sur-travail et de végéter dans l’abstinence, le grand problème de la
production capitaliste n’est plus de trouver des producteurs et de
décupler leurs forces, mais de découvrir des consommateurs, d’exciter
leurs appétits et de leur créer des besoins factices. Puisque les
ouvriers européens, grelottants de froid et de faim, refusent de porter
les étoffes qu’ils tissent, de boire les vins qu’ils récoltent, les
pauvres fabricants, ainsi que des dératés, doivent courir aux antipodes
chercher qui les portera et qui les boira: ce sont des centaines de
millions et de milliards que l’Europe exporte tous les ans aux quatre
coins du monde à des peuplades qui n’en ont que faire[17]. Mais les
continents explorés ne sont plus assez vastes, il faut des pays vierges.
Les fabricants de l’Europe rêvent nuit et jour de l’Afrique, du lac
Saharien, du chemin de fer du Soudan; avec anxiété, ils suivent les
progrès des Livingstone, des Stanley, des du Chaillu, des de Brazza;
bouche béante, ils écoutent les histoires mirobolantes de ces courageux
voyageurs. Que de merveilles inconnues renferme «le Continent noir»! Des
champs sont plantés de dents d’éléphant, des fleuves d’huile de coco
charrient des paillettes d’or, des millions de culs noirs, nus comme la
face de Dufaure ou de Girardin, attendent des cotonnades pour apprendre
la décence, des bouteilles de schnaps et des bibles pour connaître les
vertus de la civilisation.
[17] Deux exemples: le gouvernement anglais, pour complaire aux
paysans indiens, qui malgré les famines périodiques qui désolent le
pays s’entêtent à cultiver le pavot au lieu du riz ou du blé, a dû
entreprendre des guerres sanglantes, afin d’imposer au Gouvernement
chinois la libre introduction de l’opium indien. Les sauvages de la
Polynésie, malgré la mortalité qui en fut la conséquence, durent se
vêtir et se soûler à l’anglaise, pour consommer les produits des
distilleries de l’Écosse et des ateliers de tissage de Manchester.
Mais tout est impuissant: bourgeois qui s’empiffrent, classe domestique
qui dépasse la classe productive, nations étrangères et barbares que
l’on engorge de marchandises européennes; rien, rien ne peut arriver à
écouler les montagnes de produits qui s’entassent plus hautes et plus
énormes que les pyramides d’Égypte: la productivité des ouvriers
européens défie toute consommation, tout gaspillage. Les fabricants,
affolés, ne savent plus où donner de la tête; ils ne peuvent plus
trouver de matière première pour satisfaire la passion désordonnée,
dépravée, de leurs ouvriers pour le travail. Dans nos départements
lainiers, on effiloche les chiffons souillés et à demi pourris, on en
fait des draps dits de _renaissance_, qui durent ce que durent les
promesses électorales; à Lyon, au lieu de laisser à la fibre soyeuse sa
simplicité et sa souplesse naturelle, on la surcharge de sels minéraux
qui, en lui ajoutant du poids, la rendent friable et de peu d’usage.
Tous nos produits sont adultérés pour en faciliter l’écoulement et en
abréger l’existence. Notre époque sera appelée l’_âge de la
falsification_, comme les premières époques de l’humanité ont reçu les
noms d’_âge de pierre_, d’_âge de bronze_, du caractère de leur
production. Des ignorants accusent de fraude nos pieux industriels,
tandis qu’en réalité la pensée qui les anime est de fournir du travail
aux ouvriers, qui ne peuvent se résigner à vivre les bras croisés. Ces
falsifications, qui pour unique mobile ont un sentiment humanitaire,
mais qui rapportent de superbes profits aux fabricants qui les
pratiquent, si elles sont désastreuses pour la qualité des marchandises,
si elles sont une source intarissable de gaspillage du travail humain,
prouvent la philanthropique ingéniosité des bourgeois et l’horrible
perversion des ouvriers qui, pour assouvir leur vice de travail,
obligent les industriels à étouffer les cris de leur conscience et à
violer même les lois de l’honnêteté commerciale.
