1566, les hommes à queue du royaume de Lambri. Struys avoit parlé de
ceux de l’isle Formose et Gemelli Carreri de ceux de l’isle Mindors,
voisine de Manille. Tant d’autorités se trouverent plus que suffisantes
pour déterminer des missionnaires jésuites à entreprendre de préférence
des conversions dans ce pays-là. Ils ramenèrent en effet de ces hommes
à queue, qui par un prolongement du coccyx portaient vraiment des
queues de sept, huit et dix pouces, susceptibles, quant à la mobilité,
de tous les mouvemens que l’on aperçoit dans la trompe de l’éléphant.
Or l’un de ces hommes à queue se coucha entre deux femmes, dont l’une
ayant un clitoris considérable, se posta de la tête aux pieds et
plaça en pédéraste son clitoris, tandis que la queue de l’insulaire
fournissoit sept pouces au vase légitime: l’insulaire qui étoit
complaisant se laissa faire, et pour occuper toutes ses facultés il
approcha de l’autre femme et en jouit comme la nature y invite... Il y
avoit là assurément de quoi exercer les talens du prince des casuistes.
Sanchez distingua: «Pour la première, dit-il, sodomie double
quoiqu’incomplete dans ses fins, parce que ni la queue ni le clitoris
ne pouvant verser la libation, ils n’opèrent rien contre les voies de
Dieu et le vœu de la nature; quant à la seconde, fornication simple.»
J’imagine que de pareilles queues auroient plus d’un genre d’utilité à
Paris, où le goût des pédérastes, quoique moins en vogue que du tems de
Henri III, sous le règne duquel les hommes se provoquoient mutuellement
sous les portiques du Louvre, fait des progrès considérables. On
sait que cette ville est un chef-d’œuvre de police; en conséquence
il y a des lieux publics autorisés à cet effet. Les jeunes gens qui
se destinent à la profession sont soigneusement enclassés; car les
systêmes réglementaires s’étendent jusques là. On les examine; ceux
qui peuvent être agens et patiens, qui sont beaux, vermeils, bien
faits, potelés, sont réservés pour les grands seigneurs, ou se font
payer très-cher par les évêques et les financiers. Ceux qui sont privés
de leurs testicules, ou en terme de l’art (car notre langue est plus
chaste que nos mœurs) qui n’ont pas le _poids du tisserand_, mais
qui donnent et reçoivent forment la seconde classe; ils sont encore
chers parce que les femmes en usent, tandis qu’ils servent aux hommes.
Ceux qui ne sont plus susceptibles d’érections tant ils sont usés,
quoiqu’ils aient tous les organes nécessaires au plaisir, s’inscrivent
comme _patiens purs_ et composent la troisième classe: mais celle qui
préside à ces plaisirs, vérifie leur impuissance. Pour cet effet on
les place tout nus sur un matelas ouvert par la moitié inférieure; deux
filles le caressent de leur mieux, pendant qu’une troisième frappe
doucement avec des orties naissantes le siège des désirs vénériens.
Après un quart d’heure de cet essai, on leur introduit dans l’anus
un poivre long rouge qui cause une irritation considérable; on pose
sur les échauboulures produites par les orties de la moutarde fine de
Caudebec, et l’on passe le gland au camphre. Ceux qui résistent à ces
épreuves, et ne donnent aucun signe d’érection servent comme patiens
à un tiers de paie seulement... O qu’on a bien raison de vanter le
progrès des lumieres dans ce siecle philosophe!
BÉHÉMAH
DE LA BESTIALITÉ.--Ce titre répugne à l’esprit et flétrit l’ame.
Comment imaginer sans horreur qu’un goût aussi dépravé puisse exister
dans la nature humaine, lorsqu’on pense combien elle peut s’élever
au-dessus de tous les êtres animés? Comment se figurer que l’homme
ait pu se prostituer ainsi? Quoi, tous les charmes, tous les délices
de l’amour, tous ses transports... il a pu les déposer aux pieds d’un
vil animal! Et c’est au physique de cette passion, à cette fievre
impétueuse qui peut pousser à de tels écarts, que des philosophes
n’ont pas rougi de subordonner le moral de l’amour! _Le physique seul
en est bon_[107], ont-ils dit.--Eh bien, lisez Tibulle et puis courez
contempler ce physique dans les Pyrénées où chaque berger a sa chevre
favorite; et quand vous aurez assez observé les hideux plaisirs du
montagnard brutal, répétez encore: _en amour le physique seul est bon_.
