des prépuces. Saül promit sa fille à David et demande cent prépuces de
douaire[77]. David qui étoit héroïque et généreux ne voulut pas être
borné dans ce magnifique don et apporta à Saül deux cents prépuces[78]
puis il épousa Michol; on la lui voulut contester; mais il forma sa
demande en règle, et l’obtint pour sa collection de prépuces[79].
Ils ont excité de grandes querelles ces prépuces. On ne regarda pas
seulement la circoncision comme un sacrement de l’ancienne loi, en
ce qu’elle étoit un signe de l’alliance de Dieu avec la postérité
d’Abraham; on voulut que ce bout de peau qu’on retranchoit du membre
génital, remît le péché originel aux enfans. Les pères ont été divisés
à ce sujet. S. Augustin, qui soutenoit cette opinion, a contre lui
tous ceux qui l’ont précédé, et depuis lui, S. Justin, Tertullien,
S. Ambroise, etc. La grande raison de ceux-ci est fort plausible.
Pourquoi, disent-ils, ne coupe-t-on rien aux femmes? Le péché originel
les entache tout comme les hommes; on devroit même en bonne justice
leur couper plus qu’à ceux-ci; car sans la curiosité d’Ève, Adam
n’auroit pas péché.
Les peres Conning et Coutu ont soutenu, d’après M. Huet, qu’il n’étoit
rien moins qu’évident que l’on ne circoncit pas les femmes. En effet,
Huet sur Origène, dit positivement qu’on circoncit presque toutes les
Égyptiennes[80], on leur coupoit une partie du clitoris qui nuiroit à
l’approche du mâle; d’autres subissent la même opération par principe
de religion, pour réprimer les effets de la luxure, parce que les
chatouillemens et l’irritation sont moins à craindre quand le clitoris
est moins proéminent.
Paul Jove et Munster assurent que la circoncision est en usage pour les
femmes chez les Abyssins. C’est même dans ce pays et pour ce sexe une
marque de noblesse; aussi ne la donne-t-on qu’à celles qui prétendent
descendre de Nicaulis, reine de Saba. La circoncision des femmes est
donc très indécise, et les érudits ne peuvent encore s’exercer.
Une opération très-embarrassante devoit être quand il falloit couper,
où il ne restoit rien à retrancher. Par exemple, comment opéroit-on sur
les peuples qui, circoncis par propreté ou par nécessité, se faisoient
Juifs, de sorte qu’il falloit les circoncire encore une fois pour
l’alliance? Il paroît qu’alors on se contentoit de tirer de la verge
quelques gouttes de sang à l’endroit où le prépuce avoit été découpé;
et ce sang s’appeloit _le sang de l’alliance_; mais il falloit trois
témoins pour que cette cérémonie fût authentique, parce qu’il n’y avoit
plus de prépuce à montrer.
Les Juifs apostats s’efforçoient, au contraire, d’effacer en eux les
marques de la circoncision et de se faire des prépuces. Le texte des
Macchabées y est formel. _Ils se sont fait des prépuces et ont trompé
l’alliance[81]._ S. Paul, dans la première épître aux Corinthiens,
semble craindre que les Juifs convertis au christianisme n’en usent de
même! _Si dit-il, un circoncis est appelé à la nouvelle loi, qu’il ne
se fasse point de prépuce[82]._
Saint Jérôme, Rupert et Haimon nient la possibilité du fait et croient
que la trace de la circoncision est ineffaçable; mais les pères Conning
et Coutu ont soutenu dans le droit et dans le fait que la chose étoit
possible; dans le droit par l’infaillibilité de l’Écriture, dans le
fait par les autorités de Galien et de Celse qui prétendent qu’on peut
effacer les marques de la circoncision. Bartholin[83] cite Œgnielte
et Fallope qui ont enseigné le secret de supprimer cette marque dans
la chair d’un circoncis. Buxtorf le fils, dans sa lettre à Bartholin,
confirme ce fait par l’autorité même des Juifs: de plus, la matiere
étant trop grave pour que des hommes religieux voulussent y laisser
quelques doutes, les PP. Conning et Coutu ont éprouvé sur eux-mêmes la
pratique indiquée par les médecins que nous venons de citer.