Et cependant, en dépit de la sur-production de marchandises, en dépit
des falsifications industrielles, les ouvriers encombrent le marché
innombrablement, implorant du travail! du travail!--Leur surabondance
devrait les obliger à refréner leur passion; au contraire, elle la porte
au paroxysme. Qu’une chance de travail se présente, ils se ruent dessus;
alors c’est douze, quatorze heures qu’ils réclament pour en avoir leur
saoûl, et le lendemain les voilà de nouveau rejetés sur le pavé, sans
plus rien pour alimenter leur vice. Tous les ans, dans toutes les
industries, des chômages reviennent avec la régularité des saisons. Au
sur-travail meurtrier pour l’organisme, succède le repos absolu, pendant
des trois et six mois; et plus de travail, plus de pitance. Puisque le
vice du travail est diaboliquement chevillé dans le cœur des ouvriers;
puisque ses exigences étouffent tous les autres instincts de la nature;
puisque la quantité de travail requise par la société est forcément
limitée par la consommation et par l’abondance de la matière première,
pourquoi dévorer en six mois le travail de toute l’année?--Pourquoi ne
pas le distribuer uniformément sur les douze mois et forcer tout ouvrier
à se contenter de six ou cinq heures par jour, pendant l’année, au lieu
de prendre des indigestions de douze heures pendant six mois?--Assurés
de leur part quotidienne de travail, les ouvriers ne se jalouseront
plus, ne se battront plus pour s’arracher le travail des mains et le
pain de la bouche; alors, non épuisés de corps et d’esprit, ils
commenceront à pratiquer les vertus de la Paresse.
Abêtis par leur vice, les ouvriers n’ont pu s’élever à l’intelligence de
ce fait, que, pour avoir du travail pour tous, il fallait le rationner
comme l’eau sur un navire en détresse. Cependant des industriels, au nom
de l’exploitation capitaliste, ont depuis longtemps demandé une
limitation légale de la journée de travail. Devant la commission de 1860
sur l’enseignement professionnel, un des plus grands manufacturiers de
l’Alsace, M. Bourcart, de Guebwiller, déclarait: «Que la journée de
douze heures était excessive et devait être ramenée à onze, que l’on
devait suspendre le travail à deux heures le samedi. Je puis conseiller
l’adoption de cette mesure quoiqu’elle paraisse onéreuse à première vue;
nous l’avons expérimentée dans nos établissements industriels depuis
quatre ans et nous nous en trouvons bien, et la production moyenne, loin
d’avoir diminué a augmenté.» Dans son étude sur _les machines_, M. F.
Passy, cite la lettre suivante d’un grand industriel belge, M.
Ottevaere. «Nos machines, quoique les mêmes que celles des filatures
anglaises, ne produisent pas ce qu’elles devraient produire et ce que
produiraient ces mêmes machines en Angleterre, quoique les filatures
travaillent deux heures de moins par jour... Nous travaillons tous _deux
grandes heures de trop_: j’ai la conviction que si l’on ne travaillait
que onze heures au lieu de treize, nous aurions la même production et
produirions par conséquent plus économiquement.» D’un autre côté, M.
Leroy-Beaulieu affirme que «c’est une observation d’un grand
manufacturier belge que les semaines où tombe un jour férié n’apportent
pas une production inférieure à celle des semaines ordinaires...[18]»
[18] Paul Leroy-Beaulieu. _La question ouvrière au XIXe siècle_, 1872.
Ce que le peuple, pipé en sa simplesse par les moralistes, n’a jamais
osé, un gouvernement aristocratique l’a osé. Méprisant les hautes
considérations morales et industrielles des économistes, qui, comme les
oiseaux de mauvais augure, croassaient que diminuer d’une heure le
travail des fabriques c’était décréter la ruine de l’industrie anglaise,
le gouvernement de l’Angleterre a défendu par une loi, strictement
observée, de travailler plus de dix heures par jour; et, après comme
avant, l’Angleterre demeure la première nation industrielle du monde.
