Sanchez (IV), Espagnol, qui a étudié trente ans de sa vie ces questions
_assis sur un siège de marbre_, qui ne mangeoit jamais ni poivre, ni
sel, ni vinaigre, et qui, quand il étoit à table pour dîner, tenoit
toujours ses pieds en l’air[26], Sanchez a défendu ses confrères avec
une éloquence dont on ne croiroit pas une pareille matière susceptible.
Néanmoins la jalousie contre les jésuites a été si puissante, que
les papes ont fait un cas réservé aux jeunes filles qui tenteroient
cette voie faute d’autres; jusqu’à ce que Benoît XIV, éclairé par les
découvertes de la faculté de chirurgie de Paris, a levé le cas réservé,
et permis l’usage de la _parte-poste_ dans le sens des pères Cucufe et
Tournemine.
En effet, M. Louis, secrétaire perpétuel de l’académie de chirurgie,
a soutenu, en 1755, la question sur les bancs; il a prouvé que les
anélytroïdes pouvoient concevoir, et des faits consignés dans sa
thèse, imprimée avec privilège, le démontre. Malgré cette authenticité
le parlement ne manqua pas de dénoncer la thèse de M. Louis, comme
contraire aux bonnes mœurs. Il fallut que ce grand et non moins
ingénieux et malin chirurgien recourût aux casuites à la Sorbonne;
alors il montra facilement que le parlement prononçoit sur une
question, qui n’est pas plus de sa compétence que l’émétique. Et le
parlement ne donna aucune suite à la dénonciation.
Il est résulté de tout cela une vérité très-importante pour la
propagation de l’espèce humaine, et non moins singulière pour le
commun des lecteurs: c’est que beaucoup de jeunes femmes stériles
sont autorisées, et doivent même en conscience tenter les deux voies,
jusqu’à ce qu’elles se soient assurées de la véritable route que le
Créateur a mise en elles.
L’ISCHA
Marie Schurmann a proposé ce problême: _L’étude des lettres
convient-elle à une femme?_
Schurmann soutient l’affirmative, veut que la femme n’excepte aucune
science, pas même la théologie, et prétend que le beau sexe doit
embrasser la science universelle, parce que l’étude donne une sagesse
qu’on n’achète point par les secours dangereux de l’expérience; et que
lors même qu’il en coûteroît quelque chose à l’innocence, il seroit à
propos de passer pardessus de certaines réserves, en faveur de cette
prudence précoce, qui d’ailleurs se trouvera fécondée par l’étude, dont
les méditations affoiblissent ou redressent les penchans vicieux, et
diminuent le danger des occasions.
L’éducation des femmes est si négligée chez tous les peuples, même chez
ceux qui passent pour les plus policés, qu’il est bien étonnant qu’on
en compte un aussi grand nombre de célèbres par leur érudition et leurs
ouvrages. Depuis le livre des femmes illustres de Boccace, jusqu’aux
énormes _in-4º_ du minime Hilarion Coste, nous avons en ce genre un
grand nombre de nomenclatures; et Wolf a donné un catalogue des femmes
célèbres, à la suite des fragmens des illustres Grecques, qui ont écrit
en prose[27]. Les Juifs, les Grecs, les Romains, tous les peuples de
l’Europe moderne ont eu des femmes savantes.
Il est donc étonnant que divers préjugés contre la perfectibilité des
femmes se soient établis sur le prétendu rapport de _l’excellence de
l’homme sur la femme_. Plus on approfondit ce fait si singulier (car il
l’est infiniment que l’objet de l’adoration des hommes soit par-tout
leur esclave), plus on remarque qu’il est principalement fondé sur le
droit du plus fort, l’influence des systèmes politiques, et sur-tout
celle des religions; car le christianisme est la seule qui conserve à
la femme, d’une manière nette et précise, tous les droits de l’égalité.
Je n’ai nulle envie de recommencer les discussions que Pozzo a peu
galamment appelées paradoxes dans son ouvrage intitulé: _La femme
meilleure que l’homme_. Mais il est si naturel, quand on considere le
prix de ce don du ciel qu’on appelle la beauté, de se pénétrer de cette
vive et touchante image, qu’on en devient bientôt enthousiaste: et
lorsqu’on lit ensuite les livres saints, on n’est plus étonné que la
femme soit le complément des œuvres de Dieu; qu’il ne l’ait produite
qu’après tout ce qui existe; comme s’il avoit voulu annoncer qu’il
alloit clore son ouvrage sublime par le chef-d’œuvre de la création.
