LE DROIT
A LA
PARESSE
RÉFUTATION
Du Droit au Travail de 1848
PAR
Paul LAFARGUE
Henry ORIOL
ÉDITEUR
11, Rue Bertin-Poirée, 11
1883
M. Thiers, dans le sein de la commission sur l’instruction primaire de
1849, disait: «Je veux rendre toute puissante l’influence du clergé,
parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui
apprend à l’homme qu’il est ici pour souffrir et non cette autre
philosophie qui dit au contraire à l’homme: jouis.»--M. Thiers formulait
la morale de la classe bourgeoise, dont il incarna l’égoïsme féroce et
l’intelligence étroite.
La bourgeoisie, alors qu’elle luttait contre la noblesse soutenue par le
clergé, arbora le libre-examen et l’athéisme; mais, triomphante, elle
changea de ton et d’allure; et, aujourd’hui, elle entend étayer de la
religion sa suprématie économique et politique. Aux XVe et XVIe siècles,
elle avait allègrement repris la tradition païenne et glorifiait la
chair et ses passions, réprouvées par le christianisme; de nos jours,
gorgée de biens et de jouissances, elle renie les enseignements de ses
penseurs, les Rabelais, les Diderot, et prêche l’abstinence aux
salariés. La morale capitaliste, piteuse parodie de la morale
chrétienne, frappe d’anathème la chair du travailleur; elle prend pour
idéal de réduire le producteur au plus petit minimum de besoins, de
supprimer ses joies et ses passions, de le condamner au rôle de machine
délivrant du travail sans trêve, ni merci.
Les socialistes révolutionnaires ont à recommencer le combat qu’ont
combattu les philosophes et les pamphlétaires de la bourgeoisie; ils ont
à monter à l’assaut de la morale et des théories sociales du
Capitalisme; ils ont à démolir, dans les têtes de la classe, appelée à
l’action, les préjugés semés par la classe régnante; ils ont à
proclamer, à la face des cafards de toutes les morales, que la terre
cessera d’être la vallée de larmes du travailleur; que dans la société
communiste de l’avenir que nous fonderons «pacifiquement si possible,
sinon violemment», les passions des hommes auront la bride sur le cou,
car «toutes sont bonnes de leur nature, nous n’avons rien à éviter que
leur mauvais usage et leurs excès»[1], et ils ne seront évités que par
le contre-balancement mutuel des passions, que par le développement
harmonique de l’organisme humain, car, dit le Dr Beddoe «ce n’est que
lorsqu’une race atteint son maximum de développement physique qu’elle
atteint son plus haut point d’énergie et de vigueur morale»[2].--Telle
était aussi l’opinion du grand naturaliste, Charles Darwin[3].
[1] Descartes. _Les passions de l’âme_.
[2] Docteur Beddoe. _Memoirs of anthropological Society_.
[3] Ch. Darwin. _Descent of man_.
* * * * *
La réfutation du _droit au travail_ que je réédite, avec quelques notes
additionnelles, parut dans l’_Égalité_ hebdomadaire de 1880, deuxième
série.
P. L.
Sainte-Pélagie, 1883
LE DROIT A LA PARESSE
Réfutation du «Droit au Travail» de 1848.
I
Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la
civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite les misères
individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste
humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion furibonde du
travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu
et de sa progéniture. Au lieu de réagir contre cette aberration mentale,
les prêtres, les économistes, les moralistes, ont sacro-sanctifié le
travail. Hommes aveugles et bornés, ils ont voulu être plus sages que
leur Dieu; hommes faibles et méprisables, ils ont voulu réhabiliter ce
que leur Dieu avait maudit. Moi, qui ne professe d’être chrétien,
économe et moral, j’en appelle de leur jugement à celui de leur Dieu;
des prédications de leur morale religieuse, économique, libre-penseuse,
aux épouvantables conséquences du travail dans la société capitaliste.
