D’herbe, de gland, trois sortes y avoit
D’hommes; les deux, tels qu’ils sont maintenant,
Et l’autre double étoit; s’entretenant
Ensemblement tant mâle que femelle.
Il faut penser que la façon fut belle;
Car le grand Dieu qui vivre les faisoit,
Faits les avoit, et bien s’y connoissoit.
De quatre bras, quatre pieds et deux têtes,
Etoient formées ces raisonnables bêtes;
Le reste vaut mieux pensée que dite,
Et se verroit plutôt peinte qu’écrite.
Chacun étoit de son corps tant aise,
Qu’en se retournant il se trouvoit baisé;
En étendant ses bras on l’embrassoit;
Voulant penser on le contrepensoit.
En soi voyoit tout ce qu’il vouloit voir,
En soi trouvoit tout ce qu’il falloit avoir.
Jamais en lieu, ses pieds porté ne l’eussent,
Que quand et lui ses passe-tems ne fussent.
Si de son bien lui plairoit mal user,
Facile étoit envers soi s’excuser.
De lui n’étoit fait ni rapport ni compte,
Ne connoissoit honnesteté ni honte.
Si de son cœur sortoient simples désirs,
Il y entroit tant de doubles plaisirs;
Qu’en y pensant chacun est incité
A maintenir que la félicité
Fut de tel temps, et le siecle doré.
Antoinette Bourignon, dans sa préface du _Nouveau ciel_, adopte aussi
ce systême, qui paroît de nature à être regretté du beau sexe. Elle
attribue au péché ce triste dédoublement et dit qu’il a défiguré dans
les hommes l’œuvre de Dieu; et qu’au lieu d’hommes qu’ils devroient
être, ils sont devenus des monstres de nature, divisés en deux sexes
imparfaits, impuissans à produire seuls leurs semblables, comme se
reproduisent les plantes, qui sont bien plus favorisées et parfaites
en cela que l’espèce humaine, condamnée à ne se propager que par la
réunion momentanée de deux êtres qui, s’ils éprouvent alors quelques
délices, ne peuvent achever ce grand œuvre de la reproduction qu’avec
tant de douleurs.
Quoi qu’il en soit de ces idées, on a vu encore de nos jours des
phénomenes analogues qui portent à croire que la tradition de Moïse
n’est pas une chimère. L’un des plus étonnans est celui d’un moine à
Issoire, en Auvergne, où le cardinal de Fleury fit exiler, en 1735, le
garde-des-sceaux Chauvelin. Ce moine avoit les deux sexes; on lit dans
le couvent ces vers à son sujet:
J’ai vu vif, sans fantôme,
Un jeune moine avoir
Membre de femme et d’homme,
Et enfant concevoir.
Par lui seul en lui-même,
Engendrer, enfanter,
Comme font autres femmes,
Sans outils emprunter.
Cependant les registres du couvent portent que ce moine ne s’engrossa
point lui-même; il n’avoit pas été tout à la fois agent et patient.
Il fut livré à la justice et détenu jusqu’à sa délivrance. Néanmoins
le registre ajoute ces mots remarquables: «ce moine appartenoit à
monseigneur le cardinal de Bourbon; il avoit les deux sexes, et de
chacun d’iceux s’aida tellement, qu’il devint gros d’enfans.»
Je sais que l’on peut insinuer une différence entre l’hermaphrodite
proprement dit et l’androgyne. L’androgyne et l’hermaphrodite, pure
invention des Grecs qui vouloient et savoient tout embellir, ont été
célébrés ainsi à l’envi par tous les poëtes qui en faisoient des
descriptions charmantes, tandis que les artistes les représentoient
sous les formes les plus agréables et les plus propres à réveiller les
sentimens de la volupté. Pandore ne réunissoit que les perfections de
son sexe. L’hermaphrodite réunit toutes les perfections des deux sexes.
C’est le fruit des amours de Mercure et de Vénus, comme l’indique
l’étymologie du nom[59]. Or Vénus étoit la beauté par excellence.
