Si nous examinons les mœurs des anciens Romains, nous les trouvons

plus dissolues encore, surtout au temps des empereurs. Les _lupanaria_

d’alors étaient de ces endroits où l’on s’abandonnait à tous les

genres d’abominations. Dans les quartiers séparés qu’habitaient

les _meretrices_, on voyait sur la porte de la loge de chacune de

ces courtisanes un écriteau qui portait le nom et le prix auquel

étaient taxés ses charmes (In cellis autem nomina meretricum solebant

præfigi, et superscribi simul et stupri. LUBINUS.) D’où vient que

Juvénal, parlant de la débauche effrénée de Messaline, dans la loge

de la fameuse Lysisca, dit si agréablement _titulum mentitur Lysiscæ_

(Juv., liv. II, sat. 6), donnant ainsi à connaître que malgré le nom

supposé qu’empruntait l’impératrice pour cacher ses infamies, il ne se

trompait pas sur la femme qui s’y prostituait. Apollonius de Tyr nous a

conservé, dans son histoire, la forme d’un titre qui est trop plaisant

pour ne point le rapporter ici:

_Quicumque Tarsiam defloravit

Mediam libram dabit

Postea populo patebit,

Ad singulas solidas._

Dans ces lieux de débauches, un règlement de police indiquait l’heure

de se retirer, et le son d’une cloche avertissait le public du moment

de l’entrée et de la sortie de ces _lupanaria_. (Tempus quando ad

meretricem eundum erat, lenones indicabant tintinnabulo, et ante nonam

fores erant clausæ vel ex more, vel ex lege aut edicto aliquo. Voyez

Pitiscus.)

Les courtisanes qui se distinguèrent le plus dans la prostitution

furent Pyrallis, Gallia, Lysisca et Flora, qui, en mourant, nomma le

Sénat romain pour son héritier, ce qui lui valut une apothéose, et

Quartilla, dont Pétrone nous a dépeint la galante impudicité. (Traduit

par l’auteur de _l’Origine des prostitutions_.)

«Encolpe et Ascylte, dit-il, sont chez la courtisane Quartilla. Après

que de vieux débauchés les eurent fatigués de caresses lascives et

révoltantes, Psyché, suivante de Quartilla, s’approcha de l’oreille de

sa maîtresse et lui dit en riant quelque chose; elle répondit:--Oui,

oui, c’est fort bien avisé, pourquoi non? Voilà la plus belle occasion

qu’on puisse trouver pour faire perdre le pucelage à Pannichis. On

fit aussitôt venir cette petite fille, qui était fort jolie et ne

paraissait pas avoir plus de sept ans; c’était la même qui, un peu

auparavant, était entrée dans notre chambre avec Quartilla. Tous

ceux qui étaient présents applaudirent à cette proposition; et pour

satisfaire à l’empressement que chacun témoignait, on donna les ordres

nécessaires pour le mariage. Pour moi (c’est Encolpe qui parle), je

demeurai immobile d’étonnement et je les assurai que Giton avait trop

de pudeur pour soutenir une telle épreuve et que la petite fille

n’était pas aussi dans un âge à pouvoir endurer ce que les femmes

souffrent dans ces occasions.--Quoi! repartit Quartilla, étais-je plus

âgée lorsque je fis le premier sacrifice à Vénus? Je veux que Junon me

punisse si je me souviens jamais d’avoir été vierge, car je n’étais

encore qu’une enfant que je folâtrais avec ceux de mon âge; et à mesure

que je croissais, je me divertissais avec de plus grands jusqu’à ce que

je sois parvenue à l’âge où je suis.»

Les femmes publiques n’étaient point mêlées avec les citoyens; et dans

ces temps malheureux où l’on voyait à Rome la plus honteuse débauche

régner sur le trône, à la cour et dans la haute classe de la société,

les prostituées gardaient une sorte de décence et de pudeur que les

dames ne connaissaient plus.