La peau est extensible par elle-même à un degré qu’on auroit peine
à croire, si celle des femmes dans la grossesse et les vêtemens
faits avec la tunique des êtres animés, n’en étoient des exemples
journaliers. On voit souvent des paupieres se relâcher, ou s’alonger
exorbitamment. Or la peau du prépuce est exactement semblable à celle
des paupieres.
Ceci bien reconnu, les PP. Conning et Coutu se firent d’abord
légitimement circoncire, et quand la racine de leur prépuce fut
consolidée, ils y attacheront un poids, tel qu’ils purent le supporter
sans causer aucun éraillement. La tension imperceptible et les linimens
d’huile rosat le long de la verge, faciliterent l’alongement de la
peau, au point qu’en quarante-trois jours Conning gagna sept lignes un
quart. Coutu qui avoit la peau plus calleuse n’en put donner que cinq
lignes et demie. On leur avoit fait une boëte de fer-blanc doublée et
attachée à la ceinture pour qu’ils pussent uriner et vaquer à leurs
affaires. Tous les trois jours on visitoit l’extension, et les peres
visiteurs, nommés commissaires _ad hoc_, dressoient registres de
l’arrivée du nouveau prépuce de Conning, à peu près comme on fait au
Pont-Royal pour la crûe de la Seine.
Il est donc bien constaté que la Bible a dit vrai pour les hommes; mais
Conning et Coutu n’ont pas eu la même satisfaction pour les femmes.
Aucune ne voulut permettre qu’on lui attachât un poids au clitoris; en
sorte qu’il n’en est point aujourd’hui qui s’en fasse couper, ni par
crainte de l’approche de l’homme (car il y a des expédiens qui sauvent
tout inconvénient, comme on comprend bien)[84] ni en signe d’alliance,
parce qu’il est de fait qu’elles s’allient toutes sans avoir besoin
d’aucune diminution. On est bien loin aujourd’hui de s’affliger de la
proéminence d’un clitoris... O que ce progrès des arts est énorme en ce
siècle!
On sait que les Turcs coupent la peau et n’y touchent plus, au lieu
que les Juifs la déchirent et guérissent plus facilement; au reste,
les enfans de Mahomet mettent le plus grand cérémonial dans cette
opération. En 1581 Amurat III voulant faire circoncire son fils
aîné, âgé de quatorze ans, envoya un ambassadeur à Henri III, pour
le prier d’assister à la cérémonie du prépuce qui devoit se célébrer
à Constantinople au mois de mai de l’année suivante: les ligueurs
et sur-tout leurs prédicateurs prirent occasion de cette ambassade
pour appeler Henri III _le roi Turc_, et lui reprocher qu’il étoit le
parrain du grand-seigneur.
Les Persans circoncisent à l’âge de treize ans en l’honneur d’Ismaël;
mais la méthode la plus singulière en ce genre est celle qui se
pratique à Madagascar. On y coupe la chair à trois différentes
reprises; les enfans souffrent beaucoup, et celui des parens qui se
saisit le premier du prépuce coupé, l’avale.
Herrera dit que chez les Mexicains, où d’ailleurs on ne trouve aucune
connoissance du mahométisme ni du judaïsme, on coupe les oreilles et le
prépuce aux enfans aussi-tôt après leur naissance, et que beaucoup en
meurent.
Voilà ce que l’on peut citer de plus remarquable sur cette matiere.
On ignore si la crainte du frottement et l’irritation qui en est une
suite, privoit les Juifs de la commodité de porter ce que nous appelons
des culottes; mais il est sûr que les Israélites n’en portoient pas; en
quoi nos capucins non réformés ont imité le peuple de Dieu. Cependant
comme les érections auroient pu embarrasser dans certaines cérémonies,
il étoit enjoint de se servir alors d’un chauffoir[85] pour contenir
les parties génitales. Aaron en reçut l’ordre.
