S. Augustin rapporte, dans sa Cité de Dieu[49], que l’on voyait au

Capitole des femmes qui se destinoient aux plaisirs de la divinité

dont elles devenoient communément enceintes; il se peut que chez nous

aussi plus d’un prêtre desserve plus d’un autel; mais du moins il ne

se déguise pas en dieu. L’illustre père de l’église que je viens de

citer ajoute dans le même ouvrages plusieurs détails qui prouvent, que

si la religion couvre chez les modernes bien des séductions, le culte

des anciens n’étoit pas du moins aussi décent que le nôtre. En Italie,

dit-il, et surtout à Lavinium, dans les fêtes de Bacchus, on portoit

en procession des membres virils sur lesquels la matrone la plus

respectable mettoit une couronne. Les fêtes d’Isis étoient tout aussi

décentes.

S. Augustin donne au même endroit une longue énumération des divinités

qui présidoient au mariage. Quand la fille avoit engagé sa foi, les

matrones la conduisoient au dieu Priape (I) dont on connoît les

propriété surnaturelles: on faisoit asseoir la jeune mariée sur le

membre énorme du dieu: là on ôtoit sa ceinture et l’on invoquoit

la déesse _Virginiensis_. Le dieu _Subigus_ soumettoit la fille aux

transports du mari. La déesse _Préma_ la contenoit sous lui pour

empêcher qu’elle ne remuât trop. (On voit que tout étoit prévu, et

que les filles romaines étoient bien disposées.) Enfin venoit la

déesse _Pertunda_, ce qui revient à Perforatrice, dont l’emploi,

dit S. Augustin, étoit d’ouvrir à l’homme le sentier de la volupté.

Heureusement cette fonction étoit donnée à une divinité femelle; car,

comme le remarque très judicieusement l’évêque d’Hippone, le mari

n’auroit pas souffert volontiers qu’un dieu lui rendît ce service, et

qu’il lui donnât du secours dans un endroit où trop souvent il n’en a

pas besoin.

Encore une fois, nos coutumes sont-elles moins décentes que celles-là?

Et pourquoi exagérer nos torts et nos foiblesses? Pourquoi porter la

terreur dans l’âme des jeunes filles, et la méfiance dans celle des

maris? Ne vaut-il pas mieux tout adoucir, tout concilier? Ces bons

casuistes sont plus accommodans que cela! Lisez entre tant d’autres le

jésuite Filliutius, qui a discuté avec une extrême sagacité jusqu’à

quel degré peuvent se porter les attouchements voluptueux, sans devenir

criminels. Il décide, par exemple, qu’un mari a beaucoup moins à se

plaindre, lorsque sa femme s’abandonne à un étranger d’une manière

contraire à la nature, que quand elle commet simplement avec lui un

adultère et fait le péché comme Dieu le commande; _parce que_, dit

Filliutius, _de la premiere façon on ne touche pas au vase légitime,

sur lequel seul l’époux a des droits exclusifs_... O qu’un esprit de

paix est un précieux don du ciel!

LE THALABA

Un des plus beaux monumens de la sagesse des anciens, est leur

gymnastique (I). C’est par-là sur-tout qu’ils paraissent avoir été plus

curieux de prévenir que de punir. Grande science en politique! Les

ennemis, disoient les Athéniens, sont faits pour punir les crimes, les

citoyens, pour maintenir les mœurs. De là l’attention prévoyante et

salutaire sur l’éducation de la jeunesse. La premiere explosion des

passions et leur fougue donnent à cet âge impétueux les plus fortes

secousses; il lui faut une éducation mâle, mais dont l’âpreté soit

adoucie par de certains plaisirs, analogues au grand objet de former

des hommes. Or, il n’y a que les exercices du corps, où se trouve cet

heureux mélange de travail et d’agrément, dont la partie constante

occupe, amuse, fortifie le corps et par conséquent l’âme.

Dans les pays où les fortunes sont très-inégales, les dernières classes

de la société sont toujours assez stimulées par le besoin, pour ne pas

redouter l’engourdissement de l’oisiveté et la mollesse qui en est la

suite. Mais les riches en sont presqu’inévitablement la proie, si une

institution universelle et publique ne les soumet pas à une éducation

active, qui soit un foyer continuel d’émulation, et une digue contre

ce qui, dans les richesses, et leurs jouissance, et leurs abus, tend

sans cesse à énerver. Les sentimens énergiques et généreux germent

rarement dans des corps affoiblis, et l’âme d’un Spartiate seroit bien

mal logée dans le corps d’un Sybarite. Aussi tous les peuples féconds

en héros ont été ceux dont l’éducation martiale, les institutions

fortes, la gymnastique perfectionnée et dirigée selon les vues

politiques du gouvernement, aiguisoient l’émulation et la vigueur.