Dans la société capitaliste, le travail est la cause de toute
dégénérescence intellectuelle, de toute déformation organique. Comparez
le pur sang des écuries de Rothschild, servi par une valetaille de
bimanes, à la lourde brute des fermes normandes qui laboure la terre,
charriote le fumier, engrange la moisson. Regardez le noble sauvage que
les missionnaires du commerce et les commerçants de la religion n’ont
pas encore corrompu avec le christianisme, la syphilis et le dogme du
travail, et regardez ensuite nos misérables servants de machines[4].
[4] Les explorateurs européens s’arrêtent étonnés devant la beauté
physique et la fière allure des hommes des peuplades primitives, non
souillés par ce que Pœppig appelait le «souffle empoisonné de la
civilisation». Parlant des Aborigènes des îles océaniennes, lord
George Campbell écrit: «Il n’y a pas de peuple au monde qui frappe
davantage au premier abord. Leur peau unie et d’une teinte
légèrement cuivrée, leurs cheveux dorés et bouclés, leur belle et
joyeuse figure, en un mot, toute leur personne formaient un nouvel
et splendide échantillon du _genus homo_; leur apparence physique
donnait l’impression d’une race supérieure à la nôtre.» Les
civilisés de l’ancienne Rome, les César et les Tacite, contemplaient
avec la même admiration les Germains des tribus communistes qui
envahissaient l’empire romain.--Ainsi que Tacite, Salvien, le prêtre
du Ve siècle, qu’on surnomma le _maître des évêques_, donnait les
barbares en exemple aux civilisés et aux chrétiens: «Nous sommes
impudiques au milieu des barbares, plus chastes que nous. Bien plus,
les barbares sont blessés de nos impudicités. Les Goths ne souffrent
pas qu’il y ait parmi eux des débauchés de leur nation; seuls au
milieu d’eux, par le triste privilège de leur nationalité et de leur
nom, les Romains ont le droit d’être impurs. (La pédérastie était
alors en grande mode parmi les chrétiens)... Les opprimés s’en vont
chez les barbares chercher de l’humanité et un abri.»--(_De
Gubernatione Dei_). La vieille civilisation et le christianisme
naissant corrompirent les barbares du vieux monde; comme le
christianisme vieilli et la moderne civilisation capitaliste
corrompent les sauvages du nouveau monde.
M. F. Le Play, dont on doit reconnaître le talent d’observation,
alors même que l’on rejette ses conclusions sociologiques entachées
de prudhomisme philanthropique et chrétien, dit dans son livre _les
Ouvriers européens_ (1855): «La propension des bachkirs pour la
paresse (les bachkirs sont des pasteurs semi nomades du versant
asiatique de l’Oural); les loisirs de la vie nomade, les habitudes
de méditation qu’elles font naître chez les individus les mieux
doués communiquent souvent à ceux-ci une distinction de manières,
une finesse d’intelligence et de jugement qui se remarque rarement
au même niveau social dans une civilisation plus développée... Ce
qui les répugne le plus, ce sont les travaux agricoles; ils font
tout plutôt que d’accepter le métier d’agriculteur.» L’agriculture
est, en effet, la première manifestation du travail servile dans
l’humanité.
Quand, dans notre Europe civilisée, on veut retrouver une trace de la
beauté native de l’homme, il faut l’aller chercher chez les nations où
les préjugés économiques n’ont pas encore déraciné la haine du travail.
L’Espagne, qui, hélas! dégénère, peut encore se vanter de posséder moins
de fabriques que nous de prisons et de casernes; mais l’artiste se
réjouit en admirant le hardi Andalou, brun comme des castagnes, droit et
flexible comme une tige d’acier; et le cœur de l’homme tressaille en
entendant le mendiant, superbement drapé dans sa _capa_ trouée, traiter
d’_amigo_ des ducs d’Ossuna. Pour l’Espagnol, chez qui l’animal primitif
n’est pas atrophié, le travail est le pire des esclavages. Les Grecs de
la grande époque n’avaient, eux aussi, que mépris pour le travail; aux
esclaves seuls il était permis de travailler: l’homme libre ne
connaissait que les exercices corporels et les jeux de l’intelligence.
