Marc Paul avoit décrit, dans sa Description géographique, imprimée en

1566, les hommes à queue du royaume de Lambri. Struys avoit parlé de

ceux de l’isle Formose et Gemelli Carreri de ceux de l’isle Mindors,

voisine de Manille. Tant d’autorités se trouverent plus que suffisantes

pour déterminer des missionnaires jésuites à entreprendre de préférence

des conversions dans ce pays-là. Ils ramenèrent en effet de ces hommes

à queue, qui par un prolongement du coccyx portaient vraiment des

queues de sept, huit et dix pouces, susceptibles, quant à la mobilité,

de tous les mouvemens que l’on aperçoit dans la trompe de l’éléphant.

Or l’un de ces hommes à queue se coucha entre deux femmes, dont l’une

ayant un clitoris considérable, se posta de la tête aux pieds et

plaça en pédéraste son clitoris, tandis que la queue de l’insulaire

fournissoit sept pouces au vase légitime: l’insulaire qui étoit

complaisant se laissa faire, et pour occuper toutes ses facultés il

approcha de l’autre femme et en jouit comme la nature y invite... Il y

avoit là assurément de quoi exercer les talens du prince des casuistes.

Sanchez distingua: «Pour la première, dit-il, sodomie double

quoiqu’incomplete dans ses fins, parce que ni la queue ni le clitoris

ne pouvant verser la libation, ils n’opèrent rien contre les voies de

Dieu et le vœu de la nature; quant à la seconde, fornication simple.»

J’imagine que de pareilles queues auroient plus d’un genre d’utilité à

Paris, où le goût des pédérastes, quoique moins en vogue que du tems de

Henri III, sous le règne duquel les hommes se provoquoient mutuellement

sous les portiques du Louvre, fait des progrès considérables. On

sait que cette ville est un chef-d’œuvre de police; en conséquence

il y a des lieux publics autorisés à cet effet. Les jeunes gens qui

se destinent à la profession sont soigneusement enclassés; car les

systêmes réglementaires s’étendent jusques là. On les examine; ceux

qui peuvent être agens et patiens, qui sont beaux, vermeils, bien

faits, potelés, sont réservés pour les grands seigneurs, ou se font

payer très-cher par les évêques et les financiers. Ceux qui sont privés

de leurs testicules, ou en terme de l’art (car notre langue est plus

chaste que nos mœurs) qui n’ont pas le _poids du tisserand_, mais

qui donnent et reçoivent forment la seconde classe; ils sont encore

chers parce que les femmes en usent, tandis qu’ils servent aux hommes.

Ceux qui ne sont plus susceptibles d’érections tant ils sont usés,

quoiqu’ils aient tous les organes nécessaires au plaisir, s’inscrivent

comme _patiens purs_ et composent la troisième classe: mais celle qui

préside à ces plaisirs, vérifie leur impuissance. Pour cet effet on

les place tout nus sur un matelas ouvert par la moitié inférieure; deux

filles le caressent de leur mieux, pendant qu’une troisième frappe

doucement avec des orties naissantes le siège des désirs vénériens.

Après un quart d’heure de cet essai, on leur introduit dans l’anus

un poivre long rouge qui cause une irritation considérable; on pose

sur les échauboulures produites par les orties de la moutarde fine de

Caudebec, et l’on passe le gland au camphre. Ceux qui résistent à ces

épreuves, et ne donnent aucun signe d’érection servent comme patiens

à un tiers de paie seulement... O qu’on a bien raison de vanter le

progrès des lumieres dans ce siecle philosophe!

BÉHÉMAH

DE LA BESTIALITÉ.--Ce titre répugne à l’esprit et flétrit l’ame.

Comment imaginer sans horreur qu’un goût aussi dépravé puisse exister

dans la nature humaine, lorsqu’on pense combien elle peut s’élever

au-dessus de tous les êtres animés? Comment se figurer que l’homme

ait pu se prostituer ainsi? Quoi, tous les charmes, tous les délices

de l’amour, tous ses transports... il a pu les déposer aux pieds d’un

vil animal! Et c’est au physique de cette passion, à cette fievre

impétueuse qui peut pousser à de tels écarts, que des philosophes

n’ont pas rougi de subordonner le moral de l’amour! _Le physique seul

en est bon_[107], ont-ils dit.--Eh bien, lisez Tibulle et puis courez

contempler ce physique dans les Pyrénées où chaque berger a sa chevre

favorite; et quand vous aurez assez observé les hideux plaisirs du

montagnard brutal, répétez encore: _en amour le physique seul est bon_.

