Nous n’avons point, par exemple, de mauvais lieux qui puissent nous

donner une idée de ce qu’on appelloit à Samos _le parterre de la

nature_. C’étoient des maisons publiques où les hommes et les femmes

pêle-mêle s’abandonnoient à tous les genres de libertinages (I): car

ce seroit prostituer le mot volupté que de l’employer ici. Les deux

sexes y offroient des modèles de beauté, et de là le titre de _parterre

de la nature_[131]. Les vieilles mettoient encore à profit dans

d’autres lieux les restes de leur lubricité. Elles étoient tellement

impudiques qu’on les comparoit à des animaux qui avoient l’odeur,

l’ardeur, la lasciveté des boucs[132].

_..... Verum noverat

Anus caprissantis vocare viatica._

Dans l’île de Sardaigne qui n’a jamais été un pays très-florissant ni

très-peuplé, le nom du lieu appelé _Ancon_ avoit pour étymologie celui

de la reine Omphale, qui faisoit tribader ses femmes ensemble, puis les

enfermoit indistinctement avec des hommes choisis pour briller dans ces

sortes de combats.[133]

On sait ce que le despotisme oriental a toujours coûté à l’humanité et

à l’amour; il a dans tous les tems foulé celle-là et profané celui-ci.

C’est de Sardanapale,[134] l’un des plus vils tyrans de ces contrées,

que vient l’idée et l’usage d’unir la prostitution des filles et des

garçons.

Corinthe pouvoit le disputer à Samos pour la perfection de la

prostitution publique; elle y étoit tellement révérée qu’il y avoit

des temples où l’on adressoit sans cesse des prieres aux dieux pour

augmenter le nombre des prostituées[135]. On prétendoit qu’elles

avoient sauvé la ville. Mais en général les Corinthiens passoient pour

posséder presque exclusivement l’art de la souplesse et des mouvements

voluptueux[136]. On les reconnoissoit à une certaine tournure, à une

coupe, à un galbe particuliers.

Les Lesbiennes sont citées pour l’invention ou la coutume d’avoir rendu

la bouche le plus fréquent organe de la volupté[137].

Différens peuples se distinguerent ainsi par des usages bien étranges

et plus fréquens chez eux que chez tous les autres; de sorte que ce

qui n’est aujourd’hui que le vice de tel ou tel individu, étoit alors

le caractère distinctif de tout un peuple. Ainsi, de ces peuples de

l’isle d’Eubœ qui n’aimoient que les enfans et qui les prostituoient de

toutes manieres, vint le mot _chalcider_[138]. Ainsi l’on créa celui

de _phicidisser_ pour indiquer une fantaisie bien dégoûtante[139].

