Moïse lui-même nous dit dans l’Exode que les enchanteurs de Pharaon ont

opéré des miracles vrais ou faux; mais que lui, envoyé du Dieu vivant

et soutenu de son pouvoir, en a fait de beaucoup plus considérables

qui ont grièvement affligé l’Égypte, parce que le cœur de son roi

était endurci. Nous devons le croire religieusement, et surtout nous

applaudir de n’en avoir pas été spectateurs. Aujourd’hui que l’illusion

des joueurs de gobelets, tout ce que la mécanique peut avoir de plus

propre à surprendre, à induire en erreur, les étonnans secrets de la

chimie, les prodiges sans nombre qu’ont opérés l’étude de la nature

et les belles expériences qui chaque jour levent une petite partie du

voile qui couvre ses opérations les plus secretes; aujourd’hui, dis-je,

que nous sommes instruits de tout cela jusqu’à un certain point, il

seroit à craindre que notre cœur ne s’endurcît comme celui de Pharaon;

car nous connoissons infiniment moins le démon que les secrets de la

physique; et, comme on l’a remarqué, il semble que, grace au goût de la

philosophie qui nous investit et franchit peu à peu les barrières mêmes

jusqu’ici les plus impénétrables, l’empire du démon va tous les jours

en déclinant.

Peut-être feroit-on un ouvrage assez curieux que l’histoire détaillée,

autant qu’elle peut l’être, des augures, des artifices, des prophetes,

de leurs manœuvres, des divinations de toute espèce, décrites ou

dévoilées par l’œil sévère et perspicace d’un philosophe. Mais de

toutes celles qu’il pourroit exposer aux yeux dessillés des nations,

il n’en seroit pas de plus bizarre que celle qui sauva d’une triste

catastrophe une société fameuse par son zèle pour la propagation de la

foi, et qui, trop persuadée que cette foi suffisoit pour pénétrer dans

les ténebres de l’avenir, contracta avec une légèreté fort imprudente

un engagement qu’elle n’auroit pu remplir, sans le secours fortuit d’un

horoscope très-étrange.

Un essaim de Jésuites envoyé à la Chine y prêchoit la vraie religion,

lorsqu’une sécheresse effroyable sembla destiner cet empire à n’être

plus qu’un vaste tombeau; les Chinois alloient périr et avec eux les

Jésuites, vainement invoqués par le despote, sans un miracle qu’ils

pressentirent avec une merveilleuse sagacité, et qui a rendu à jamais

cette société fameuse dans ces contrées désolées. Un poète moderne

a raconté cette anecdote d’une manière plus piquante que nous ne le

saurions faire, et nous nous bornerons à transcrire ses vers, sans

approuver ses licences.

Fiers rejetons du fameux Loyola,

Dont Port-Royal a foudroyé l’école;

Vous que jadis sans cesse harcela

Le grand Pascal, étayé de Nicole;

Vous qui, de Rome usant les arsenaux,

Fîtes frapper du fatal anathème,

Pour soutenir votre lâche système,

Les Augustins, sous le nom des Arnaud.

Vous, dont Quesnel, digne fils de Bérule,

A tant de fois éprouvé la férule,

Et qui voyant dans ses puissans écrits,

Des Molina les sentimens proscrits;

Contre son livre, au benin Clément onze,

Fîtes pointer le redoutable bronze.

Vous qui dans la Chine alliez à la fois,

Confucius et Dieu mort sur la croix;

Et dont le culte équivoque et commode,

Rapporte à Dieu celui d’une pagode.

De la morale éternels corrupteurs;

Qui du salut élargissez la voie,

Et qui, guidant par des chemins de fleurs,

Les pénitens que le ciel vous envoie,

Au champ de Dieu ne semez que l’ivroie.

Des grands du siecle adroits adulateurs;

Vils artisans de mensonge et de fourbe,

De qui le dos sous l’iniquité courbe;

Qui démasqués et par-tout reconnus,

Etes pourtant par-tout les bien venus;

(Car il n’est lieux de l’un à l’autre pôle,

Où Dieu merci n’ayez le premier rôle.)

Dites-nous donc, par quel puissant moyen,

Vous trouvez l’art d’en imposer aux autres,

Et de coëffer la mître des apôtres,

Chez l’infidèle et le peuple chrétien?

Si l’on en croit vos longs martyrologes,

Où le mensonge a tracé vos éloges,

L’Inde rougit du sang de nos martirs:

Sur un trépied vous rendez des oracles;

Et le païen avide de miracles,

Les voit éclore au gré de ses desirs.