Mercure, à sa beauté personnelle, joignoit l’esprit, les connoissances
et les talens. On se forme l’idée d’un individu en qui toutes ces
qualités se trouvent rassemblées, et on aura celle de l’hermaphrodite,
tels que les Grecs ont voulu le représenter. Les androgynes, au
contraire, sous la véritable acception de leur nom, ne sont que des
participans aux deux sexes, que l’on n’a nommés hermaphrodites que
parce que les anciens avoient feint que le fils de Mercure et de Vénus
avoit les deux sexes. Mais il n’en est pas moins vrai que comme il
y a eu de tous tems des femmes qui ont tiré un grand parti de cette
conformité androgyne, elles ont su la rendre précieuse. Lucien, dans
un de ses dialogues, instruit deux courtisanes, dont l’une dit à
l’autre: _J’ai tout ce qu’il faut pour contenter tes désirs_; à quoi
celle-ci répond: _Tu es donc hermaphrodite[60]?_ S. Paul reproche
ce vice aux femmes romaines[61]. On a peine à croire ce qu’on lit
dans Athénée sur les excès de ce genre, commis par ces femmes[62].
Aristophane, Plaute, Phedre, Ovide, Martial, Tertullien et Clément
d’Alexandrie les ont désignés d’une manière plus ou moins directe, et
Sénèque les accable d’une effroyable imprécation[63].
Les hermaphrodites parfaits sont à présent très-rares; ainsi il paroît
que la nature ne produit plus de ces hommes androgynes; mais il faut
convenir que l’on remarque fréquemment des effets de ces dédoublemens
que nous venons d’expliquer: de tout tems et dans l’antiquité la plus
reculée, comme dans les siècles plus voisins de nos jours, on a vu la
passion la plus décidée de femme à femme. Lycurgue, ce sévere Lycurgue,
qui rêva des choses si bizarres et si sublimes, faisoit représenter
publiquement des jeux qu’on appeloient _gymnopédies_, où les jeunes
filles paroissoient nues: les danses, les attitudes, les approches, les
enlacemens les plus lascifs leur étoient enseignés. La loi punissoit de
mort les hommes qui auroient été assez téméraires pour les approcher.
Ces filles habitoient entr’elles jusqu’à ce qu’elles se mariassent:
le but du législateur étoit apparemment de leur apprendre l’art de
sentir, qui embellit beaucoup celui d’aimer; de les instruire de
toutes les nuances de sensations que la nature indique ou dont elle
est susceptible; en un mot, de les exercer entre elles, de manière à
tourner un jour au profit de l’espece humaine tous les raffinemens
qu’elles s’enseignoient mutuellement. Enfin, on leur apprenoit à être
amoureuses avant d’avoir un amant; car on est amoureuse sans amour,
comme on assure quelquefois qu’on aime sans être amoureuse. N’a pas du
tempérament qui veut; n’aime pas qui veut: c’est une morale de ce genre
que Lycurgue a développée dans ses loix: c’est cette morale qu’Anacréon
a éparpillée dans ses immortels badinages comme les feuilles de la
rose. Qui se seroit attendu à trouver Anacréon et Lycurgue dans les
mêmes principes? Sapho, avant le poëte de Theos, les avoit réduits en
systême pratique et en avoit décrit les symptômes. O quelle peintre
et quelle observatrice étoit cette belle dévorée de tous les feux de
l’amour!
Cette Sapho, qui n’est guere connue que par les fragmens de ses poésies
brûlantes et ses amours infortunés, peut être regardée comme la plus
illustre des tribades (I). On compte du nombre de ses tendres amies
les plus belles personnes de la Grece[64], qui lui inspirèrent des
vers. Anacréon assure qu’on y trouve tous les symptômes de la fureur
amoureuse. Plutarque apporte un de ces morceaux de poésie en preuve que
l’amour est une fureur divine qui cause des enthousiasmes plus violens
que ne l’étoient ceux de la prêtresse de Delphes, des Bacchantes et
des prêtres de Cybele; qu’on juge quelle flamme brûloit le cœur qui
inspiroit ainsi[65]!
Mais Sapho, longtemps amoureuse de ses compagnes, les sacrifia à
l’ingrat Phaon qui la réduisit au désespoir. N’auroit-il pas mieux valu
pour elle continuer à poursuivre des conquêtes que les familiarités
facilitées par la conformité du sexe, les sûretés qu’il procure et
l’ascendant de son esprit devoient lui rendre si aisées? D’autant
qu’elle étoit douée de tous les avantages que l’on peut desirer dans
cette passion, à laquelle la nature sembloit l’avoir destinée; car elle
avoit un clitoris si beau, qu’Horace donnoit à cette femme célèbre
l’épithete de _muscula_; c’est dire en françois, _femme hommesse_.