On exprima l’habitude qu’avoient les habitans de Sylphos, l’une des

Cyclades, d’aider les plaisirs naturels par ceux de l’anus, au moyen

du mot _siphniasser_[140]. Ainsi l’on trouva des mots pour tout

peindre dans des siècles de corruption où l’on éprouva de tout. De là,

le _cleitoriazein_[141], ou contraction des deux clitoris; opération

qu’Hesychius et Suida ont pris la peine de nous expliquer, en nous

apprenant que ce travail se fait comme le frai de la carpe contre sa

semblable; l’une s’agite quand l’autre s’arrête, et réciproquement

(d’où le proverbe _non fatis liques_); de là l’expression de

_cunnilangues_ que Sénèque définit ainsi: Les Phéniciens différoient

des Lesbiens en ce que les premiers se rougissoient les lèvres pour

imiter plus parfaitement l’entrée du vrai sanctuaire de l’amour; au

lieu que les Lesbiens qui n’y mettoient d’autre fard que l’empreinte

des libations amoureuses les avoient blanches[142], et ce n’est

pas la maniere la plus singuliere dont on ait paré ses lèvres; car

Suétone rapporte que le fils de Vitellius les enduisoit de miel pour

sucer le gland de son giton de maniere à augmenter son plaisir, en

lubrifiant ainsi la peau fine qui revêt cette partie, la salive de

l’agent imprégnée de miel attiroit les flots d’amour. C’étoit[143] un

aphrodisiaque connu et puissant pour les hommes usés. Mais Vitellius

faisoit cette cérémonie tous les jours et publiquement sur tous ceux

qui vouloient s’y prêter[144]; ce qui n’est guere plus bizarre que ces

libations (_semen et menstruum_) que certaines femmes, selon Épiphane,

offroient aux dieux, pour les avaler ensuite[145].

Je finis cette singuliere récapitulation par demander aux moralistes

si les anciens alloient beaucoup mieux que nous, et aux érudits quel

service ils croient avoir rendu aux hommes et aux lettres, quand ils

ont déterré ces anecdotes et tant d’autres pareilles dans les archives

de l’antiquité?

ANNOTATIONS DITES DU CHEVALIER DE PIERRUGUES

SUR L’ANAGOGIE

_Anagogie_, recherche du sens mystique des Ecritures, ravissement ou

élévation de l’esprit vers les choses divines; du grec Αναγωγη, formé

de ανα, _en haut_, et de αγω, je conduis.

«Le sens anagogique, dit le révérend père Lamy (_Introduction à

l’Ecriture sainte_, liv. II, chap. II), explique de la félicité

éternelle ce qui est dans l’Écriture de la Terre promise; c’est le ciel

dans ce sens. La Jérusalem de la terre, c’est la Jérusalem céleste;

l’homme formé d’abord de la terre, animé ensuite du souffle de Dieu,

est l’image de l’homme revêtu d’un corps corruptible, qui ressuscitera

un jour immortel. Il faut remarquer ici que les prophètes n’ont pas

moins prédit ce qui devait arriver à Jésus-Christ et à son Eglise par

leurs actions que par leurs paroles. Le prophète Osée, en épousant une

femme de mauvaise vie, représente Jésus-Christ, qui, par son union avec

l’Eglise, l’a purifiée de toutes ses taches. Le serpent d’airain élevé

dans le désert, était la figure du Sauveur élevé en croix. La loi de la

circoncision n’ordonnait à la lettre que de circoncire la chair, mais

dans un sens spirituel elle signifie cette circoncision du cœur par

laquelle les chrétiens doivent retrancher et réprimer en eux les désirs

qui pourraient être contraires à la loi de Dieu.»

D’après cette interprétation métaphorique, on doit s’apercevoir que

tout l’Ancien Testament n’est qu’une figure, un clair-obscur: c’est

pourquoi saint Augustin (_De Trin._, liv. I, chap. II) a fort bien

remarqué que les auteurs sacrés recourent aux mots figurés lorsqu’ils

ne trouvent pas des mots propres pour exprimer leurs idées. Ils

s’en servent comme des voiles pour cacher ce que la pudeur défend

quelquefois de nommer. C’est ainsi, dit ce saint, que sous le mot de

_pied_, l’Écriture comprend toutes les parties inférieures du corps;

témoin cet exemple: «Sephora prit une pierre tranchante; elle coupa

le prépuce de son fils et toucha _ses pieds_.» «Tulit illico Sephora

occultissimam petram, et circumcidit præputium filii sui, tetigitque

pedes ejus.» (_Exod._, cap. IV, v. 25.)