Un sentiment très philosophique peut engager à fixer un moment ses

regards sur un sujet aussi étrange, parce que ce sentiment donnant

la force d’écarter toutes les idées que l’éducation, les préjugés,

et l’habitude nous inculquent tour à tour, indique plus d’une vue à

diriger, plus d’une expérience à faire, dont les résultats pourroient

être utiles et curieux.

La forme particuliere par laquelle la nature a distingué l’homme et

la femme, prouve que la différence des sexes ne tient pas à quelques

variétés superficielles; mais que chaque sexe est le résultat peut-être

d’autant de différences qu’il y a d’organes dans le corps humain,

quoiqu’elles ne soient pas toutes également sensibles. Parmi celles

qui sont assez frappantes pour se laisser appercevoir, il en est dont

l’usage et la fin ne sont pas bien déterminés. Tiennent-elles au sexe

essentiellement, ou sont-elles une suite nécessaire de la disposition

des parties constituantes[108]? La vie s’attache à toutes les formes,

mais elle se maintient plus dans les unes que dans les autres. Les

productions monstrueuses humaines vivent plus ou moins; mais celles

qui le sont extrêmement périssent bientôt. Ainsi l’anatomie, éclairée

autant qu’il seroit possible, pourroit décider jusqu’à quel point

on peut être monstre, c’est-à-dire, s’écarter de la conformation

particuliere à son espece, sans perdre la faculté de se reproduire, et

jusqu’à quel point on peut l’être sans perdre celle de se conserver.

L’étude de l’anatomie n’a pas même encore été dirigée sur ce plan,

pour lequel on pourroit mettre à profit cette erreur de la nature,

ou plutôt cet abus de ses désirs et de ses facultés qui portent à la

bestialité.

Les productions monstrueuses d’animaux différens conservent une

conformation particuliere aux deux especes, en perdant insensiblement

la faculté de se reproduire. Les productions monstrueuses de l’humanité

nous apprendroient en outre jusqu’à quel point l’ame raisonnable _se

transmet ou se débrouille_, si l’on peut parler ainsi, d’avec l’ame

sensitive. Il est singulier que la physique ait dédaigné ces recherches.

La partie constitutive de notre être, qui nous différencie

essentiellement de la brute, est ce que nous appellons l’ame. Son

origine, sa nature, sa destinée, le lieu où elle réside sont une

source intarissable de problêmes et d’opinions. Les uns l’anéantissent

à la mort; les autres la séparent d’un tout auquel elle se réunit

par réfusion, comme l’eau d’une bouteille qui nageroit et que l’on

casseroit se réuniroit à la masse. Ces idées ont été modifiées à

l’infini. Les Pythagoriciens n’admettoient la réfusion qu’après des

transmigrations; les Platoniciens réunissoient les ames pures, et

purifioient les autres dans des nouveaux corps. De là les deux especes

de métempsycoses que professoient ces philosophes.

Quant aux discussions sur la nature de l’ame, elles ont été le vaste

champ des folies humaines, folies inintelligibles à leurs propres

auteurs. Thalès prétendoit que l’ame se mouvoit en elle-même; Pithagore

qu’elle étoit une ombre pourvue de cette faculté de se mouvoir en

soi-même. Platon la définit une substance spirituelle se mouvant par un

nombre harmonique. Aristote, armé de son mot barbare d’_entéléchie_,

nous parle de l’accord des sentimens ensemble. Héraclite la croit une

exhalaison; Pithagore un détachement de l’air; Empédocle un composé

des élémens; Démocrite, Leucide, Epicure un mélange de je ne sais quoi

de feu, de je ne sais quoi d’air, de je ne sais quoi de vent, et d’un

autre quatrieme qui n’a point de nom. Anaxagore, Anaximene, Archelaüs

la composoient d’air subtil; Hippone d’eau; Xénophon d’eau et de terre;

Parménide de feu et de terre; Boëce de feu et d’air. Critius la plaçoit

tout simplement dans le sang; Hippocrate ne voyoit en elle qu’un esprit

répandu par tout le corps; Marc-Antonin la prenoit pour du vent; et

Critolaüs, tranchant ce qu’il ne pouvoit dénouer, la supposoit une

cinquième substance.

