[Note concernant la transcription
On a conservé l’orthographe de l’original, pour le texte français. On
a néanmoins corrigé les erreurs manifestes d’impression. Les citations
latines et surtout grecques ont dû être abondamment rectifiées,
l’original étant truffé d’erreurs au point d’en devenir inintelligible
(par exemple "Ex alii tui senta" au lieu de "Ex animi tui sententia")
voire imprononçable (par exemple δζαγομὸ ζφς pour τραγομόρφοι).]
LES MAITRES DE L’AMOUR
L’ŒUVRE
du
Comte de Mirabeau
Erotika Biblion
avec annotations du Chevalier de Pierrugues
La Conversion, ou le Libertin de qualité
Hic et Hec, ou l’art de varier les plaisirs de l’amour
Le Rideau levé, ou l’Éducation de Laure
Le Chien après les Moines.--Le Degré des âges du plaisir
INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE ET NOTES
PAR
+GUILLAUME APOLLINAIRE+
_Ouvrage orné d’un Portrait et d’un autographe hors texte_
PARIS
BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
4, RUE DE FURSTENBERG, 4
MCMXXI
L’ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU
==_Il a été tiré de cet ouvrage_==
10 exemplaires sur Japon Impérial=
==============1 à 10==============
====25 exemplaires sur Hollande===
==============11 à 35=============
Droits de reproduction réservés
pour tous pays, y compris la
Suède, la Norvège et le Danemark.
[Illustration: MIRABEAU.]
INTRODUCTION
Il ne sera question ici ni de la vie publique ni de la vie privée de
Mirabeau. Tout cela est trop connu.
Qu’il suffise de dire qu’Honoré-Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau,
naquit le 9 mars 1749 au château du Bignon, dans le Gâtinais orléanais
(aujourd’hui Le Bignon-Mirabeau, arr. de Montargis, Loiret). Il mourut
le samedi 2 avril 1791.
D’excellents historiens ont projeté un jour éclatant sur les amours du
grand tribun et de Sophie de Ruffey, la marquise de Monnier. On a donné
une très grande partie de la correspondance des deux amants[1].
On n’a pas encore osé livrer au public les détails libres qui abondent,
paraît-il dans les lettres de Mme de Monnier. Bon nombre de détails
aussi libres figurent dans celle de Mirabeau.
Arrêté le 14 mai 1777, l’amant de Sophie fut enfermé à Vincennes le 8
juin 1777 et n’en sortit que le 17 novembre 1780.
Le marquis de Sade était au donjon depuis le 14 janvier de la même
année. Mais Mirabeau semble avoir ignoré ce détail à cette époque et la
lettre adressée à M. Le Noir, le 1er janvier 1778, témoigne de cette
ignorance.
«... Faut-il citer un de mes parents[2]? Pourquoi des crimes horribles
et pour qui une prison perpétuelle est une grâce que toute la bonté du
souverain pour leurs familles a eu peine à leur accorder, plusieurs
scélérats de cette espèce, dis-je, sont dans des forts où ils jouissent
de toute leur fortune, où ils ont une société très agréable et toutes
les ressources possibles contre le mal-être et l’ennui inséparable
d’une vie renfermée................................................
... Faut-il citer un de mes parents[2]? Pourquoi non? La honte
n’est-elle pas personnelle? Le marquis de Sade, condamné deux fois
au supplice, et la seconde fois à être rompu vif, le marquis de Sade
exécuté en effigie; le marquis de Sade dont les complices subalternes
sont morts sur la roue, dont les forfaits étonnent les scélérats
même les plus consommés; le marquis de Sade est colonel, vit dans le
monde, a recouvré sa liberté et en jouit, à moins que quelque nouvelle
atrocité ne la lui ait ravie...
Vous me blâmeriez, Monsieur, si je m’avilissais jusqu’à mettre en
parallèle M. de Railli[3], M. de Sade et moi; mais je me ferais cette
question simple... De quoi suis-je coupable? De beaucoup de fautes
sans doute; mais qui osera attaquer mon honneur?... Mon père; parce
qu’il est le seul que je ne puisse pas repousser et couvrir d’infamie.
Qu’il articule des faits et que ces faits me soient communiqués. Je
l’ai demandé cent fois, mais il a trop beau jeu lorsqu’il parle seul
pour changer de partie... Cependant, quelle différence de la situation
des monstres que j’ai cités à la mienne? Je suis dans la prison du
royaume la plus triste et la plus cruelle, à la considérer sous tous
les aspects (je parle de celle destinée aux gens de ma sorte); j’y
suis dans la plus extrême pénurie; dans l’isolement le plus absolu, je
dirais le plus affreux, si vous n’étiez venu à mon aide...»
Mais le marquis de Sade devait lui révéler sa présence et, le 28 juin
1780, Mirabeau écrit au premier commis de la police, l’agent Boucher,
qu’il appelait son bon ange[4]:
«... Monsieur de Sade a mis hier en combustion le donjon et m’a fait
l’honneur en se nommant et sans la moindre provocation de ma part,
comme vous le croyez bien, de me dire les plus infâmes horreurs.
J’étais, disait-il moins décemment, le giton de M. de R...[5] et
c’était pour me donner la promenade qu’on la lui ôtait. Enfin, il m’a
demandé mon nom afin d’avoir le plaisir _de me couper les oreilles à
sa liberté_.
La patience m’a échappé et je lui ai dit: Mon nom est celui d’un
homme d’honneur qui n’a jamais disséqué ni empoisonné des femmes, qui
vous l’écrira sur le dos, à coups de canne, si vous n’êtes pas roué
auparavant, et qui n’a de crainte d’être mis par vous en deuil sur la
grève[6]. Il s’est tu et n’a pas osé ouvrir la bouche depuis. Si vous
me grondez, vous me gronderez, mais par Dieu, il est aisé de patienter
de loin, et assez triste d’habiter la même maison qu’un tel monstre
habite.»
Ces deux prisonniers, qui s’estimaient si peu, l’un traitant de _giton_
l’autre qui le considérait comme un monstre, devaient jouer un rôle
prépondérant dans l’histoire de l’émancipation sociale et morale de
l’humanité.
Tous les deux passaient le temps, en prison, à écrire surtout des
ouvrages licencieux.
Mirabeau a composé à Vincennes un grand nombre d’ouvrages:
_Des lettres de cachet et des prisons d’Etat_, 2 vol., _à Hambourg_
(Neufchâtel), en 1782.