Je m’apperçois, en finissant ce morceau, que l’histoire des prépuces
n’est pas très-anacréontique; mais quand on veut s’instruire dans les
livres saints, comme c’est assurément le devoir de tout chrétien, il
faut avoir le goût robuste; car on y trouve des passages infiniment
plus fermes qu’aucun de ceux que j’ai cités. Lorsque, par exemple, on
voit le roi Saül poursuivant David venir décharger son ventre[86] dans
une caverne au fond de laquelle ce dernier étoit caché, et celui-ci
arriver bien doucement et couper avec la plus grande dextérité le
derrière du vêtement de Saül, puis aussitôt que le roi est parti,
courir après lui pour lui démontrer qu’il auroit pu l’empaler aisément,
mais qu’il étoit trop brave pour le tuer par derrière; quand on voit
cela, dis-je, on s’étonne. Mais lorsque passant d’étonnement en
étonnement on voit tour-à-tour sur ce vaste et saint théâtre, des
hommes qui se nourrissent de leurs excrémens[87] et boivent de leur
urine[88]; Tobie que de la fiente d’hirondelle aveugle[89]; Esther qui
se couvre la tête de tout ce qu’il y de plus sale au monde[90]; les
paresseux qu’on lapide avec de la bouse de vache[91]; Isaïe réduit à
manger les plus hideuses évacuations du corps humain[92]; des riches
qui _embrassoient des immondices_[93], d’autres qu’on aspergeoit dans
le temple même, avec cette matière fécale; enfin Ézéchiel qui étendoit
sur son pain cet étrange ragoût[94], lequel, Dieu, par un miracle, qui
ne paroît pas à tout le monde digne de sa bonté, convertit en fiente de
bœuf[95]... Quand on voit tout cela, on ne s’étonne plus de rien.
[Illustration: Cachet de Mirabeau]
[Illustration: Autographe de MIRABEAU
Lettre d’envoi de la suite de son travail sur la Prusse]
KADHESCH
La puissance des loix dépend presqu’uniquement de leur sagesse, et la
volonté publique tire son plus grand poids de la raison qui l’a dictée.
C’est pour cela que Platon regarde comme une précaution très-importante
de mettre toujours à la tête des édits un préambule raisonné, qui en
montre la justice en même temps qu’il en expose l’utilité.
En effet, la première loi est de respecter les loix. La rigueur des
châtiments n’est qu’une vaine et coupable ressource, imaginée par
des esprits étroits et de mauvais cœurs, pour substituer la terreur
au respect qu’ils ne peuvent obtenir. Aussi est-ce une remarque
universelle et non démentie par la plus vaste expérience, que les
supplices ne sont nulle part aussi fréquens que dans les pays où
ils sont terribles; de sorte que la cruauté des peines désigne
infailliblement la multitude des infracteurs, et qu’en punissant tout
avec la même sévérité, l’on force les coupables qui le plus souvent
ne sont que les foibles, à commettre des crimes pour échapper à la
punition de leurs fautes.
Le gouvernement n’est pas toujours maître de la loi; mais il en est
toujours le garant, et que de moyens n’a-t-il pas pour la faire aimer!
Le talent de régner n’est donc pas infiniment difficile à acquérir; car
il ne consiste qu’en cela. J’entends bien qu’il est encore plus aisé de
faire trembler tout le monde quand on a la force en main; mais il est
très-facile aussi de gagner les cœurs; car le peuple a appris depuis
bien longtemps de tenir grand compte à ses chefs de tout le mal qu’ils
ne lui font point, à les adorer quand il n’en est pas haï.
Quoi qu’il en soit, un imbécile obéi peut comme un autre punir les
forfaits; le véritable homme d’État sait les prévenir. C’est sur les
volontés plus que sur les actions qu’il cherche à étendre son empire.
S’il pouvoit obtenir que tout le monde fît bien, que lui resteroit-il à
faire? Le chef-d’œuvre de ses travaux seroit de parvenir à rester oisif.
C’est donc une grande maladresse que la jactance et l’abus du pouvoir;
le comble de l’art est de le déguiser (car tout pouvoir est désagréable
à l’homme) et surtout de ne pas savoir seulement employer les hommes
tels qu’ils sont, mais de parvenir à les rendre tels qu’on a besoin
qu’ils soient. Cela est très possible; car les hommes sont à la longue
tels que le gouvernement les fait; guerriers, citoyens, esclaves, il
modele tout à son gré, et quand j’entends un homme d’État dire: _je
méprise cette nation_, je lève les épaules et réponds en moi-même: _et
toi, je te méprise de n’avoir pas su la rendre estimable_.