Dans ce passage l’Écriture prend un mot honnête au lieu d’un mot qui

ne l’est pas. Mais n’importe! Son style si simple et si sublime,

l’élévation de ses pensées et le brillant des métaphores dont Dieu

fait partout un si digne et fréquent usage, conviennent d’autant plus

aux hommes que, créés à sa ressemblance, il fallait, pour s’en faire

comprendre, qu’il appropriât son langage à celui de son peuple, et

qu’il se conformât à ses idées et à sa manière de concevoir. C’est

là sans doute la raison pourquoi la Bible, en parlant de Dieu, nous

le représente sans cesse comme s’il avait un corps tout semblable au

nôtre, avec nos passions, nos vices et nos vertus. Si donc elle lui

attribue de la colère, de la piété, de la fureur, et lui donne des

yeux, une bouche, des mains et des pieds, il n’en suit pas qu’il faille

le prendre au pied de la lettre, mais tel que notre imagination a

l’habitude de se le figurer, malgré les lumières de notre faible raison

et de la foi divine qui nous a été révélée de toute éternité. Si donc

il est des personnes assez grossières pour se méprendre sur le sens

anagogique de l’Écriture, il faut en avoir pitié et implorer pour elles

l’infusion du Saint-Esprit.

Mais le lecteur est suffisamment éclairé sur l’explication d’un titre

que Mirabeau, on ne sait pas pourquoi, a jugé à propos de laisser en

grec; et il comprendra sans doute la mysticité de cet ouvrage.

I--«Des anus d’or guérissaient les hémorrhoïdes.»

En l’an du monde 2860, Ophni et Phinées, deux fils du grand-prêtre

Héli, couchaient avec toutes les femmes qui venaient à la porte du

tabernacle: «dormiebant cum mulieribus quæ observabant ad ostium

Tabernaculi.» (_Reg._, lib. I, cap. 2, v. 22.)

Le vieillard instruit de ces désordres, réprimanda paternellement ses

fils, et malgré les sages conseils qu’il leur donna sur les devoirs

des prêtres qu’ils violaient, ils n’écoutèrent point la voix de leur

père, «non audierunt vocem patris sui;» ce qui était inutile, ce me

semble, puisque d’avance le Seigneur avait déjà résolu de les tuer,

«quia voluit Dominus occidere eos.» (_Rois_, liv. I, ch. 2, v. 25.) Or,

le Dieu d’Israël, colère et jaloux, se fâcha un beau matin du bloc de

peccadilles qu’avaient commises ces fils, et pour les punir, voici ce

qu’il imagina. Il engage son peuple, qu’il aime tant, dans une terrible

bataille, où, vainqueurs par ses ordres, les Philistins passent au fil

de l’épée 30,000 juifs qui n’avaient couché avec personne, prennent

l’Arche d’alliance et tuent les deux fils d’Héli, pour apprendre

aux autres, sans doute, qu’il est dangereux d’interpréter trop

littéralement le précepte divin: «Croissez et multipliez.»

Mais voyez cet enchaînement de justice divine: après ce bel exploit,

marqué au coin de l’humanité, et les corrections toutes paternelles

qu’il vient d’administrer à son peuple chéri, ne voilà-t-il pas que

Dieu, si drôle dans ses lubies, cherche maintenant une querelle

d’Allemand à ces pauvres Philistins, qu’il déteste, parce qu’ils

retiennent son arche, qu’il n’a pas daigné défendre lui-même au jour du

péril, et les punit d’affreuses hémorroïdes, dont il frappe les parties

les plus secrètes et les plus honteuses de leur corps, et leur fait

ainsi pourrir le derrière!!!... «Percutiebantur in secretiori parte

natium.» (_Rois_, liv. I, ch. 5, v. 12.)

Grande était certes la consternation de ces idolâtres! mais que

font-ils, pensez-vous, pour se délivrer de cette horrible maladie?...

Ils assemblent tout bonnement leurs prêtres et leurs prophètes, et,

selon le conseil de ces devins, ils entrent en composition avec le Père

Eternel, qui, moyennant le renvoi de la boîte carrée et d’un cadeau de

cinq _anus d’or_, apaise son courroux et le délivre de ce fléau. «Hi

sunt autem ani aurei, quos reddiderunt, Philistum pro delicto Domino;

Azotus unum, Gaza unum, Ascalon unum, Greth unum, Accaron unum.»

