notre globe; mais en même tems il est assez mince pour que cette
épaisseur disparoisse, quand il est vu de la terre. C’est ainsi que
semble la lame d’un couteau, quand on la fixe de loin par le plan
du tranchant. Shackerley n’ignoroit rien des phénomènes qu’on peut
connoître ici-bas; mais il s’attendoit à pouvoir se porter au moins à
califourchon sur la tranche de cet anneau. Quelle fut sa surprise en
voyant que cette épaisseur si mince, qui disparoit à nos yeux, formoit
une distance aussi grande que celle de Paris à Strasbourg; car cet
exemple donnera plus vite et plus exactement l’idée de cette dimension,
que les mesures itinéraires employées par Shackerley, lesquelles ont
besoin de quelques milliers de commentaires in-folio, avant que d’être
incontestablement évaluées. Ainsi il pouvoit y avoir de petits royaumes
sur ce bord intérieur et concave, que les politiques de notre globe
sauroient bien rendre un théatre sanglant et mémorable d’innombrables
glorieuses intrigues s’il étoit à leur disposition. Les habitans de
cette partie, que l’on peut appeler les antipodes du dos extérieur de
l’anneau, les habitans de l’intérieur, dis-je, avoient ce globe énorme
de Saturne suspendu sur leur tête; l’anneau repassoit par-dessus ce
globe, et par-delà l’anneau gravitoient les cinq lunes.
Enfin les habitants de l’intérieur voyoient leur droite et leur gauche,
comme nous voyons les nôtres sur la terre; mais l’horizon de devant,
ainsi que celui de derrière, étoient bien différens de ceux que nous
appercevons ici-bas. A dix lieues, nous perdons un vaisseau de vue à
cause de la courbure de notre globe; dans l’anneau de Saturne, cette
courbure est en sens contraire: elle s’élève au lieu de s’abaisser;
mais comme l’anneau entoure Saturne à la distance de cinquante mille
lieues, il en résulte que cet anneau, en forme de bourrelet, a au moins
cinq cent mille lieues de circonférence. Sa courbure s’élève donc
imperceptiblement. L’horizon qui s’abaisse sur notre terre, paraît
_plan_ à l’œil l’espace de quelques lieues; puis il s’élève un peu; les
objets diminuent; distincts d’abord, ils finissent par se confondre:
on n’apperçoit plus que les masses; enfin cette terre s’élève dans
le lointain à des distances énormes toujours en se _menuisant_; au
point que cet anneau, par les illusions de l’optique, finit en l’air,
devient à l’œil de la largeur de notre lune, et s’apperçoit à peine
dans la partie qui se trouve sur la tête de l’observateur; car elle
est pour lui à plus du double de la distance de la lune à la terre,
c’est-à-dire, à deux cent mille lieues à peu près.
J’omets les phénomènes multipliés que produisent tous ces corps
suspendus par leurs éclipses respectives; Shackerley les connoissoit
sur la terre et les avoit bien jugés.
Leur ciel étoit comme le nôtre, nulle différence pour toutes les
constellations; mais un nombre infini de comètes remplissoit l’espace
immense et incalculable qui se trouvoit entre Saturne et les étoiles
qu’on soupçonnoit les plus voisines.
Comme l’attraction du globe de Saturne balançoit en partie celle de
l’anneau, la pesanteur y étoit très diminuée; on y marchoit sans effort
et le moindre mouvement transportoit la masse; comme une personne
qui se baigne et ne peut déplacer que le pareil volume d’eau qu’elle
occupe, s’y meut par des impulsions insensibles.
Ainsi les corps pour se joindre ne faisoient que s’effleurer; ils
s’approchoient sans pression, tout y étoit presque aérien; les
sensations les plus délicates se perpétuoient sans émousser les
organes. On conçoit que cette manière d’être influoit beaucoup sur le
moral des habitants de l’arc planétaire. Aussi l’une des merveilles
qui surprit le plus Shackerley, ce fut la perfectibilité des êtres qui
meubloient cet étrange anneau; ils jouissoient de beaucoup de sens
qui nous sont inconnus; la nature avoit fait de trop grandes avances
dans l’appareil de tous ces grands corps, pour s’arrêter à cinq sens
dans la composition de ceux qu’elle avoit destinés à jouir de tous ces
spectacles.