Un sentiment très philosophique peut engager à fixer un moment ses
regards sur un sujet aussi étrange, parce que ce sentiment donnant
la force d’écarter toutes les idées que l’éducation, les préjugés,
et l’habitude nous inculquent tour à tour, indique plus d’une vue à
diriger, plus d’une expérience à faire, dont les résultats pourroient
être utiles et curieux.
La forme particuliere par laquelle la nature a distingué l’homme et
la femme, prouve que la différence des sexes ne tient pas à quelques
variétés superficielles; mais que chaque sexe est le résultat peut-être
d’autant de différences qu’il y a d’organes dans le corps humain,
quoiqu’elles ne soient pas toutes également sensibles. Parmi celles
qui sont assez frappantes pour se laisser appercevoir, il en est dont
l’usage et la fin ne sont pas bien déterminés. Tiennent-elles au sexe
essentiellement, ou sont-elles une suite nécessaire de la disposition
des parties constituantes[108]? La vie s’attache à toutes les formes,
mais elle se maintient plus dans les unes que dans les autres. Les
productions monstrueuses humaines vivent plus ou moins; mais celles
qui le sont extrêmement périssent bientôt. Ainsi l’anatomie, éclairée
autant qu’il seroit possible, pourroit décider jusqu’à quel point
on peut être monstre, c’est-à-dire, s’écarter de la conformation
particuliere à son espece, sans perdre la faculté de se reproduire, et
jusqu’à quel point on peut l’être sans perdre celle de se conserver.
L’étude de l’anatomie n’a pas même encore été dirigée sur ce plan,
pour lequel on pourroit mettre à profit cette erreur de la nature,
ou plutôt cet abus de ses désirs et de ses facultés qui portent à la
bestialité.
Les productions monstrueuses d’animaux différens conservent une
conformation particuliere aux deux especes, en perdant insensiblement
la faculté de se reproduire. Les productions monstrueuses de l’humanité
nous apprendroient en outre jusqu’à quel point l’ame raisonnable _se
transmet ou se débrouille_, si l’on peut parler ainsi, d’avec l’ame
sensitive. Il est singulier que la physique ait dédaigné ces recherches.
La partie constitutive de notre être, qui nous différencie
essentiellement de la brute, est ce que nous appellons l’ame. Son
origine, sa nature, sa destinée, le lieu où elle réside sont une
source intarissable de problêmes et d’opinions. Les uns l’anéantissent
à la mort; les autres la séparent d’un tout auquel elle se réunit
par réfusion, comme l’eau d’une bouteille qui nageroit et que l’on
casseroit se réuniroit à la masse. Ces idées ont été modifiées à
l’infini. Les Pythagoriciens n’admettoient la réfusion qu’après des
transmigrations; les Platoniciens réunissoient les ames pures, et
purifioient les autres dans des nouveaux corps. De là les deux especes
de métempsycoses que professoient ces philosophes.
Quant aux discussions sur la nature de l’ame, elles ont été le vaste
champ des folies humaines, folies inintelligibles à leurs propres
auteurs. Thalès prétendoit que l’ame se mouvoit en elle-même; Pithagore
qu’elle étoit une ombre pourvue de cette faculté de se mouvoir en
soi-même. Platon la définit une substance spirituelle se mouvant par un
nombre harmonique. Aristote, armé de son mot barbare d’_entéléchie_,
nous parle de l’accord des sentimens ensemble. Héraclite la croit une
exhalaison; Pithagore un détachement de l’air; Empédocle un composé
des élémens; Démocrite, Leucide, Epicure un mélange de je ne sais quoi
de feu, de je ne sais quoi d’air, de je ne sais quoi de vent, et d’un
autre quatrieme qui n’a point de nom. Anaxagore, Anaximene, Archelaüs
la composoient d’air subtil; Hippone d’eau; Xénophon d’eau et de terre;
Parménide de feu et de terre; Boëce de feu et d’air. Critius la plaçoit
tout simplement dans le sang; Hippocrate ne voyoit en elle qu’un esprit
répandu par tout le corps; Marc-Antonin la prenoit pour du vent; et
Critolaüs, tranchant ce qu’il ne pouvoit dénouer, la supposoit une
cinquième substance.