L’aride mort au teint livide et blême,

Lâche sa proie à votre voix suprême;

Par vous le sang qu’elle a coagulé,

Dans les vaisseaux a de nouveau coulé,

A l’ordre seul d’un petit taumaturge,

L’air de vapeurs ou se charge ou se purge;

Et vous avez à vos commandemens,

Le vent, la foudre et tous les élémens.

A ce propos on m’a fait certain conte,

Mes révérends, qu’il faut que je vous conte.

A Lima, dans Golconde, où la terre en son sein,

De ses sablons forme la riche pierre,

Dont le poli réfléchit la lumiere

En cent façons; étoit un jeune essaim

D’Ignatiens, qui dans l’âme indienne,

Alloient, Dieu sait, plantant la foi chrétienne.

Tous les beaux fils qu’a l’Inde sur son bord,

Etoient, par eux catéchisés d’abord.

Les Cordeliers qu’ils avaient pour annexe,

De leur côté baptisoient le beau sexe.

Tout alloit bien; et leur apostolat

Fructifioit, moyenant ce partage,

Si, que de Dieu, le nouvel héritage

Alloit croissant avec beaucoup d’éclat.

Là le démon qu’en figure de bronze,

Fait adorer l’ignorance du bonze;

Graces aux fils d’Ignace et de François,

Alloit perdant tous les jours de ses droits.

L’Ignatien à ces nouvelles plantes,

Distribuoit les graces suffisantes,

Si largement que l’efficace là

Glanoit après les fils de Loyola

Petitement. Quoi qu’il en soit, les drôles,

Par maints bons tours, maintes belles paroles,

Passoient pour saints, se faisoient vénérer

Du peuple Indien qu’ils savoient attirer.

Le bruit en vint jusqu’au roi de Golconde:

Ce prince étoit un vieux païen fieffé,

Qui de son diable étoit si fort coëffé,

Qu’il n’encensoit que cet esprit immonde,

Il vouloit voir ces apôtres nouveaux,

Que de son diable on disoit les rivaux.

Bien croyoit-il entendre des oracles,

Et comme Hérode aller voir des miracles.

Nos révérends, le crucifix en main,

Lui prêchent Dieu, mort pour le genre humain,

En déclamant contre le simulacre

De Satanus. Le roi dont la bile âcre

Jà s’échauffoit à leurs beaux plaidoyers,

Leur dit: messieurs, quand aux dieux on insulte,

Et qu’on annonce un singulier culte;

Encor faut-il de preuves l’étayer.

Depuis six mois la sécheresse afflige

Tout mon royaume; et votre zèle exige

Que de ce Dieu vous obteniez de l’eau.

Si dans trois jours vous n’en faites répandre,

Comme imposteurs je vous ferai tous pendre:

Pensez-y bien. Nos frocards eurent beau

Représenter à l’absolu monarque,

Que ce seroit tenter le Tout-Puissant:

Nous connoîtrons, dit-il, à cette marque,

S’il est le Dieu sur la terre agissant.

Force fut donc aux moines d’en promettre,

Sauf à tenter l’avis du baromètre,

Qui consulté par eux tous les instans,

Ne répondoit jamais que du beau tems.

Tous de concert alloient plier bagage,

Pour le martyre éprouvant peu d’attraits,

Quand un frater qu’ils laissoient là pour gage,

Et qui pour eux auroit payé les frais,

D’un tel départ leur demanda la cause.

Las! dirent-ils, le prince nous propose

De décorer nos collets de la hard,

S’il ne pleut pas dans trois jours au plus tard.

Quoi, voilà tout? allez, reprit le frère,

Par Loyola, patron du monastère,

Dites au roi que dès demain matin

Nous en aurons, ou j’y perds mon latin.

Pas ne mentoit notre moderne Elie:

Du sein des mers un nuage élevé,

A point nommé de sa féconde pluie,

Vit du pays chaque champ abreuvé.

Et de crier en Golconde au miracle,

Et de donner le bon frere en spectacle,

Qui dit tout bas à nos moines joyeux:

Mes révérends, si j’ai tenu parole,

Vous le devez à certaine v.....,

Qu’exprès pour vous me conservent les cieux.

Toutes les fois que l’atmosphere aride,

Va condensant de nouvelles vapeurs,

L’air surchargé de l’élément humide,

Ne manque pas de doubler mes douleurs.