On voyait Pompéia, femme de Jules-César, se laisser séduire par

Clodius, pendant le sacrifice de la Bonne Déesse, et l’empereur, son

époux, vivre en adultère avec la fameuse Cléopâtre, reine d’Égypte,

après qu’il eut débauché Servilie, mère de Brutus, et les plus

illustres Romaines (SUÉT., _in Jul. Cæs._, cap. L). César avait déjà

commis, dans sa jeunesse, le péché contre nature avec Nicodème, roi de

Bithynie (SUÉT., _in Jul. Cæs._, cap. XLIX).

Il fut, pour ses nombreuses fredaines, appelé la femme de tous les

maris et le mari de toutes les femmes, «Omnium mulierum virum, et

omnium virorum mulierem». (SUÉT., _in Jul. Cæs._, cap. LII.)

Auguste n’était point exempt de la _petite fantaisie_ de César: il

la goûtait souvent avec son favori Mécène, dont la femme lui servait

de concubine. Entremetteuse de son capricieux époux, l’impératrice

Livie lui procurait des femmes de toutes parts et prêtait quelquefois

une main complaisante à certain objet fort variable de sa nature

(XIPHILIN., _in Aug. Dio_, lib. XLVIII), tandis que son volage époux

se livrait à une flamme incestueuse avec sa propre fille Julie,

si dissolue dans ses mœurs qu’elle osa publier ses turpitudes; ne

recevant, disait-elle, des passagers dans sa barque que quand elle

était pleine (Nunquam, nisi plena navi, tollo vectorem. MACROB., lib.

II, cap. 5.) Les désordres de cette princesse furent si effroyables

qu’elle admettait ses amants par compagnies (Admissos gregatim

adulteros), avec lesquels elle parcourait, la nuit, toutes les rues

de Rome, se prostituant dans toutes les places publiques (DIO, lib.

LV, p. 555, A: Juliam filiam suam adeo lasciviæ progressam, ut in

ipso etiam Foro et Rostris nocturnas comessationes ac comportationes

ageret.--XIPHILIN., _in Aug._--Nihil quod facere aut pati turpiter

posset fœmina, luxuria libidine infectum reliquit: magnitudinem que

fortunæ suæ peccandi licentia metiebatur, quidquid liberet pro licito

judicans.--VELL. PATER., lib. II, 100, 3) et jusque sur les Rostres,

où son père Auguste avait lancé des décrets si foudroyants contre

les adultères (VELL. PATER., _Hist._, lib. II.--SUÉT., _in Aug._, c.

XXXIV). Elle combla la mesure de ses scandaleuses lubricités en faisant

chaque jour couronner la statue de Marsyas autant de fois qu’elle

avait, la nuit, soutenu de combats amoureux. La statue de Marsyas,

ministre de Bacchus (_liber_) et fameux joueur de flûte de Phrygie,

qu’Apollon écorcha tout vif, pour le punir d’avoir eu la témérité de

se mesurer avec lui, fut placée dans le Forum, comme monument de la

liberté de la ville ou de la victoire du dieu des chants. Les avocats

de cette époque prirent l’habitude de faire couronner cette statue

chaque fois qu’ils avaient gagné un procès. Ce fut pour imiter cette

coutume que la princesse Julie _eam coronari jubebat ab iis quos, in

illa nocturnâ palæstrâ, valentissimos colluctatores experta erat_.

Voyez Muret, sur Sénèque, et les _Femmes des douze Césars_, par M. de

Servies, chap. _Julie_, femme de Tibère.

Tibère, ce monstre d’impudicité et de cruauté, se plongeait, en l’île

de Caprée, dans les turpitudes les plus dégoûtantes et les plus

horribles saletés. Non content d’exciter son imagination déréglée par

les peintures les plus obscènes et les plus luxurieuses d’Éléphantis,

il chercha à ranimer ses sens émoussés par les groupes les plus

lascifs, qu’il faisait exécuter en sa présence par des _spintres_, qui

_triplici serie connexi, invicem incestarent_. (SUÉT., _Vie de Tibère_,

chap. XLIII); il allait jusqu’à abuser de la plus tendre enfance,

dont il se faisait polluer dans ses bains de la plus infâme manière

(SUÉT., cap. XLIV): quasi pueros primos teneritudinis, quos pisciculos

vocabit, institueret, ut natanti sibi inter femina versarentur

ac luderent, _lingua morsuque sensim appetentes_ (ejus genitalia

cupientes), atque etiam quasi infantes firmiores, necdum tamen lacte

depulsos, inguini ceu papillæ admoneret: pronior sane ad id genus

libidinis et natura et aetate.