C’était aussi le temps où l’on marchait et respirait dans un peuple
d’Aristote, de Phidias, d’Aristophane; c’était le temps où une poignée
de braves écrasait à Marathon les hordes de l’Asie qu’Alexandre allait
bientôt conquérir. Les philosophes de l’antiquité enseignaient le mépris
du travail, cette dégradation de l’homme libre; les poètes chantaient la
paresse, ce présent des Dieux:
_O Melibœe, Deus nobis hæc otia fecit[5]._
[5] O Mélibé, un Dieu nous a donné cette oisiveté. Virgile,
_Bucoliques_ (Voir appendice).
Christ, dans son discours sur la montagne, prêcha la paresse:
«Contemplez la croissance des lis des champs, ils ne travaillent ni ne
filent, et cependant, je vous le dis, Salomon, dans toute sa gloire, n’a
pas été plus brillamment vêtu[6].»
[6] Évangile selon saint Mathieu, chap. VI.
Jéhovah, le dieu barbu et rébarbatif, donna à ses adorateurs le suprême
exemple de la paresse idéale; après six jours de travail, il se repose
pour l’éternité.
Par contre, quelles sont les races pour qui le travail est une nécessité
organique? les Auvergnats; les Écossais, ces Auvergnats des îles
britanniques; les Gallegos, ces Auvergnats de l’Espagne; les
Poméraniens, ces Auvergnats de l’Allemagne; les Chinois, ces Auvergnats
de l’Asie. Dans notre société, quelles sont les classes qui aiment le
travail pour le travail? Les paysans propriétaires, les petits
bourgeois, qui les uns courbés sur leurs terres, les autres acoquinés
dans leurs boutiques, se remuent comme la taupe dans sa galerie
souterraine, et jamais ne se redressent pour regarder à loisir la
nature.
Et cependant, le prolétariat, la grande classe qui embrasse tous les
producteurs des nations civilisées, la classe qui, en s’émancipant,
émancipera l’humanité du travail servile et fera de l’animal humain un
être libre; le prolétariat, trahissant ses instincts, méconnaissant sa
mission historique, s’est laissé pervertir par le dogme du travail. Rude
et terrible a été son châtiment. Toutes les misères individuelles et
sociales sont nées de sa passion pour le travail.
II
En 1770, parut à Londres, un écrit anonyme intitulé: _An Essay on trade
and commerce_. Il fit à l’époque un certain bruit. Son auteur, grand
philanthrope, s’indignait de ce que «la plèbe manufacturière
d’Angleterre s’était mise dans la tête l’idée fixe qu’en qualité
d’Anglais, tous les individus qui la composent, ont, par droit de
naissance, le privilège d’être plus libres et plus indépendants que les
ouvriers de n’importe quel autre pays de l’Europe. Cette idée peut avoir
son utilité pour les soldats dont elle stimule la bravoure; mais moins
les ouvriers des manufactures en sont imbus, mieux cela vaut pour
eux-mêmes et pour l’État. Des ouvriers ne devraient jamais se tenir pour
indépendants de leurs supérieurs. Il est extrêmement dangereux
d’encourager de pareils engouements dans un État commercial comme le
nôtre, où peut-être les sept huitièmes de la population n’ont que peu ou
pas de propriété. La cure ne sera pas complète tant que nos pauvres de
l’industrie ne se résigneront pas à travailler six jours pour la même
somme qu’ils gagnent maintenant en quatre.»--Ainsi, près d’un siècle
avant Guizot, on prêchait ouvertement à Londres le travail comme un
frein aux nobles passions de l’homme. «Plus mes peuples travailleront,
moins il y aura de vices, écrivait d’Osterode, le 5 mai 1807, Napoléon.
Je suis l’autorité... et je serais disposé à ordonner que le dimanche,
passé l’heure des offices, les boutiques fussent ouvertes et les
ouvriers rendus à leur travail.» Pour extirper la paresse et courber les
sentiments de fierté et d’indépendance qu’elle engendre, l’auteur de
l’_Essay on trade_ proposait d’incarcérer les pauvres dans des maisons
idéales du travail (_ideal workhouses_) qui deviendraient «des maisons
de terreur où l’on ferait travailler 14 heures par jour, de telle sorte
que, le temps des repas soustrait, il resterait douze heures de travail
pleines et entières.»