Il faut convenir qu’une pareille nomenclature a l’air d’une parodie; et

l’on croiroit presque que ces grands génies se jouoient de la majesté

de leur sujet, en voyant que le résultat de leurs méditations étoient

des définitions aussi ridicules, si en lisant les plus célèbres

modernes, on étoit plus éclairé sur cette matiere que les rêveries des

anciens. Ce qui résulte de plus remarquable de leurs opinions en ce

genre, c’est que jamais on n’avoit eu jusqu’à nos dogmes modernes la

moindre idée de la spiritualité de l’ame, quoiqu’on la composât de

parties infiniment subtiles[109]. Tous les philosophes l’ont crue

matérielle, et l’on sait ce que presque tous pensoient de sa destinée.

Quoi qu’il en soit, les folies théoriques, les hypothèses même

ingénieuses ne nous instruiront jamais autant que le pourroient des

expériences physiques bien dirigées.

Ce n’est pas que je croie qu’elles puissent nous apprendre, ni quelle

est la nature de l’ame ni le lieu où elle réside; mais les nuances de

ses dégradations peuvent être infiniment curieuses et c’est le seul

chapitre de son histoire qui paroisse nous être abordable.

Il seroit infiniment téméraire de décider que les brutes ne pensent

point, bien que le corps ait indépendamment de ce qu’on appelle l’ame,

le principe de la vie et du mouvement. L’homme lui-même est souvent

machine: un danseur fait les mouvements les plus variés, les plus

ordonnés dans leur ensemble, d’une manière très-exacte, sans donner

la moindre attention à chacun de ces mouvements en particulier. Le

musicien exécuteur est à peu près de même: l’acte de la volonté

n’intervient que pour déterminer le choix de tel ou tel air. Le branle

donné aux esprits animaux, le reste s’exécute sans qu’il y pense; les

gens distraits, les somnambules sont souvent dans un véritable état

d’automates. Les mouvemens qui tendent à conserver notre équilibre,

sont ordinairement très-involontaires; les goûts et les antipathies

précedent dans les enfans le discernement. L’effet des impressions du

dehors sur nos passions, sans le secours d’aucune pensée, par la seule

correspondance merveilleuse des nerfs et des muscles, n’est-il pas

très-indépendant de nous? Et ces émotions toutes corporelles répandent

cependant un caractère très-marqué sur la physionomie qui a une

sympathie toute particulière avec l’ame.

Les animaux considérés dans un simple point de vue mécanique,

fourniroient donc déjà un grand nombre de solutions à ceux qui leur

refusent le don de la pensée; et il ne seroit pas très-difficile

de prouver qu’une grande partie de leurs opérations même les plus

étonnantes ne la nécessitent pas. Mais comment concevoir que de

simples automates s’entendent, agissent de concert, concourent à un

même dessein, correspondent avec les hommes, soient susceptibles

d’éducation? On les dresse, ils apprennent; on leur commande, ils

obéissent; on les menace, ils craignent; on les flatte, ils caressent;

enfin, les animaux nous offrent une foule d’actions spontanées, où

paroissent les images de la raison et de la liberté; d’autant plus

qu’elles sont moins uniformes, plus diversifiées, plus singulieres,

moins prévues, accommodées sur le champ à l’occasion du moment; il

en est de même qui ont un caractère déterminé, qui sont jaloux,

vindicatifs, vicieux.

Ou de deux choses l’une, ou Dieu a pris plaisir à former les bêtes

vicieuses et à nous donner en elles des modèles très-odieux, ou elles

ont comme l’homme un péché originel qui a perverti leur nature. La

premiere proposition est contraire à la Bible, qui dit que tout ce qui

est sorti des mains de Dieu étoit bon et fort bon. Mais si les bêtes

étoient telles alors qu’elles sont aujourd’hui, comment pourroit-on

dire qu’elles fussent bonnes et fort bonnes? Où est le bien qu’un singe

soit malfaisant, un chien envieux, un chat perfide, un oiseau de proie

cruel? Il faut recourir à la seconde proposition et leur supposer un

péché originel; supposition gratuite et qui choque la raison et la

religion.