Ici l’embarras de Shackerley devint énorme. Il avoit assez de
connoissances pour saisir et tracer les grands effets de ces corps
variés et suspendus; il échoua quand il voulut peindre des êtres
animés. Aussi ne trouve-t-on point dans le manuscrit mozarabique
toute la clarté, tous les détails que l’on conçoit à cet égard. Au
moins les _Abbandonati_ de Bologne, les _Resvegliati_ de Gênes, les
_Addormentati_ de Gubio, les _Disingannuti_ de Venise, les _Acagiati_
de Rimini, les _Furfurati_ de Florence, les _Lunatici_ de Naples, les
_Caliginosi_ d’Ancône, les _Insipidi_ de Pérouse, les _Mélancholici_
de Rome, les _Extravaganti_ de Candie, les _Ebrii_ de Syracuse, etc.,
etc., qui tous ont été consultés, ont renoncé à rendre la traduction
plus claire. Il est vrai que l’inquisition civile et religieuse entrent
peut-être pour quelque chose dans leur embarras.
Cependant il faut être juste: rien n’est plus difficile à donner que
l’explication d’un sens qui nous est étranger. On a des exemples
d’aveugles nés qui, par le secours des sens qui leur restoient, ont
fait des miracles de cécité. Eh bien! l’un d’entr’eux, chimiste,
musicien, apprenant à lire à son fils, ne peut pas trouver une autre
définition du miroir que celle-ci: «_C’est une machine par laquelle
les choses sont mises en relief hors d’elles-mêmes._» Voyez combien
cette définition, que les philosophes qui l’ont approfondie trouvent
très-subtile et même surprenante[22], est cependant absurde. Je
ne connois point d’exemple plus propre à montrer l’impossibilité
d’expliquer des sens dont on est dépourvu; et cependant toutes les
affections et les qualités morales dérivent des sens; c’est par
conséquent sur les observations qui leur sont relatives que l’on
pourroit uniquement fonder ce qu’il y auroit à dire sur le moral de ces
êtres d’une espèce si différente de la nôtre.
Au reste, il faut espérer que l’habitude où nos voyageurs et nos
historiens nous ont mis de leur voir négliger ou même omettre ce qui
n’a trait qu’aux mœurs, aux lois, aux coutumes, rendra nos lecteurs
indulgens pour Shackerley, qui du moins a le passeport d’une haute
antiquité, sans lequel on ne voudroit peut-être pas croire un mot de
ce qu’il a dit; car il étoit pour ses contemporains, et à bien des
égards il est encore pour nous à peu près dans le cas d’un homme, qui
n’auroit vu qu’un jour ou deux, et qui se trouveroit confondu chez un
peuple d’aveugles; il faudroit certainement qu’il se tût, ou on le
prendroit pour un fol puisqu’il annonceroit une foule de mystères,
qui n’en seroient à la vérité que pour le peuple; mais tant d’hommes
sont _peuple_, et si peu sont philosophes, qu’il n’y a pas de sûreté à
n’agir, à ne penser, à n’écrire que pour ceux-ci.
Shackerley a fait cependant quelques observations, dont voici les plus
singulières.
Il s’aperçut que la mémoire dans les êtres de Saturne ne s’effaçoit
point. Les pensées se communiquoient parmi eux sans paroles et sans
signes. Point d’idiome; par conséquent, rien d’écrit, rien de déposé;
et combien de portes fermées aux mensonges, aux erreurs! Ces détails
prodigieux, innombrables qui nous énervent, leur étoient inconnus. Ils
avoient toutes les facilités possibles pour transmettre leurs idées,
pour donner une rapidité inconcevable à leur exécution, pour hâter
tous les progrès de leurs connoissances: il sembloit que dans cette
espèce privilégiée tout s’exécutât par instinct et avec la célérité de
l’éclair.
La mémoire retenant tout, la tradition se perpétuoit avec infiniment
plus de fidélité, d’exactitude et de précision que par les moyens
compliqués et infinis que nous accumulons, sans pouvoir atteindre à
aucun genre de certitude.