On n’en dit mot à messieurs de Golconde,

Dans le pays il resta constaté,

Que ce n’étoit qu’un fruit de sainteté,

Et non celui de cette peste immonde,

Dont le pénard se trouvoit infecté.

Puisque le bien naît ainsi du désordre,

Que le bon Dieu la conserve à tout l’ordre.

On voit, toute plaisanterie à part, combien cet étrange baromètre fut

utile et à la Chine et aux missionnaires qui en ont rapporté leur

fameuse querelle sur les lavemens. Les Chinois ne connoissent cette

sorte d’injection qu’on porte dans les intestins par le fondement que

depuis l’introduction des Jésuites dans leur empire; aussi ces peuples

en s’en servant l’appellent-ils _le remède des barbares_.

Les Jésuites qui voyoient que le mot ignoble de _lavement_, avoit

succédé à celui de _clystere_ gagnerent l’abbé de S. Cyran, et

employerent leur crédit auprès de Louis XIV, pour obtenir que le mot

_lavement_ fut mis au nombre des expressions déshonnêtes: ensorte

que l’abbé de S. Cyran les reprocha au pere Garasse, qu’on appeloit

l’Hélène de la guerre des Jésuites et des Jansénistes; mais, disoit

le pere _Garasse_, je n’entends par _lavement_ que _gargarisme_: «ce

sont les apothicaires qui ont profané ce mot à un usage messéant.»

On substitua donc le mot _remède_ à celui de _lavement_. Remède

comme équivoque parut plus honnête, et c’est bien là notre genre de

chasteté[121]. Louis XIV accorda cette grâce au père le Tellier. Ce

prince ne demanda plus de _lavement_, il demandoit _son remède_; et

l’académie fut chargée d’insérer ce mot avec l’acception nouvelle dans

son dictionnaire... Digne objet d’une intrigue de cour!

Il paroît que cette honteuse maladie, appelée _cristalline_, qui fut

le _barometre jésuitique_ dans la patrie de Confucius, et qui, dit-on,

se perpétuait dans l’ordre des Jésuites de père en frère, n’étoit

autre chose que la maladie dont parle l’écriture: _le Seigneur frappa

ceux de la ville et de la campagne dans le fondement_[122]. C’est

pour la guérison de cette maladie que les Jésuites ont une messe

imprimée dans un missel[123] à l’honneur de S. Job. Il n’y a rien là

qui forme inconséquence avec leur morale; car il est certain que leurs

casuistes encouragent à braver le danger de la cristalline, bien loin

de l’improuver, quand ils croient que l’œuvre de Dieu peut y être

intéressée. On lit dans le recueil du pere Jésuite Anufin un singulier

fait arrivé à l’un de leurs novices qui s’amusoit avec un jeune homme,

et qui fut surpris au milieu de ses débats par un de ses confreres.

Celui-ci avoit eu la prudence d’observer à travers la serrure et

de se taire; mais quand l’opération fut finie et le novice sorti,

«malheureux, lui dit son camarade, que viens-tu de faire? J’ai tout

vu; tu mériterois que je te dénonçasse; tu es encore tout enflammé de

luxure... tu ne peux pas nier ton crime...--Eh, mon cher ami, répond le

coupable d’un ton de confiance et d’affection, vous ne savez donc pas

que c’est un Juif? je le convertirai, ou il restera l’ennemi de J.-C.

Dans l’une ou l’autre supposition n’ai-je pas raison de le séduire, ou

pour le sauver ou pour le rendre plus coupable?» A ces mots le novice

observateur persuadé, convaincu, pénétré d’admiration, se prosterne,

baise les pieds de son confrère, fait son rapport; et le novice agent

est enregistré parmi les opérateurs des œuvres du Très-Haut.

LA LINGUANMANIE

Si l’on réduisoit toutes les passions de l’homme à ses affections

primitives, tous ses idiômes à l’expression de ses pensées-meres, si

je puis parler ainsi, en dépouillant celles-là de toutes les nuances

dont il les a défigurées, et ceux-ci de toutes les acceptions dont il a

surchargé leurs signes, les dictionnaires seroient moins volumineux et

les sociétés moins corrompues.