Ce n’est donc point encore une fois par des raisonnemens théoriques

que l’on peut tracer la ligne de démarcation entre l’homme et la bête.

Notre ame a trop peu de points de contact pour qu’il soit facile,

même à la physique, de pénétrer jusqu’à elle, d’effleurer seulement

sa substance et sa nature; on ne sait où fixer son siege. Les uns

ont prétendu qu’elle est dans un lieu particulier d’où elle exerce

son empire. Descartes a voulu la grande pinéale; Vicussens le centre

ovale; Lancifi et M. de la Peyronie le corps calleux; d’autres les

corps cannelés. Le climat, sa température, les alimens, un sang épais

ou lent, mille causes purement physiques forment des obstructions qui

influent sur sa manière d’être; ainsi en poussant les suppositions on

varieroit les effets à l’infini, et l’on montreroit par les résultats,

comme il suit assez de l’expérience, qu’il n’y a guere de tête, quelque

saine qu’elle puisse être, qui n’ait quelque tuyau fort obstrué.

Le curieux, l’intéressant, l’utile, seroient donc de savoir jusqu’à

quel point un être dégradé de l’espece humaine par sa copulation avec

la brute, peut être plus ou moins raisonnable; c’est peut être la seule

manière d’assiéger la nature qui puisse en ce genre lui arracher une

partie de son secret; mais pour y parvenir il auroit fallu suivre les

produits, leur donner une éducation convenable et étudier avec soin ces

sortes de phénomenes. On auroit probablement tiré de cette opération

plus d’avantage pour le progrès des connoissances humaines que des

efforts qui apprennent à parler aux sourds et aux muets, qui enseignent

les mathématiques à un aveugle, etc.; car ceux-ci ne nous montrent

qu’une même nature, un peu moins parfaite dans son principe, en ce que

le sujet est privé d’un ou deux sens et qu’on a perfectionnée; au lieu

que le fruit d’une copulation avec la brute, offrant, pour ainsi dire,

une autre nature, mais entée sur la première, éclairciroit plusieurs

des points dont le développement a tant occupé tous ces êtres pensans.

Il est difficile de mettre en doute qu’il n’ait existé des produits

de la nature humaine avec les animaux, et pourquoi n’y en auroit-il

point? La bestialité étoit si commune parmi les Juifs qu’on ordonnoit

de brûler le fruit avec les acteurs. Les Juives avoient commerce avec

les animaux[110], et voilà ce qui, selon moi, est bien étrange; je

conçois comment un homme rustique ou déréglé, emporté par la fougue

d’un besoin ou les délires de l’imagination, essaie d’une chèvre, d’une

jument, d’une vache même; mais rien ne peut m’apprivoiser avec l’idée

d’une femme qui se fait éventrer par un âne. Cependant un verset du

Lévitique[111] porte: _La bête quelle qu’elle soit_. D’où il résulte

évidemment que les Juives se prostituoient _à toute espèce de bête

indistinctement_; voilà ce qui est incompréhensible.

Quoi qu’il en soit, il paroît certain qu’il a existé des produits de

chevres avec l’espèce humaine. Les satyres, les faunes, les égypans,

toutes ces fables en sont une tradition très-remarquable. _Satar_

en arabe signifie _bouc_; et le bouc expiatoire ne fut ordonné par

Moyse que pour détourner les Israélites du goût qu’ils avoient

pour cet animal lascif[112]. Comme il est dit dans l’Exode qu’on ne

pouvoit voir la face des dieux, les Israélites étoient persuadés que

les démons se faisoient voir sous cette forme[113], et c’est là le

Φάσμα τραγου dont parle Jamblique. On trouve dans Homère de ces

apparitions. Manethon, Denis d’Halicarnasse et beaucoup d’autres

offrent des vestiges très remarquables de ces productions monstrueuses.

On a ensuite confondu les incubes et les succubes avec les véritables

produits. Jérémie parle de _faunes suffocans_[114] (I). Héraclite a

décrit les satyres qui vivoient dans les bois[115] et jouissoient en

commun des femmes dont ils s’emparoient. Edouard Tyson a traité dans

le même genre des pigmées, des cynocéphales, des sphinx; ensuite il

décrit les orang-outang et les aigo-pithecoi, qui sont les classes des

singes qui se rapprochent absolument de l’espèce humaine; car un bel

orang-outang, par exemple, est plus beau qu’un laid Hottentot. Munster

sur la Genèse et le Lévitique a fait le τραγομόρφοι tous ces monstres

et a trouvé des choses fort curieuses des rabbins. Enfin, Abraham Seba

admet des ames à ces faunes[116], desquels il paroît qu’on ne peut

guère contester l’existence.