(_Rois_, liv. II, ch. 6, v. 17.)

Grâce au progrès des sciences et à l’habileté de nos médecins, nous

sommes dispensés, si pareil accident nous afflige, de recourir à ce

coûteux, mais efficace moyen, comme chacun sait; mais si une offrande

de cette espèce est tombée en désuétude aujourd’hui, nos Esculapes

n’oublient cependant point de formuler quelquefois leurs mémoires sur

le prix que peuvent valoir cinq anus d’or:

_Auri sacra fames!..._

Cette anagogie doit nous apprendre, dit le prieur de Sombreval,

qu’il ne suffit pas à un père d’être bon lui-même, s’il ne travaille

encore à rendre bons ses enfants; que Dieu, par les voies les plus

inconcevables, venge l’injure faite aux choses saintes par l’abandon

même de ce qu’il y a de plus saint; que rien ne l’irrite tant que les

péchés des prêtres; qu’il ne protège enfin que ceux qui l’honorent, et

ne fait éclater sa gloire que pour ceux qui se rendent dignes de lui.

II.--«La bête de l’Apocalypse, qui a 666... sur le front.»

La science des nombres n’est point une rêverie. Ecoutez plutôt ce que

dit saint Jean dans l’_Apocalypse_ (Αποκάλυψις, mot inventé par les

Septantes suivant saint Jérôme pour désigner les _Révélations de saint

Jean_) verset 18, nombre ignoble, chapitre 13, nombre fatal:

«Qui habet intellectum computet numerum bestiæ; numerus enim hominis

est, et numerus ejus sexcenti sexaginta sex.»--«Que celui qui a de

l’intelligence suppute le nombre de la bête, car son nombre est le

nombre d’un homme.»

Les catholiques et les protestants, dit Voltaire (_Dictionnaire

philosophique_, art. _Apocalypse_, sect. II), ont tous expliqué

l’_Apocalypse_ en leur faveur; et chacun y a trouvé tout juste ce

qui convenait à ses intérêts. Ils ont surtout fait de merveilleux

commentaires sur la grande bête à sept têtes et à dix cornes, ayant

le poil d’un léopard, les pieds d’un ours, et la gueule d’un lion, la

force d’un dragon; et il fallait, pour vendre et acheter, avoir le

caractère et le nombre de la bête, et ce nombre était 666.

Bossuet trouve que cette bête était évidemment l’Empereur Dioclétien,

en faisant un acrostiche de son nom. Crotius croyait que c’était

Trajan. Un curé de Saint-Sulpice, nommé La Chétardie, connu par

d’étranges aventures, prouve que la bête était Julien l’Apostat. Jurien

prouve que la bête est le pape. Un prédicant a démontré que c’est

Louis XIV. Un bon catholique a démontré que c’est le roi d’Angleterre,

Guillaume.

C’est ainsi que s’en explique le grand homme. Mais cela ne prouve

rien contre ces messieurs, car un savant moderne a prétendu, dans le

temps, que cette bête de l’Apocalypse n’était autre que Louis XVIII, en

décomposant le nombre six cent soixante-six de la manière suivante:

L 50

V 5

D 500

O 0

V 5

I 1

C 100

V 5

-----

SUMMA 666

Les chiffres romains forment, dit-il, un mot dont les chiffres arabes

sont la désignation numérique et mystique; car additionnés, ils donnent

le nombre 18, et de front, le nombre de la bête.

SUR L’ANÉLYTROÏDE

_L’Anélytroïde_, qui n’est couvert d’aucune enveloppe; du grec

Ανελυτρος, formée par l’α privatif suivi de l’ν euphonique et du mot

ελυτρος, dérivé de ελυτροω, _envelopper_, recouvrir, et par extension,

_perforation_.