C’est là le grand art des anciens qui paroissent nous avoir été aussi
supérieurs dans les sciences morales que nous l’emportons sur eux dans
les sciences physiques. Tout leur but étoit de diriger les mœurs, de
former des caractères, d’obtenir de l’homme que pour faire ce qu’il
doit, il lui suffit de songer qu’il le doit faire. O, quel mobile
d’honneur, de vertu, de bien-être, seroit la législation perfectionnée
ainsi sur un seul principe! Les loix anciennes étoient tellement le
fruit de hautes pensées et de grands desseins, le produit du génie, en
un mot, que leur influence a survécu aux mœurs des peuples pour qui
elles étoient faites. Combien long-tems, par exemple, n’a pas duré le
préjugé imprimé par les anciens législateurs sur les mariages stériles?
Moïse ne laissa guère aux hommes la liberté de se marier ou non.
Lycurgue nota d’infamie ceux qui ne se marioient pas. Il y avoit même
une solemnité particulière à Lacédémone, où les femmes les produisoient
tout nus aux pieds des autels, leur faisoient faire à la nature une
amende honorable, qu’elles accompagnoient d’une correction très-sévère.
Ces républicains si célèbres avoient poussé plus loin les précautions
en publiant des réglemens contre ceux qui se marieroient trop tard[96]
et contre les maris qui n’en usoient pas bien avec leurs femmes[97].
On sait quelle attention les Égyptiens et les Romains apportèrent à
favoriser la fécondité des mariages.
S’il est vrai qu’il y eut dans les premiers âges du monde des femmes
qui affectoient la stérilité, comme il paroît par un prétendu fragment
du prétendu livre d’Enoch, il peut y avoir eu aussi des hommes qui
en fissent profession; mais les apparences n’y sont rien moins que
favorables. Il étoit sur-tout alors nécessaire de peupler le monde.
La loi de Dieu et celle de la nature imposoient à toutes sortes de
personnes l’obligation de travailler à l’augmentation du genre humain;
et il y a lieu de croire que les premiers hommes se faisoient une
affaire principale d’obéir à ce précepte. Tout ce que la Bible nous
apprend des patriarches, c’est qu’ils prenoient et donnoient des
femmes, c’est qu’ils mirent au monde des fils et des filles, et puis
moururent, comme s’ils n’avoient eu rien de plus important à faire.
L’honneur, la noblesse, la puissance consistoient alors dans le nombre
des enfans; on étoit sûr de s’attirer par la fécondité une grande
considération, de se faire respecter de ses voisins, d’avoir même une
place dans l’histoire. Celle des Juifs n’a pas oublié le nom de _Jaïr_,
qui avoit trente fils au service de la patrie; ni celle des Grecs les
noms de _Danaüs_ et d’_Égyptus_, célèbres par leurs cinquante fils et
leurs cinquante filles. La stérilité passoit alors pour une infamie
dans les deux sexes et pour une marque non équivoque de la malédiction
de Dieu. On regardoit au contraire comme un témoignage authentique de
sa bénédiction d’avoir autour de sa table un grand nombre d’enfans.
Ceux qui ne se marioient pas étoient réputés _pécheurs contre nature_.
Platon les tolère jusqu’à l’âge de trente-cinq ans; mais il leur
interdit les emplois et ne leur assigne que le dernier rang dans
les cérémonies publiques. Chez les Romains, les censeurs étoient
spécialement chargés d’empêcher cette sorte de vie solitaire[98].
Les célibataires ne pouvoient ni tester ni rendre témoignage[99]: la
religion aidoit en ceci la politique; les théologiens païens les
soumettoient à des peines extraordinaires dans l’autre vie, et dans
leur doctrine le plus grand des malheurs étoit de sortir de ce monde
sans y laisser des enfans; car alors on devenoit la proie des plus
cruels démons[100].