Il faut convenir qu’une pareille nomenclature a l’air d’une parodie; et
l’on croiroit presque que ces grands génies se jouoient de la majesté
de leur sujet, en voyant que le résultat de leurs méditations étoient
des définitions aussi ridicules, si en lisant les plus célèbres
modernes, on étoit plus éclairé sur cette matiere que les rêveries des
anciens. Ce qui résulte de plus remarquable de leurs opinions en ce
genre, c’est que jamais on n’avoit eu jusqu’à nos dogmes modernes la
moindre idée de la spiritualité de l’ame, quoiqu’on la composât de
parties infiniment subtiles[109]. Tous les philosophes l’ont crue
matérielle, et l’on sait ce que presque tous pensoient de sa destinée.
Quoi qu’il en soit, les folies théoriques, les hypothèses même
ingénieuses ne nous instruiront jamais autant que le pourroient des
expériences physiques bien dirigées.
Ce n’est pas que je croie qu’elles puissent nous apprendre, ni quelle
est la nature de l’ame ni le lieu où elle réside; mais les nuances de
ses dégradations peuvent être infiniment curieuses et c’est le seul
chapitre de son histoire qui paroisse nous être abordable.
Il seroit infiniment téméraire de décider que les brutes ne pensent
point, bien que le corps ait indépendamment de ce qu’on appelle l’ame,
le principe de la vie et du mouvement. L’homme lui-même est souvent
machine: un danseur fait les mouvements les plus variés, les plus
ordonnés dans leur ensemble, d’une manière très-exacte, sans donner
la moindre attention à chacun de ces mouvements en particulier. Le
musicien exécuteur est à peu près de même: l’acte de la volonté
n’intervient que pour déterminer le choix de tel ou tel air. Le branle
donné aux esprits animaux, le reste s’exécute sans qu’il y pense; les
gens distraits, les somnambules sont souvent dans un véritable état
d’automates. Les mouvemens qui tendent à conserver notre équilibre,
sont ordinairement très-involontaires; les goûts et les antipathies
précedent dans les enfans le discernement. L’effet des impressions du
dehors sur nos passions, sans le secours d’aucune pensée, par la seule
correspondance merveilleuse des nerfs et des muscles, n’est-il pas
très-indépendant de nous? Et ces émotions toutes corporelles répandent
cependant un caractère très-marqué sur la physionomie qui a une
sympathie toute particulière avec l’ame.
Les animaux considérés dans un simple point de vue mécanique,
fourniroient donc déjà un grand nombre de solutions à ceux qui leur
refusent le don de la pensée; et il ne seroit pas très-difficile
de prouver qu’une grande partie de leurs opérations même les plus
étonnantes ne la nécessitent pas. Mais comment concevoir que de
simples automates s’entendent, agissent de concert, concourent à un
même dessein, correspondent avec les hommes, soient susceptibles
d’éducation? On les dresse, ils apprennent; on leur commande, ils
obéissent; on les menace, ils craignent; on les flatte, ils caressent;
enfin, les animaux nous offrent une foule d’actions spontanées, où
paroissent les images de la raison et de la liberté; d’autant plus
qu’elles sont moins uniformes, plus diversifiées, plus singulieres,
moins prévues, accommodées sur le champ à l’occasion du moment; il
en est de même qui ont un caractère déterminé, qui sont jaloux,
vindicatifs, vicieux.
Ou de deux choses l’une, ou Dieu a pris plaisir à former les bêtes
vicieuses et à nous donner en elles des modèles très-odieux, ou elles
ont comme l’homme un péché originel qui a perverti leur nature. La
premiere proposition est contraire à la Bible, qui dit que tout ce qui
est sorti des mains de Dieu étoit bon et fort bon. Mais si les bêtes
étoient telles alors qu’elles sont aujourd’hui, comment pourroit-on
dire qu’elles fussent bonnes et fort bonnes? Où est le bien qu’un singe
soit malfaisant, un chien envieux, un chat perfide, un oiseau de proie
cruel? Il faut recourir à la seconde proposition et leur supposer un
péché originel; supposition gratuite et qui choque la raison et la
religion.