Caligula jouit de toutes ses sœurs, en présence de sa femme, au

milieu de ses lubriques festins, pendant lesquels il violait les plus

illustres dames devant leurs maris (SUÉT., _in Calig._, cap. XXIV et

XXXVI.--DIO, lib. LIX); et portant la dépravation de son cœur jusqu’à

prostituer sa propre personne, il déshonore la fille qu’il avait eue

de son commerce incestueux avec l’une de ses sœurs (EUTROP., _in Caj.

Calig._). Il marque le plus fol amour pour l’une d’elles, Drusille,

parce qu’il en avait eu les prémices, l’enlève à son époux, Cassius

Longinus, et l’entretient publiquement; et quand il est fatigué de ses

autres sœurs, Agrippine et Levilla, il les expose à la brutalité de ses

gitons (SUÉT., _in Calig._, cap. XXIV). Ensuite il conçoit une furieuse

passion pour la luxurieuse et lascive Césonie, l’habillant tantôt en

guerrier et tantôt la faisant voir toute nue à ses amies (SUÉT., _in

Calig._, cap. XXV).

Tandis que le stupide et l’imbécile Claude, prince qui tenait plus

de l’animal que de l’homme, se donnait tout entier aux plaisirs de

la table et avait résolu, pour ne point incommoder ses conviés, de

faire publier un édit par lequel il octroyait la permission de péter

pendant les repas (SUÉT., _in Claud._, cap. XXXIII), Messaline, sa

femme, se prostituait à tout venant et s’abandonnant aux vices les

plus honteux, poussait l’impudeur jusqu’à se marier publiquement avec

Silius, en l’absence de Claude, qui se divertissait à Ostie (SUÉT., _in

Claud._, cap. XXVI.--TACIT., _Ann._, II. DIO, lib. LX, p. 686 B.), et

donnant l’essor à toute la fougue effrénée de ses infâmes passions,

elle se déguise en fille de joie pour aller, dans la loge de Lysisca,

se prostituer aux vils embrassements de gladiateurs, d’esclaves et de

soldats. (Voyez Juvénal, liv. II, sat. 6.--SUÉT., _in Claud._, cap.

XXVI.)

Digne fils de l’adultère et incestueux Domitius Ænobarbus (TACIT.,

_Ann._, IV.--SUÉT., _in Ner._, cap. VII) et d’une mère méchante et

corrompue, qui datait son libertinage dès sa plus tendre enfance,

Néron se livre à d’incestueuses privautés avec Agrippine, déjà souillée

d’une familiarité criminelle avec son frère Caligula (TACIT., _Ann._,

XIV.--SUÉT., _in Calig._ cap. XXIV). Il la fait ensuite massacrer,

ainsi que son épouse Octavie, qu’il sacrifie à la jalousie de

l’adultère Poppée, alors sa concubine, dont il se défait également

par un coup de pied qu’il lui donne dans le ventre (TACIT., _Ann._,

XVI.--SUÉT., _in Ner._, cap. XXXV). Méprisant toutes les lois de la

décence et de la pudeur, il viole la vestale Rubria et prend pour

femme, sous le nom de Sabine, le jeune et beau Sporus, après lui avoir

fait extirper les testicules (SUÉT., _in Ner._, cap. XXVIII.--AUREL.

VICTOR, _Epitom._--XIPHILIN., _in Ner._); puis se fait épouser par

Doryphore, son intendant, pour donner une nouvelle volupté à son infâme

lubricité (SUÉT., _in Ner._, cap. XXIX).