Nous n’avons rien d’aussi positif, il est vrai, sur les centaures et

les minotaures; mais il n’y a pas plus d’impossibilité à ce qu’ils

aient été qu’à l’existence des produits d’autres espèces[117]. Dans

le siècle passé il fut beaucoup question de l’homme cornu que l’on

présenta à la cour. On connoît l’histoire de la fille sauvage,

religieuse à Châlons, qui vit encore, et qui pourroit très-bien avoir

quelque affinité avec les habitans des bois. Feu M. le Duc avoit à

Chantilly un orang-outang qui violoit les filles; il fallut le tuer.

Tout le monde a lu ce que Voltaire a écrit sur les monstres d’Afrique.

Il paroît que cette partie du monde que l’on ne connoît que bien peu,

est le théâtre le plus ordinaire de ces copulations contre nature; il

faut en chercher probablement la cause dans la chaleur, plus excessive

dans ces contrées, qu’en aucun autre endroit du globe, parce que le

centre de l’Afrique, qui est sous la ligne, est plus éloigné des mers

que les terres des autres parties du monde situées dans des latitudes

semblables. Les accouplements monstrueux y doivent donc être assez

communs et ce seroit là la véritable école des altérations, des

dégradations[118] et peut-être du _perfectionnement_ physique de

l’espèce humaine. Je dis du _perfectionnement_; car qu’est-ce qu’il y

auroit de plus beau dans les êtres animés que la forme du centaure, par

exemple?

Notre illustre Buffon a déjà fait en ce genre tout ce qu’un

particulier, qui n’est pas riche, peut se permettre. Nous avons la

suite de ces variétés dans les especes de chiens, les accouplemens

de différentes especes d’animaux, l’histoire des produits de mulets,

découverte entièrement neuve, etc. Mais ce grand homme ne nous a pas

donné ses expériences sur les mélanges des hommes avec les bêtes, et

c’est ce qu’il faudroit imprimer, afin qu’il fût possible de suivre ses

grandes vues, et qu’en perdant un si beau génie, nous ne perdissions

par la suite de ses idées.

La bestialité existe plus communément qu’on ne croit en France, non par

goût, heureusement, mais par besoin. Tous les pâtres des Pyrénées sont

bestiaires. Une de leurs plus exquises jouissances est de se servir des

narines d’un jeune veau qui leur lèche en même temps les testicules.

Dans toutes ces montagnes peu fréquentées, chaque pâtre a sa chèvre

favorite. On sait cela par les curés basques. On devroit, par la voie

de ces curés, faire soigner ces chèvres engrossées et recueillir leurs

produits. L’intendant d’Auch pourroit aisément parvenir à ce but, sans

faire révéler des confessions[119] (abus de religion atroce dans tous

les cas); il pourroit se procurer de ces produits monstrueux par

ces curés; le curé demanderoit à son pénitent _sa maîtresse_ qu’il

remettroit au subdélégué de l’endroit sans révéler le nom de l’_amant_.

Je ne vois pas quel inconvénient il y auroit, à tourner au profit du

progrès des connoissances humaines, un mal que l’on ne sauroit guère

empêcher.

L’ANOSCOPIE

On sait que dans tous les siecles, les jongleurs, les charlatans,

devins, médecins, politiques ou philosophes (car il en est de toutes

ces sortes) ont eu plus ou moins d’influence. La nature de l’homme,

sans cesse ballottée entre le désir et la crainte, offre tant

d’hameçons à l’usage de ceux qui établissent leur crédit ou leur

fortune sur la crédulité de leurs semblables, qu’il y a toujours pour

eux quelque heureuse découverte à faire dans l’océan sans bornes des

sottises humaines; et quand on se contenteroit de rajeunir les vieilles

fascinations, les folies surannées, cet appât est si bien proportionné

à l’avidité ignorante et grossière du peuple, auquel il est surtout

destiné, que son effet est infaillible, quelqu’ignorans et mal-adroits

que puissent être les professeurs de l’art si facile de tromper les

hommes. La philosophie et la physique expérimentale plus cultivées, en

détrompent sans doute un grand nombre; mais celui où le progrès des

connoissances humaines peut pénétrer, sera toujours de beaucoup le plus

petit.