La grande expérience anglaise est là, l’expérience de quelques
capitalistes intelligents est là: elles démontrent irréfutablement que,
pour puissancier la productivité humaine, il faut réduire les heures de
travail et multiplier les jours de paye et de fêtes, et le peuple
français n’est pas convaincu.--Mais si une misérable réduction de deux
heures a augmenté en dix ans de près d’un tiers la production
anglaise[19], quelle marche vertigineuse imprimera à la production
française une réduction légale de la journée de travail à trois heures?
Les ouvriers ne peuvent-ils donc comprendre qu’en se surmenant de
travail, ils épuisent leurs forces et celles de leur progéniture; que,
usés, ils arrivent avant l’âge à être incapables de tout travail;
qu’absorbés, abrutis par un seul vice, ils ne sont plus des hommes, mais
des tronçons d’hommes; qu’ils tuent en eux toutes les belles facultés
pour ne laisser debout et luxuriante que la folie furibonde du travail?
[19] Voici, d’après le célèbre statisticien R. Giffen, du _Bureau de
statistique_ de Londres, la progression croissante de la richesse
nationale de l’Angleterre et de l’Irlande: en
1814--elle était de... 55 milliards de francs.
1865-- -- 162 1/2 -- --
1875-- -- 212 1/2 -- --
Ah! comme des perroquets d’Arcadie ils répètent la leçon des
économistes: «Travaillons, travaillons pour accroître la richesse
nationale.» O idiots! c’est parce que vous travaillez trop que
l’outillage industriel se développe lentement. Cessez de braire et
écoutez un économiste; il n’est pas un aigle, ce n’est que M. L.
Reybaud, que nous avons eu le bonheur de perdre il y a quelques mois:
«C’est en général sur les conditions de la main-d’œuvre que se règle la
révolution dans les méthodes du travail. Tant que la main-d’œuvre
fournit ses services à bas prix, on la prodigue, on cherche à l’épargner
quand ses services deviennent plus coûteux[20].» Pour forcer les
capitalistes à perfectionner leurs machines de bois et de fer, il faut
hausser les salaires et diminuer les heures de travail des machines de
chair et d’os. Les preuves à l’appui? c’est par centaines qu’on peut les
fournir. Dans la filature, le métier renvideur (_self acting mule_) fut
inventé et appliqué à Manchester, parce que les fileurs se refusaient à
travailler aussi longtemps qu’auparavant.
[20] Louis Reybaud.--_Le coton, son régime, ses problèmes_ (1863).
En Amérique, la machine envahit toutes les branches de la production
agricole, depuis la fabrication du beurre jusqu’au sarclage des blés:
pourquoi? Parce que l’Américain, libre et paresseux, aimerait mieux
mille morts que la vie bovine du paysan français. Le labourage si
pénible en notre glorieuse France, si riche en courbatures, est, dans
l’Ouest américain, un agréable passe-temps au grand air que l’on prend
assis, en fumant nonchalamment sa pipe.
Si, en diminuant les heures de travail, l’on conquiert à la production
sociale de nouvelles forces mécaniques; en obligeant les ouvriers à
consommer leurs produits, on conquerra une immense armée de forces
travail. La bourgeoisie, déchargée alors de sa tâche de consommateur
universel, s’empressera de licencier la cohue de soldats, de magistrats,
de figaristes, de proxénètes, etc., qu’elle a retirés du travail utile
pour l’aider à consommer et à gaspiller.--C’est alors que le marché du
travail sera débordant; c’est alors qu’il faudra une loi de fer pour
mettre l’interdit sur le travail: il sera impossible de trouver de la
besogne pour cette nuée de ci-devant improductifs, plus nombreux que les
poux des bois. Et après eux il faudra songer à tous ceux qui
pourvoyaient à leurs besoins et goûts futiles et dispendieux. Quand il
n’y aura plus de laquais et de généraux à galonner, plus de prostituées
libres et mariées à couvrir de dentelles, plus de canons à forer, plus
de palais à bâtir, il faudra, par des lois sévères, imposer aux
ouvrières et ouvriers en passementeries, en dentelles, en fer, en
bâtiments, du canotage hygiénique et des exercices chorégraphiques pour
le rétablissement de leur santé et le perfectionnement de la race. Du
moment que les produits européens consommés sur place ne seront plus
transportés au diable, il faudra bien que les marins, les hommes
d’équipe, les camionneurs s’assoient et apprennent à tourner les pouces.