Mais il n’est point de loix qui puissent arrêter un désordre
idéal; aussi malgré les injonctions des législateurs, on éludoit
très-communément dans l’antiquité les fins de la nature. L’histoire
ne dit point comment ni par qui commença l’amour des jeunes garçons,
qui fut si universel. Mais un goût si particulier, et en apparence si
bizarre, l’emporta sur les loix pénales, bursales, infamantes, etc.,
sur la morale, sur la saine physique. Il faut donc que cet attrait ait
été très-impérieux. Mais cette passion bizarre a une origine qui m’a
paru très-singulière: je crois que l’impuissance dont la nature frappe
quelquefois, se confédéra avec des tempéramens effrénés pour l’affermir
et la propager. Rien de plus simple.
L’impuissance a toujours été une tache très-honteuse. Chez les
Orientaux, les hommes marqués de ce sceau de réprobation eurent le
titre flétrissant d’_eunuques du soleil_, d’_eunuques du ciel, faits
par la main de Dieu_. Les Grecs les appelloient _invalides_. Les loix
qui leur permettoient les femmes, permettoient aussi à ces femmes de
les abandonner. Les hommes condamnés à cet état équivoque, qui dut être
très-rare dans les commencemens, également méprisés des deux sexes, se
trouvèrent exposés à plusieurs mortifications qui les réduisirent à
une vie obscure et retirée; la nécessité leur suggéra différens moyens
d’en sortir et de se rendre recommandables. Dégagés des mouvemens
inquiets de l’amour étranger, et, au physique, de l’amour-propre, ils
s’assujettirent aux volontés des autres, et furent trouvés si dévoués,
si commodes, que tout le monde en voulut avoir. Le plus atroce des
despotismes en augmenta bientôt le nombre; les pères, les maîtres,
les souverains s’arrogèrent le droit de réduire leurs enfans, leurs
esclaves, leurs sujets à cet état ambigu; et le monde entier, qui dans
le commencement ne connoissoit que deux sexes, fut étonné de se trouver
insensiblement partagé en trois portions à peu près égales.
La bizarrerie, la satiété, le libertinage, l’habitude, des motifs
particuliers, une philosophie affectée ou téméraire, la pauvreté, la
cupidité, la jalousie, la superstition concoururent à cette révolution
singulière; la superstition, dis-je, car les opérations les plus
avilissantes, les plus ridicules, les plus cruelles ont été imaginées
par des fanatiques atrabilaires, qui dictent des loix tristes, sombres,
injustes, où la privation fait la vertu et la mutilation le mérite.
Les Romains fourmilloient d’eunuques. En Asie et en Afrique on s’en
sert encore aujourd’hui pour garder les femmes; en Italie cette
atrocité n’a pour objet que la perfection d’un vain talent (I). Au Cap
les Hottentots ne coupent qu’un testicule, pour éviter, disent-ils, les
jumeaux. Dans beaucoup de pays les pauvres mutilent pour éteindre leur
postérité, afin que leurs malheureux enfans n’éprouvent pas un jour la
double misère et de périr de faim et de voir périr les leurs. Il y a
bien des sortes d’eunuques!
Quand on ne pense qu’à perfectionner la voix, on n’enlève que les
testicules; mais la jalousie dans sa cruelle méfiance retranche toutes
les parties de la génération: cette effroyable opération est très
dangereuse; on ne peut la faire avec une sorte de succès qu’avant la
puberté; encore y a-t-il beaucoup de danger: passé quinze ans, à peine
en réchappe-t-il un quart. Aussi ces sortes d’impuissants se vendent
cinq et six fois jusqu’à vingt-deux mille de ces infortunés. Quelle
horrible plaie faite à l’humanité! Les plus fameux sont Éthiopiens; ils
sont si hideux que les jaloux les paient au poids de l’or.
Les impuissans absolus se qualifient d’_eunuques aqueducs_, parce
qu’étant dépourvus de la verge qui porte le jet au-dehors, ils sont
obligés de se servir d’un conduit de supplément, faute de ne pouvoir
lancer le jet comme les femmes dont la vulve a tout son ressort. Ceux
au contraire qui ne sont privés que des testicules, jouissent de toute
l’irritation que donnent les désirs, et peuvent en un sens se dire très
puissans (sur-tout lorsqu’ils n’ont été opérés qu’après que leur organe
a reçu tout son développement[101] mais avec cette triste exception
que, ne pouvant jamais se satisfaire, l’ardeur vénérienne dégénere chez
eux en une espece de rage; ils mordent les femmes qu’ils liment avec
une précieuse continuité.