Ces institutions précieuses sont presqu’oubliées aujourd’hui. A Paris,

par exemple, il y a bien quarante mille filles enregistrées à la police

pour éduquer la jeunesse; mais il n’y a pas dans cette immense capitale

une seule bonne académie où l’on puisse apprendre à monter à cheval;

aucun exercice, si ce n’est l’escrime, la danse et la paume, n’y sont

pratiqués, et nous avons su rendre ceux-là assez nuisibles. Il suit de

là et de bien d’autres causes, que je ne prétends point énumérer, que

nos passions, ou plutôt nos désirs et nos goûts (car nous n’avons guère

de passions) l’emportent, et de beaucoup, sur toute vertu morale.

Parmi ces désirs, le plus violent sans doute est celui qui porte

un sexe vers l’autre. Cet appétit nous est commun avec tout ce qui

est créé, animé ou non animé. La nature a veillé en mère tendre et

prévoyante, à la conservation de tout ce qui existe. Mais il est

arrivé parmi les hommes, ces êtres par excellence, qui le plus souvent

ne paroissent doués d’intelligence que pour en abuser, ce qu’on n’a

jamais remarqué parmi les autres animaux: c’est de tromper la nature

en jouissant du plaisir attaché à la propagation de l’espèce, et en

négligeant le but de cet attrait: ainsi nous avons séparé la fin des

moyens; et l’impulsion de la nature prolongée par les efforts de notre

imagination, nous a pressés, sans égard pour les temps, les lieux,

les circonstances, les usages, le culte, les coutumes, les lois,

toutes les entraves enfin que l’homme s’est données; elle n’a pas

consulté davantage le costume des états et des âges, car les vieillards

deviennent continens, mais rarement chastes.

Cette maniere d’éluder les fins de la nature a eu différens principes;

la superstition qui, de son masque hideux, a couvert presque tous nos

vices et nos folies; diverses causes morales; la philosophie même.

Des hérétiques en Afrique s’abstenoient de leurs femmes et leur

pratique distinctive étoit de n’avoir aucun commerce avec elles. Ils

se fondoient, 1º sur ce qu’Abel étoit mort vierge, et prirent le nom

d’Abéliens, 2º sur ce que S. Paul prêchoit qu’il falloit être avec sa

femme comme si l’on n’en avoit point[50]. Aucun délire superstitieux

ne sauroit étonner; mais l’abus de la philosophie à cet égard est bien

singulier, c’est l’ouvrage des cyniques.

Il est bizarre que des hommes instruits et d’une raison exercée, ayant

voulu transporter dans la société les mœurs de l’état de nature, qu’ils

n’aient point apperçu, ou qu’ils se soient peu souciés du ridicule

qu’il y avoit à affecter parmi des hommes corrompus et délicats, la

rusticité des siècles de l’animalité. Des femmes même séduites par

une philosophie si grotesque, ou plutôt par l’amour qu’inspiroient

les auteurs de cette doctrine[51] lui sacrifierent cette honte, cette

pudeur mille fois plus enracinée dans le cœur des femmes que la

chasteté même.