Les bienheureux Polynésiens pourront alors se livrer à l’amour libre
sans craindre les coups de pied de la Vénus civilisée et les sermons de
la morale européenne.
Il y a plus. Afin de trouver du travail pour toutes les non-valeurs de
la société actuelle, afin de laisser l’outillage industriel se
développer indéfiniment, la classe ouvrière devra, comme la bourgeoisie,
violenter ses goûts abstinents, et développer indéfiniment ses capacités
consommatrices. Au lieu de manger par jour une ou deux onces de viande
coriace, quand elle en mange, elle mangera de juteux beefsteaks de une
ou deux livres; au lieu de boire modérément du mauvais vin, plus
catholique que le pape, elle boira à grandes et profondes rasades du
bordeaux, du bourgogne sans baptême industriel et laissera l’eau aux
bêtes.
Les prolétaires ont arrêté en leur tête d’infliger aux capitalistes des
dix heures de forge et de raffinerie; là est la grande faute, la cause
des antagonismes sociaux et des guerres civiles. Défendre et non imposer
le travail, il faudra. Les Rothschild, les Say seront admis à faire la
preuve d’avoir été, leur vie durant, de parfaits vauriens; et s’ils
jurent vouloir continuer à vivre en parfaits vauriens malgré
l’entraînement général pour le travail, ils seront mis en carte et à
leur mairie respective ils recevront tous les matins une pièce de vingt
francs pour leurs menus plaisirs. Les discordes sociales s’évanouiront.
Les rentiers, les capitalistes, tous les premiers, se rallieront au
parti populaire, une fois convaincus que loin de leur vouloir du mal, on
veut au contraire les débarrasser du travail de sur-consommation et de
gaspillage dont ils ont été accablés dès leur naissance. Quant aux
bourgeois incapables de prouver leurs titres de vauriens, on les
laissera suivre leurs instincts: il existe suffisamment de métiers
dégoûtants pour les caser,--Dufaure nettoierait les latrines publiques,
Galliffet chourinerait les cochons galeux et les chevaux farcineux; les
membres de la commission des grâces, envoyés à Poissy, marqueraient les
bœufs et les moutons à abattre; les sénateurs, attachés aux pompes
funèbres, joueraient les croque-morts. Pour d’autres, on trouverait des
métiers à portée de leur intelligence. Lorgeril, Broglie boucheraient
les bouteilles de champagne, mais on les muselerait pour les empêcher de
s’enivrer; Ferry, Freycinet, Tirard détruiraient les punaises et les
vermines des ministères et autres auberges publiques; il faudra
cependant mettre les deniers publics hors de la portée des bourgeois de
peur des habitudes acquises.
Mais, dure et longue vengeance on tirera des moralistes qui ont perverti
l’humaine nature, des cagots, des cafards, des hypocrites «et aultres
telles sectes de gens qui se sont déguisés comme masques pour tromper le
monde. Car donnant entendre au populaire commun qu’ils ne sont occupés
sinon à contemplation et dévotion, en jeusnes et macération de la
sensualité, sinon vrayement pour sustenter et alimenter la petite
fragilité de leur humanité: au contraire font chière, Dieu sçait quelle!
_et Curios simulant sed Bacchanalia vivunt_[21]. Vous le pouvez lire en
grosse lettre et enlumineure de leurs rouges muzeaulx et ventres à
poulaine, sinon quand ils se parfument de soulphre[22].» Aux jours des
grandes réjouissances populaires, où, au lieu d’avaler de la poussière
comme aux 15 août et aux 14 juillet du bourgeoisisme, les communistes et
les collectivistes feront aller les flacons, trotter les jambons et
voler les gobelets, les membres de l’Académie des sciences morales et
politiques, les prêtres à longue et courte robe de l’église économique,
catholique, protestante, juive, positiviste et libre-penseuse, les
propagateurs du malthusianisme et de la morale chrétienne, altruiste,
indépendante ou soumise vêtus de jaune, tiendront la chandelle à s’en
brûler les doigts et vivront en famine auprès des femmes galloises et
des tables chargées de viandes, de fruits et de fleurs, et mourront de
soif auprès des tonneaux débondés. Quatre fois l’an, au changement des
saisons, ainsi que les chiens des rémouleurs, on les enfermera dans de
grandes roues et pendant dix heures on les condamnera à moudre du vent.