Vitellius, envoyé fort jeune à Caprée, où Tibère, dans les ombres de

cette île infâme, cachait ses monstrueuses saletés et ses horribles

débordements, débute dans la carrière de la vie par une abominable

prostitution de son corps (SUÉT., _in Vitell._, cap. II: Salivis melle

commixtis, nec clam aut raro, sed quotidie ac palam arterias et fauces

pro remedio fovebat. Voyez la _Linguanmanie_.--TAC., _Ann._, XI), puis

devient l’assassin de sa mère Sextillia qu’il fait mourir de faim.

Vespasien, passionnément amoureux de Cénis, affranchie d’Antoine, mère

de Claude, entretient cette concubine dans son palais et la traite

comme si elle eût été son épouse légitime (SUÉT., _in Vesp._, cap. III).

Tite, pendant son expédition contre les Juifs, se passionne pour la

reine Bérénice, sœur du roi Agrippa, qui lui accorde les dernières

faveurs.

De retour à Rome, où il s’est fait suivre de sa maîtresse, pour en

avoir la tranquille jouissance, il répudie sa femme, Marcie Furnille,

et mène ensuite une vie efféminée et dissolue, passant des nuits

entières dans ses débauches de table et se livrant aux plus infâmes

plaisirs (SUÉT., _in Tit._, cap. II). Puis il renvoie cette reine en

Judée, quoique à contre-cœur (Ab urbe dimisit invitus invitam. SUÉT.,

_in Tit._, cap. II), après avoir fait massacrer brutalement le consul

Cecinna au moment que celui-ci sortait de la salle du repas, sous le

vain prétexte qu’il avait violé Bérénice (AUREL. VICTOR, _Epist._ X,

§ 4).

Domitia Longina, fille de Domitius Corbulo, d’une beauté admirable,

mais trop coquette pour ne pas franchir les bornes du devoir conjugal,

devient une des plus débauchées courtisanes de Rome; elle livre ses

charmes à Domicien, qui l’enlève brutalement à Œlius Lamia son mari

(DIO, _Excerp._, per Vales.--DIO, lib. LVII.--SUÉT., _in Domit._,

cap. L). Mais bientôt dégoûté d’une femme dont la possession lui

avait coûté si peu de peine, il s’enflamme pour Julie Sabine, sa

nièce (_Ibid._, cap. XXII), et pour la posséder librement il répudie

son épouse Domitia, qui se prostitue publiquement à la populace et

au comédien Paris, dont elle devient folle d’amour (_Ibid._, cap.

III.--XIPHIL., LXVII, p. 759, E), et qu’il fait massacrer en pleine

rue. Ensuite, rappelant son épouse, sous prétexte que le peuple lui

demande cette grâce, il la fait rentrer dans son lit sacré (DIO,

cap. XIII), après avoir donné la mort à son infâme concubine, par un

breuvage qu’il lui fait prendre pour faire avorter le fruit de leurs

incestueuses amours (_Ibid._, cap. XXII.--DIO, lib. XVI.--PLIN.,

_Epist._ II): homme profondément immoral, qui s’abandonna dans ses

bains aux plus monstrueuses turpitudes avec les femmes les plus

dissolues; qui se souilla par de sanglantes exécutions, et qui fut

massacré dans sa chambre par sa propre femme et les grands de sa cour

qu’il avait proscrits (SUÉT., cap. XXIII.--AUREL. VICT., _Epist._, II,

7.--DIO, lib. LXVIII).

Sabine, femme de l’empereur Adrien, se livre aux embrassements

adultères de plusieurs patriciens, et l’épouse de Marc Aurèle,

Faustine, devient éperdument amoureuse d’un gladiateur.