Chaque corps a ses émanations; elles sont en pure perte sur la terre:
dans l’anneau elles formoient une atmosphère toujours agissante à
des distances considérables, et ces émanations dont Shackerley n’a
pu donner une idée qu’en les comparant à ces atomes qu’on distingue
à l’aide du rayon solaire introduit dans la chambre obscure, ces
émanations, dis-je, répondoient à toutes les houppes nerveuses du
sentiment de l’individu. Semblables aux étamines des plantes, aux
affinités chimiques, elles _s’enlaçoient_ dans les émanations d’un
autre individu, lorsque la sympathie s’y rencontroient; ce qui, comme
on peut aisément le concevoir, multiplioit à l’infini des sensations
dont nous ne pouvons nous former qu’une image très infidèle. Elles
rendoient, par exemple, les jouissances de deux amans semblables à
celles d’Alphée qui, pour jouir d’Aréthuse, que Diane venoit de changer
en fontaine, se métamorphosa en fleuve, afin de s’unir plus intimement
à son amante, en mêlant ses ondes avec les siennes.
Cette cohésion vive et presque infinie de tant de molécules
sensibles, produisoit nécessairement dans ces êtres un esprit de
vie que Shackerley exprime par un mot mozarabe, que l’académie des
_Innamorati_ a traduit par le mot _électrique_, quoique les phénomènes
de l’électricité ne fussent point connus dans ces temps reculés.
Tout dans ces contrées abondoit sans culture, et tellement, que les
propriétés y seroient devenues à charge autant qu’inutiles. On sent
qu’où il n’y a point de propriété, il y a bien peu d’occasions de
disputes, d’inimitiés, et que la plus parfaite égalité politique règne,
à supposer même qu’il faille à de tels êtres un système politique. Je
ne conçois pas ce qui pourroit les troubler, puisque leurs besoins sont
plutôt prévenus que satisfaits, si la saveur du désir ne leur manque
point et qu’ils n’aient rien à craindre du poison de la satiété.
Dans l’anneau de Saturne, les connoissances se transmettoient par
l’air à des distances très considérables, par la même voie que se
transmet la lumière du soleil, laquelle nous vient, comme on sait,
en sept minutes. Une inspiration ou un souffle différemment modifié
suffisoit pour communiquer une pensée. De là résultoit un concours
admirable dans les populations infinies qui, par cette intelligence,
cette harmonie universellement répandue dans tout l’anneau, ne
s’occupoient que de leur bonheur commun, lequel n’étoit jamais en
contradiction avec celui d’aucun individu.
Ces êtres si surprenans, surtout pour les hommes, jouissoient ainsi
d’une paix éternelle et d’un bien-être inaltérable. Les arts qui
tendent au bonheur et à la conservation de l’espèce, étoient aussi
perfectionnés qu’il soit possible de l’imaginer et même de le désirer;
et l’on n’y avoit pas la moindre idée de ces arts destructeurs enfantés
par la guerre. Ainsi les habitans de l’anneau n’avoient point passé par
ces alternatives de raison et de démence, qui ont si prodigieusement
mêlé nos sociétés de bien et de mal. Les grands talens dans la science
funeste de faire celui-ci, loin d’être admirés chez eux, n’y étoient
pas même connus. Les plaisirs stériles ou factices n’y régnoient pas
plus que le faux honneur, et l’instinct de ces êtres fortunés leur
avoit appris sans effort ce que la triste expérience de tant de siècles
nous enseigne encore vainement, je veux dire que la véritable gloire
d’un être intelligent est la science, et la paix son vrai bonheur.
Voilà ce qu’une lecture rapide m’a permis de retenir du voyage de
Shackerley, qu’Habacuc, à la fin de son voyage, reprit par les cheveux
et déposa en Arabie d’où il l’avoit enlevé. Quand le développement et
la traduction de ce précieux manuscrit seront achevés, je me propose
d’en donner à l’Europe savante une édition non moins authentique que
celle des livres sacrés des Brames, que M. Anquetil a incontestablement
rapportés des bords du Gange; car j’ose me flatter de savoir presque
aussi bien le _mozarabique qu’il sait le zend ou le pelhvi_.
L’ANÉLYTROÏDE
La Bible est sans contredit l’un des livres les plus anciens et les
plus curieux qui existent sur la terre.