Ce n’est donc point encore une fois par des raisonnemens théoriques
que l’on peut tracer la ligne de démarcation entre l’homme et la bête.
Notre ame a trop peu de points de contact pour qu’il soit facile,
même à la physique, de pénétrer jusqu’à elle, d’effleurer seulement
sa substance et sa nature; on ne sait où fixer son siege. Les uns
ont prétendu qu’elle est dans un lieu particulier d’où elle exerce
son empire. Descartes a voulu la grande pinéale; Vicussens le centre
ovale; Lancifi et M. de la Peyronie le corps calleux; d’autres les
corps cannelés. Le climat, sa température, les alimens, un sang épais
ou lent, mille causes purement physiques forment des obstructions qui
influent sur sa manière d’être; ainsi en poussant les suppositions on
varieroit les effets à l’infini, et l’on montreroit par les résultats,
comme il suit assez de l’expérience, qu’il n’y a guere de tête, quelque
saine qu’elle puisse être, qui n’ait quelque tuyau fort obstrué.
Le curieux, l’intéressant, l’utile, seroient donc de savoir jusqu’à
quel point un être dégradé de l’espece humaine par sa copulation avec
la brute, peut être plus ou moins raisonnable; c’est peut être la seule
manière d’assiéger la nature qui puisse en ce genre lui arracher une
partie de son secret; mais pour y parvenir il auroit fallu suivre les
produits, leur donner une éducation convenable et étudier avec soin ces
sortes de phénomenes. On auroit probablement tiré de cette opération
plus d’avantage pour le progrès des connoissances humaines que des
efforts qui apprennent à parler aux sourds et aux muets, qui enseignent
les mathématiques à un aveugle, etc.; car ceux-ci ne nous montrent
qu’une même nature, un peu moins parfaite dans son principe, en ce que
le sujet est privé d’un ou deux sens et qu’on a perfectionnée; au lieu
que le fruit d’une copulation avec la brute, offrant, pour ainsi dire,
une autre nature, mais entée sur la première, éclairciroit plusieurs
des points dont le développement a tant occupé tous ces êtres pensans.
Il est difficile de mettre en doute qu’il n’ait existé des produits
de la nature humaine avec les animaux, et pourquoi n’y en auroit-il
point? La bestialité étoit si commune parmi les Juifs qu’on ordonnoit
de brûler le fruit avec les acteurs. Les Juives avoient commerce avec
les animaux[110], et voilà ce qui, selon moi, est bien étrange; je
conçois comment un homme rustique ou déréglé, emporté par la fougue
d’un besoin ou les délires de l’imagination, essaie d’une chèvre, d’une
jument, d’une vache même; mais rien ne peut m’apprivoiser avec l’idée
d’une femme qui se fait éventrer par un âne. Cependant un verset du
Lévitique[111] porte: _La bête quelle qu’elle soit_. D’où il résulte
évidemment que les Juives se prostituoient _à toute espèce de bête
indistinctement_; voilà ce qui est incompréhensible.
Quoi qu’il en soit, il paroît certain qu’il a existé des produits de
chevres avec l’espèce humaine. Les satyres, les faunes, les égypans,
toutes ces fables en sont une tradition très-remarquable. _Satar_
en arabe signifie _bouc_; et le bouc expiatoire ne fut ordonné par
Moyse que pour détourner les Israélites du goût qu’ils avoient
pour cet animal lascif[112]. Comme il est dit dans l’Exode qu’on ne
pouvoit voir la face des dieux, les Israélites étoient persuadés que
les démons se faisoient voir sous cette forme[113], et c’est là le
Φάσμα τραγου dont parle Jamblique. On trouve dans Homère de ces
apparitions. Manethon, Denis d’Halicarnasse et beaucoup d’autres
offrent des vestiges très remarquables de ces productions monstrueuses.
On a ensuite confondu les incubes et les succubes avec les véritables
produits. Jérémie parle de _faunes suffocans_[114] (I). Héraclite a
décrit les satyres qui vivoient dans les bois[115] et jouissoient en
commun des femmes dont ils s’emparoient. Edouard Tyson a traité dans
le même genre des pigmées, des cynocéphales, des sphinx; ensuite il
décrit les orang-outang et les aigo-pithecoi, qui sont les classes des
singes qui se rapprochent absolument de l’espèce humaine; car un bel
orang-outang, par exemple, est plus beau qu’un laid Hottentot. Munster
sur la Genèse et le Lévitique a fait le τραγομόρφοι tous ces monstres
et a trouvé des choses fort curieuses des rabbins. Enfin, Abraham Seba
admet des ames à ces faunes[116], desquels il paroît qu’on ne peut
guère contester l’existence.