C’est dans ce point de vue, plus religieux que philosophique peut-être,
que je veux considérer la femme.
Ce n’est pas avec impétuosité que l’univers a été créé. Il a été fait
à plusieurs fois, afin que son merveilleux ensemble prouvât que si la
volonté seule du grand Être étoit la règle, il étoit le Maître de la
matière, du temps, de l’action et de l’entreprise. L’éternel Géomètre
agit sans nécessité, comme sans besoin; il n’est jamais ni contraint,
ni embarrassé. On voit, pendant les six espaces de la création, qu’il
tourne, façonne, meut la matiere sans peine, sans efforts; et quand
une chose dépend d’une autre, quand, par exemple, la naissance et
l’accroissement des plantes dépendent de la chaleur du soleil, ce n’est
que pour indiquer la liaison de toutes les parties de l’univers, et
développer sa sagesse par ce merveilleux enchaînement.
Mais tout ce qu’enseigne la Bible sur la création de l’univers n’est
rien en comparaison de ce qu’elle dit sur la production du premier être
raisonnable. Jusqu’ici tout a été fait à commandement; mais quand il
s’agit de créer l’homme, le système change, et le langage avec lui. Ce
n’est plus cette parole impérieuse et subite; c’est une parole plus
réfléchie et plus douce, quoique moins efficace; Dieu tient un conseil
en lui-même, comme pour faire voir qu’il va produire un ouvrage qui
surpassera tout ce qu’il a créé jusqu’alors. _Faisons l’homme_, dit-il.
Il est évident que Dieu parle à lui-même. C’est une chose inouïe dans
toute la Bible, qu’aucun autre que Dieu ait parlé de lui-même en nombre
pluriel: _Faisons_. Dans toute l’écriture, Dieu ne parle ainsi que deux
ou trois fois; et ce langage extraordinaire ne commence à paroître que
lorsqu’il s’agit de l’homme.
Cette création faite, il se passe un temps considérable avant que ce
nouvel être, à double sexe, reçoive le souffe de vie; ce n’est qu’à la
septième époque. Adam a existé longtemps dans l’état de pure nature,
et n’ayant que l’instinct des animaux; mais quand le souffle lui fut
inspiré, Adam se trouvant le roi de la terre, il usa de sa raison, et
_nomma toutes choses_.
Voilà donc deux créations bien distinctes: celle de l’homme, celle de
son esprit; et c’est ici seulement que paroît la femme. Elle n’est
pas créée du néant comme tout ce qui a précédé; elle sort de ce qui
existoit de plus parfait; il ne restoit plus rien à créer; Dieu extrait
d’Adam le plus pur de son essence, pour embellir la terre de l’être
le plus parfait qui eut encore paru; de celui qui complétoit l’œuvre
sublime de la création.
Le mot dont le législateur hébreu se sert pour exprimer cet être,
revient à _virago_[28], que le François ne peut pas traduire, que le
mot _femme_ n’exprime point, et qui ne peut se sentir que par l’idée
de _puissance de l’homme_. Car _vir_ signifie homme, et _ago_ j’agis.
Autrefois on disoit _vira_[29], et non _virago_. Mais les Septante ont
prétendu que par le mot _vira_ le sens de l’hébreu n’étoit pas rendu,
ils ont ajouté _ago_[30].
Je ne m’étonne donc point que Schurmann relève autant la condition du
beau sexe, et s’indigne contre les sectes qui la dépriment. La parabole
dont l’écriture se sert en formant la femme de la côte d’Adam, n’a
d’autre objet que celui de montrer que cette nouvelle créature ne fera
qu’un avec la personne de son mari, qu’elle est son âme et son tout. La
tyrannie du sexe fort a pu seule altérer ces notions d’égalité.