Il paroît que le collège des _Vestales_ peut être regardé comme le plus
fameux serrail de tribades qui ait jamais existé, et l’on peut dire
que la secte Anandryne a reçu dans la personne de ces prêtresses les
plus grands honneurs. Le sacerdoce n’étoit pas un de ces établissemens
vulgaires, humbles et foibles dans leur commencemens, que la piété
hasarde et qui ne doivent leur succès qu’au caprice. Il ne se montre
à Rome qu’avec l’appareil le plus auguste: vœu de virginité, garde
du palladium, dépôt et entretien du feu sacré[66], symbole de la
conservation de l’empire, prérogatives les plus honorables, crédit
immense, pouvoir sans bornes. Mais combien tout cela eût été payé cher
par la privation absolue de ce bonheur, auquel la nature appelle tous
les êtres, et les supplices affreux qui attendoient les vestales, si
elles succomboient à sa voix! Jeunes et capables de toute la vivacité
des passions, comment y seroient-elles échappées sans les ressources
de Sapho, tandis qu’on leur laissoit la liberté la plus dangereuse, et
que leur culte même les appelloit à des idées si voluptueuses? Car on
sait que les vestales sacrifioient au dieu _Fascinus_, représenté sous
la forme du _Thallum Égyptien_, il y avoit des cérémonies singulières,
observées dans ces sacrifices: elles attachoient cette image du
membre viril aux chars des triomphateurs. Ainsi le feu sacré qu’elles
entretenoient étoit sensé se propager dans tout l’empire par les voies
véritablement vivifiantes, mais qu’un tel objet de contemplation
étoit peu nécessaire à exposer à la vue de jeunes filles vouées à la
virginité!
On voit que les tribades anciennes avoient d’illustres modeles. L’abbé
Barthelemi, dans ses antiquités palmyreniennes, cite les habits
qu’elles affectoient en public: c’étoient, selon lui[67], l’_enomide_
et la _callyptze_. L’_énomide_ serroit étroitement le corps et laissoit
les épaules découvertes. Quant à la _callyptze_ on ne la connoît que
par son nom, comme la _crocote_, la lobbe _tarentine_, l’_anobolé_,
l’_encyclion_, la _cécriphale_ et les tuniques teintes en couleurs
ondoyantes qui désignoient assez bien cette ardeur des tribades qui
appetent sans cesse, comme les flots se succedent sans jamais se
tarir. Elles arboroient ces vêtements suivant les situations dans
lesquelles elles se trouvoient. La callyptze étoit pour le public
extérieur; elles portoient l’énomide lorsqu’elles recevoient du monde
dans leur intérieur; la tarentine servoit dans les voyages; la crocote
étoit pour le boudoir, lorsqu’elles étoient dans un exercice solitaire;
l’anobolé pour la tribaderie de tête-à-tête; la cécriphale pour les
rendez-vous nocturnes; l’encyclion pour tenir cercle licentieux; les
tuniques teintes pour les grandes confrairies, les orgies; et la
couleur de la tunique annonçoit l’office dont la tribade qui la portoit
étoit chargée pour ce jour. Chaque genre de secours avoit sa couleur
ondoyante particuliere.
Il est certain cas où la tribaderie a été conseillée par des physiciens
très-savans. On sait que David ne recouvra sa chaleur que par des
femmes qui tribadoient pardessus son corps. Quant à Salomon, il
n’employoit, sans doute, ses trois milles concubines qu’à faire
exécuter en sa présence des évolutions en grand. De nos jours la
chaleur idiopathique se restitue dans le corps humain par les jeux
d’une multitude de femmes, au milieu desquelles s’établit celui qui
veut recouvrer ses forces. Ce remede étoit conseillé par Dumoulin
toujours avec succès. On sait qu’aussi-tôt que le malade ressentoit les
effets idiopathiques de la chaleur, il devoit se retirer pour laisser
rasseoir et raffermir l’incandescence qui paroissoit se montrer;
autrement il en seroit résulté un effet contraire. Ce systême est
fondé sur ce que l’homme n’a besoin que de la présence de l’objet pour
ressentir l’espece de chaleur dont il s’agit, laquelle le meut plus ou
moins fortement, selon qu’il est plus ou moins débilité. En général,
la fréquence des accès de cette chaleur vivifiante dure autant et plus
que les forces de l’homme. C’est une des suites de la faculté de penser
et de se rappeller subitement certaines sensations agréables à la seule
inspection des objets qui les lui ont fait éprouver. Ainsi celle qui
disoit _que si les animaux ne faisaient l’amour que par intervalles,
c’est qu’ils étoient des bêtes_, disoit un mot bien plus philosophique
qu’elle ne pensoit.