Nous n’avons rien d’aussi positif, il est vrai, sur les centaures et
les minotaures; mais il n’y a pas plus d’impossibilité à ce qu’ils
aient été qu’à l’existence des produits d’autres espèces[117]. Dans
le siècle passé il fut beaucoup question de l’homme cornu que l’on
présenta à la cour. On connoît l’histoire de la fille sauvage,
religieuse à Châlons, qui vit encore, et qui pourroit très-bien avoir
quelque affinité avec les habitans des bois. Feu M. le Duc avoit à
Chantilly un orang-outang qui violoit les filles; il fallut le tuer.
Tout le monde a lu ce que Voltaire a écrit sur les monstres d’Afrique.
Il paroît que cette partie du monde que l’on ne connoît que bien peu,
est le théâtre le plus ordinaire de ces copulations contre nature; il
faut en chercher probablement la cause dans la chaleur, plus excessive
dans ces contrées, qu’en aucun autre endroit du globe, parce que le
centre de l’Afrique, qui est sous la ligne, est plus éloigné des mers
que les terres des autres parties du monde situées dans des latitudes
semblables. Les accouplements monstrueux y doivent donc être assez
communs et ce seroit là la véritable école des altérations, des
dégradations[118] et peut-être du _perfectionnement_ physique de
l’espèce humaine. Je dis du _perfectionnement_; car qu’est-ce qu’il y
auroit de plus beau dans les êtres animés que la forme du centaure, par
exemple?
Notre illustre Buffon a déjà fait en ce genre tout ce qu’un
particulier, qui n’est pas riche, peut se permettre. Nous avons la
suite de ces variétés dans les especes de chiens, les accouplemens
de différentes especes d’animaux, l’histoire des produits de mulets,
découverte entièrement neuve, etc. Mais ce grand homme ne nous a pas
donné ses expériences sur les mélanges des hommes avec les bêtes, et
c’est ce qu’il faudroit imprimer, afin qu’il fût possible de suivre ses
grandes vues, et qu’en perdant un si beau génie, nous ne perdissions
par la suite de ses idées.
La bestialité existe plus communément qu’on ne croit en France, non par
goût, heureusement, mais par besoin. Tous les pâtres des Pyrénées sont
bestiaires. Une de leurs plus exquises jouissances est de se servir des
narines d’un jeune veau qui leur lèche en même temps les testicules.
Dans toutes ces montagnes peu fréquentées, chaque pâtre a sa chèvre
favorite. On sait cela par les curés basques. On devroit, par la voie
de ces curés, faire soigner ces chèvres engrossées et recueillir leurs
produits. L’intendant d’Auch pourroit aisément parvenir à ce but, sans
faire révéler des confessions[119] (abus de religion atroce dans tous
les cas); il pourroit se procurer de ces produits monstrueux par
ces curés; le curé demanderoit à son pénitent _sa maîtresse_ qu’il
remettroit au subdélégué de l’endroit sans révéler le nom de l’_amant_.
Je ne vois pas quel inconvénient il y auroit, à tourner au profit du
progrès des connoissances humaines, un mal que l’on ne sauroit guère
empêcher.
L’ANOSCOPIE
On sait que dans tous les siecles, les jongleurs, les charlatans,
devins, médecins, politiques ou philosophes (car il en est de toutes
ces sortes) ont eu plus ou moins d’influence. La nature de l’homme,
sans cesse ballottée entre le désir et la crainte, offre tant
d’hameçons à l’usage de ceux qui établissent leur crédit ou leur
fortune sur la crédulité de leurs semblables, qu’il y a toujours pour
eux quelque heureuse découverte à faire dans l’océan sans bornes des
sottises humaines; et quand on se contenteroit de rajeunir les vieilles
fascinations, les folies surannées, cet appât est si bien proportionné
à l’avidité ignorante et grossière du peuple, auquel il est surtout
destiné, que son effet est infaillible, quelqu’ignorans et mal-adroits
que puissent être les professeurs de l’art si facile de tromper les
hommes. La philosophie et la physique expérimentale plus cultivées, en
détrompent sans doute un grand nombre; mais celui où le progrès des
connoissances humaines peut pénétrer, sera toujours de beaucoup le plus
petit.