_Elégies de Tibulle avec des notes et recherches de mythologie,
d’histoire et de philosophie; suivies des baisers de Jean Second;
traduction nouvelle adressée du Donjon de Vincennes par Mirabeau
l’aîné, à Sophie Ruffey, avec quatre figures. A Tours, chez Letourmy
jeune et Compagnie, et à Paris, chez Berry, rue S. Nicaise,
l’an 3 de l’Ere Républicaine_, 2 tomes, in-8º[7].
Il y a un troisième volume sans tomaison indiquée, avec ce titre:
_Contes et nouvelles adressés du Donjon de Vincennes, par Mirabeau, à
Sophie Ruffey. A Tours, chez Letourmy le jeune et Compagnie. A Paris,
chez Deroy, libraire, rue Cimetière-André, nº 15, l’an 4 de l’ère
républicaine_, avec cette épigraphe: _Nec si quid olim lusit Anacreon
delevit aetas_.
«La Chabeaussière, dit la _Biographie Michaud_, élevé avec Mirabeau,
lui avait fait don du manuscrit de cette traduction, à laquelle
il n’attachait aucune importance. Mirabeau se l’appropria en
l’enrichissant d’additions et remaniant le style. La Chabeaussière
revendiqua l’ouvrage lorsqu’il en vit le succès.»
M. Paul Cottin (_loc. cit._) dit que «La Chabeaussière paraît avoir
indûment réclamé la paternité» de cette traduction de Tibulle.
M. Gabriel Hanotaux possède, paraît-il, un important manuscrit
d’ouvrages de Mirabeau, écrit à Vincennes et recopiés par Sophie:
poèmes, traduction des _Métamorphoses d’Ovide_, _Essai sur la liberté
des anciens et des modernes_, etc.
Mirabeau écrivit aussi à Vincennes un traité de _l’Inoculation_, une
_grammaire_ et une _mythologie_ destinés à l’éducation de Mme de
Monnier.
Il traduisit aussi les contes de Boccace qu’il jugeait ainsi (_Lettre
à Sophie_ du 28 juillet 1780): «Je crois en général que Boccace a été
trop vanté; il a cependant du naturel et du comique. Mais quand on a lu
ce qu’a fait en ce genre Hamilton, soit dans ses contes, soit dans les
mémoires de Gramont, on n’aime plus aucun conteur.»
Enfin, il y écrivit son _Erotika Biblion_ et ces ouvrages hardis que
M. Pierre Louys, dans sa préface d’_Aphrodite_, appelle _les romans de
Mirabeau_, c’est-à-dire _le Libertin de qualité_ et peut-être _Hic et
Haec_.
_Ma Conversion_ parut en 1783.
Cet ouvrage, d’un genre tout nouveau, fut bientôt remarqué[8]. C’était
la première fois sans doute que l’on faisait un personnage romanesque
de l’homme qui vit aux dépens des femmes. Le roman était animé; assez
grossier, il contenait des termes empruntés à l’argot spécial des
brelans et des tavernes. Le libertinage affectait à chaque page des
allures conquérantes. Don Juan levait des impôts dans le pays de
Tendre et blasphémait avec une liberté réaliste encore nouvelle dans
la littérature. Les _Mémoires secrets_ ne manquèrent point de signaler
un livre aussi scandaleux et la mention qui est faite des estampes qui
enrichissent le livre suffira à donner idée de l’ouvrage qu’on ne peut
guère résumer.
«_5 janvier 1785. Ma Conversion_, par M. D. R. C. D. M. F.,
c’est-à-dire par M. de _Riquetti_, comte de _Mirabeau_ fils.
Tel est le titre de cet ouvrage qui, quoique imprimé dès 1783, n’a
commencé à percer que vers la fin de l’année dernière. Il est, en
effet, de nature à ne se glisser que lentement et dans les ténèbres. Il
est précédé d’une _Épître dédicatoire à Monsieur Satan_. On peut juger
par ce début quel doit être le fond du livre. Le frontispice l’annonce
également. On y voit l’auteur à son bureau. _L’Amour_ et les _Trois
Grâces_, transformées en _trois Garces nues_, vers lesquelles il se
retourne, semblent guider sa plume. On dirait que le _Diable_, en face,
n’attend que le moment de recevoir l’hommage de cette production, et
_Mercure_ se dispose à la publier.
Au haut est un médaillon où l’on lit: _Ma Conversion_. Et au bas, pour
légende: _Auri sacra fames_. Cinq autres estampes enrichissent et
développent le sujet.
La première roule sur le début du héros, qui commence par une
financière payant bien. Il est peint l’excitant vigoureusement et ne
voulant la satisfaire que lorsque l’or paraît. Au bas, on lit: _Voyez
son cul, comme il bondit!_
La seconde a pour titre: _La dévote_, avec cette exclamation: _Ah! mon
doux Jésus!_ C’est le plaisir qui la lui arrache, on le juge à son
attitude avec son amant. Un crucifix devant elle, un tableau de la
Vierge caractérisent une dévote.
_Agnès_ est la troisième estampe, et le mot: _Je déchire la nue_. C’est
une novice que le libertin introduit dans un couvent de débauche: en
lui donnant une leçon de musique, elle se précipite elle-même tout en
pleurs dans ses bras et est enf.....
_Elle vit du pays_ sert de légende à la quatrième. C’est une _Baronne
campagnarde_ qu’il éduque et à laquelle il apprend toutes les postures
et toutes les manières de le faire.
La dernière estampe peint une orgie effroyable, où brille un moine.
Elle est couverte d’un rideau qu’entr’ouvre le _Roué_. Plus bas est
une autre orgie fort enveloppée, qu’on suppose des tribades d’après sa
description, et le tout est terminé par ces mots: _Le rideau cache les
mœurs_.
On ne sait si l’ouvrage est réellement de celui qu’indiquent les
lettres initiales: mais malheureusement il est assez bien fait pour
qu’on soit tenté de le croire.»
_La Correspondance littéraire, philosophique et critique_, par
Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc., émettait aussi des doutes sur
l’attribution qu’on faisait de _Ma Conversion_ à Mirabeau.
«_Ma Conversion_, par M. D. R. C. D. M. F., avec figures en
taille-douce, première édition, dédiée à Satan. Nous ne nous permettons
de transcrire ici le titre de cet infâme livre que pour annoncer à nos
lecteurs que, quoique attribué au fils de M. le marquis de Mirabeau,
auteur de l’ouvrage sur _Les lettres de cachet et les prisons d’État_,
nous ne pouvons nous résoudre à croire qu’il soit de lui. C’est un code
de débauche dégoûtante, sans verve, sans imagination, et il ne paraît
pas croyable qu’un homme d’esprit ait avili sa plume à cet excès sans
laisser même soupçonner l’espèce d’attrait qui aurait pu séduire son
talent.»