Au reste, en tribaderie, comme en tout, les excès sont nuisibles;
ils énervent au lieu d’exciter. Il arrive aussi quelquefois, à force
de recherches, des aventures singulières et funestes dans ces sortes
d’exercices. Il y a peu de temps qu’à Parme une fille accoutumée à
tribader avec sa bonne amie, se servit d’une grosse aiguille à tête
d’ivoire de la longueur d’un doigt, qui dans les secousses fit fausse
route et tomba dans la vessie de Domenica. Elle n’osa déclarer son
aventure, souffrit et patienta; elle urinoit goutte à goutte; au bout
de cinq mois il s’étoit déjà formé une pierre autour de l’aiguille que
l’on tira par les voies ordinaires. Dans les couvens, vastes théatres
de tribaderie, il est arrivé beaucoup d’événements pareils; ici c’est
un cure oreille, là un pessaire; dans un autre un affiquet, ou un canon
de seringue; ailleurs une fiole d’eau de la reine d’Hongrie, pour la
laisser distiller goutte à goutte; une petite navette de tisseran, un
épis de bled qui monte de soi-même, qui chatouille le vagin, et que
la pauvre nonnette ne peut plus retirer, etc. On feroit un volume de
pareilles anecdotes.
M. Poivre nous apprend dans ses voyages que les plus fameuses tribades
de l’univers sont les Chinoises; et comme en ce pays les femmes de
qualité marchent peu, elles tribadent à travers des hamacs suspendus.
Ces hamacs sont faits de soie plate à mailles de deux pouces en quarré;
le corps y est mollement étendu, les tribades se balancent et s’agitent
sans avoir la peine de se remuer. C’est un grand luxe des Mandarins,
que d’avoir dans une salle, au milieu des parfums, vingt tribades
aériennes qui s’amusent sous ses yeux.
Le serrail du grand-seigneur n’a pas d’autre but; car que feroit
un seul homme de tant de beautés? Quand le sultan blasé se propose
de passer la nuit avec une de ses femmes, il se fait apporter son
sorbet au milieu de la pièce des Tours (All’hachi); c’est ainsi qu’on
la nomme. Les murs sont couverts de peintures les plus lascives; à
l’entrée de cette pièce on voit une colombe d’un côté et une chienne de
l’autre, par où l’on sort; symbole de volupté et de lubricité.
Au centre des peintures se lisent vingt vers turcs qui décrivent les
trente beautés de la belle Hélène, et dont M. de Saint-Priest a envoyé
dernièrement un fragment avec ces détails: ce fragment a été traduit
par un François du quartier de Péra[68].
Je n’essayerai point de traduire ces vers en françois; ils n’ont pas
été faits par un poëte. Ce calcul arithmétique, ces trente qualités
coupées gravement trois à trois, glaceroient toute verve. On ne calcule
point les charmes qu’on adore; on s’enivre, on brûle, on les couvre de
baisers; ce n’est qu’alors qu’on est intéressant; la belle qui verroit
compter par ses doigts les attraits dont elle est ornée, prendroit le
calculateur pour un sot et feroit elle même une pauvre figure. Il y en
a plus de trente; il y en a plus de mille. Quoi! lorsqu’on voit Hélène
nue, a-t-on la tête si nette?[69]... Mais les Turcs ne sont pas galans.
Le sultan arrive dans cette salle, où les muets ont tout fait préparer.
Il s’accroupit dans un angle d’où il rase la terre pour voir les
attitudes sous un angle favorable; il fume trois pipes et pendant le
tems qu’il y emploie, ce que l’Asie produit de plus parfait paroît
nu dans cette salle. Elles s’accouplent d’abord suivant le tableau de
la belle Hélene, puis se mêlent et diversifient les groupes et les
postures dont les murs leur offrent les modeles qu’elles surpassent
par leur agilité. Il y a entre autres dans ce sallon voluptueux sept
tableaux de Boucher, dont un représente des fictions d’après le
Caravage; et le dernier sultan les faisoit exécuter en naturel d’après
le peintre des graces. O, si l’on employoit autant d’efforts à former
les mœurs qu’à les corrompre, à créer les vertus qu’à exciter les
désirs, que l’homme auroit bientôt atteint le degré de perfection dont
la nature est susceptible!
