diable; puis ton
héros fait des roulades pour se reposer; il veut qu’on l’entende...
Eh! non, morbleu! que l’orchestre l’écrase! et si ce diable de Legros
perce encore, on y mettra du tonnerre... Ah! ce que je te recommande,
c’est une basse bien ronflante; que tout cela marche...--Et mes airs de
danse, monsieur le marquis?--Oh! pour cela il nous faut du noble: un
beau grand morceau de flûte, avec des variations, pour la commodité de
Salentin, et puis un point d’orgue avec des roulades; il serait long
pour faire gigoter Gardel... Tu ne sais pas comment sortir de là!--Ma
foi, non.--Un tambourin, mordieu! un tambourin; il n’y a que ça, pour
qu’on s’en aille gaiement... Ah! çà! bonsoir...
--Ah! cervelle du diable, maudit empoisonneur, _coglione,
coglione_...--Là, là, tout doux, Cambini, lui dis-je... Eh bien! mon
ami, voilà qui vous juge, et sans appel encore... Nous rejoignîmes la
compagnie, à qui le marquis avait déjà fait confidence de ses bontés
pour nous, en briguant des voix pour la première représentation, en cas
que l’on suivît ses avis.
Je passais ainsi ma vie au milieu des talents et des ridicules; mais
ma bougresse m’ennuyait; elle jure comme un charretier; pas la moindre
ressource avec elle.
Mariage
J’étais endetté; mes créanciers, honnêtes israélites, venaient m’offrir
leur figure patibulaire. Je pris une résolution magnanime: je me
décidai à me mettre la corde au cou, à me marier.--Ah! tu vas faire une
fin.--Oui, une fin; c’est pardieu bien périr avant le temps!