Commode, né de l’adultère Faustine, fille d’Antonin, ne dément point

son origine, il se livre dans son palais à la lasciveté de trois cents

concubines et assassine sa sœur Lucilla. Caracalla se souille du sang

de son frère et épouse sa belle-mère Julie, dont la beauté égalait

l’impudence (Cum Julia noverca Bassiani Caracallæ ei sinum nudasset:

Vellem, inquit, si liceret. At illa: Si libet, licet. An nescis te

imperatorem esse, et leges dare, non accipere?) Heliogabale aime

son eunuque Hiéroclès avec un délire si effréné, «ut eidem inguino

oscularetur, floralia sacra si asserens, celebrare (_Œt. Lamprid._, _in

Heliog._, cap. V)». Mais énervé par le luxe et les débauches, incapable

par lui-même d’assouvir ses exécrables lubricités, il prostitue toutes

les parties de son corps aux turpitudes de ses courtisans et esclaves,

se faisant donner le nom de _Bassiana_ et recherchant avec emportement

les criminels plaisirs de la bestialité. (Per cuncta cava corporis

libidinem recipiens et eum fructum vitæ præcipuum existimans, si dignus

atque aptus libidini plurimorum videretur. _Ibid._)

Le Libertin de Qualité

Madame Honesta, la Présidente et l’Américaine

Je me fais présenter chez Madame _Honesta_ (famille presque éteinte).

Tout y respire la pudeur et l’honnêteté; tout prêche l’abstinence,

jusqu’à son visage, dont la tournure, quoique assez piquante, n’a

cependant aucun de ces détails qui inspirent la tendresse. Mais elle

a des yeux, de la physionomie, une taille qui serait trop maigre, si

toute l’habitude du corps ne s’y proportionnait pas. Je ne louerai pas

sa gorge, quoiqu’une gaze qui s’est dérangée m’ait permis d’entrevoir

du lointain; ses bras sont un peu longs, mais ils sont flexibles, on

pourrait souhaiter une jambe plus régulière; telle qu’elle est, un

joli pied la termine. Nous avons les _grands airs_, des _nerfs_, des

_migraines_, un mari que l’on ne voit qu’à table, des gens discrets, de

l’esprit bizarre, capricieux, mais vif, mais quelquefois ne ressemblant

qu’à soi... Pardieu! allez-vous me dire, celle-là ne vous paiera pas...

Oh! que si! parce qu’elle est vaniteuse, parce qu’elle se pique de

générosité, parce qu’elle veut primer.

D’abord, vous imaginez bien que nous faisons du respect, de l’esprit,

des pointes, des calembours; que madame a raison, que tout chez elle

est au mieux possible... Irai-je à sa toilette? Pourquoi non?... Je

placerai une mouche; je donnerai à cette boucle tout le jeu dont

elle est susceptible... Un chapeau arrive... Bon Dieu! les Grâces

l’ont inventé; le dieu du goût lui-même en a placé les fleurs,

et tous les zéphyrs jouent dans les plumes qui le couvrent. Comme

cette gaze _prune-de-Monsieur_ coupe avec ce _vert anglais_... Mais

qui l’a envoyé?... Vous sentez que je suis le coupable; et pourquoi

un coupable ne rougirait-il pas?... Je me suis trahi, déconcerté,

boudé... Victoire, que son emploi de femme de chambre, quelques

baisers des plus vifs et un louis ont mise dans mes intérêts, les

plaide en mon absence... Ah! madame, si vous saviez ce que l’on me

dit de vous!... Combien ce monsieur est aimable! il vaut bien mieux

que votre chevalier, et je suis sûre qu’il ne vous coûterait qu’une

misère... Il n’est pas joueur, je le sais de son laquais; c’est un

cœur tout neuf.--Mais, crois-tu que je sois assez aimable pour...--Ah!

Dieu! madame, comme ce chapeau est tourné! Vous voilà à l’âge de vingt

ans.--Tais-toi, folle; sais-tu que j’en ai trente, et passés?...

(Pardieu, oui, _passés_ et il y a dix ans que cela est public...)

Je reviens l’après-midi; on est seule: pourquoi ne le serait-on

pas? Je demande pardon en offensant davantage; on s’attendrit, je me

passionne; on se... (Foutre! attendez donc... Cette femme-là est d’une

précipitation à me faire perdre les frais de mon chapeau.) Vous sentez

bien que mon laquais n’est pas assez bête pour ne pas me faire avertir

que le ministre (ah! pardieu! tout au moins) m’attend. Je jette un coup

d’œil assassin; j’embrasse cette main qui tremble dans la mienne... Je

me relève et je pars.