Douze heures de travail par jour, voilà l’idéal des philanthropes et des
moralistes du dix-huitième siècle. Que nous avons dépassé ce _nec plus
ultra_! Les ateliers modernes sont devenus des maisons idéales de
correction, où l’on incarcère les masses ouvrières, où l’on condamne au
travail forcé pendant 12 et 14 heures, non seulement les hommes, mais
les femmes et les enfants[7]! Et dire que les fils des héros de la
Terreur se sont laissés dégrader par la religion du travail au point
d’accepter, après 1848, comme une conquête révolutionnaire, la loi qui
limitait à douze heures le travail dans les fabriques; ils proclamaient,
comme un principe révolutionnaire, le _Droit au travail_. Honte au
prolétariat français! Des esclaves seuls eussent été capables d’une
telle bassesse. Il faudrait vingt ans de civilisation capitaliste à un
Grec des temps antiques pour concevoir un tel avilissement.
[7] Au premier Congrès de bienfaisance tenu à Bruxelles, en 1857, un
des plus riches manufacturiers de Marquette, près de Lille, M.
Scrive, aux applaudissements des membres du Congrès, racontait, avec
la plus noble satisfaction d’un devoir accompli: «Nous avons
introduit quelques moyens de distraction pour les enfants. Nous leur
apprenons à chanter pendant le travail, à compter également en
travaillant; cela les distrait et les fait accepter avec courage
_ces douze heures de travail qui sont nécessaires pour leur procurer
des moyens d’existence._»--Douze heures de travail, et quel travail!
imposées à des enfants qui n’ont pas douze ans!--Les matérialistes
regretteront toujours qu’il n’y ait pas un enfer pour y clouer ces
chrétiens, ces philanthropes, bourreaux de l’enfance!
Et si les douleurs du travail forcé, si les tortures de la faim se sont
abattues sur le prolétariat, plus nombreuses que les sauterelles de la
Bible, c’est lui qui les a appelées.
Ce travail, qu’en juin 1848 les ouvriers réclamaient les armes à la
main, ils l’ont imposé à leurs familles; ils ont livré, aux barons de
l’industrie, leurs femmes et leurs enfants. De leurs propres mains, ils
ont démoli leur foyer domestique, de leurs propres mains ils ont tari le
lait de leurs femmes: les malheureuses, enceintes et allaitant leurs
bébés, ont dû aller dans les mines et les manufactures tendre l’échine
et épuiser leurs nerfs; de leurs propres mains, ils ont brisé la vie et
la vigueur de leurs enfants.--Honte aux prolétaires! Où sont ces
commères dont parlent nos fabliaux et nos vieux contes, hardies aux
propos, franches de la gueule, amantes de la dive bouteille? Où sont ces
luronnes, toujours trottant, toujours cuisinant, toujours courant,
toujours semant la vie, en engendrant la joie, enfantant sans douleurs
des petits sains et vigoureux?... Nous avons aujourd’hui les filles et
les femmes de fabrique, chétives fleurs aux pâles couleurs, au sang sans
rutilance, à l’estomac délabré, aux membres alanguis!... Elles n’ont
jamais connu le plaisir robuste et ne sauraient raconter gaillardement
comment l’on cassa leur coquille!--Et les enfants? Douze heures de
travail aux enfants! O misère!--Mais tous les Jules Simon de l’Académie
des sciences morales et politiques, tous les Germinys de la jésuiterie,
n’auraient pu inventer un vice plus abrutissant pour l’intelligence des
enfants, plus corrupteur de leurs instincts, plus destructeur de leur
organisme, que le travail dans l’atmosphère viciée de l’atelier
capitaliste.
Notre époque est, dit-on, le siècle du travail; il est, en effet, le
siècle de la douleur, de la misère et de la corruption.