Tant qu’il ne s’agissoit que du devoir conjugal, les cyniques avoient

du moins quelques sophismes à alléguer. Mais quand Diogène, qui

déraisonnoit avec beaucoup de raison, transporta cette morale au fond

de son tonneau, quels purent être ses sophismes? L’orgueil de braver

les préjugés et l’espèce de gloire que l’homme esclave en tout et

toujours ami de l’indépendance, y attache, furent apparemment les

vrais motifs. L’ombre du secret, de la honte, des ténèbres lui auroit

attiré des dénominations injurieuses, des persécutions; son impudence

l’en garantit. Comment imaginer qu’un homme pense qu’il y ait du mal à

faire et à dire ce qu’il fait et dit au grand jour? Comment poursuivre

un homme qui vous dit froidement: «C’est un besoin très impérieux; je

suis heureux de trouver en moi-même ce qui porte les autres hommes

à faire mille dépenses et mille crimes. Si tout le monde m’eût

ressemblé, Troie n’aurait pas été prise, ni Priam égorgé sur l’autel

de Jupiter.» Ces raisons et beaucoup d’autres paroissent avoir séduit

quelques-uns de ses contemporains. Galien cherche plus à le justifier

qu’à le condamner. Il est vrai que la mythologie avoit en quelque sorte

consacré l’onanisme. On racontoit que Mercure ayant eu pitié de son

fils Pan, qui couroit nuit et jour par les montagnes, éperdu d’amour

pour une maîtresse[52] dont il ne pouvoit jouir, lui enseigna cet

insipide soulagement que Pan apprit ensuite aux bergers.

Ce qui est plus singulier que l’indulgence de Galien, c’est celle de

la fameuse Laïs qui prodiguoit à Diogène, à ce Diogène souillé par tant

de jouissances solitaires, les faveurs que toute la Grèce auroit payées

au poids de l’or et qui trompa pour lui l’aimable et sage Aristippe.

Peut-être s’il lui fût arrivé la même aventure qu’à cette fille qui,

ayant trop long-temps fait attendre le cynique, trouva qu’il s’étoit

passé d’elle et n’en avoit plus besoin, peut-être Laïs se seroit-elle

montrée plus sévere contre l’onanisme?

On sait d’où vient ce mot _onanisme_: _Onan_ dans l’Écriture sainte

répandoit sa semence sur la terre[53]; mais ses raisons pouvoient

être préférables à celles de Diogène. Juda eut de Sué trois fils:

Her, Onan et Séla. Il voulut postérité; il s’y prit singulièrement,

mais il en vint à bout. Il fit épouser son fils aîné Her à Thamar;

Her étant mort sans enfants, Juda voulut qu’Onan couchât avec sa

belle-sœur, à condition que ses enfants s’appelleroient Her du nom

de l’aîné. Onan refusa, et pour éluder les fins de la nature, chaque

fois qu’il couchoit avec Thamar, il commençoit par répandre de côté

sa libation. Il mourut. Juda fit épouser à Thamar son troisième fils

Séla, qui mourut encore sans enfans. Juda s’obstina et se chargea de

la besogne dont il paroît avoir été très-digne, car il engrossa sa

fille, de manière qu’elle conçut deux jumeaux. Le premier présenta sa

main sur laquelle la sage-femme noua un ruban d’écarlate, comme devant

être l’aîné, mais ce petit bras se retira et l’autre enfant parut le

premier; d’où il fut appelé Pharès[54].

Les pères voient la figure de Noé dans Pharès; Noé, représentation de

J.-C. qui a paru comme le petit bras, et dont le corps ne devoit naître

que pour la nouvelle loi. Mais ce que les pères voient de plus clair

à tout cela, c’est que par l’aventure de la semence qu’Onan déposoit de

côté, J.-C. se trouve né de Ruth étrangère, Rahab courtisane, Bethsabée

adultere et Thamar incestueuse du pere à la fille[55]. Mais revenons.

On voit que l’onanisme est, sinon consacré, du moins étayé par de

grands et antiques exemples.

Les causes morales qui le provoquent le plus communément, sont ou

la crainte de donner la vie à des êtres, qui par des circonstances

particulières seroient malheureux, ou celle des contacts vénéneux; car

on croit, sans que cela soit bien prouvé, que le virus ne fait aucune

impression sur les parties du corps qui sont revêtues de la peau toute

entiere; mais seulement sur celles qui en sont dépourvues.

Ces circonstances et beaucoup d’autres poussant à ne céder à ce

sentiment si vif, qui porte l’homme à la propagation de lui-même,

qu’en négligeant le but de la nature, les moyens de la tromper sont

devenus passion chez quelques-uns, besoin chez beaucoup d’autres. Le

sommeil provoque aux célibataires les songes les plus voluptueux;

l’imagination aiguisée et flattée par ces illusions décevantes, qui

conduisent à une réalité mutilée, mais aussi dépourvue des inconvéniens

qui rendent souvent si dangereux un bonheur plus complet, a embrassé

avec ardeur cette manière de donner le change à ses désirs. Les deux

sexes rompant en quelque sorte les liens de la société, ont imité

ces plaisirs auxquels ils se refusoient à regret et les remplaçant

par leurs propres efforts, ils ont appris à se suffire. Ces plaisirs

isolés et forcés sont devenus une passion violente par la commodité

de l’assouvir, qui a tourné à son profit la force de l’habitude, si

puissante sur l’humanité. Alors ils sont devenus très-dangereux, tant

qu’ils n’ont été déterminés que par le besoin, quand une imagination

plus voluptueuse que bouillante les a produits. Aucun accident n’en a

été la suite; il n’y a point eu de mal physique à ce penchant et la

morale en certains cas auroit pu lui montrer quelque indulgence[56].