I.--«Une des sources du discrédit où les livres saints sont tombés,

ce sont les interprétations forcées que notre amour-propre, si

orgueilleux, si absurde, si rapproché de notre misère, a voulu donner

à tous les passages que nous ne pouvons expliquer.»

Nous avons déjà fait remarquer que Dieu, en communiquant avec les

hommes, emprunte toujours leur langage pour se mettre à portée de

leur faible entendement. Aujourd’hui que ces temps heureux sont loin

de nous, pour comprendre le mystérieux de la parole divine que Dieu a

consignée dans le livre sacré, il faut de nécessité absolue recourir

d’abord aux lumières du Saint-Esprit, en soumettant sa raison à

l’autorité de ce livre sublime qui ne peut faillir; puis étudier avec

soin, persévérance et humilité, le caractère, le tout, les propriétés

et le génie d’une langue aussi ancienne que la nature, et dont les

racines peu nombreuses expliquent si merveilleusement la signification

de ses mots sonores, et leur liaison avec les choses qu’ils dépeignent

avec tant de verve et de couleur; langue véritablement admirable,

puisque Adam se servit de son abondante stérilité pour donner aux

plantes et aux animaux qui venaient d’être tirés du néant, un nom

qui marquait leur nature et leur propriété (_Gen._, chap. II, v.

19); langue renfermant ainsi un sens allégorique, anagogique et

tropologique, et portant avec elle la preuve irrécusable et évidente

qu’elle fut consacrée par la bouche de Dieu!...

Or, pour éviter toute espèce d’interprétation forcée, confrontez

avec l’original de ce livre divin, conservé dans l’arche de Noé, les

versions des savants interprètes et les doctes élucubrations des

commentateurs. Puis, consultez les Saints Pères qui nous ont légué ce

précieux trésor; ensuite les canons de l’Église, les conciles et les

explications lucides, les profondes méditations de nos théologiens

vous guideront tout naturellement dans la connaissance parfaite d’une

matière où il serait plus que téméraire de se fier à ses propres forces

pour parvenir à l’intelligence des textes originaux. Si vous avez eu

le courage de vous instruire dans la religion de ces docteurs, alors

disparaîtront devant vos yeux les doutes illégitimes, les apparentes

contradictions et les prétendues erreurs sur la physique, la chimie et

l’astronomie, que des esprits audacieux croient trouver dans la Bible,

mais qui, fort heureusement, n’existent que dans leur imagination

déréglée et corrompue; alors soudainement inspiré par la _grâce

agissante_, il vous sera donné de comprendre «la raison qui peut avoir

obligé Dieu, après ces espaces infinis de l’éternité qui ont précédé

la création du monde, à le créer dans le temps; que sans besoin comme

sans nécessité, puisqu’il possède toutes choses et que seul il peut se

suffire à lui-même, l’Éternel, en opérant cette merveille, n’a eu en

vue que son Verbe divin, qu’il a prévu devoir s’incarner, et s’offrir

lui-même en sacrifice, et que le monde n’a été formé que par le Verbe

et pour le Verbe, qui devait un jour le réparer après sa chute et

rendre à Dieu une gloire infinie et digne de lui.» (Lamy, _Introduction

à l’Écriture sainte_, liv. I, chap. 2.)

C’est alors, ami lecteur, que, nourrie de la parole divine et devenue

«digne de porter les souliers de Jésus-Christ (saint Mathieu, chap.

III, v. 11), et de délier la courroie de ses boucles» (saint Luc, chap.