Et M. Tourneux, qui a donné (Garnier, 1880) une édition de la
_Correspondance littéraire_, ajoute en note:
«Les initiales qui figurent sur l’une des éditions et que reproduit
Meister signifient: M. de Riquetti, comte de Mirabeau fils. Néanmoins,
il est très probable que le grand orateur n’a pas plus écrit _Ma
Conversion_ que les autres romans obscènes qu’on lui a attribués. On
ne peut porter à son actif que _l’Erotika Biblion_, dont il se déclare
implicitement l’auteur dans une lettre à Sophie de Monnier.»
Cependant, le doute n’est pas possible. Mirabeau a écrit aussi bien _Ma
Conversion_ que _l’Erotika Biblion_.
Les trois lettres du 21 février, du 5 et du 26 mars 1780 le démontrent
assez.
Le 21 février, Mirabeau écrit à Sophie:
«Ce que je ne t’envoie pas, c’est un roman tout à fait fou que je fais
et intitulé _Ma Conversion_. Le premier alinéa te donnera une idée du
sujet et t’apprendra en même temps quelle fidélité je te prépare:
Jusqu’ici, mon ami, j’ai été un vaurien; j’ai couru les
beautés; j’ai fait le difficile; à présent, la vertu rentre
dans mon cœur; je ne veux plus ..... que pour de l’argent; je
vais m’afficher étalon juré des femmes sur le retour et je
leur apprendrais à jouer du ... à tant par mois.
Tu ne saurais croire combien ce cadre, qui ne semble rien, amène de
portraits et de contrastes plaisants; toutes les sortes de femmes,
tous les états y passent tour à tour; l’idée en est folle, mais les
détails en sont charmants et je te le lirai quelque jour, au risque de
me faire arracher les yeux. J’ai déjà passé en revue la financière, la
prude, la dévote, la présidente, la négociante, les femmes de cour, la
vieillesse. J’en suis aux filles; c’est une bonne charge et un vrai
livre DE MORALE.»
Le 5 mars, Mirabeau reparle avec complaisance de son roman:
«Mon amie si bonne, nous sommes fort arriérés; mais je travaille
tant que, j’espère, nous aurons bientôt de l’argent. _Tibulle_ va
être livré, les _Contes_ et les _Baisers_ le sont; Boccace est entre
mes mains, et _Ma Conversion_ avance. Je fais, pour ce roman qui est
absolument neuf et qui, si j’étais libraire, ferait ma fortune, des
sujets d’estampes qui ne ressembleront à aucunes et seront, je m’en
flatte, très jolies. Comptez sur mes bontés, madame; je daignerai vous
réserver toujours quelques bons moments, et si je fais beaucoup pour ma
bourse, je ferai aussi _quelque chose_ pour mon cœur. Si tu veux passer
sur des mots un peu fermes et sur des peintures très libres, mais
très vraies de nos mœurs, de notre corruption, de notre libertinage,
je t’enverrai ce roman, qui est moins frivole que l’on ne croirait au
premier coup d’œil. Depuis les femmes de cour, qui y sont cavées à
fond, j’ai fini les religieuses et les filles d’opéra; j’en suis, par
occasion, aux moines; de là je me marierai, puis je ferai peut-être un
petit tour aux enfers (où je coucherai avec Proserpine) pour y entendre
de drôles de confessions..... Tout ce que je puis te dire, c’est que
c’est une folie singulièrement neuve et que je ne puis relire sans
rire.»
Enfin, le 26 mars Mirabeau annonce à Sophie qu’il lui envoie _Ma
Conversion_:
«Quant au manuscrit que tu demandes, je l’envoie au bon ange, avec
prière de te le faire passer. Garde-le le moins que tu pourras. Je ne
puis y joindre ni la seconde partie, ni la feuille que j’ai retirée du
corps de l’ouvrage. Ce sont des choses de nature à ce que M. B... ne
puisse les passer.
Hélas! mon amie, c’est en prison qu’on a besoin de se battre les flancs
pour être gai et de se forcer à l’être. Sans cela, on serait bientôt
découragé et mort ou fou. Au reste, _Ma Conversion_ est beaucoup plus
plaisante que _Parapilla_[9]. C’est, sous une écorce très polissonne,
une peinture vivante et même assez morale de nos mœurs et de celles de
tous les États. Les femmes de cour, les religieuses et les moines y
sont surtout traités à souhait.»
P. Manuel, dans sa préface aux _Lettres de Mirabeau_ (_loc. cit._), dit
emphatiquement que l’amant de Sophie «fut réduit à broyer les couleurs
de l’Arétin. Et alors parut _Le Libertin de qualité_; on ne concevrait
pas comment un apôtre de la volupté, le disciple le plus ingénieux
qu’ait jamais eu Épicure, qui prêchait si bien que l’Amour perdrait
tout à être nu s’il était sale, et que la pudeur doit survivre même
à la chasteté, a pu employer les couleurs dégoûtantes du vice; si,
dupe de son imagination qui montrait à sa philanthropie, à travers des
sentiers fangeux, un but moral, il ne s’était pas persuadé à lui-même
que pour peindre les vices, il fallait les saisir sur le fait et que
pour apprendre à des courtisans et à des moines où était la gangrène,
la putridité de leurs mœurs, il fallait, sous peine de n’être pas lu,
parler le langage des bordels et des halles.
_Ma Conversion_ est l’image des débauches de _l’Ile de Caprée_.
Était-ce à lui de tenir le pinceau de Pétrone?
Tout au plus devait-il se permettre _l’Erotika Biblion_. Là, du moins,
avec toute l’érudition de l’Académie des sciences, il couvre des
exemples sacrés de l’antiquité les parties honteuses de nos modernes
Sardanapales.»
La même année que _Ma Conversion_ parut _l’Erotika Biblion_. Mirabeau
l’avait achevé en 1780. Le 21 octobre de cette année, il écrit à
Sophie: «... Je comptais t’envoyer aujourd’hui, ma minette bonne,
un nouveau manuscrit très singulier, qu’a fait ton infatigable
ami, mais la copie que je destine au libraire de M. B... n’est pas
finie; et t’ôter à l’avenir l’original, ce serait l’interrompre pour
longtemps[10]. Ce sera pour la prochaine fois. Il t’amusera: ce sont
des sujets bien plaisants, traités avec un sérieux non moins grotesque,
mais très décent. Croirais-tu que l’on pourrait faire dans la Bible
et l’antiquité des recherches sur l’onanisme, la tribaderie, etc.,
etc., enfin sur les matières les plus scabreuses qu’aient traitées les
casuistes et rendre tout cela lisible, même au collet le plus monté et
parsemé d’idées assez philosophiques?»