Les anciens juges, peut-être peu scrupuleux, mais juges philosophes,

pensoient que lorsqu’on le contenoit dans ces bornes, on ne violoit

pas la continence. Galien soutient, comme on a vu, que Diogène qui

recouroit publiquement à ce secours, étoit fort chaste; il n’usoit de

cette pratique, dit-il, que pour éviter les inconvéniens de la semence

retenue.

Mais il est bien rare que dans ce qu’on accorde aux sens on garde un

juste milieu. Plus on se livre à ses désirs, plus on les aiguise; plus

on leur obéit, plus on les irrite. Alors l’ame enivrée de molesse et

continuellement absorbée dans des idées voluptueuses, détermine sans

cesse les esprits animaux à se porter au siège de la jouissance. Les

parties qui produisent le plaisir deviennent plus mobiles par les

attouchemens répétés, plus dociles aux écarts de l’imagination; les

érections deviennent continuelles, les pollutions fréquentes et la

disperdition de la vie excessive.

Il arrive trop souvent que la passion dégénere en fureur. Les objets

qui lui sont analogues et l’alimentent se présentent sans cesse à

l’esprit; or, on ne peut croire à quel point cette attention à un

seul objet énerve, affoiblit. D’ailleurs cette situation des parties

de la génération entraîne, même sans pollution, une très-grande

dissipation des esprits animaux. Les érections sont trop rapprochées,

lors même qu’elles ne sont pas suivies de l’évacuation de la semence,

épuisent prodigieusement. Il y a en ce genre des exemples frappans et

incontestables. Il faut encore observer que l’attitude des onanistes ne

contribue pas peu à l’affoiblissement qui résulte de leurs opérations

solitaires et à l’irritabilité des organes. La nature ne peut jamais

perdre ses droits, ni laisser outrager impunément ses loix. Des

jouissances partagées, même excessives, seront plutôt supportées

par elle, qu’un stratagême stérile par lequel on s’efforce de la

contraindre. La satisfaction de l’esprit et du cœur aide une prompte

réparation des pertes que les délires de l’imagination occasionnent et

ne peuvent jamais remplacer.

Mais la morale est toujours foible contre la passion. Quand ce goût

bizarre a été connu, on s’est beaucoup plus occupé à perfectionner

ce qui pouvoit le satisfaire, qu’à réfléchir sur ce qui pourroit le

réprimer; et l’on a senti que les deux sexes s’aidant mutuellement,

devoient rapprocher davantage la jouissance isolée, des charmes d’une

jouissance mutuelle.

Cet art singulier fut cultivé de tout tems et l’est encore dans la

Grèce. Il y est d’usage de s’assembler après les repas. On se couche en

rond sur un grand tapis; tous les pieds sont dirigés vers le centre, où

dans la maison froide on établit un trépied qui porte un brasier. Un

second tapis vous recouvre jusqu’aux épaules: là les jeunes Grecques

trouvent le moyen de se déchausser sans qu’on s’en aperçoive et rendent

aux hommes, avec leurs pieds, un service dont beaucoup de femmes

s’aquittent très-gauchement avec leurs mains.

En effet, ce talent n’est pas donné à toutes. Quelques-unes en ont fait

à Paris une étude particulière, après une expérience consommée et une

multitude d’essais. Aussi les jeunes filles qui ont la noble émulation

de prétendre à une réputation en ce genre, ont grand soin d’aller

prendre des leçons; mais toutes n’y réussissent pas. Il est certain

qu’il s’offre ici des difficultés de plus d’un genre.