Ces notions furent bien distinctes dans le paganisme, puisque les
anciens associèrent les deux sexes à la divinité: voilà ce qui est
bien constaté indépendamment de tout système sur la mythologie. Si les
païens mettoient l’homme dès le moment de sa naissance sous la garde
de la puissance, de la fortune, de l’amour et de la nécessité, car
c’est là ce que veulent dire _Dynamis, Tyché, Eros et Ananché_, ce
n’étoit probablement qu’une allégorie ingénieuse pour exprimer notre
condition: car nous passons notre vie à commander, à obéir, à désirer
et à poursuivre. Autrement, c’eût été confier l’homme à des guides bien
extravagans; car la puissance est la mère des injustices, la fortune
celle des caprices; la nécessité produit les forfaits, et l’amour est
rarement d’accord avec la raison.
Mais quelque enveloppés que puissent être les dogmes du paganisme,
il n’y a point de doutes sur la réalité du culte des divinités
principales, et celui de Junon, femme et sœur du maître des dieux,
fut un des plus universels et des plus révérés. Cette épithete de
_femme_ et de _sœur_ montre assez sa toute-puissance: celle qui donne
les loix peut les enfreindre. Ce secret célèbre et non moins commode
de recouvrer sa virginité en se baignant dans la fontaine Canathus au
Péloponese, étoit une preuve des plus frappantes de ce pouvoir qui
légitime tout chez les dieux, comme chez les hommes. Le tableau des
vengeances de Junon, exposé sans cesse sur les théâtres, propageoit
la terreur qu’inspiroit cette formidable déesse. L’Europe, l’Asie,
l’Afrique, les peuples barbares[31] comme les policés, l’honorèrent et
la craignirent à l’envi. On la regardoit comme une reine ambitieuse,
fière, jalouse, partageant le gouvernement du monde avec son époux,
assistant à tous ses conseils, et redoutée de lui-même.
Un hommage si universel qui n’est pas sans doute le plus flatteur que
l’on ait rendu à la beauté faite pour séduire et non pour effrayer,
prouve du moins que dans les idées des premiers hommes le trône du
monde fut partagé entre les deux sexes[32]. Un écrivain illustre, du
siècle passé, a été plus loin; il n’a pas fait difficulté de dire que
cette prééminence de Junon sur les autres dieux étoit la véritable
force d’où provenoient les excès d’adoration où des chrétiens sont
tombés envers la sainte Vierge. Erasme lui-même a prétendu que la
coutume de saluer la Vierge en chaire, après l’exorde du sermon, venoit
des anciens. En général, les hommes cherchent à joindre aux idées
spirituelles du culte, des idées sensibles qui les flattent, et qui
bientôt après étouffent les premières. Ils rapportent, et sont bien
forcés de rapporter tout à leurs idées; puisqu’ils ne peuvent saisir
qu’en raison de ces idées; or ils savent qu’en tout pays on ne tire
de la boue et de l’affection des rois rien autre chose que ce qu’ont
résolu leurs ministres; ils croient Dieu bon, mais mené, et envisagent
la cour céleste sur le modèle des autres. De là le culte de la Vierge
bien plus approprié à l’esprit humain que celui du grand Être; aussi
inexplicable qu’incompréhensible.
Aussi lorsque le peuple d’Éphese eut appris que les pères du concile
avoient décidé que l’on pourroit appeler la Vierge _Sainte_, il fut
transporté de joie. Dès-lors on rendit à la Mère de Dieu des hommages
singuliers; toutes les aumônes furent pour elle, et J.-C. n’eut
plus d’offrandes. Cette ferveur n’a jamais cessé entièrement. Il y
a en France trente-trois cathédrales dédiées à la Vierge, et trois
métropolitaines. Louis XIII lui consacra sa personne, sa famille, son
royaume. A la naissance de Louis XIV il envoya le poids de l’enfant en
or à Notre-Dame de Lorette, qu’on peut, sans impiété, croire s’être
très-peu mêlée de la grossesse d’Anne d’Autriche.
Quelque chose de plus singulier que tout cela, c’est que dans le second
siècle de l’église, on fit le Saint-Esprit du sexe féminin. En effet,
_rouats touach_, qui en hébreu veut dire _esprit_, est féminin, et ceux
qui furent de ce sentiment s’appelèrent les _Eliésaïtes_.