Et cependant les philosophes, les économistes bourgeois, depuis le
péniblement confus Auguste Comte, jusqu’au ridiculement clair
Leroy-Beaulieu; les gens de lettres bourgeois, depuis le
charlatanesquement romantique Victor Hugo, jusqu’au naïvement grotesque
Paul de Kock, tous ont entonné les chants nauséabonds en l’honneur du
dieu Progrès, le fils aîné du Travail. A les entendre, le bonheur allait
régner sur la terre; déjà on en sentait la venue. Ils allaient dans les
siècles passés fouiller la poussière et les misères féodales pour
rapporter de sombres repoussoirs aux délices des temps présents.--Nous
ont-ils fatigués, ces repus, ces satisfaits, naguère encore membres de
la domesticité des grands seigneurs, aujourd’hui valets de plume de la
bourgeoisie, grassement rentés; nous ont-ils fatigués avec le paysan du
rhétoricien La Bruyère? Eh bien! voici le brillant tableau des
jouissances prolétariennes en l’an de Progrès capitaliste 1840, peint
par un des leurs, par le Dr Villermé, membre de l’Institut, le même qui,
en 1848, fit partie de cette société de savants (Thiers, Cousin, Passy,
Blanqui l’académicien, en étaient), qui propagea dans les masses les
sottises de l’économie et de la morale bourgeoises.
C’est de l’Alsace manufacturière que parle le Dr Villermé, de l’Alsace
des Kestner, des Dollfus, ces fleurs de la philanthropie et du
républicanisme industriels.--Mais avant que le docteur ne dresse devant
nous le tableau des misères prolétariennes, écoutons un manufacturier
alsacien, M. Th. Mieg, de la maison Dollfus, Mieg et Cie, dépeignant la
situation de l’artisan de l’ancienne industrie: «A Mulhouse, il y a
cinquante ans (en 1813, alors que la moderne industrie mécanique
naissait), les ouvriers étaient tous enfants du sol, habitant la ville
et les villages environnants et possédant presque tous une maison et
souvent un petit champ[8].» C’était l’âge d’or du travailleur.--Mais
alors l’industrie alsacienne n’inondait pas le monde de ses cotonnades
et n’emmillionnait pas ses Dollfus et ses Kœchlin. Mais, vingt-cinq ans
après, quand Villermé visita l’Alsace, le minotaure moderne, l’atelier
capitaliste, avait conquis le pays; dans sa boulimie de travail humain,
il avait arraché les ouvriers de leurs foyers pour mieux les tordre et
pour mieux exprimer le travail qu’ils contenaient. C’étaient par
milliers que les ouvriers accouraient au sifflement de la machine. «Un
grand nombre, dit Villermé, cinq mille sur dix-sept mille, étaient
contraints, par la cherté des loyers, à se loger dans les villages
voisins. Quelques-uns habitaient à deux lieues et même deux lieues et
quart de la manufacture où ils travaillaient.
[8] _Discours_ prononcé à la _Société internationale d’études
pratiques d’économie sociale de Paris_, en mai 1863, et publié dans
l’_Économiste français_ de la même époque.
«A Mulhouse, à Dornach, le travail commençait à cinq heures du matin et
finissait à huit heures du soir, été comme hiver... Il faut les voir
arriver chaque matin en ville et partir chaque soir. Il y a parmi eux
une multitude de femmes pâles, maigres, marchant pieds nus au milieu de
la boue et qui, à défaut de parapluies, portent renversés sur la tête,
lorsqu’il pleut ou qu’il neige, leurs tabliers ou jupons de dessus pour
se préserver la figure et le cou, et un nombre plus considérable de
jeunes enfants non moins sales, non moins hâves, couverts de haillons,
tout gras de l’huile des métiers qui tombe sur eux pendant qu’ils
travaillent. Ces derniers, mieux préservés de la pluie par
l’imperméabilité de leurs vêtements, n’ont même pas au bras, comme les
femmes dont on vient de parler, un panier où sont les provisions de la
journée; mais ils portent à la main ou cachent sous leurs vestes ou
comme ils peuvent, le morceau de pain qui doit les nourrir jusqu’à
l’heure de leur rentrée à la maison.