L’AKROPODIE
La nature travaille à la reproduction des êtres par des voies bien
diverses; elle a voulu que l’espèce humaine se renouvellât par
le concours de deux individus semblables par les traits les plus
généraux de leur organisation et destinés à y coopérer par des moyens
particuliers et propres à chacun. Aussi l’essence d’un sexe ne se
borne point à un seul organe, mais s’étend par des nuances plus ou
moins sensibles à toutes les parties. La femme, par exemple, n’est
point femme par un seul endroit; elle l’est par toutes les faces sous
lesquelles elle peut être envisagée; on diroit que la nature a tout
fait en elle pour les graces et les agrémens, si l’on ne savoit qu’elle
a un objet plus essentiel et plus noble. C’est ainsi que dans toutes
les opérations de la nature, la beauté naît d’un ordre qui tend au
loin; et qu’en voulant faire ce qui est bon, elle fait nécessairement
en même temps ce qui plaît.
Voilà la loi générale, à laquelle ne dérogent les modifications
particulières, qu’autant que les passions, les goûts, les mœurs, soumis
à un rapport direct avec les législations et les gouvernemens, mais
toujours subordonnés à la constitution physique dominante dans tel
ou tel climat, s’écartent plus ou moins de la nature contrariée par
l’homme. Ainsi dans les pays chauds, des habitans rembrunis, petits,
secs, vifs, spirituels, seront moins laborieux, moins vigoureux,
plus précoces et moins beaux que ceux des pays froids. Les femmes y
seront plus jolies et moins belles; l’amour y sera un désir aveugle,
impétueux, une fièvre ardente, un besoin dévorant, un cri de la nature.
Dans les pays froids cette passion, moins physique et plus morale, sera
un besoin très-modéré, une affection réfléchie, méditée, analysée,
systématique, un produit de l’éducation. La beauté et l’utilité, ou
toutes les beautés et les utilités ne sont donc point connexes: leurs
rapports s’éloignent, s’affoiblissent se dénaturent; la main de l’homme
contrarie sans cesse l’activité de la nature; quelquefois aussi nos
efforts hâtent sa marche.
Par exemple, la loi respective de l’amour physique des pays
septentrionaux et des méridionaux est très-atténuée par les
institutions humaines. Nous nous sommes entassés en dépit de la
nature dans des villes immenses; et nous avons ainsi changé les
climats par des foyers de notre invention dont les effets continuels
sont infiniment puissants. A Paris, dont la température est bien
froide en comparaison même de nos provinces méridionales, les filles
sont plutôt nubiles que dans les campagnes même voisines de Paris.
Cette prérogative, plus nuisible qu’utile peut-être, annexée à cette
monstrueuse capitale, tient à des causes morales, lesquelles commandent
très-souvent aux causes physiques; la précocité corporelle est due à
l’exercice précoce des facultés intellectuelles, qui ne s’aiguisent
guère avec le temps qu’au détriment des mœurs. L’enfance est plus
courte; l’adolescence hâtive devient héréditaire; les fonctions
animales et l’aptitude à les exercer s’exaltent (car se perfectionnent
ne seroit pas le mot) de génération en génération. Or les dispositions
corporelles et les facultés de l’ame sont entr’elles dans un rapport
qui peut être transmis par la génération. Grande vérité qui suffit
pour faire sentir de quelle importance seroit pour les sociétés une
éducation bien conçue!
C’est sur-tout peut-être sur le sexe séduisant qu’il faudrait
travailler; car chez presque toutes les nations policées, avec
l’apparence de l’esclavage, il commande en effet au sexe dominateur.