Par exemple, combien l’imagination n’a-t-elle pas brodé en amour le

canevas de la nature? Si ses efforts se fussent bornées à l’embellir

des illusions morales les plus touchantes, nous devrions nous en

applaudir. Mais il y a beaucoup plus d’imaginations déréglées

que d’imaginations sensibles; et voilà pourquoi il y a plus de

libertinage que de tendresse parmi les hommes; voilà pourquoi il faut

maintenant une foule d’épithètes pour retracer toutes les nuances

d’un sentiment, qui tiède ou exalté, vicieux ou héroïque, généreux

ou coupable, n’est après tout et ne sera jamais que le penchant plus

ou moins vif d’un sexe vers l’autre. L’impudicité, la lubricité, la

lasciveté, le libertinage, la mélancolie érotique sont des qualités

très-distinctes, et ne sont cependant que des nuances plus ou moins

fortes des mêmes sensations. La lubricité, la lasciveté, par exemple,

sont des aptitudes purement naturelles au plaisir; car plusieurs

especes d’animaux sont lascifs et lubriques; mais il n’en est point

d’_impudiques_. L’impudicité est une qualité inhérente à la nature

raisonnable et non pas à une propension naturelle, comme la lubricité.

L’impudicité est dans les yeux, dans la contenance, dans les gestes,

dans les discours: elle annonce un tempérament très-violent, sans en

être la preuve bien certaine; mais elle promet beaucoup de plaisir

dans la jouissance et tient sa promesse, parce que l’imagination est

le véritable foyer de la jouissance que l’homme a variée, prolongée,

étendue par l’étude et le raffinement des plaisirs.

Mais enfin, ces dénominations et toutes les autres de cette espece,

ne sont autre chose qu’un appétit violent qui porte à jouir sans

mesure, à chercher sans cette retenue, peut-être plus naturelle qu’on

ne croit, mais dans sa plus grande partie d’institution humaine; à

chercher, dis-je, sans cette retenue que nous appelons _pudeur_, les

moyens les plus variés, les plus industrieux, les plus sûrs de se

satisfaire, d’éteindre des feux qui dévorent, mais dont la chaleur est

si séduisante, qu’on les provoque après les avoir étreints.

Cet état tient purement à la nature et à notre constitution. C’est

la faim, le sentiment du besoin de prendre sa nourriture, lequel par

excès de sensualité produit la gourmandise, et par la privation trop

longue des moyens de se satisfaire, dégénere en rage. Le désir de la

jouissance qui est un besoin tout aussi naturel, quoique moins fréquent

et plus ou moins impérieux, selon la diversité des tempéramens, se

porte quelquefois jusqu’à la manie, jusqu’aux plus grands excès

physiques et moraux, qui tous tendent à la jouissance de l’objet par

lequel peut être assouvie la passion ardente dont on est agité.

Cette fievre dévorante s’appelle chez les femmes _nimphomanie_[124];

elle s’appelleroit chez les hommes _mentulomanie_, s’ils y étoient

aussi sujets qu’elles; mais leur conformation s’y oppose, et plus

encore leurs mœurs qui, exigeant moins de retenue et de contrainte, et

ne comptant la pudeur qu’au nombre de ces raffinemens dont l’industrie

humaine a su embellir ou nuancer les attraits de la nature, ne les

exposent point aux ravages des désirs trop réprimés ou trop exaltés.

D’ailleurs nos organes étant beaucoup plus susceptibles de mouvemens

spontanés que ceux de l’autre sexe, l’intensité des désirs peut

rarement être aussi dangereuse, bien que les hommes aussi bien que

les femmes aient des maladies produites par une cause à peu près

pareille[125]; mais dont une constitution mâle, plus aisée à détendre,

ne sauroit être long-temps pénétrée.

Il seroit triste, il seroit hideux de raconter les effets si bizarres

de la nymphomanie. Peut-être le déréglement de l’imagination y

contribue-t-il beaucoup plus que l’énergie vénérienne que le sujet qui

en est attaqué a reçu de la nature. En effet, le prurit de la vulve

n’est point du tout la nymphomanie. Le prurit peut être, à la vérité,

une disposition à cette manie; mais il ne faut pas croire qu’il en

soit toujours suivi. Il excite, il force à porter les doigts dans les

conduits irrités; à les frotter pour se procurer du soulagement,

comme il arrive dans toutes les parties du corps que l’on agace dans

la même vue, pour y atténuer les causes irritantes. Ces titillations,

ces attouchemens, quelque vifs et désirés qu’ils puissent être, se font

du moins sans témoins; au lieu que ceux qu’occasionne la nymphomanie

bravent les spectateurs et les circonstances. C’est que le prurit

ne s’établit que dans la vulve, au lieu que la manie forcenée de la

jouissance réside dans le cerveau. Mais la vulve lui transmet en outre

l’impression qu’elle reçoit avec des modifications propres à investir

l’ame d’une foule d’idées lascives. De là ce feu s’alimente lui-même;