«Ainsi, à la fatigue d’une journée démesurément longue, puisqu’elle a au
moins quinze heures, vient se joindre pour ces malheureux celle des
allées et venues si fréquentes, si pénibles. Il résulte que le soir ils
arrivent chez eux accablés par le besoin de dormir, et que le lendemain
ils en sortent avant d’être complètement reposés pour se trouver à
l’atelier à l’heure de l’ouverture.»
Voici maintenant les bouges où s’entassaient ceux qui logeaient en
ville: «J’ai vu à Mulhouse, à Dornach et dans des maisons voisines, de
ces misérables logements où deux familles couchaient chacune dans un
coin, sur la paille jetée sur le carreau et retenue par deux planches...
Cette misère dans laquelle vivent les ouvriers de l’industrie du coton
dans le département du Haut-Rhin est si profonde, qu’elle produit ce
triste résultat que, tandis que dans les familles des fabricants,
négociants, drapiers, directeurs d’usines, la moitié des enfants atteint
la vingt et unième année, cette même moitié cesse d’exister avant deux
ans accomplis dans les familles de tisserands et d’ouvriers de filatures
de coton...»
Parlant du travail de l’atelier, Villermé ajoute: «Ce n’est pas là un
travail, une tâche, c’est une torture, et on l’inflige à des enfants de
six à huit ans... C’est ce long supplice de tous les jours qui mine
principalement les ouvriers dans les filatures de coton.» Et, à propos
de la durée du travail, Villermé observait que les forçats des bagnes ne
travaillent que dix heures, les esclaves des Antilles neuf heures en
moyenne, tandis qu’il existait dans la France qui avait fait la
Révolution de 89, qui avait proclamé les pompeux _Droits de l’Homme_,
«des manufactures où la journée était de seize heures, sur lesquelles on
n’accordait aux ouvriers qu’une heure et demie pour les repas[9].»
[9] L.-R. Villermé, _Tableau de l’état physique et moral des ouvriers
dans les fabriques de coton, de laine et de soie_ (1840). Ce n’était
pas parce que les Dollfus, les Kœchlin et autres fabricants
alsaciens étaient des républicains, des patriotes et des
philanthropes protestants qu’ils traitaient de la sorte leurs
ouvriers; car MM. Blanqui, l’académicien Reybaud, le prototype de
Jérôme Paturot, et Jules Simon, le maître Jacques politique, ont
constaté les mêmes aménités pour la classe ouvrière, chez les
fabricants très catholiques et très monarchiques de Lille et de
Lyon. Ce sont là des vertus capitalistes s’harmonisant à ravir avec
toutes les fois politiques et religieuses.
O misérable avortement des principes révolutionnaires de la bourgeoisie!
ô lugubres présents de son dieu Progrès!--Les philanthropes acclament
bienfaiteurs de l’Humanité ceux qui, pour s’enrichir en fainéantant,
donnent du travail aux pauvres; mieux vaudrait semer la peste,
empoisonner les sources que d’ériger une fabrique capitaliste au milieu
d’une population rustique.--Introduisez le travail et adieu joie, santé,
liberté; adieu tout ce qui fait la vie belle et digne d’être vécue[10].
[10] Les Indiens des tribus belliqueuses du Brésil tuent leurs
infirmes et leurs vieillards; ils témoignent leur amitié en mettant
fin à une vie qui n’est plus réjouie par des combats, des fêtes et
des danses. Tous les peuples primitifs ont donné aux leurs ces
preuves d’affection: les Massagètes de la mer Caspienne (Hérodote)
aussi bien que les Wens de l’Allemagne et les Celtes de la Gaule.
Dans les églises de Suède, dernièrement encore, on conservait des
massues dites _massues-familiales_, qui servaient à délivrer les
parents des tristesses de la vieillesse. Combien dégénérés sont les
prolétaires modernes pour accepter en patience les épouvantables
misères du travail de fabrique!