La plupart des objections sur lesquelles se fondent les personnes qui
ne peuvent croire que Moïse ait été un interprète divin, me paroissent
très-insuffisantes. Rien n’a été, par exemple, plus tourné en ridicule
que la physique des livres saints, laquelle en effet paroît très
défectueuse. Mais on ne pense point à l’état de cette science dans
les premiers âges, pour lesquels enfin il falloit que ce livre fût
intelligible. La physique étoit alors ce qu’elle seroit encore si
l’homme n’eût jamais étudié la nature. Il voit le ciel comme une voûte
d’azur, dans laquelle le soleil et la lune semblent être les astres les
plus considérables; le premier produit toujours la lumière du jour et
le second celle de la nuit. Il les voit paroître ou se lever d’un côté,
et disparoître ou se coucher de l’autre, après avoir fourni leur course
et donné leur lumière pendant un certain espace de temps. La mer semble
de même couleur que la voûte azurée, et l’on croit qu’elle touche au
ciel lorsqu’on la regarde de loin. Toutes les idées du peuple ne
portent et ne peuvent porter que sur ces trois ou quatre notions; et
quelques fausses qu’elles soient, il falloit s’y conformer pour se
mettre à sa portée.
Puisque la mer paroît dans le lointain se réunir au ciel, il étoit
naturel d’imaginer qu’il existoit des eaux supérieures et des eaux
inférieures, dont les unes remplissoient le ciel et les autres la mer;
et que pour soutenir les eaux supérieures, il existoit un firmament;
c’est-à-dire, un appui, une voûte solide et transparente, au travers de
laquelle on appercevoit l’azur des eaux supérieures.
Voici maintenant ce que dit le texte de la Genèse:
«Que le firmament soit fait au milieu des eaux, et qu’il sépare les
eaux d’avec les eaux; et Dieu fit le firmament et sépara les eaux qui
étoient sous le firmament de celles qui étoient au-dessus du firmament,
et Dieu donna au firmament le nom de ciel... Et à toutes les eaux
rassemblées sous le firmament le nom de mer.»
Il est évident que c’est à ces idées qu’il faut rapporter: 1º les
cataractes du ciel, les portes, les fenêtres du firmament solide, qui
s’ouvrirent lorsqu’il fallut laisser tomber les eaux supérieures pour
noyer la terre.
2º L’origine commune des poissons et des oiseaux, les premiers
produits par les eaux inférieures, les oiseaux par les eaux
supérieures, parce qu’ils s’approchent dans leur vol de la voûte
azurée, que le peuple n’imagine pas être élevée beaucoup plus que les
nuages.
De même, ce peuple croit que les étoiles sont attachées à la voûte
céleste comme des clous: plus petites que la lune, infiniment plus
petites que le soleil. Il ne distingue les planètes des étoiles fixes
que par le nom d’_errantes_. C’est sans doute par cette raison qu’il
n’est fait aucune mention des planètes dans tout le récit de la
création. Tout y est représenté relativement à l’_homme vulgaire_,
auquel il ne s’agissoit pas de démontrer le vrai système de la nature,
et qu’il suffisoit d’instruire de ce qu’il devoit à l’Être suprême,
en lui montrant ses productions comme bienfaits. Toutes les vérités
sublimes de l’organisation du monde, si l’on peut parler ainsi, ne
doivent paroître qu’avec le temps, et l’Être souverain se les réservoit
peut-être, comme le plus sûr moyen de rappeller l’homme à lui, lorsque
sa foi, déclinant de siècles en siècles, seroit timide, chancelante
et presque nulle; lorsqu’éloigné de son origine, il finiroit par
l’oublier; lorsqu’accoutumé au grand spectacle de l’univers, il
cesseroit d’en être touché, et oseroit d’en méconnoître l’Auteur. Les
grandes découvertes successives rafermissent, agrandissent l’idée
de cet Être infini dans l’esprit de l’homme. Chaque pas qu’on fait
dans la nature produit cet effet, en rapprochant du Créateur. Une
vérité nouvelle devient un grand miracle, plus miracle, plus à la
gloire du grand Être, que ceux qu’on nous cite, parce que ceux-ci,
lors même qu’on les admet, ne sont que des coups d’éclat que Dieu
frappe immédiatement et rarement; au lieu que dans les autres il se
sert de l’homme même pour découvrir et manifester ces merveilles
incompréhensibles de la nature, qui, opérées à _tout instant_, exposées
_en tout temps et pour tous les temps_ à sa _contemplation_, doivent
rappeler incessamment l’homme à son Créateur, non-seulement par le
spectacle actuel, mais encore par ce développement successif.