Il faut noter en passant qu’_Errotika_ était une faute d’impression qui
persiste dans un certain nombre d’éditions de l’ouvrage.
Le manuscrit autographe de Mirabeau a appartenu à M. Solar et a été
vendu 150 francs. Il était in-4º.
_L’Erotika Biblion_ est un monument d’impiété très singulier. C’est
le fruit des lectures de Mirabeau dans sa prison. Il y lisait avec
curiosité et non sans plaisir des ouvrages d’érudition sacrée,
d’exégèse biblique: «Avec les rognures des commentaires de Don
Calmet, dit un biographe, il composa _l’Erotika Biblion_, recueil de
gravelures, où sont signalés les écarts de l’amour physique chez les
différents peuples anciens et particulièrement chez les Juifs et dans
lequel, du moins, l’originalité compense l’obscénité de la matière.»
La première édition parut à Neufchâtel selon les uns, à Paris selon
d’autres. On a assuré qu’il ne se répandit que quatorze exemplaires
de la première édition, saisie en presque totalité par la police. Il
paraît que l’édition de 1792 fut également traquée, mais un certain
nombre d’exemplaires passa à l’étranger. Il en vint même à Rome et
le livre fut mis à l’index le 2 juillet 1794. Le décret qui condamne
l’ouvrage en traduit agréablement en latin le titre grec: «Erotika
Biblion, _id est_: Amatoria Bibliorum.»
A propos de _l’Erotika Biblion_, Lemonnyer[11] cite cet _Article
découpé d’un journal de l’époque_: «_20 août._ Il paraît un livre
nouveau dont le titre seul est effrayant: il porte _Errotika Biblion_.
A Rome, de l’imprimerie du Vatican, 1783, volume in-8º. Son objet est
de prouver que, malgré la dissolution de nos mœurs, les anciens étaient
beaucoup plus corrompus que nous, et l’auteur le fait méthodiquement et
par une comparaison suivie, à commencer depuis les Juifs compris, ce
qui s’établit à leur égard par des citations des livres saints qui ne
sont pas fort édifiantes. De là une érudition immense et les tableaux
les plus licencieux plus forts que ceux du _Portier des Chartreux_.
Ce livre est fort rare: on prétend qu’il n’y en a eu que quatorze
exemplaires distribués dans Paris, et que le reste a été saisi par la
police.» Lemonnyer cite encore un _autre article_:
«_28 novembre 1783._ _L’Errotika Biblion_ n’a qu’environ 18 feuilles
d’impression in-8º et est subdivisé en dix titres d’un seul mot, qui
ne sont pas plus intelligibles au commun des lecteurs. Ils formeront
comme autant de chapitres séparés, dont la liaison a peine à se
découvrir, mais dont le but général est assez celui indiqué de prouver
que les anciens nous surpassaient infiniment du côté de la corruption
des mœurs: ils sont, dans leur brièveté, remplis de recherches savantes
et même infiniment curieuses, qui rendent l’ouvrage aussi érudit
qu’agréable.
L’auteur, outre le talent de posséder parfaitement les langues mortes,
a celui d’écrire très bien la sienne, de plaisanter légèrement et de
singer souvent Voltaire; dans les tableaux très sales qu’il présente
parfois, il se sert toujours d’expressions honnêtes ou techniques; du
reste, il paraît fort versé dans l’art des voluptés et en donne des
leçons que lui envieraient les _Gourdans_ et les _Brissons_, en un mot
les plus experts en ce genre.
Les éditeurs annoncent dans un _avis_ qu’ils ont du même auteur
d’autres manuscrits du même mérite et d’un intérêt non moins piquant,
et ils promettent de les livrer incessamment au public; on ne peut que
le désirer avec avidité.»
La préface de l’édition de 1833, dite édition du chevalier de
Pierrugues (v. Essai bibliographique), contient un excellent résumé
de l’ouvrage. Ce résumé sous forme de commentaire ne saurait manquer
d’intéresser les curieux et amateurs de lettres.
Le voici:
«Dans le chapitre par lequel il ouvre son écrit immortel, Mirabeau,
avec cette finesse d’esprit et ce talent d’observation admirable,
ridiculise le système absurde de tous les sectateurs qui, marchant
sur les traces de Shackerley, prétendraient, comme le philosophe
Maupertuis, soutenir que le phénomène étonnant, cette bande circulaire
solide et lumineuse qui entoure à une certaine distance le globe ou
l’anneau de Saturne dans le plan de son équateur, que découvrit Galilée
en 1610, _était autrefois une mer; que cette mer s’est endurcie et
qu’elle est devenue terre ou roche; qu’elle gravitait jadis vers deux
centres et ne gravite plus aujourd’hui que vers un seul_.
Il sape ainsi par leur base les vaines théories des hommes sur les lois
de la nature, qu’ils nous présentent comme d’incontestables vérités
et qui, dans le fond, ne sont que les extravagantes rêveries de leur
cerveau.
Passant ensuite au chapitre de _l’Anélytroïde_, après avoir résumé en
peu de mots l’histoire merveilleuse de la création, dont il attaque
la physique avec cette justesse d’esprit qui lui est propre, il fait
ressortir, en critique judicieux, toutes les absurdités fabuleuses de
nos théologiens qui prétendent tout expliquer, parce qu’ils raisonnent
sur tout, et il démontre combien il est ridicule de soutenir, comme
les canonistes de toutes les époques, que tous les moyens propres à
faciliter la propagation de l’espèce humaine n’ont en eux-mêmes rien
que d’honnête et de décent, dès qu’ils conduisent à cette destination.
L’_Ischa_ nous étale avec pompe le chef-d’œuvre par lequel l’architecte
de l’univers a clos son sublime ouvrage, cette âme de la reproduction,
la femme, dont la faiblesse organique indique, il est bien vrai,
combien elle est inférieure en puissance à l’homme, mais qu’une
éducation virile et libérale, au lieu d’une instruction nécessairement
superficielle qu’on lui donne aujourd’hui, assimilerait davantage à la
nature de l’homme, qu’elle égale en perfectionnement, et lui ferait
participer avec une parfaite égalité de droits à la jouissance de la
vie civile.