On voit que cette sorte d’eunuques a le double avantage de servir sans
risque aux plaisirs des femmes et aux goûts dépravés des hommes.
Autrefois tous les garçons de la Géorgie se vendoient aux Grecs, et les
filles garnissoient les serrails. On comprend que l’on trouvoit dans
ce beau climat autant de Ganymedes que de Vénus; et si quelque chose
pouvoit excuser cette passion aux yeux de qui ne l’a pas, ce seroit
sans doute l’incomparable beauté de ces modeles.
On comprend aujourd’hui, comme on sait, par le mot de _péché contre
nature_ tout ce qui a rapport à la non-propagation de l’espece, et
cela n’est ni juste, ni bien vu. La sodomie, dans son rapport avec la
ville de l’Ecriture, est bien différente, par exemple, d’une simple
pollution. Quoique ce goût bizarre que l’on a compris avec tant
d’autres dans le mot général _mollities_ ait été généralement répandu
dans les pays les plus policés, l’histoire ne cite rien d’aussi fort
que ce qui est rapporté dans l’Ecriture. Toutes les villes de la
Pentapole en étoient tellement infestées qu’aucun étranger n’y pouvoit
paraître qu’il ne fût en proie à leurs désirs. Les deux anges qui
vinrent visiter Loth furent à l’instant assaillis par une multitude
de peuple[102]. En vain Loth leur prostitua ses deux filles: ce
singulier acte de vertu hospitalière ne lui réussit pas. Il falloit
aux Sodomistes des derrières mâles[103]; et les anges n’échappèrent
que grâce à cet aveuglement subit qui empêcha ces libertins de se
reconnoître les uns les autres.
Cet état ne dura pas longtemps; car en douze heures de tems tout fut
consumé par la pluie de soufre, au point que Loth et ses filles,
retirés dans une antre, crurent que le monde venoit de périr par le
feu, comme il avoit lors du déluge péri par l’eau; et la crainte de
ne plus avoir de postérité détermina ces filles, qui ne comptoient
apparemment pas sur les fruits de leur prostitution récente, à en tirer
au plus vite de leur pere. L’aînée se dévoua la première à ce piteux
office; elle se coucha sur le bon homme Loth, qu’elle avoit enivré, lui
épargna toute la peine de ce sacrifice offert à l’amour de l’humanité,
et le consomma sans qu’il s’en aperçût[104]. La nuit suivante sa sœur
en fit autant; et le bon Loth qui paroît avoir été facile à tromper et
dur à réveiller, réussit si bien dans ces actes involontaires, que ses
filles mirent au monde neuf mois après cette aventure, deux garçons,
Moab, chef de la nation des Moabites[105], et Ammon, chef des Ammonites.
On sait, indépendamment du témoignage formel de S. Paul[106], que
les Romains porterent très-loin ces excès de la pédérastie; mais
ce que ce grand apôtre dit de remarquable, c’est que les femmes
préféroient de beaucoup le plaisir contre nature à celui qu’elles
provoquent.--_Et fœminæ imitaverunt naturalem usum in eum usum qui
est contra naturam_; c’est dans le vingt-sixième verset du chapitre
cité au bas de la page qu’on lit ces paroles; et le verset suivant a
fourni au Caravage l’idée de son _Rosaire_, qui est dans le Musæum du
grand-duc de Toscane. On y voit une trentaine d’hommes étroitement liés
(_turpiter ligati_) en rond, et s’embrassant avec cette ardeur lubrique
que ce peintre sait répandre dans ses compositions libertines.
Au reste, la pédérastie a été connue sur tout le globe; les voyageurs
et les missionnaires en font foi. Ceux-ci rapportent même un cas de
sodomie triple qui a embarrassé et aiguisé la sagacité du docteur
Sanchez: le voici.