Il y a des femmes, et en très grand nombre, chez qui les effets de la
sensibilité augmentent le ressort de chaque organe tant cet être, pour
lequel la nature a fait des frais inconcevables, est perfectible! Les
spasmes vénériens qui constituent l’essence des fonctions du sexe,
les libations fécondes sont plus susceptibles encore d’être envisagés
moralement que méchaniquement. Elles dépendent sans doute de la plus ou
moins grande sensibilité de ce centre merveilleux[70] qui se réveille
ou s’assoupit périodiquement. Mais quelle influence n’a-t-il pas
aussi sur toutes les parties de l’être! Si le plaisir y existe, l’âme
sensitive, agréablement émue, semble vouloir s’étendre, s’épanouir
pour présenter plus de surface aux perceptions. Cette intumescence
répand par-tout le sentiment délicieux d’un surcroît d’existence;
les organes montés au ton de cette sensation s’embellissent, et
l’individu entraîné par la douce violence faite aux bornes ordinaires
de son être, ne veut plus, ne sait plus que sentir. Substituez le
chagrin au plaisir, l’ame se retire dans un centre qui devient un
noyau stérile, et laisse languir toutes les fonctions du corps; et
de même que le bien-être et le contentement de l’esprit produisent
la joie, l’épanouissement de l’âme, la vivacité, l’embellissement du
corps, la satisfaction, le sourire, la gaieté, ou la douce et tendre
joie de la sensibilité, et ses voluptueuses larmes et ses embrassemens
énergiques, et ses transports brûlans ressemblans à l’ivresse; de même
la peine d’esprit et ses inquiétudes rétrécissent l’âme, abattent le
corps, enfantent les douleurs morales et physiques, et la langueur
et l’accablement et l’inertie.--Il ne seroit donc ni fol ni coupable
celui qui, à l’exemple d’un despote Asiatique, mais par d’autres
motifs, proposeroit aux philosophes et aux législateurs la recherche de
nouveaux plaisirs et crieroit: «_Epicure étoit le plus sage des hommes.
La volupté est et doit être le mobile tout-puissant de notre espece._»
Il y a des variétés dans les êtres créés, qui seroient incroyables si
l’on pouvoit combattre les résultats d’observations suivies, réitérées,
authentiques[71], mais la physique éclairée doit être le guide éternel
de la morale. Et voilà pourquoi presque toutes les loix coercitives
sont mauvaises. Voilà pourquoi la science de la législation ne peut
être perfectionnée qu’après toutes les autres.
Mais l’homme, qui est le plus grand ennemi et le plus grand partisan,
le plus grand promoteur et la plus remarquable victime du despotisme,
a voulu dans tous les tems tout diriger, tout conduire, tout réformer.
De là cette foule de loix si injustes et si bizarres, ces institutions
inexplicables, ces coutumes de tout genre. A leur place, en tel tems,
dans telles circonstances, en tel lieu, mais que le tyran de la nature
a voulu propager, prolonger sans égard aux lieux et aux circonstances.
La circoncision est selon nous une des plus singulières qu’il ait
imaginées.
Plusieurs peuples l’ont pratiquée pour des fins utiles dans l’ordre
de la nature, et cela est simple et sage. D’autres l’ont admise sans
besoin, comme une observance religieuse, et cela paroît fol. Les
Égyptiens l’ont regardée comme une affaire d’usage, de propreté, de
raison, de santé, de nécessité physique. En effet, on prétend qu’il y
a des hommes qui ont le prépuce si long, que le gland ne pourroit pas
se découvrir de lui-même; d’où il résulteroit une éjaculation baveuse
qui seroit un inconvénient considérable pour l’œuvre de la génération.
Cette raison en est une assurément pour diminuer un prépuce de cette
nature. Mais que ce prépuce ait été un objet en grande vénération chez
le peuple choisi de Dieu, voilà ce qui me semble très singulier.
En effet, le sceau de la réconciliation, le signe de l’alliance,
le pacte entre le Créateur et son peuple, c’est le prépuce
d’Abraham[72], prépuce qui devoit être racorni; car Abraham avoit
quatre-vingt-dix-neuf ans quand il se fit cette coupure; il opéra
de même sur son fils, sur tous les mâles, etc. La femme de Moïse
circoncit aussi son fils; ce ne fut pas sans peine, et elle se brouilla
avec son époux qui ne la revit plus[73]. Cette cérémonie n’étoit alors
regardée que comme une figure; car on parle des fruits circoncis[74],
de la circoncision du cœur, etc.[75]. Et elle fut suspendue pendant
tout le temps que les Israélites furent dans le désert. Aussi Josué
à la sortie du désert fit circoncire un beau jour tout le peuple. Il
y avoit quarante ans qu’on n’avoit coupé de prépuces; on en eut deux
tonnes tout d’un coup[76].