Le mot de _devin_ se trouve très-souvent dans la Bible; ce qui justifie

l’ancienne remarque qu’il n’y a eu parmi les auteurs sacrés que peu

ou point de philosophes. Moyse défend gravement de consulter les

devins. «La personne, dit-il, qui se détournera après les devins et

les sorcieres en _paillardant_ avec eux, je mettroi ma face contre

la sienne[120].» Il y a plusieurs classes de sorciers indiquées dans

l’Écriture.

_Chaurnien_ en hébreu signifioit sages. Mais cette expression étoit

fort équivoque et susceptible des diverses acceptions de _sagesse

vraie, sagesse fausse, maligne, dangereuse, affectée_. Ainsi dans tous

les tems il fut des hommes assez politiques, assez habiles pour faire

servir les apparences de la sagesse à leurs intérêts, au succès de

leurs passions, et pour détourner l’étude, la science et le talent du

seul emploi qui les honore; je veux dire la recherche et la propagation

de la vérité.

Les _Mescuphins_ étoient ceux qui devinoient dans des choses écrites

les secrets les plus cachés; les tireurs d’horoscopes, les interprètes

des songes, les diseurs de bonne aventure manœuvroient ainsi.

Les _Carthumiens_ étoient les enchanteurs; par leur art ils fascinoient

les yeux et sembloient opérer des changemens fantastiques ou véritables

dans les objets et dans les sens.

Les _Asaphins_ usoient d’herbes, de drogues particulières et du sang

des victimes pour leurs opérations superstitieuses.

Les _Casdins_ lisoient dans l’avenir par l’inspection des astres:

c’étoient les astrologues de ce tems-là.

Ces honnêtes gens qui ne valoient assurément pas nos Comus étoient en

fort grand nombre; ils avoient dans les cours des plus grands rois de

la terre un crédit immense; car la superstition qui a si bien servi

le despotisme, l’a toujours soumis à ses lois, et du sein de cette

confédération terrible qui a ourdi tous les maux de l’humanité, le

triomphe de la superstition a toujours jailli, les ministres de la

religion étoient trop habiles pour se dessaisir d’aucune des parties de

leur pouvoir: ils conservèrent avec soin tout ce qui avoit trait à la

divination; ils se donnèrent en tout pour les confidens des dieux, et

ceignirent aisément du bandeau de l’opinion des hommes qui ne savoient

pas même douter, science qui est à peu près la dernière dont l’homme

s’instruise.

De tous les peuples qui ont rampé sous le joug de la superstition, nul

n’y fut plus soumis que les Juifs; on recueilleroit dans leur histoire

une infinité de détails sur leurs pratiques folles et coupables. La

grace que Dieu leur faisoit en leur envoyant des prophètes pour les

instruire de sa volonté, devenoit pour ces hommes grossiers et curieux

un piège auquel ils n’échappoient pas. L’autorité des prophetes, leurs

miracles, le libre accès qu’ils avoient auprès des rois, leur influence

dans les délibérations et les affaires publiques, les faisoient

tellement considérer par la multitude, que l’envie d’avoir part à ces

distinctions, en s’arrogeant le don de prophétie devenoit une passion

dévorante, en sorte que si l’on a dit de l’Égypte que tout y étoit

_dieu_, il fut un tems où l’on pouvoit dire de la Palestine que tout

y étoit _prophète_: il y en eut sans doute plus de faux que de vrais;

on n’ignore pas même que les Juifs avoient des enchantemens et des

philtres particuliers pour inspirer le don de prophétie dans lesquels

ils faisoient usage de sperme humain, de sang menstruel, et de tout

plein d’autres choses aussi inutiles que dégoûtantes à avaler; mais

les miracles sont une chose si aisée à opérer aux yeux du peuple,

et la pieuse obscurité des discours, le ton apocalyptique, l’accent

enthousiaste sont si imposans, que les succès furent très-partagés

entre les vrais et les faux-prophetes; ceux-ci eurent recours aux arts

et aux sciences occultes; ils firent ressource de tout et parvinrent à

élever autel contre autel.

L'oeuvre du comte de Mirabeau · 第 7 / 17 段