Le mot de _devin_ se trouve très-souvent dans la Bible; ce qui justifie
l’ancienne remarque qu’il n’y a eu parmi les auteurs sacrés que peu
ou point de philosophes. Moyse défend gravement de consulter les
devins. «La personne, dit-il, qui se détournera après les devins et
les sorcieres en _paillardant_ avec eux, je mettroi ma face contre
la sienne[120].» Il y a plusieurs classes de sorciers indiquées dans
l’Écriture.
_Chaurnien_ en hébreu signifioit sages. Mais cette expression étoit
fort équivoque et susceptible des diverses acceptions de _sagesse
vraie, sagesse fausse, maligne, dangereuse, affectée_. Ainsi dans tous
les tems il fut des hommes assez politiques, assez habiles pour faire
servir les apparences de la sagesse à leurs intérêts, au succès de
leurs passions, et pour détourner l’étude, la science et le talent du
seul emploi qui les honore; je veux dire la recherche et la propagation
de la vérité.
Les _Mescuphins_ étoient ceux qui devinoient dans des choses écrites
les secrets les plus cachés; les tireurs d’horoscopes, les interprètes
des songes, les diseurs de bonne aventure manœuvroient ainsi.
Les _Carthumiens_ étoient les enchanteurs; par leur art ils fascinoient
les yeux et sembloient opérer des changemens fantastiques ou véritables
dans les objets et dans les sens.
Les _Asaphins_ usoient d’herbes, de drogues particulières et du sang
des victimes pour leurs opérations superstitieuses.
Les _Casdins_ lisoient dans l’avenir par l’inspection des astres:
c’étoient les astrologues de ce tems-là.
Ces honnêtes gens qui ne valoient assurément pas nos Comus étoient en
fort grand nombre; ils avoient dans les cours des plus grands rois de
la terre un crédit immense; car la superstition qui a si bien servi
le despotisme, l’a toujours soumis à ses lois, et du sein de cette
confédération terrible qui a ourdi tous les maux de l’humanité, le
triomphe de la superstition a toujours jailli, les ministres de la
religion étoient trop habiles pour se dessaisir d’aucune des parties de
leur pouvoir: ils conservèrent avec soin tout ce qui avoit trait à la
divination; ils se donnèrent en tout pour les confidens des dieux, et
ceignirent aisément du bandeau de l’opinion des hommes qui ne savoient
pas même douter, science qui est à peu près la dernière dont l’homme
s’instruise.
De tous les peuples qui ont rampé sous le joug de la superstition, nul
n’y fut plus soumis que les Juifs; on recueilleroit dans leur histoire
une infinité de détails sur leurs pratiques folles et coupables. La
grace que Dieu leur faisoit en leur envoyant des prophètes pour les
instruire de sa volonté, devenoit pour ces hommes grossiers et curieux
un piège auquel ils n’échappoient pas. L’autorité des prophetes, leurs
miracles, le libre accès qu’ils avoient auprès des rois, leur influence
dans les délibérations et les affaires publiques, les faisoient
tellement considérer par la multitude, que l’envie d’avoir part à ces
distinctions, en s’arrogeant le don de prophétie devenoit une passion
dévorante, en sorte que si l’on a dit de l’Égypte que tout y étoit
_dieu_, il fut un tems où l’on pouvoit dire de la Palestine que tout
y étoit _prophète_: il y en eut sans doute plus de faux que de vrais;
on n’ignore pas même que les Juifs avoient des enchantemens et des
philtres particuliers pour inspirer le don de prophétie dans lesquels
ils faisoient usage de sperme humain, de sang menstruel, et de tout
plein d’autres choses aussi inutiles que dégoûtantes à avaler; mais
les miracles sont une chose si aisée à opérer aux yeux du peuple,
et la pieuse obscurité des discours, le ton apocalyptique, l’accent
enthousiaste sont si imposans, que les succès furent très-partagés
entre les vrais et les faux-prophetes; ceux-ci eurent recours aux arts
et aux sciences occultes; ils firent ressource de tout et parvinrent à
élever autel contre autel.