Les avocats et les légistes subiront la même peine.
[21] Ils simulent des Curius et vivent comme aux Bacchanales
(_Juvénal_).
[22] _Pantagruel_. Livre II, chapitre LXXIV.
En régime de paresse, pour tuer le temps qui nous tue seconde par
seconde, il y aura des spectacles et des représentations théâtrales
toujours et toujours; c’est de l’ouvrage tout trouvé pour nos bourgeois
législateurs. On les organisera par bandes, courant les foires et les
villages, donnant des représentations législatives. Les généraux en
bottes à l’écuyère, la poitrine chamarrée d’aiguillettes, de crachats,
de croix de la Légion d’honneur, iront par les rues et les places,
racolant les bonnes gens. Gambetta et Cassagnac son compère feront le
boniment de la porte. Cassagnac, en grand costume de matamore, roulant
des yeux, tordant la moustache, crachant de l’étoupe enflammée, menacera
tout le monde du pistolet de son père et s’abîmera dans un trou dès
qu’on lui montrera le portrait de Lullier; Gambetta discourra sur la
politique étrangère, sur la petite Grèce, qui l’endoctorise et mettrait
l’Europe en feu pour filouter la Turquie; sur la grande Russie, qui le
stultifie avec la compote qu’elle promet de faire de la Prusse et qui
souhaite à l’ouest de l’Europe plaies et bosses pour faire sa pelote à
l’est et étrangler le nihilisme à l’intérieur; sur M. de Bismarck, qui a
été assez bon pour lui permettre de se prononcer sur l’amnistie... puis,
dénudant sa large bedaine peinte aux trois couleurs, il battra dessus le
rappel et énumérera les délicieuses petites bêtes, les ortolans, les
truffes, les verres de Margaux et d’Yquem qu’il y a engloutonnés pour
encourager l’agriculture et tenir en liesse les électeurs de Belleville.
Dans la baraque, on débutera par la _Farce électorale_.
Devant des électeurs à tête de bois et à oreilles d’ânes, les candidats
bourgeois, vêtus en paillasse, danseront la danse des libertés
politiques, se torchant la face et la post-face avec leurs programmes
électoraux aux multiples promesses, et parlant avec des larmes dans les
yeux des misères du peuple et avec du cuivre dans la voix des gloires de
la France: et les têtes des électeurs de braire en chœur et solidement
hi han! hi han!
Puis commencera la grande pièce: _Le Vol des biens de la Nation_.
La France capitaliste, énorme femelle, velue de la face et chauve du
crâne, avachie, aux chairs flasques, bouffies, blafardes, aux yeux
éteints, ensommeillée et bâillant, s’allonge sur un canapé de velours; à
ses pieds, le Capitalisme industriel, gigantesque organisme de fer, à
masque simiesque, dévore mécaniquement des hommes, des femmes, des
enfants dont les cris lugubres et déchirants emplissent l’air; la Banque
à museau de fouine, à corps d’hyène et mains de harpies, lui dérobe
prestement les pièces de cent sous de la poche. Des hordes de misérables
prolétaires décharnés, en haillons, escortés de gendarmes, le sabre au
clair, chassés par des furies, les cinglant avec les fouets de la faim,
apportent aux pieds de la France capitaliste des monceaux de
marchandises, des barriques de vin, des sacs d’or et de blé. Langlois,
sa culotte d’une main, le testament de Proudhon de l’autre, le livre du
budget entre les dents se campe à la tête des défenseurs des biens de la
nation et monte la garde. Les fardeaux déposés, à coups de crosse et de
baïonnette, ils font chasser les ouvriers et ouvrent la porte aux
industriels, aux commerçants et aux banquiers. Pêle-mêle, ils se
précipitent sur le tas, avalant des cotonnades, des sacs de blé, des
lingots d’or, vidant des barriques: n’en pouvant plus, sales,
dégoûtants, ils s’affaissent dans leurs ordures et leurs vomissements...