III, v. 16), votre âme en se dégageant de la misérable enveloppe qui

la tenait enchaînée ici-bas, s’élancera toute joyeuse vers le brillant

séjour de la céleste Jérusalem, où elle habitera avec les Chérubins,

espèces d’animaux (Ezéchiel, chap. X, v. 15) qui servent de monture à

Dieu quand il se met en voyage, «_ascendit super Cherubin et volavit_»;

de ces Chérubins, à la face bouffie, dont l’un d’entre eux fut mis en

sentinelle à la porte du Paradis terrestre avec une épée flamboyante,

pour empêcher notre premier père et sa pétulante moitié de rentrer dans

ce lieu de délices (_Genèse_, chap. III, v. 24) avec les Séraphins qui

précédaient les roues mystérieuses qu’Ezéchiel vit sous le firmament

(Ezéchiel, chap. I, v. 5 à 28); avec les Anges, les Archanges, les

Trônes, les Dominations, les Vertus, les Potentats, les Principautés,

les Forts, les Légers, les Souffles, les Flammes, les Étincelles; dans

ce ciel où vous entendrez les Anges chanter _hosanna_ treize mille six

cent trois fois, et ensuite s’endormir paisiblement sur les marches

resplendissantes du trône immortel que soutiennent les Séraphins; où

vous verrez des ballets entre les Saints et les Étoiles, les Chérubins

et les Comètes; que sais-je? avec toute la milice céleste: ce qui sera

un peu fade, il est bien vrai, mais du reste fort amusant.

II.--«L’un des articles de la _Genèse_ qui a singulièrement aiguisé

l’esprit humain, c’est le verset 27 du chapitre I «Dieu créa l’homme à

son image; il le créa mâle et femelle.»

--«Si Dieu ou les Dieux secondaires créèrent l’homme mâle et femelle à

leur ressemblance, il semble en ce cas que les Juifs croyaient Dieu et

les Dieux mâles et femelles. On a recherché si l’auteur veut dire que

l’homme avait d’abord les deux sexes, ou s’il entend que Dieu fit Adam

et Ève le même jour. Le sens le plus naturel est que Dieu forma Adam et

Ève en même temps; mais ce sens contredirait absolument la formation de

la femme faite d’une côte de l’homme longtemps après les sept jours.»

(Voltaire, _Dictionnaire philosophique_, art. _Genèse_.)

Malgré ce raisonnement si serré, si judicieux de Voltaire, comment ne

point croire à la création d’Adam et d’Ève en même temps, au même jour,

le sixième du monde, lorsque la _Vulgate_ et toutes les versions qui se

sont faites sur le texte hébreu, disent si positivement au chap. I, v.

27, que Dieu les créa homme et femelle, _masculum et fœminam creavit

EOS_? Cependant il est évidemment clair que par ce passage (La Bible

anglaise l’interprète de la même manière: «_Male and female created

HE THEM_») il faut entendre qu’Adam a dû être créé androgyne, puisque

Dieu, jugeant qu’il n’était pas bon _que l’homme fût seul_, ne forma la

femme qu’à la fin du septième jour, d’une des côtes qu’il tira d’Adam

pendant le sommeil divin où il l’avait plongé. (_Gen._, chap. II, v.

18, 21, 22). Mais, si Adam avait le sexe double, comment a-t-il fait

alors pour se faire des enfants à lui-même? Comment mettre en harmonie

ce passage de la _Genèse_ avec la manifeste contradiction qu’il paraît

impliquer? Cette question embarrassante a fait suer bien des pères de

l’Église, mais saint Thomas d’Aquin (_Quæst._, cap. I et seq.) plus

malin ou plus inspiré que ses confrères, l’a résolue sans difficulté,

en assurant que les hommes se faisaient, dans l’état d’innocence, par

l’intuition des idées ou d’une manière spirituelle, comme par l’endroit

dont parle Agnès dans l’_École des Femmes_, en prétendant que les

parties de la génération ne sont venues aux hommes qu’après le péché,

comme les marques perpétuelles de la désobéissance du premier!!!...

Et qu’on ne soupçonne pas l’ange de l’école de déraisonner! il était

plus que personne à même de connaître la vérité qu’il avance, lui

qui conversait dans la sainte familiarité de son Dieu; lui à qui,

selon le trop hardi abbé Dulaurens (_Arétin moderne_, 2e partie, art.