Voilà ce que nos théologiens ignorans et vains devroient nous
apprendre. Le grand art est de lier toujours la science et la nature,
avec celle de la théologie, et non de faire heurter sans cesse des
choses saintes et la raison, les croyans fidèles et les philosophes.
Une des sources du discrédit où les livres saints sont tombés (I),
ce sont les interprétations forcées, que notre amour-propre, si
orgueilleux, si absurde, si rapproché de notre misère a voulu donner
à tous les passages que nous ne pouvons expliquer. De là sont nés
les sens figurés, les idées singulières et indécentes, les pratiques
superstitieuses, les coutumes bizarres, les décisions ridicules ou
extravagantes dont nous sommes inondés. Toutes les folies humaines se
sont étayées tour-à-tour des passages rebelles aux interprètes, qui
s’évertuent, s’obstinent et ne doutent de rien; comme si l’Être suprême
n’avoit pas pu donner à l’homme des vérités, qu’il ne devoit connoître,
savoir, approfondir, que dans les _siècles à venir_. Du moment où
vous admettez que la Bible est faite pour l’univers, songez que l’on
fait aujourd’hui bien des choses que l’on ignoroit il y a quarante
siècles et que dans quarante mille autres années, on saura des faits
que nous ignorons. Pourquoi donc vouloir juger par anticipation? Les
connoissances sont graduelles et ne se développent que par une marche
insensible, que les révolutions des empires et de la nature retardent
ou ralentissent. Or l’intelligence de la Bible, qui existe depuis un
si grand nombre de siècles, qu’il y a bien peu de choses à citer
d’une aussi haute antiquité, demande peut-être encore un long période
d’efforts et de recherches.
L’un des articles de la Genèse qui a singulièrement aiguisé l’esprit
humain (II), c’est le verset 27 du chapitre I:
«Dieu créa _l’homme_ à son image, il _les_ créa mâle et femelle.»
Il est bien clair, il est bien évident que Dieu a créé Adam androgyne;
car au verset suivant (verset 28), il dit à Adam: «Croissez et
multipliez-vous; remplissez la terre.»
Ceci fut opéré le sixième jour; ce n’est que le septième que Dieu créa
la femme; ce que Dieu fit entre la création de l’homme et celle de la
femme est immense. Il fit connoître à Adam tout ce qu’il avoit créé:
animaux, plantes, etc. Tous les animaux comparurent devant Adam.
«Adam les nomma tous: et le nom qu’Adam donna à chacun (III) des
animaux est son nom véritable.»[23]
«Adam appela donc tous les animaux d’un nom qui leur étoit propre,
tant les oiseaux que les bêtes, etc.»[24]
Jusqu’ici la femme n’a point paru; elle est incréée; Adam est toujours
hermaphrodite. Il a pu croître seul et se multiplier.
Et pour concevoir le temps pendant lequel Adam a pu réunir en lui les
deux sexes, il suffit de réfléchir sur ce que peuvent être ces jours
dont l’Écriture parle; ces six jours de la création, ce _septième
jour_ du repos, etc.
On ne peut être que véritablement affligé, que presque tous nos
théologiens, tous nos mangeurs d’images abusent de ce grand, de ce
saint nom de Dieu; on est blessé toutes les fois que l’homme le
profane et qu’il prostitue l’idée du premier Être, en la substituant à
celle du phantôme de ses opinions. Plus on pénètre dans le sein de la
nature, et plus on respecte profondément son Auteur; mais un respect
aveugle est superstition; un respect éclairé est le seul qui convienne
à la vraie religion, et pour entendre sainement les premiers faits
que l’interprète Divin nous a transmis, il faut, ainsi que l’observe
l’éloquent Buffon, recueillir avec soin ces rayons échappés de la
lumière céleste. Loin d’offusquer la vérité, ils ne peuvent qu’y
ajouter un nouveau degré de splendeur.