Plus énergique, mais non moins éloquent, c’est dans la _Tropoïde_ que
le talent inimitable de Mirabeau prend un nouvel essor pour s’élever
aux plus hautes pensées. Vivant dans un temps où la corruption d’une
cour offrait à la méditation du philosophe le tableau le plus saillant
et le plus hideux d’une dissolution sans exemple, il porte le flambeau
de l’investigation sur celle d’un peuple d’une autre époque beaucoup
plus reculée de nous, et les comparant ensemble, il démontre avec une
admirable vérité que l’espèce humaine, dont les facultés morales ont
une connexion si intime avec ses facultés physiques, est susceptible
d’une perfectibilité qui se développe par les lumières de l’observation
et de l’expérience et qui s’augmente successivement avec les progrès
de la civilisation. Il prouve que si des nuances plus ou moins
caractéristiques distinguent si diversement tous les peuples de la
terre, il faut l’attribuer à l’influence du sol qu’ils habitent et aux
institutions politiques qui leur sont imposées, soit par des despotes
qui les gouvernent d’après leurs vices et leurs vertus, soit par des
conquérants qui les modèlent sur leurs propres mœurs et les climats
qu’ils ont quittés.
Le _Thalaba_ nous fait voir l’homme dans toute la turpitude d’un vice
infâme, lorsque, subjugué par son tempérament, il ne puise pas assez de
forces dans son âme pour résister à un dérèglement qui non seulement le
dégrade à ses propres yeux, mais brise entre ses mains la coupe de la
vie, si pleine d’avenir, avant de l’avoir épuisée.
_L’Anandryne_ sert de pendant au tableau heureux du Thalaba et nous
représente, dans la femme, l’épouvantable vice qu’il a critiqué dans
l’homme.
Il nous fait voir dans quel degré d’abjection peut tomber un sexe
aimable, si bien fait pour plaire, lorsqu’il a franchi les bornes de la
pudeur[12].
Après avoir établi d’une manière admirable que l’influence de la
reproduction de notre espèce étend ses droits sur tous les hommes en
général, que la violence de l’amour sous un climat constamment brûlant
n’est point la même que dans les pays septentrionaux, et que la nature
procède à la reproduction _par des moyens particuliers et propres à
chacun_, Mirabeau, par une transition heureusement amenée, critique,
dans l’_Akropodie_, une des institutions les plus bizarres et les plus
singulières que jamais tête d’homme ait enfantées, je veux dire la
circoncision. En passant en revue les motifs qui l’ont pu établir chez
les Orientaux, il démontre victorieusement qu’une observance religieuse
quelconque qui n’aurait pas pour base les lois de la morale et de la
nature ne peut servir qu’à tenir dans un avilissement perpétuel le
peuple qui la pratiquerait.
Le _Kadesch_ confirme ces réflexions et prouve avec évidence que
l’homme, une fois livré à ses désirs immodérés, à ses seules passions,
sans frein ni retenue, doit nécessairement s’avilir, au point de
méconnaître entièrement les sentiments de la pudeur et sa propre
dignité. Et conduisant comme dans un cloaque d’impuretés, il développe
dans _Béhémah_ cette triste vérité que l’homme, n’écoutant plus la
raison dont il est partagé, poussera bientôt ses folies jusqu’aux plus
monstrueuses insanies, et ombragera la nature en faisant injure à la
beauté, sans crainte de se ravaler au-dessous de la brute même.
Dans un chapitre de _l’Anoscopie_, Mirabeau nous expose au grand jour
l’homme, depuis le berceau du monde, toujours le jouet des adroits
charlatans qui, abusant sans pitié de sa crédulité et établissant
leur empire sur les qualités surnaturelles qu’ils affectent, mais
ne possèdent pas, ont prétendu dévoiler les secrets de l’avenir et
connaître ceux que le passé tient cachés dans son sein. Il en conclut
que le peuple sera la dupe de ces jongleurs aussi longtemps que les
yeux seront couverts du bandeau de l’ignorance et de la superstition.
Il couronne enfin son immortel ouvrage par la peinture énergique du
tableau hideux des mœurs de toute l’antiquité, et, les mettant en
parallèle avec les nôtres, il prouve combien la morale a fait de
progrès immenses aujourd’hui, par la raison infiniment simple que la
dépravation de l’homme est en raison du peu de développement de ses
qualités intellectuelles et que plus il sera éclairé sur la dignité de
son être et l’excellence de sa nature, moins il s’abandonnera à ses
funestes passions qui finissent par enfanter le malheur.
Si _Hic et Hec_ est réellement de Mirabeau, il faut croire qu’après
l’avoir confié à un libraire, l’amant de Sophie fit la défense qu’on le
publiât. Le grand tribun n’avait plus besoin de sa plume pour vivre. Le
libraire conserva sans doute une copie du manuscrit et le fit paraître
après la mort de Mirabeau.
Ce charmant ouvrage n’est point indigne de l’auteur de l’_Erotika
Biblion_ et de _Ma Conversion_. Il s’agit des aventures d’un élève des
jésuites d’Avignon, qui après la dispersion de l’ordre est placé comme
précepteur dans une famille bourgeoise, mais riche et accueillante. Les
personnages appartiennent au monde ecclésiastique, à la noblesse. On
trouve quelques anecdotes charmantes. Ce petit roman licencieux a été
écrit avec une grâce et un esprit qui sont rares. Il a été pillé par
l’auteur de _Mylord Arsouille_[13] qui parut avant lui, mais une copie
de _Hic et Hec_ a pu fort bien tomber entre les mains du pamphlétaire
peu scrupuleux qui publia la médiocre relation des plaisirs de lord
Seymour, dont Mylord Arsouille était le surnom populaire.
_Le Rideau levé ou l’Éducation de Laure_ est une sorte d’_Emile_
concernant les demoiselles. Mirabeau n’est pas l’auteur de cet ouvrage,
qui aurait été écrit par un gentilhomme bas-normand, nommé le marquis
de Sentilly. L’auteur, qui avait sans doute décidé d’abord de faire
l’apologie de l’inceste, fut retenu bientôt par des considérations
qui n’ont point embarrassé certains romanciers modernes. Laure, dont
l’éducation morale aussi bien que sexuelle, doit être achevée par
son père, apprend bientôt que l’homme qu’elle appelle _mon papa_ n’a
en réalité avec elle aucun lien de parenté. C’était beaucoup trop de
pudeur. L’auteur le comprit vite et n’hésita pas à faire intervenir
plus loin l’inceste encore, mais sous l’aspect qui paraît moins
révoltant: l’inceste de frère et de sœur. _Le Rideau levé_ est un
ouvrage au-dessus de sa réputation.