Sans donner aucun prix à cette opinion erronée, je remarquerai que les
Juifs n’ont jamais eu d’idées du mystère de la Trinité. Les apôtres
mêmes ont été fortement persuadés du dogme de l’unité de Dieu sans
modifications; ce n’est que dans les derniers momens que J.-C. leur
a révélé ce mystère. Or, quand Dieu a voulu envoyer sur la terre
l’une des trois personnes de la Trinité, il pouvoit l’envoyer sans
l’incarner; il pouvoit envoyer la personne du Père, ou du Saint-Esprit,
comme du Fils; il pouvoit l’incarner dans un homme comme dans une
fille. Le choix divin semble une sorte de préférence ou d’attention
pour la femme. J.-C. a eu une mère, il n’a point eu de père. La
première personne à qui il parla fut la Samaritaine; la première à
laquelle il se montra après sa résurrection fut Marie-Madeleine, etc.
(I). Enfin, le Sauveur a toujours eu pour les femmes une prédilection
bien honorable à leur sexe.
Mais l’hommage vraiment flatteur pour lui, l’invention vraiment
utile pour les sociétés, seroit que l’on trouvât les moyens les plus
propres à rendre la beauté, la récompense de la vertu, à l’en animer
elle-même, pour que tous les hommes fussent excités à faire le bien
de leurs frères, et par les plaisirs de l’âme et par ceux des sens,
pour que toutes les facultés dont l’Être suprême a doué notre espèce,
concourussent à nous faire aimer les justes et bienfaisantes loix. Il
n’est pas absolument impossible d’arriver un jour à ce but, si vivement
désiré par le patriotisme, par la sagesse, par la raison; mais Dieu,
combien nous en sommes loin encore!
LA TROPOÏDE
La dépravation des mœurs, la corruption du cœur humain, les égaremens
de l’esprit de l’homme sont des textes tellement rebattus par nos
rigoristes, que l’on croiroit que le siècle actuel est l’abomination
de la désolation; car la langue françoise ne fournit aucune expression
énergique que nos sermoneurs ne nous prodiguent. Cependant si l’on veut
jeter un coup-d’œil impartial sur les siècles passés, sur ceux-là même
qu’on nous offre pour modèles, je doute que l’on trouve beaucoup à
regretter. Nos manières et nos mœurs, par exemple, valent bien celles
du peuple de Dieu; et je ne sais ce que diroient nos déclamateurs,
s’ils voyoient parmi nous une corruption aussi sale que celle qui se
rapproche du beau siècle des patriarches.
Je veux que les loix de Moïse aient été sages, justes, bienfaisantes;
mais ces loix assises sur le tabernacle et dont le but paroît avoir été
de lier la société des Hébreux entr’eux par la société de l’homme avec
Dieu, prouvent invinciblement que ce peuple élu, chéri, préféré, étoit
bien plus infirme que tout autre, comme nous le montrerons dans la
suite de cet article.
On ne réfléchit point assez que tout est relatif. Aucun établissement
ne peut marcher selon l’esprit de son institution, s’il n’est dirigé
par la loi du devoir, qui n’est autre chose que le sentiment de ce
devoir. Le véritable ressort de l’autorité est dans l’opinion et dans
le cœur des sujets; d’où il suit que rien ne peut suppléer aux mœurs
pour le maintien du gouvernement: il n’y a que les gens de bien qui
sachent administrer les loix; mais il n’y a que les honnêtes gens qui
sachent véritablement leur obéir. Car outre qu’il est très-facile de
les éluder, outre que ceux dont elles sont l’unique conscience sont
très loin de la vertu et même de la probité, celui qui brave les
remords sait braver les supplices, châtimens bien moins longs que le
premier, auquel on peut d’ailleurs toujours espérer d’échapper. Mais
quand l’espoir de l’impunité suffit pour encourager à enfreindre la
loi, ou quand on est content pourvu qu’on l’ait éludée, l’intérêt
général n’est plus celui de personne, et tous les intérêts particuliers
se réunissent contre lui; les vices ont alors infiniment plus de
force pour énerver les loix, que les loix pour réprimer les vices. On
finit par n’obéir au législateur qu’en apparence. A cette époque, les
meilleures loix sont les plus funestes, puisque si elles n’existoient
pas, elles seroient une ressource que l’on auroit encore. Foible
ressource cependant! Car les loix plus multipliées sont plus méprisées
et de nouveaux surveillans deviennent autant de nouveaux infracteurs.