car la vulve est affectée à son tour par l’influence de l’ame avide

de volupté, indépendamment de toute impression des sens, et réagit

sur le cerveau. Ainsi l’ame est de plus en plus profondément pénétrée

de sensations et d’idées lascives, qui, ne pouvant pas subsister trop

longtems sans la fatiguer, détermine sa volonté à faire cesser cette

inquiétude attachée à la prolongation de tout sentiment trop vif, à

employer tous les moyens imaginables pour parvenir à ce but.

Il est incroyable combien l’industrie humaine aiguisée par la passion

a varié les moyens de donner du plaisir, ou plutôt les attitudes du

plaisir; car il est toujours le même, et nous avons beau lutter contre

la nature, nous ne dépasserons pas son but. Elle paroît avoir distribué

à la vérité beaucoup de provoquans dans ses productions[126]. Mais

il est certain que les fibres du cerveau s’étendent indépendamment

d’aucune affection immédiate de la nature. Tout ce qui échauffe

l’imagination, agace les sens ou plutôt la volonté à laquelle

très-souvent les sens ne suffisent point, et ceux-ci sont au moins

autant aidés par celle-là, que l’imagination peut jamais l’être par

le tempérament le plus vif, le plus ardent, par les sens les mieux

disposés, les mieux servis de l’âge et des circonstances.

Ensuite comme c’est le propre de toutes les passions de l’ame

de devenir plus violentes, en raison de la résistance et que la

nymphomanie n’est pas facile à contenter, elle finit par être

insatiable. Les femmes qui en sont atteintes ne gardent plus aucune

mesure; et ce sexe si bien fait pour une molle résistance, pour étaler

tous les charmes de la timide pudeur, déshonore dans cette affreuse

maladie, ses attraits par les plus sales prostitutions; il demande,

il recherche, il attaque; les désirs s’irritent par ce qui sembleroit

devoir suffire pour les assouvir et qui suffiroit en effet, si le

simple prurit de la vulve sollicitoit le plaisir. Mais quand le foyer

du désir est le cerveau, il s’accroît sans cesse; et Messaline, plutôt

lassée que rassasiée[127], court sans relâche après le plaisir et

l’amour qui la fuit avec horreur.

Il faut en convenir cependant: l’observation nous offre en ce genre

quelques phénomenes qui semblent le simple ouvrage de la nature. M. de

Buffon a vu une jeune fille de douze ans, très brune, d’un teint vif

et très coloré, de petite taille, mais assez grasse, déjà formée et

ornée d’une jolie gorge, qui faisoit les actions les plus indécentes au

seul aspect d’un homme. La présence de ses parens, leurs remontrances,

les plus rudes châtimens, rien ne la retenoit; elle ne perdoit

cependant pas la raison et ses accès affreux cessoient quand elle étoit

avec des femmes. Peut-on supposer que cet enfant avoit déjà beaucoup

abusé de son instinct?

En général, les filles brunes, de bonne santé, d’une complexion forte,

qui sont vierges, et surtout celles qui, par leur état, semblent

destinées à ne pouvoir cesser de l’être; les jeunes veuves, les

femmes qui ont des maris peu vigoureux, ont le plus de disposition

à la nymphomanie, et cela seul prouveroit que le principal foyer de

cette maladie est dans une imagination trop aiguisée, trop impétueuse;

mais que l’inaction, contre nature, des sens pourvus de force et de

jeunesse en est aussi un des principaux mobiles. Il est donc juste que

chaque individu consulte son instinct dont l’impulsion est toujours

sûre. Quiconque est conformé de manière à procréer son semblable, a

évidemment droit de le faire; c’est le cri de la nature qui est la

souveraine universelle, et dont les loix méritent sans doute plus

de respect que toutes ces idées factices d’ordre, de régularité, de

principes dont nous décorons nos tyranniques chimères et auxquelles

il est impossible de se soumettre servilement, qui ne font que

d’infortunées victimes ou d’odieux hypocrites, et qui ne reglent rien

pas plus au physique qu’au moral que les contrariétés faites à la

nature ne peuvent jamais ordonner. Les habitudes physiques exercent un

empire très-réel, très-despotique, souvent très-funeste, et exposent

plus souvent à des maux cruels qu’elles n’arment contr’eux. La machine

humaine ne doit pas être plus réglée que l’élément qui l’environne;

il faut travailler, se fatiguer même, se reposer, être inactif, selon

que le sentiment des forces l’indique. Ce seroit une prétention

très-absurde et très-ridicule que de vouloir suivre la loi d’uniformité

et se fixer à la même assiette, quand tous les êtres avec lesquels

on a des rapports intimes sont dans une vicissitude continuelle.