_Le chien après les moines_ est une satire alertement versifiée, mais
fort insignifiante. La notice qui se trouve en tête de la réimpression
de 1869 contient ces lignes qui paraissent judicieuses:
«L’épître à la Guimard[14], pour glorifier son caractère charitable,
offre en tête une initiale qui ne s’applique pas trop bien au comte de
Mirabeau: par M. M... Nous ne serions pas éloigné de chercher plutôt
cet anonyme dans Mercier ou Théveneau de Morande.»
Le _Degré des âges du plaisir_ renferme quelques renseignements
anecdotiques. Cependant le titre laissait supposer quelque chose de
plus voluptueux. Mirabeau n’est pour rien dans cette élucubration
bizarre.
G. A.
ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE
sur les ouvrages qui font l’objet de ce recueil.
_Errotika Biblion._--Εν Καιρο Εκατῆρον.--_Abstrusum excudit._--Ensuite
se trouve une vignette formée de divers attributs artistiques et
scientifiques. _A Rome, de l’Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII.
In-8º, IV-192 pp.
_Errotika Biblion._--Εν Καιρο Εκατῆρον.--_Abstrusum excudit._--Ensuite
se trouve une vignette représentant deux amours ailés dont l’un tient
une gerbe et l’autre une harpe, auprès d’une urne. _A Rome, de
l’Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII. In-8º, IV-192 pp.
_Errotika Biblion._--_Abstrusum excudit._--Ici se trouve un groupe
d’ornements typographiques disposés de façon à former une vignette. _A
Rome, de l’Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII. In-8º, IV-188 pp. Il
paraît que cette contrefaçon fut faite à Mons par H. Hoyois.
_Errotika Biblion._--_En Kairô Ékatèron, abstrusum excudit._--Dernière
édition. A Paris, chez Le Jay, libraire, rue Neuve-des-Petits-Champs,
près celle de Richelieu, du grand Corneille, nº 146, 1792. In-8º de
176 pp.
_Errotika Biblion._--Εν Καιρο Εκατῆρον.--_Abstrusum
excudit._--_Troisième édition. A Paris, chez tous les marchands de
nouveautés._--_An IX-1801._ Petit in-12 de IV-248 pages, avec un
portrait gravé par Mariage. (C’est celui qui a été reproduit dans le
présent recueil). Cette édition de l’_Errotika Biblion_ est la plus
jolie et la plus rare. On trouve des exemplaires portant: _par le
comte de Mirabeau, nouvelle édition corrigée sur un exemplaire revu
par l’auteur. Paris, Vatar-Jouannet, an IX_ (1801).
_Erotika Biblion, par Mirabeau, nouvelle édition, revue et corrigée
sur un exemplaire de l’an IX, et augmentée d’une préface et de notes
pour l’intelligence du texte. Paris, chez les frères Girodet, rue
Saint-Germain-l’Auxerrois._ MDCCCXXXIII; avec les épigraphes: Εν
Καιρῶ ἐχάτηρον,--_Abstrusum excudit_, petit in-8º de XII-271 pp.
Une vignette polytipée sur le titre représente Jupiter balançant ses
carreaux. Edition très rare et estimée. Elle contient les notes dites
du chevalier Pierrugues, auteur du _Glossarium eroticum linguæ latinæ_
(Paris, 1826), ouvrage mis en ordre par Eloi Johanneau et dû en partie
à la collaboration du baron de Schonen, auteur de la _Dissertation sur
l’Alcibiade fanciuello a scuola_ de Ferrante Pallavicini.
Il y avait à Bordeaux un ingénieur du nom de Pierrugues, cependant il
n’est pas certain qu’il soit l’auteur des notes, et il se pourrait que
le nom véritable de celui-ci restât encore à dévoiler. En effet, les
définitions qui ont été ajoutées aux notes de Mirabeau sont différentes
et même moins précises que celles du _Glossarium_...
Cette édition est devenue très rare, parce que, croit-on, la presque
totalité des exemplaires fut brûlée pendant l’incendie de la rue
du Pot-de-Fer, où, le 13 décembre 1835, un fonds très important de
librairie fut détruit.
_Errotika Biblion..._ Édition publiée en Allemagne vers 1860.
_Erotika Biblion, par Mirabeau. Édition revue et corrigée sur l’édition
originale de 1783 et sur l’édition de l’an IX avec les notes de
l’édition de 1833 attribuées au Chevalier Perrugues. Bruxelles, chez
tous les libraires._ 1783-1868 (Poulet-Malassis), in-12 de XV-220
pages, avec un portrait d’après Sicardi, gravé par Flameng. Il y a une
introduction due sans doute à la plume de Brunet (de Bordeaux).
_Erotika Biblion, par Mirabeau. Édition revue et corrigée sur
l’édition originale de 1783 et sur l’édition de l’an IX, avec les
notes de l’édition de 1833, attribuées au Chevalier de Pierrugues et
un avant-propos par C. de Katrix. Bruxelles, Gay et Doucé, éditeurs,
1881._--Edition tirée à 500 exemplaires in-8º de XXIX-267 pages plus
2 ff. de table, avec une eau-forte de Chauvet, un portrait gravé par
Flameng sur la gravure de Copia d’après Sicardi et le fac-similé d’un
autographe de Mirabeau.
_Erotika Biblion._ Une édition a paru à Bruxelles vers 1885.
_Le Libertin de qualité, ou Ma conversion_ [par le Cte de Mirabeau]
Londres [imprimé à l’imprimerie clandestine de Malassis, à Alençon],
1783, pet. in-8º. Très rare.
_Le Libertin de qualité, ou Confidences d’un prisonnier de Vincennes_,
Stamboul [Paris], 1784, in-8º, fig.
_Le Libertin de qualité, par Mirabeau, nouvelle édition, ornée de huit
figures. A Paris, MDCCXC._ In-18.
_Vie privée, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant Cte
de Mirabeau; à Paris, chez tous ses créanciers, rue de l’Echelle, en
Suisse_, etc., 1791. In-8º de IV-192 pp. avec portrait, frontispice et
5 figures. Réimpression du _Libertin de qualité_.
_Le Libertin de qualité..._ Amsterdam, 1774 [Paris, 1830] avec 6 ou 12
figures gravées en taille-douce ou 12 lithographies. 2 vol. in-18 de
139 et 142 pp.
_Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par le comte de Mirabeau.
Avec figures en taille-douce. Nouvelle édition. A Paris_, 1801 [1830].
2 tomes. in-12 avec 6 ou 12 figures gravées en taille-douce ou 12
lithographies.
_Vie privée, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant Cte
de Mirabeau; à Paris, chez tous ses créanciers, rue de l’Echelle, en
Suisse_, etc. 1791, in-18 avec un portrait. VI-199 pp. Réimpression du
_Libertin de qualité_. Ne pas confondre ces deux éditions avec certains
pamphlets dont le titre n’est pas très différent de celui-ci.
_Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par M. D. R. C. D. M. F.
(Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur celle originale de 1783.
Londres_, 1783-1866, in-18, figures libres.
_Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par M. D. R. C. D. M. F.
(Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur celle originale de 1783.
Londres_, 1783-1888, avec une rose sur le titre. In-18, 208 pp.
On a attribué à Mirabeau les ouvrages suivants:
_Le Chien après les M..._--Fascicule in-8 de 32 pp., vers 1782.
_Le Chien après les Moines, lu et approuvé par une bande de défroqués._
In-8º de format plus petit que le précédent.
_Le Chien après les moines, satire attribuée à Mirabeau. Réimpression
textuelle sur l’édition originale, sans lieu ni date (vers 1782),
augmentée d’une notice bibliographique. Genève, chez J. Gay et fils,
éditeurs, 1869._ On attribue aussi cette satire à Mercier ou à
Théveneau de Morande.
_Le Rideau levé ou l’Education de Laure_, avec cette épigraphe:
_Retirez-vous, censeurs atrabilaires;
Fuyez, dévots, hypocrites ou fous,
Prudes, guenons, et vous, vieilles mégères,
Nos doux transports ne sont pas faits pour vous._
Cythère (Alençon, Jean Zacharie Malassis), 1786. In-12 de VI-98 et 122
pages, avec 12 gravures, fleurons et culs-de-lampe, gravés par Godard
père, d’Alençon.
_Le Rideau levé, ou l’Education de Laure. Cythère_, MCCLXXXVIII, 2 vol.
in-12.
_Le Rideau levé, ou l’Education de Laure..._ 1790, 2 vol. 122 et 154 pp.
_Le Rideau levé ou l’Education de Laure... an V._
_Le Rideau levé, ou l’Education de Laure..._ 1800.
_Le Rideau levé ou l’Education de Laure_... Réimprimé sur l’édition de
1790 [vers 1830], 2 vol. in-18, chacun de 144 pp., 12 fig. libres.
_Le Rideau levé ou l’Education de Laure... Londres_, 1788 [Paris, vers
1830], avec des lithographies.
_Le Rideau levé ou l’Education de Laure, par Honoré-Gabriel Riquetti,
comte de Mirabeau.--Edition revue sur celle originale de 1786 et ornée
de six figures libres, gravées d’après celles qu’on ajouta aux éditions
de 1786 et de 1790_; ici se trouve l’épigraphe de quatre vers (voir
plus haut).--_A Cythère.--MDCCCLXIV._ Le titre est imprimé en deux
couleurs (noir et rouge). In-18, 271 pp.
_Le Rideau levé_ aurait en réalité pour auteur un certain marquis de
Sentilly, gentilhomme bas-normand.
_Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux
personnes de sexes différents aux différentes époques de la vie,
recueilli sur des mémoires véridiques, par Mirabeau, ami des plaisirs.
A Paphos, de l’imprimerie de la Mère des amours._--1793, in-18, 8
figures.
_Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux
personnes de sexes différents, aux différentes époques de la vie.
Recueilli sur des Mémoires véridiques par Mirabeau, Ami des plaisirs,
suivi de l’Ecole des Filles ou la Philosophie des dames. Orné de
gravures et de chansons. Au Palais-Royal, chez la Vve Girouard, très
connue, 1798._ 2 vol. in-16, 10 figures libres, coloriées. Bruxelles,
1863.
_Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux
personnes de sexes différents aux différentes époques de la vie,
recueilli sur des mémoires véridiques par Mirabeau, Ami des plaisirs.
A Paphos. De l’Imprimerie de la Mère des amours, 1793._ Avec, sur le
faux titre, l’indication qu’il s’agit d’une des _Réimpressions faites
exclusivement pour les membres de la Société des Bibliophiles de Bâle,
les Amis des Lettres et des Arts._ Vers 1870, in-18.
On a aussi attribué à Mirabeau l’ouvrage suivant, qui pourrait fort
bien être de lui. On reconnaît assez son style.
_Hic et hæc, ou l’Elève des RR. PP. Jésuites d’Avignon, orné de
figures. Berlin, 1798._ 2 tomes petit in-12. Les figures, assez bien
faites, sont galantes et non pas libres. Il y a à la deuxième partie
l’_anecdote reçue de Paris_ et lue par Mme Valbouillant (_Les
chevaux neufs_) qui manque dans les autres éditions.
_Hic et hec, ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour et de la
volupté, enseigné par les R. P. Jésuites et leurs élèves. Douze
gravures. Londres, les marchands de nouveautés, 1815._ 2 tomes in-16.
Lithographies libres.
_Hic et hæc, ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour... Londres_,
1788. Paris, 1830, 2 tomes in-18, 99 et 80 pp. avec 6 figures.
_Hic et hæc ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour..._ Belgique,
1863. 2 tomes in-16 avec 12 figures.
_Hic et Hec ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour... Au
Palais-Royal, chez la Vve Girouard, très connue._ 2 tomes in-12, vers
1865.
_Hic et Hec ou l’Art des_ (sic) _varier les plaisirs de l’Amour.
Londres, chez tous les marchands de nouveautés_, 1870, avec sur la
couverture un encadrement typographique. 2 tomes en 1 vol. in-12 de 121
pp.
ÉROTIKA BIBLION
AVIS DES ÉDITEURS
_Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible à tous les lecteurs,
et plusieurs ne lui trouveront aucun rapport avec le sujet. Néanmoins
un autre n’aurait pu lui convenir: et si nous l’avons laissé en grec,
on en devinera aisément la raison._
_Les recherches savantes et infiniment curieuses de l’auteur rendent
cet ouvrage aussi érudit qu’agréable, et nous ne doutons pas de
l’accueil favorable qu’il recevra du public._
_Nous avons du même auteur deux autres manuscrits qui ont le même
mérite et qui sont autant intéressans que celui-ci; ils seront achevés
d’imprimer sous deux mois. Nous annoncerons à nos correspondans le
moment où ils devront sortir de presse. Nous mettrons dans l’exécution
typographique autant de correction et de goût que dans ce volume.
Nous ne pouvons en annoncer les titres que lorsqu’ils seront prêts à
paroître._
N. B.--La présente édition de l’_Erotika Biblion_ est la
reproduction de la première édition de 1783, elle a été revue
sur celle de l’an IX. Les chiffres romains entre parenthèses
renvoient aux annotations dites du chevalier de Pierrugues.
Elles ont été insérées à la suite de l’_Erotika Biblion_.