Il ne s’agit pas d’un sentiment que l’être de la fille transmette; elle

ne fait que le provoquer. Ce n’est pas une sensation qu’elle communique

par l’impulsion de son corps; c’est une sensation que l’homme doit

goûter en lui-même par l’imagination de cette fille, et qui ne devient

exquise qu’autant qu’elle peut par son art prolonger la jouissance. Ce

plaisir s’éteint avec l’acte parce que l’homme jouit seul. Les délices

du plaisir de la nature, au contraire, précedent et suivent l’union

intime des amans. La fille qui préside à la jouissance partielle, ne

doit donc s’occuper qu’à amener, exciter, entretenir une situation

qui lui est étrangère, puis à la suspendre, à en retarder l’effet

loin de l’accélérer, bien moins encore de le provoquer. Toutes ces

caresses doivent être modifiées avec des nuances infiniment délicates;

la complaisante prêtresse ne peut pas s’abandonner à ces transports

bouillans qu’elle se permettroit si elle étoit unie au sacrificateur.

On sent bien que ce procédé ne sauroit avoir lieu vis-à-vis de

ces jeunes gens fougueux que leur impétuosité entraîne, et qui ne

recherchent dans ces sortes de jouissances que la convulsion du

plaisir; il ne peut servir qu’à ceux en qui, dans un âge mûr, le grand

feu du tempéramment se trouve amorti et l’imagination plus exercée:

ils veulent jouir du plaisir avec toutes les sensations et les nuances

qu’offre ce genre de volupté.

Il y a parmi les hommes, tout aussi bien que chez les femmes, une

très grande variété de tempérament; quelques-uns sont d’une lasciveté

que l’on ne sauroit exprimer. Ceux qui avec du tempérament savent se

contenir et ont le gland recouvert, conservent une salacité digne des

anciens satyres: la raison en est simple: le gland qui forme le siège

de la volupté, s’entretient dans un état de sensibilité exquise, par le

séjour continuel de la liqueur lymphatique qui le lubrifie, au lieu

qu’il devient dur et calleux avec l’âge chez ceux qui l’ont découvert,

qu’on a circoncis ou qui ont naturellement le prépuce plus court; car

chez eux cette liqueur préparatoire qui s’échappe existe en pure perte.

Or une fille instruite dans l’art du Thalaba, ne se conduira pas avec

un homme de cette classe comme avec un autre. Figurez-vous les deux

acteurs nus dans une alcove entourée de glaces et sur un lit à pente

suivie; la fille adepte évite d’abord avec le plus grand soin de

toucher les parties de la génération: ses approches sont lentes, ses

embrassements doux, les baisers plus tendres que lascifs, les coups de

langue mesurés, le regard voluptueux, les enlacements de ses membres

pleins de grace et de molesse; elle excite des doigts un léger prurit

sur les bouts des tetons; bientôt elle aperçoit que l’œil devient

humide; elle sent que l’érection est par-tout établie; alors elle porte

légèrement le pouce sur l’extrémité du gland qu’elle trouve baigné de

sa liqueur lymphatique; de cette extrémité le pouce descend doucement

sur la racine, revient, redescend, fait le tour de la couronne; elle

suspend ensuite, si elle s’aperçoit que les sensations augmentent avec

trop de rapidité; elle n’emploie alors que des titillations générales;

et ce n’est qu’après les attouchements simultanés et immédiats de la

main, puis des deux, et les approches de tout son corps, que l’érection

devenant trop violente, elle juge l’instant dans lequel il faut laisser

agir la nature ou l’aider, ou la provoquer pour arriver au but: parce

que le spasme qui s’établit dans l’homme devient si vif et l’appétit

sensitif si violent, qu’il tomberoit en syncope si l’on n’y mettoit fin.

Mais pour atteindre à ce genre de perfection, à ce ton de jouissance,

il faut que cette fille s’oublie pour étudier, suivre et saisir toutes

les nuances de volupté que l’ame du Thalaba parcourt, pour user des

raffinemens successifs qu’exigent ces accroissemens de jouissance

qu’elle a fait naître. On ne parvient ordinairement à quelque degré de

perfection dans cet art, que par un tact fin, par un toucher précis,

qui dans ces occasions sont les seuls et véritables juges... Mais qui

le fera du résultat de cette œuvre de volupté...? Sera-ce Martial, le

licentieux Martial?... Je l’entends s’écrier:

_Ipsam crede tibi naturam dicere rerum,

Istud quod digitis, Pontice, perdis, homo est[57]._

La nature elle-même et t’arrête et te crie:

Ce que répand ta main eût mérité la vie.

Cela est beau et vrai: cependant les poëtes ne font pas autorité dans

les choses qui doivent être décidées par la raison.