L’influence des loix est donc toujours proportionnelle à celle des
mœurs; c’est une vérité connue et incontestable; mais ce mot de _mœurs_
est bien vague et demanderoit une définition.
Les mœurs sont et doivent être très variables d’une contrée à
l’autre, absolument relatives à l’esprit national et à la nature du
gouvernement. Le caractère des administrateurs y influe beaucoup aussi,
et c’est dans tous ces rapports qu’il faut les envisager. Si le prix
de la vertu, par exemple, est celui du brigandage; si les hommes vils
sont accrédités, les dignités prostituées, le pouvoir ravalé par ses
dispensateurs, les honneurs déshonorés, il est certain que la contagion
gagnera tous les jours, que le peuple s’écriera en gémissant: _mes maux
ne viennent que de ceux que je paie pour m’en garantir_: et que pour
s’étourdir il se précipitera dans la corruption que l’on provoquera de
toutes parts pour étouffer ses murmures.
Si au contraire les dépositaires de l’autorité dédaignent l’art
ténébreux de la corruption et n’attendent leurs succès que de leurs
efforts, et la faveur publique que de leurs succès, les mœurs seront
bonnes et suppléeront au génie du chef; car plus _l’esprit public_
a de ressorts et moins les talens sont nécessaires. L’ambition même
est mieux servie par le devoir que par l’usurpation, et le peuple,
convaincu que ses chefs ne travaillent que pour son bonheur, les
dispense par sa docilité de travailler à l’affermissement du pouvoir.
J’ai dit que les mœurs devoient être relatives à la nature du
gouvernement; c’est donc encore sous ce point de vue qu’il faut en
juger. En effet, dans une république qui ne peut subsister que par
l’économie, la simplicité, la frugalité, la tolérance, l’esprit
d’ordre, d’intérêt, d’avarice même, doit dominer, et l’État sera en
danger, lorsque le luxe viendra polir et corrompre les mœurs.
Dans une monarchie limitée, au contraire, la liberté sera regardée
comme un si grand bien, et comme un bien toujours si menacé que toute
guerre, toute opération entreprise pour la soutenir, pour étendre ou
défendre la gloire nationale, ne trouvera que peu de contradicteurs.
Le peuple sera fier, généreux, opiniâtre; et la débauche et le luxe le
plus effréné n’énerveront pas l’esprit public.
Dans une monarchie très absolue, qui seroit le plus sévère, le plus
complet des despotismes, si le beau sexe n’y donnoit pas le ton; la
galanterie, le goût de tous les plaisirs, de toutes les frivolités
est tout naturellement et sans danger le caractère national; et les
déclamations vagues sur ces imperfections morales sont vides de sens.
Ceci posé, examinons rapidement si nos mœurs et quelques-uns de nos
usages comparés avec ceux de plusieurs grands peuples, doivent paroître
si détestables[33].
On voit au premier coup d’œil dans le lévitique à quel degré le
peuple juif étoit corrompu. On sait que ce mot _lévitique_ vient de
_Lévi_, qui étoit le nom de la tribu séparée des autres, comme étant
spécialement consacrée au culte; d’où sont venus les lévites ou
prêtres, et l’habillement d’aujourd’hui qui porte ce nom, sans être un
monument bien authentique de notre piété. Moïse traite dans ce livre
des consécrations, des sacrifices, de l’impureté du peuple, du culte,
des vœux, etc.
J’observerai en passant que la forme de la consécration chez les
Hébreux étoit singulière. Moïse fit son frère Aaron grand-prêtre. Pour
cet effet il égorgea un bélier, trempa son doigt dans le sang, en mit
sur l’extrémité de l’oreille droite d’Aaron et sur ses pouces droits.
Si l’on voyoit aujourd’hui le cardinal de Rohan consacrer dans la
chapelle l’évêque de Senlis, et lui porter avec le doigt du sang tout
chaud sur le bout de l’oreille[34], on ne pourroit guère s’empêcher de
se rappeler la gravure de l’abbé Dubois sous la régence; on le voyoit
à genoux aux pieds d’une fille qui prenoit de ce sale écoulement qui
affligent les femmes tous les mois, pour lui en rougir la calotte et le
faire cardinal.