Alors le tonnerre éclate, la terre s’ébranle et s’entr’ouvre, la
Fatalité historique surgit; de son pied de fer elle écrase les têtes de
ceux qui hoquettent, titubent, tombent et ne peuvent plus fuir, et de sa
large main elle renverse la France capitaliste, ahurie et suante de
peur.
* * * * *
Si, déracinant de son cœur le vice qui la domine et avilit sa nature, la
classe ouvrière se levait dans sa force terrible, non pour réclamer les
_Droits de l’homme_, qui ne sont que les droits de l’exploitation
capitaliste, non pour réclamer le _Droit au travail_ qui n’est que le
droit à la misère, mais pour forger une loi d’airain, défendant à tout
homme de travailler plus de trois heures par jour, la terre, la vieille
terre, frémissant d’allégresse, sentirait bondir en elle un nouvel
univers... Mais, comment demander à un prolétariat corrompu par la
morale capitaliste une résolution virile...
Comme Christ, la dolente personnification de l’esclavage antique, les
hommes, les femmes, les enfants du Prolétariat gravissent péniblement
depuis un siècle le dur calvaire de la douleur: depuis un siècle, le
travail forcé brise leurs os, meurtrit leurs chairs, tenaille leurs
nerfs; depuis un siècle, la faim tord leurs entrailles et hallucine
leurs cerveaux... ô Paresse, prends pitié de notre longue misère! ô
Paresse, mère des arts et des nobles vertus, sois le baume des angoisses
humaines!
FIN
APPENDICE
Nos moralistes sont gens bien modestes; s’ils ont inventé le dogme du
travail, ils doutent de son efficacité pour tranquilliser l’âme, réjouir
l’esprit et entretenir le bon fonctionnement des reins et autres
organes; ils veulent en expérimenter l’usage sur le populaire, _in animâ
vili_, avant de le tourner contre les capitalistes, dont ils ont mission
d’expliquer et d’autoriser les vices.
Mais, philosophes à quatre sous la douzaine, pourquoi vous battre ainsi
la cervelle à élucubrer une morale dont vous n’osez conseiller la
pratique à vos maîtres? Votre dogme du travail, dont vous faites tant
les fiers, voulez-vous le voir bafoué, honni?--Ouvrons l’histoire des
peuples antiques et les écrits de leurs philosophes et de leurs
législateurs.
«Je ne saurais affirmer, dit le père de l’histoire, Hérodote, si les
Grecs tiennent des Égyptiens le mépris qu’ils font du travail, parce que
je trouve le même mépris établi parmi les Thraces, les Scythes, les
Perses, les Lydiens; en un mot parce que chez la plupart des barbares,
ceux qui apprennent les arts mécaniques et même leurs enfants sont
regardés comme les derniers des citoyens... Tous les Grecs ont été
élevés dans ces principes, particulièrement les Lacédémoniens[23].»
[23] _Hérodote_. Tom. II. Trad. LARCHER, 1786.
«A Athènes, les citoyens étaient de véritables nobles qui ne devaient
s’occuper que de la défense et de l’administration de la communauté,
comme les guerriers sauvages dont ils tiraient leur origine. Devant donc
être libres de tout leur temps pour veiller, par leur force
intellectuelle et corporelle, aux intérêts de la République, ils
chargeaient les esclaves de tout travail. De même à Lacédémone, les
femmes mêmes ne devaient ni filer ni tisser pour ne pas déroger à leur
noblesse[24].»
[24] BIOT. _De l’abolition de l’esclavage ancien en Occident_, 1840.
Les Romains ne connaissaient que deux métiers nobles et libres,
l’agriculture et les armes; tous les citoyens vivaient de droit aux
dépens du Trésor, sans pouvoir être contraints de pourvoir à leur
subsistance par aucun des _sordidæ artes_ (ils désignaient ainsi les
métiers), qui appartenaient de droit aux esclaves. Brutus, l’ancien,
pour soulever le peuple, accusa surtout Tarquin, le tyran, d’avoir fait
des artisans et des maçons avec des citoyens libres[25].
[25] _Tite-Live_, Liv. I.