Pendant ce temps-là, je fais connaissance avec une de ces femmes qui,

blasées sur tout, cherchent des plaisirs à quelque prix que ce soit.

Elle me fait des avances, parce que son honneur, sa réputation, la

bienséance... Tout cela est aussi loin que sa jeunesse. Nous sommes

bientôt arrangés; elle me paie, je la lime; car je ne veux, sacredieu!

pas d......er... Mon infante le sait: les tracasseries viennent.

Ah! doux argent! je sens que ton auguste présence!... Enfin, on se

détermine; il y a déjà quinze mortels jours qu’on languit. Je fais

entendre, modestement, que la reconnaissance m’attache, que j’ai des

obligations d’un genre... N’est-ce que cela?... On me paie au double;

et dès lors je suis quitte avec ma Messaline: je vole dans les bras

qui m’ont comblé de bienfaits nouveaux, et je goûte... non pas du

plaisir... mais la satisfaction de prouver que je ne suis pas ingrat.

Las! que voulez-vous! Quand on a engraissé la poule, elle ne pond plus;

les honoraires se ralentissent, et je dors.--Comment! tu dors?--Oui,

la nuit, et qui plus est, le matin... ce matin chéri qui anime

l’espérance, qui éclaire les combats amoureux. On se plaint, je me

fâche; on me parle de procédés, d’ingratitude, et je démontre que l’on

a tort, car je m’en vais.

Dieu Plutus, inspire-moi!... Un dieu m’apparaît; mais il n’est

point chargé de ses attributs heureux: c’est le dieu du conseil, le

diligent Mercure, il me console et m’envoie chez M. Doucet. Vous ne le

connaissez sûrement pas: or, écoutez.

Une taille qu’une soutane et un manteau long font paraître dégagée;

un visage qui rassemble la maturité de l’âge, l’embonpoint et la

fraîcheur; des yeux de lynx, une perruque adonisée; _l’esprit_ en a

tracé la coupe; sa physionomie ouverte, mais décente, répand l’éclat

de la béatitude; il ne se permet qu’un sourire, mais ce sourire laisse

voir de belles dents... Tel est le directeur à la mode: troupeaux de

dévotes abondent, les consultations ne tarissent pas.

Mais il existe des privilégiées, de ces femmes ensevelies dans un

parfait quiétisme de conscience et dont la charnière n’en est que

plus mobile. Le père en Dieu cache sous un maintien hypocrite une âme

ardente et de très belles qualités occultes... Vous vous doutez bien

que c’est à ces femmes qu’il faut parvenir. Je m’insinue donc dans

la confiance du bonhomme, je lui découvre que je suis presque aussi

tartuffe que lui: il m’éprouve; et quand toutes ses sûretés sont

prises, il m’introduit chez madame....

C’est là que la sainteté embaume, que le luxe est solide et sans faste,

que tout est commode, recherché sans affectation... Mais quoi, un

jeune homme chez une femme de la plus haute vertu!... Eh! justement;

c’est afin de ne pas perdre la mienne; car vous noterez que je dois en

avoir, au moins autant que d’impudence. Mes visites s’accumulent, la

familiarité s’en mêle, et voici une des conversations que nous aurons,

j’en suis sûr.

A la sortie d’un sermon (car j’irai, non pas avec elle, mais je serai

placé tout auprès, les yeux baissés, jetant vers le ciel des regards

qui ne sont pas pour lui), à la sortie d’un sermon duquel elle m’a

ramené, je commencerai par la critique de toutes les femmes rassemblées

autour de nous. Notez que les questions viennent de ma béate.--Comment

avez-vous trouvé madame une telle?--Ah! bon Dieu! elle avait un pied de

rouge.--Pourtant, elle est jolie.--Elle aurait de vos traits, si elle

ne les défigurait pas; mais le rouge... Cependant, je lui pardonne;