Tout le chapitre XV du lévitique ne roule que sur la gonorrhée à
laquelle les Hébreux étoient fort sujets. La gonorrhée et la lèpre
n’étoient pas leurs moins désagréables impuretés: et ils en avoient
assez de réelles, sans en créer tant d’imaginaires. Par exemple, une
femme étoit plus impure pour avoir mis au monde une fille plutôt qu’un
garçon[35]. Voilà une singularité aussi peu raisonnable que bizarre.
Les Hébreux forniquoient avec les démons sous la forme des chèvres[36];
ces démons mal appris usoient là d’une vilaine métamorphose.
Un fils couchoit avec sa mère et prêtoit _main-forte_ à son père[37]:
nous ne portons pas encore à ce degré l’amour filial. Un frère voyoit
sans scrupule sa sœur dans la plus profonde intimité[38].
Un grand-père habitoit avec sa petite-fille[39]. Ce qui n’étoit pas
très-anacréontique.
On couchoit avec sa tante[40], avec sa bru[41], avec sa
belle-sœur[42], ce n’étoient là que peccadilles; enfin on jouissoit de
sa propre fille[43].
Les hommes se polluoient devant la statue de Moloch[44], puis on trouva
que cette semence inanimée n’étoit pas digne de la statue; on finit par
lui offrir en sacrifice l’enfant tout venu.
Les hommes se servoient de femmes entr’eux[45] comme les pages du
régent.
Ils usoient de toutes les bêtes[46] et le beau sexe se faisoit servir
par les ânes, les mulets, etc.[47]. Ce qui étoit d’autant plus
mal-honnête que l’on paroissoit avoir formé la tribu des prêtres de
manière à intéresser les femmes mal pourvues. On ne recevoit point
lévites les boiteux, les bossus, les chassieux, les lépreux; ceux qui
avoient le nez trop petit, tors, etc., il falloit un beau nez[48].
On voit par cet échantillon ce qu’étoient les mœurs du peuple de Dieu;
il est certain qu’on ne peut les comparer à nos manières. Mais il ne me
paroît pas que d’après cette esquisse d’un parallèle, qu’on pourroit
pousser beaucoup, plus loin, il y ait tant à se récrier sur ce qui se
passe de nos jours.
Les esprits forts ne sont guère moins exagérateurs en parlant de nos
coutumes superstitieuses, que les prédicateurs en invectivant contre
nos vices. Nous avons le triste avantage de n’avoir été surpassés par
aucune nation dans les fureurs du fanatisme; mais les délires de la
superstition ont été portés plus loin dans d’autres religions.
On ne voit pas chez nous de contemplatifs, qui sur une natte attendent
en l’air que la lumière céleste vienne investir leur ame. On ne voit
point d’énergumenes prosternés qui frappent du front contre terre pour
en faire sortir l’abondance; de pénitens immobiles et muets comme
la statue devant laquelle ils s’humilient. On n’y voit point étaler
ce que la pudeur cache, sous le prétexte que Dieu ne rougit pas de
sa ressemblance; ou se voiler jusqu’au visage, comme si l’ouvrier
avait horreur de son ouvrage; nous ne tournons point le dos au midi à
cause du vent du démon; nous n’étendons pas les bras à l’orient pour
y découvrir la face rayonnante de la divinité; nous n’appercevons
pas, du moins en public, de jeunes filles en pleurs meurtrir leurs
attraits innocens, pour appaiser la concupiscence, par des moyens qui
le plus souvent la provoquent; d’autres étalant leurs plus secrets
appas attendre et solliciter dans la posture la plus voluptueuse les
approches de la divinité; de jeunes hommes pour amortir leurs sens
s’attacher aux parties naturelles un anneau proportionné à leurs
forces; quelques-uns arrêter la tentation par l’opération d’Origène, et
suspendre à l’autel les dépouilles de cet horrible sacrifice... Nous
sommes assurément bien éloignés de tous ces écarts.
Que diroient nos déclamateurs, si des bois sacrés plantés auprès
de nos églises comme autour de leurs temples, étoient le théatre de
toutes les débauches? si l’on obligeoit nos femmes à se prostituer, au
moins une fois, en l’honneur de la divinité? Et l’on peut juger si la
dévotion naturelle au beau sexe lui permettoit, au tems ou c’étoit la
coutume, de s’en tenir là.