L’_Avis des éditeurs_ a paru en tête de la première édition.
ANAGOGIE
On sait[15] que parmi les découvertes innombrables des antiquités
d’Herculanum, les manuscrits ont épuisé la patience et la sagacité des
artistes et des savans. La difficulté consiste à dérouler des volumes à
demi consumés depuis deux mille ans par la lave du Vésuve. Tout tombe
en poussière à mesure qu’on y touche.
Cependant des minéralogistes hongrois, plus patiens que les Italiens,
plus exercés à tirer parti des productions qu’offrent les entrailles
de la terre, se sont offerts à la reine de Naples. Cette princesse,
amie de tous les arts, et savante dans celui d’exciter l’émulation, a
favorablement accueilli ces artistes: ils ont entrepris cet immense
travail.
D’abord ils collent une toile fine sur l’un des rouleaux; quand la
toile est sèche, on la suspend, et l’on pose en même tems le rouleau
sur un châssis mobile, pour le faire descendre imperceptiblement, à
mesure que le développement s’opère. Pour le faciliter, on passe un
filet d’eau gommée sur le volume avec la barbe d’une plume, et petit à
petit les parties s’en détachent pour se coller immédiatement sur la
toile tendue.
Ce travail pénible est si long que dans l’espace d’une année, à peine
peut-on dérouler quelques feuilles. Le désagrément de ne trouver le
plus souvent que des manuscrits qui n’apprenoient rien, alloit faire
renoncer à cette entreprise difficile et fastidieuse, lorsqu’enfin tant
d’efforts ont été récompensés par la découverte d’un ouvrage qui a
bientôt aiguisé le génie des cent cinquante académies de l’Italie[16].
C’est un manuscrit mozarabique, composé dans ces tems perdus ou
Philippe fut enlevé à côté de l’eunuque de Candace[17]; où Habacuc,
transporté par les cheveux[18], portoit à cinq cents lieues le dîner
à Daniel, sans qu’il se refroidît; où les Philistins circoncis
se faisoient des prépuces[19]; où des anus d’or guérissoient les
hémorrhoïdes[20]... (I). Un nommé Jérémie Shackerley, vrai croyant,
dit le manuscrit, profita de l’occasion.
Il avoit voyagé, et de père en fils, rien ne s’étoit perdu dans cette
famille, l’une des plus anciennes du monde, puisqu’elle conservoit des
traditions non équivoques de l’époque où les éléphants habitoient
les parties les plus froides de la Russie; où le Spitzberg produisoit
d’excellentes oranges; où l’Angleterre n’étoit pas séparée de la
France; où l’Espagne tenoit encore au continent du Canada, par cette
grande terre nommée Atlantide, dont on retrouve à peine le nom chez les
anciens, mais dont l’ingénieux M. Bailly fait si bien l’histoire.
Shackerley voulut être transporté dans une des planètes les plus
éloignées qui forment notre système[21], mais on ne le déposa pas
dans la planète même, on le plaça dans l’anneau de Saturne. Cet orbe
immense n’étoit point encore tranquille. Dans les parties basses, des
mares profondes et orageuses, des courans rapides, des tournoiemens
d’eau, des tremblemens de terre presque continuels, produits par
l’affaissement des cavernes et par les fréquentes explosions des
volcans; des tourbillons de vapeurs et de fumées, des tempêtes sans
cesse excitées par les secousses de la terre, et ses chocs terribles
contre les eaux de mer; des inondations, des débordemens, des déluges;
des fleuves de lave, de bitume, de soufre, ravageant les montagnes
et se précipitant dans les plaines, où ils empoisonnent les eaux; la
lumière offusquée par des nuages aqueux, par des masses de cendres,
par des jets de pierres enflammées que poussoient les volcans... Telle
étoit la situation de cette planète encore informe. L’anneau seul étoit
habitable. Beaucoup plus mince et déjà plutôt attiédi, il jouissoit
depuis longtems des avantages de la nature perfectionnée, sensible,
intelligente; mais on y appercevoit les terribles scènes dont Saturne
étoit le théâtre.
La forme et la construction de cet anneau parurent si singulières
à Shackerley, que rien dans l’univers ne lui avoit semblé aussi
étrange. D’abord notre soleil, qui est celui des habitans de ce pays,
étoit pour eux à peine la trentième partie de ce qu’il nous paroît.
Il formoit à leurs yeux l’effet que produit sur la terre l’étoile
du berger, quand elle est dans son plein. Mercure, Vénus, la terre
et Mars, n’y pouvoient point être discernés; on y doutoit de leur
existence. Jupiter seul s’y montroit, à peu de chose près, comme nous
le voyons; avec cette différence qu’il présentoit des phases comme la
lune nous en montre. Il en étoit de même de ses satellites; et de ce
concours de variétés uniformes, il résultoit des phénomènes curieux et
utiles. _Curieux_ en ce que l’on voyoit Jupiter en croissant, et ses
quatre petites lunes tantôt en croissant, tantôt en décours, ou les
unes à droite, et les autres se confondant avec la planète elle-même;
_utiles_, en ce que Jupiter passoit quelquefois sur le soleil avec tout
son cortège; ce qui produisoit une multitude de points de contact,
d’immersions et d’émersions successives, qui ne laissoient rien
à désirer pour la régularité des observations. Ainsi la déduction
des parallaxes étoit calculée rigoureusement; en sorte que, malgré
l’éloignement de l’anneau, ou de Saturne ou du soleil, qui selon le
docte Jérémie Shackerley, n’est guère moins de trois cent treize
millions de lieues, on avoit fait plus de progrès en astronomie que sur
la terre, depuis une infinité de siècles.
Le soleil étoit faible, mais le défaut de sa chaleur, se compensoit par
celle du globe de Saturne, qui n’étoit pas attiédi. Cet anneau recevoit
de sa planète principale plus de lumière et de chaleur, que nous n’en
avons ici-bas; car enfin cet anneau avoit en lui-même, dans son centre,
ce globe de Saturne qui est neuf cents fois plus gros que la terre, et
il en étoit éloigné de cinquante-cinq mille lieues, ce qui forme les
trois quarts de la distance de la lune à la terre.
Autour de l’anneau et à de grandes distances, on voyoit cinq lunes qui
se levoient quelquefois toutes du même côté. Shackerley prétend qu’il
est impossible de se former une idée assez magnifique de ce spectacle.
Cet anneau si bien situé formoit comme un pont suspendu, un arc
circulaire; on voyageoit dans tout son contour; ainsi l’on faisoit de
loin le tour du globe de Saturne; mais de façon que le voyageur avoit
toujours ce globe du même côté.