elle n’a ni votre teint, ni vos couleurs... (Croyez-vous qu’à ces

mots elles n’augmenteront pas?)--Par exemple, la comtesse n’était pas

habillée duement.--Du dernier ridicule, elle montre une gorge! et

quelle gorge! Je ne connais qu’une femme qui eût le droit d’étaler de

pareilles nudités. (Remarquez ce coup d’œil sur un mouchoir dont les

plis laissaient passage à ma vue... Un autre coup d’œil me punit et

je devins timide, décontenancé.)--Que pensez-vous du sermon?--Moi, je

vous l’avouerai, j’ai été distrait, inattentif.--Cependant la morale

était excellente.--J’en conviens; mais présentée d’une manière si

froide! une belle bouche est bien plus persuasive. Par exemple, quel

effet ne font pas sur moi vos exhortations! Je me sens plus animé, plus

fort, plus courageux... Hélas! vous me faites aimer la vertu parce que

je vous aime... (Ah! mon cher ami, voyez-moi tremblant, interdit; la

pâleur couvre mon visage... Je demande pardon... Plus on me l’accorde,

plus j’exagère ma faute, afin de ne pas être coupable à demi...) Ma

dévote se remet plus promptement; cependant, elle est encore émue,

elle me propose de lire et c’est un traité de l’amour de Dieu. Placé

vis-à-vis d’elle, mon œil de feu la parcourt et l’épie: je paraphrase,

je compose; ce n’est plus un sermon, c’est du Rousseau que je lui

débite... Je saisis l’instant, un oratoire est mon boudoir, et je suis

heureux.

Mais l’argent! l’argent!--Foutre, un moment; laissez-nous d....er.

Quelle jouissance qu’une dévote! Que de charmants riens! Comme cela

vous retourne! Quel moelleux! Quels soupirs!... Ah! ma bonne Sainte

Vierge!... Ah! mon doux Jésus!... Ami, sens-tu cela comme moi?

Mais l’argent! Eh! me croyez-vous assez bête pour aller faire un

mauvais marché? Nenni... quelque sot...

Je revois mon cafard, je lui raconte le tout; il est discret; il

perdrait trop à ne pas l’être, et c’est lui qui va me servir; bien

entendu qu’il aura son droit de commission.

Depuis trois jours, ma dévote, en abstinence, n’a eu pour ressource que

son god...... Le père en Dieu arrive:--Hélas! ce pauvre jeune homme!

il est encore retombé dans le vice! Des femmes perdues l’entraînent...

(Quel coup de poignard!)--Ah! mon père, quel dommage! il a un bon

fond!--Madame, ce n’est pas sa faute; il y a même en lui une espèce

de vertu, car il est franc. «Monsieur, m’a-t-il dit, j’ai des dettes

d’honneur, ma _conscience_ me tourmente; je vais me perdre peut-être,

je serai la victime de mon devoir... Hélas! ce qui me perce l’âme,

c’est de quitter madame... (Ici elle baisse les yeux.) Cette femme

est adorable; elle possède mon cœur... N’importe, il faut la fuir...

Étoile malheureuse! déplorable destin!» Voilà, madame, ce qu’il m’a

dit les larmes aux yeux... On me plaint; on parle d’autre chose, on

revient...--Mais à quoi montent ces dettes?--Trois cents louis... Et

vous croyez qu’une femme qui connaît mes caresses et mes reins, qui est

sûre du secret, qui ne me trouve pas un butor, qui aime surtout les

variantes, ne me les enverra pas le lendemain?

Je vous vois d’ici faire le moraliste: «_Mais cela est odieux; l’amour

pur est généreux; vous êtes un fripon..._» Foutre! vous badinez, vous

gâteriez le métier; elle a trente-six ans, j’en ai vingt-quatre;

elle est encore bien, mais je suis mieux; elle met de son côté du

tempérament et de l’argent, moi de la vigueur et du secret... Ne

voilà-t-il pas compensation?

D’ailleurs, voulez-vous que je m’acquitte? Je lui fais l’honneur de

l’afficher. Elle quitte sa dévotion: je la rends à la société, à

elle-même; elle change d’état, enfin... Non, je me trompe, elle ne

change que de robe et de coiffure.

Voilà ma dévote dans le monde, et par mes soins.

L'oeuvre du comte de Mirabeau · 第 12 / 17 段