Cela posé, que peut-on entendre par les six jours que Moïse désigne
si précisément, en les comptant les uns après les autres, sinon _six
espaces de temps_, six _intervalles_ de durée? Ces espaces de temps
indiqués par le nom de _jours_, faute d’autres expressions, ne peuvent
avoir aucun rapport avec nos jours actuels, puisqu’il s’est passé
successivement trois de _ces jours_ avant que le soleil ait été créé.
Ces jours n’étoient donc pas semblables aux nôtres, et Moyse l’indique
clairement en les comptant du _soir au matin_; au lieu que les jours
solaires se comptent et doivent se compter du _matin au soir_. Ces six
jours n’étoient donc ni semblables aux nôtres, ni égaux entr’eux; ils
étoient proportionnés à l’ouvrage. Ce ne sont donc que _six espaces
de tems_. Donc Adam ayant été créé hermaphrodite le sixième jour, et
la femme n’ayant été produite qu’à _la fin du septième_, Adam a pu
procréer en lui-même et par lui-même tout le tems qu’il a plu à Dieu de
placer entre ces deux époques.
Cet état d’androgénéité n’a pas été inconnu aux philosophes du
paganisme, à ses mythologues, ni aux rabbins. Ceux-ci ont prétendu
qu’Adam fut créé homme d’un côté, femme de l’autre; composé de deux
corps que Dieu ne fit que séparer. Ceux-là, comme Platon, l’ont fait de
figure ronde, d’une force extraordinaire; aussi la race qui en provint
voulut déclarer la guerre aux dieux.--Jupiter, irrité, les voulut
détruire.--Mais il se contenta d’affaiblir l’homme en le dédoublant, et
Apollon étendit la peau qu’il noua au nombril... De là le penchant qui
entraîne un sexe vers l’autre par l’ardeur qu’ont les deux moitiés pour
se rejoindre et l’inconstance humaine, par la difficulté qu’a chaque
moitié de rencontrer sa correspondante. Une femme nous paroît-elle
aimable? nous la prenons pour cette moitié avec laquelle nous
n’eussions fait qu’un tout; le cœur nous dit: la voilà, c’est elle;
mais à l’épreuve, hélas! trop souvent ce ne l’est point.
C’est sans doute d’après quelques-unes de ces idées que les Basilitiens
et les Carpocratiens prétendirent que nous naissions dans l’état
de nature innocente, tels qu’Adam au moment de la création, et par
conséquent devant imiter sa nudité. Ils détestoient le mariage,
soutenoient que l’union conjugale n’auroit jamais eu lieu sur la terre
sans le péché; regardoient la jouissance des femmes en commun comme
un privilège de leur rétablissement dans la justice originelle, et
pratiquoient leurs dogmes dans un superbe temple souterrain, échauffé
par des poëles, dans lequel ils entroient tout nus, hommes et femmes;
là, tout leur étoit permis, jusqu’aux unions que nous nommons adultère
et inceste, dès que l’ancien ou le chef de leur société avoit prononcé
ces paroles de la Genèse: _Croissez et multipliez_.
Tranchelin renouvela cette secte dans le douzième siècle; il prêchoit
ouvertement que la fornication et l’adultère étoient des actions
méritoires; et les plus fameux d’entre ces sectaires furent appellés
les _Turlupins_ en Savoie. Plusieurs savans font remonter l’origine
de ces sectes à Muacha mère d’Afa, roi de Juda, grande prêtresse de
Priape: c’est dater de loin, comme on voit.
Cette double vertu d’Adam paroît encore avoir été indiquée dans la
fable de Narcisse qui, épris de l’amour de lui-même, veut jouir de son
image, et finit par s’assoupir en échouant à l’ouvrage[25].
Tous ces doutes, toutes ces recherches sur les jouissances contre notre
nature actuelle, ont donné lieu à une grande question; à savoir: _an
imperforata mulier possit concipere?_ «Si une fille imperforée peut se
marier?»
On conçoit que les PP. Cucufe et Tournemine, savans jésuites, ont
approfondi cette question, et qu’ils ont été pour l’affirmative;
l’œuvre de Dieu, disent-ils, ne peut en aucun cas exister d’une manière
contraire aux fins de la nature; une fille privée de la vulve en
apparence, doit donc trouver dans l’anus des ressources pour remplir
le vœu de la reproduction, la première et la plus inséparable des
fonctions de notre existence.