Le principe général et peut-être unique de morale, est que _mal est

ce qui nuit_. L’adultere n’est pas si loin de la nature, et est un

beaucoup _plus grand mal_ que l’onanisme. Celui-ci ne sauroit être

dangereux qu’à la jeunesse, quand il altere sa santé; mais il peut

souvent être très-utile à la morale; la perte d’un peu de sperme

n’est pas en soi un plus grand mal, n’en est pas même un si grand

que celle d’un peu de fumier qui eût pu faire venir un chou. La plus

grande partie en est destinée par la nature même à être perdue. Si

tous les glands devenoient des chênes, le monde seroit une forêt où

il seroit impossible de se remuer. Enfin, je dirois à Martial: _vous

n’approcheriez donc pas de votre femme quand elle est grosse_; _car_

Istud quod vagina, pontice, perdis homo est. _Si vous la laissiez ainsi

jeûner, vous seriez un grand sot et lui feriez beaucoup de peine, ce

qui est un grand mal; et de plus vous seriez tout ce que peut être un

mari avant qu’elle fut accouchée; ce qui en est un assez petit._

L’ANANDRINE

Les plus fameux rabbins ont pensé que nos premiers peres avoient les

deux sexes et naissoient hermaphrodites pour accélérer la propagation;

mais qu’après un certain tems écoulé, la nature cessa d’être aussi

féconde, à l’époque où les substances végétales ne suffirent plus à

notre nourriture, et où les hommes commencèrent à user de la viande.

Il est d’abord certain, et nous l’avons vu dans ces mélanges[58],

qu’Adam fut créé avec les deux sexes. Dieu lui donna une compagne, mais

l’écriture ne dit point si dans ce miracle Adam perdit l’un de ses

attributs. La Genese ne s’expliquant donc point d’une maniere précise

sur ce sujet, le systême des rabbins a conservé long-temps un grand

nombre de sectateurs.

On a soutenu un systême mitigé, qui a semblé à quelques-uns plus

vraisemblable. C’est qu’il y avait trois sortes d’êtres dans le premier

âge du monde: les uns mâles, les autres femelles; d’autres mâles et

femelles tout ensemble; mais que tous les individus de ces trois

especes avoient chacun quatre bras et quatre pieds, deux visages

tournés l’un vers l’autre et posés sur un seul cou, quatre oreilles,

deux parties génitales, etc. Ils marchoient droits; quand ils vouloient

courir, ils faisoient la culbute. Leurs excès, leur insolence, leur

audace les firent dédoubler, mais il en résulta un grand inconvénient;

chaque moitié tâchoit sans cesse de se réunir à l’autre, et quand elles

se rencontroient, elle s’embrassoient si étroitement, si tendrement,

avec un plaisir si délicieux, qu’elles ne pouvoient plus se résoudre

à se séparer; plutôt que de se quitter, elles se laissoient mourir de

faim.

Le genre humain alloit périr; Dieu fit un miracle: il sépara les sexes

et voulut que le plaisir cessât après un court intervalle, afin que

l’on fît autre chose que de rester collés l’un à l’autre. Il est arrivé

de là, et rien n’est plus simple, que le sexe femelle, séparé du sexe

mâle, a conservé un amour ardent pour les hommes, et que le sexe mâle

aspire sans cesse à retrouver sa tendre et belle moitié.

Mais il est des femmes qui aiment d’autres femmes? Rien de plus naturel

encore; ce sont des moitiés de ces anciennes femelles qui étoient

doubles. De même certains mâles, dédoublement d’autres mâles, ont

conservé un goût exclusif pour leur sexe. Il n’y a rien là d’étrange,

quoique ces couples d’hommes réunis et désunis paroissent bien moins

intéressans. Voyez combien quelques connoissances de plus ou de moins

doivent donner de plus ou de moins de tolérance! Je souhaite que ces

idées en imposent aux moralistes déclamateurs. On peut leur citer des

autorités graves; car ce systême dont la source est dans Moïse, a été

très-étendu par le sublime Platon. Et Louis Leroi, professeur royal à

Paris, a fait sur cette matière de vastes commentaires, auxquels ont

travaillé avec succès _Mercerus_ et _Quinquebze_, lecteurs du roi en

hébreu.

On ne sera peut-être pas fâché de trouver ici les vers originaux de

Louis Leroi.

L'oeuvre du comte de Mirabeau · 第 4 / 17 段