Le changement est nécessaire, ne fût-ce que pour nous préparer aux

secousses violentes qui quelquefois ébranlent les fondemens de notre

existence. Nos corps sont comme des plantes dont la tige se fortifie au

milieu des orages par le choc des vents contraires.

L’exercice, une gymnastique bien conçue seroit sans doute la ressource

la plus efficace contre les suites dangereuses de la vie inactive;

mais cette ressource n’est pas également à l’usage des deux sexes.

L’équitation, par exemple, ne paroît pas très convenable aux femmes,

qui ne peuvent guere en user qu’avec danger, ou avec des précautions

qui la rendent presque inutile. Il est si vrai que la nature ne les

a pas disposées pour cet exercice, que là seulement elles paroissent

perdre les graces qui leur sont particulieres, sans prendre celles du

sexe qu’elles veulent imiter.

La danse paroît plus compatible aux agrémens propres aux femmes; mais

la maniere dont elles s’y livrent est souvent plus capable d’énerver

que de fortifier les organes. Les anciens qui ont eu le grand art de

faire servir les plaisirs des sens au profit du corps, avoient fait

de la danse une partie de leur gymnastique: ils employoient la musique

pour calmer ou diriger les mouvemens de l’âme; ils embellissoient

l’utile, ils rendoient salutaire la volupté.

Mais si dans la naissance des corps politiques les amusemens furent

assortis à la sévérité des institutions dont ces corps tiroient leur

force, ils dégénérerent bien rapidement avec les mœurs,[128] et si les

anciens s’occuperent d’abord à trouver tout ce qui pouvoit augmenter

les forces et conserver la santé, ils en vinrent à ne chercher qu’à

faciliter et étendre les jouissances; et c’est encore ici une occasion

de remarquer combien nous les exaltons pour nous calomnier nous-mêmes.

Quel parallèle y a-t-il à faire de nos mœurs avec l’esquisse que je

vais tracer?

Quand une femme avoit _coricobolé_ une demi-heure, de jeunes personnes,

soit filles, soit garçons, selon le goût de l’actrice, l’essuyoient

avec des peaux de cygne. Ces jeunes gens s’appelloient _Jatraliptæ_.

Les _Unctores_ répandoient ensuite les essences. Les _Fricatores_

détergeoient la peau. Les _Alipari_ épiloient. Les _Dropacistæ_

enlevoient les cors et les durillons. Les _Paratiltriæ_ étoient des

petits enfants qui nettoyoient toutes les ouvertures, les oreilles,

l’anus, la vulve, etc. Les _Picatrices_ étoient de jeunes filles

uniquement chargées du soin de peigner tous les cheveux que la nature

a répandus sur le corps, pour éviter les croisements qui nuisent aux

intromissions. Enfin, les _Tractatrices_ pétrissoient voluptueusement

toutes les jointures pour les rendre plus souples. Une femme ainsi

préparée se couvroit d’une de ces gazes, qui, selon l’expression d’un

ancien, ressembloient à _du vent tissu_, et laissoit briller tout

l’éclat de la beauté; elle passoit dans le cabinet des parfums, où au

son des instrumens qui versoient une autre sorte de volupté dans son

âme, elle se livroit aux transports de l’amour... Portons-nous les

raffinemens de la jouissance jusqu’à cet excès de recherches[129]?

Il seroit possible d’apporter en preuve de notre infériorité en fait

de libertinage, par rapport aux anciens, une infinité de passages qui

étonneroient nos satyres les plus déterminés. Nous avons déjà montré

dans un morceau de ces mélanges très en raccourci, ce que le peuple

de Dieu savoit faire[130]. Érasme a recueilli dans les auteurs Grecs

et Romains une foule d’anecdotes et de proverbes qui supposent des

faits dont l’imagination la plus hardie est effrayée: j’en citerai

quelques-uns.

L'oeuvre du comte de Mirabeau · 第 8 / 17 段