_Calendrier_), un crucifix de bois a fait un compliment académique,

le jour sans doute qu’il prouva si heureusement et avec tant de

clarté, dans sa soixante-quinzième question, que l’homme possède trois

âmes _végétatives_; savoir, la _nutritive_, _l’augmentative_ et la

_générative_!

III.--«Le nom qu’Adam donna à chacun des animaux est son nom véritable.»

Un philosophe déiste du dix-huitième siècle, dans ses _Commentaires sur

la Bible_, s’est permis de calomnier ce passage de la Genèse, en disant

que «cela supposait qu’il y avait déjà un langage très abondant, et

qu’Adam, connaissant tout d’un coup les propriétés de chaque animal,

exprima toutes les propriétés de chaque espèce par un seul mot, de

sorte que chaque nom était une définition»; et s’armant de l’arme

du ridicule, si mortelle entre ses mains, il ajouta dans son délire

«qu’il était triste qu’une si belle langue fût entièrement perdue; que

plusieurs savants s’occupaient à la retrouver et qu’ils y auraient de

la peine.»

Mais si cet orgueilleux eût été rempli de foi, il eût admiré le plus

ce qu’il comprend le moins et se fût aisément convaincu que si notre

premier père donna à chaque animal son vrai nom, c’est que, créé

dans un état de pure innocence, il avait reçu de Dieu, au rapport de

saint Thomas (_Quæst._, 94, art. 3), la science la plus parfaite et

la connaissance de toutes les choses de la nature; que sur l’ordre de

Dieu même, Adam avait imposé à tous les animaux le nom qui leur était

propre; d’où il suit qu’il connaissait parfaitement la nature de ces

animaux. En effet, les noms véritables doivent être en harmonie avec la

nature des choses. (Saint Chrysost., _Hom._, 14, _in Gen._)

Cependant, sans comprendre clairement et fixement l’essence divine,

Adam, beaucoup plus que nous, en a eu une haute et parfaite

connaissance. (Saint Thomas, _Quæst._, 94, art. 1).

Voilà une explication lumineuse d’un passage de la Bible vraiment

extraordinaire, qui doit confondre la raison de tous les incrédules.

IV.--«Mais le savant Sanchez...» Pour donner un échantillon du profond

savoir et de la délicatesse du révérend Sanchez, jésuite et casuiste

très versé dans la controverse, voici quelques-unes de ces questions

sur lesquelles il s’est sérieusement évertué et qu’il a proposées à

résoudre pour l’édification de ses lecteurs et à la très grande gloire

de Dieu.

Il demande:

_Utrum liceat extra vas naturale semen emittere?_

_De altera femina cogitare in coitu cum sua uxore?_

_Seminare consulto, separatim?_

_Congredi cum uxore sine spe seminandi?_

_Impotentiæ tactibus et illecebris opitulari?_

_Se retrahere quando mulier seminavit?_

_Virgam alibi intromittere dum in vase debito semen effundat?_

Il discute:

_Utrum Virgo Maria semen emiserit in copulatione cum Spiritu Sancto?_

Et il assure:

_Mariam et Spiritum Sanctum emisisse semen in copulatione et ex semine

amborum natum esse Jesum._

Et cent autres questions de cette force et de cette décence, que ce

théologien jésuite a agitées dans son fameux _Traité latin sur le

mariage_, et dont la traduction en français blesserait trop les mœurs

pour que nous ne la passions pas sous silence. Aussi, rien d’étonnant

si Sanchez «ne mangeait jamais ni poivre, ni sel, ni vinaigre, et si,

quand il était à table, il tenait toujours ses pieds en l’air, assis

sur un siège de marbre.»

SUR L’ISCHA

I.--«La première personne à laquelle Jésus-Christ se montra après sa

résurrection fut Marie-Madeleine.»

L'oeuvre du comte de Mirabeau · 第 9 / 17 段