Et les économistes s’en vont répétant aux ouvriers: travaillez,
travaillez pour augmenter la fortune sociale! et cependant un
économiste, Destut de Tracy, leur répond: «Les nations pauvres, c’est là
où le peuple est à son aise; les nations riches, c’est là où il est
ordinairement pauvre»; et son disciple Cherbulliez de continuer: «Les
travailleurs eux-mêmes, en coopérant à l’accumulation des capitaux
productifs, contribuent à l’événement qui, tôt ou tard, doit les priver
d’une partie de leur salaire.»--Mais assourdis et idiotisés par leurs
propres hululements, les économistes de répondre: travaillez, travaillez
toujours pour créer votre bien-être! Et, au nom de la mansuétude
chrétienne, un prêtre de l’Église anglicane, le révérend Towsend,
psalmodie: travaillez, travaillez nuit et jour; en travaillant vous
faites croître votre misère, et votre misère nous dispense de vous
imposer le travail par la force de la loi. L’imposition légale du
travail «donne trop de peine, exige trop de violence et fait trop de
bruit; la faim, au contraire, est non seulement une pression paisible,
silencieuse, incessante, mais comme le mobile le plus naturel du travail
et de l’industrie, elle provoque aussi les efforts les plus puissants.»
Travaillez, travaillez, prolétaires, pour agrandir la fortune sociale et
vos misères individuelles; travaillez, travaillez, pour que devenant
plus pauvres vous ayez plus de raison de travailler et d’être
misérables. Telle est la loi inexorable de la production capitaliste.
Parce que prêtant l’oreille aux fallacieuses paroles des économistes,
les prolétaires se sont livrés corps et âme au vice du travail, ils
précipitent la société tout entière dans ces crises industrielles de
surproduction qui convulsent l’organisme social. Alors, parce qu’il y a
pléthore de marchandises et pénurie d’acheteurs, les ateliers se ferment
et la faim cingle les populations ouvrières de son fouet aux mille
lanières. Les prolétaires abrutis par le dogme du travail, ne comprenant
pas que le sur-travail qu’ils se sont infligés pendant le temps de
prétendue prospérité est la cause de leur misère présente, au lieu de
courir aux greniers à blé et de crier: «Nous avons faim, nous voulons
manger!... Vrai, nous n’avons pas un rouge liard, mais tout gueux que
nous sommes, c’est nous cependant qui avons moissonné le blé et vendangé
le raisin...»--Au lieu d’assiéger les magasins de M. Bonnet, de
Jujurieux, l’inventeur des couvents industriels et de clamer: «M.
Bonnet, voici vos ouvrières ovalistes, moulineuses, fileuses, tisseuses,
elles grelottent sous leurs cotonnades rapetassées à chagriner l’œil
d’un juif et cependant ce sont elles qui ont filé et tissé les robes de
soie des cocottes de toute la chrétienté. Les pauvresses travaillant
treize heures par jour, n’avaient pas le temps de songer à la toilette,
maintenant elles chôment et peuvent faire du frou-frou avec les soieries
qu’elles ont ouvrées. Dès qu’elles ont perdu leurs dents de lait, elles
se sont dévouées à votre fortune et ont vécu dans l’abstinence;
maintenant elles ont des loisirs et veulent jouir un peu des fruits de
leur travail. Allons, M. Bonnet, livrez vos soieries, M. Harmel fournira
ses mousselines, M. Pouyer-Quertier ses calicots, M. Pinet ses bottines
pour leurs chers petits pieds froids et humides... Vêtues de pied en
cap, et fringantes, elles vous feront plaisir à contempler. Allons, pas
de tergiversations;--vous êtes ami de l’humanité, n’est-ce pas, et
chrétien par dessus le marché?--Mettez à la disposition de vos ouvrières
la fortune qu’elles vous ont édifiée avec la chair de leur chair.--Vous
êtes ami du commerce?--Facilitez la circulation des marchandises; voici
des consommateurs tout trouvés; ouvrez-leur des crédits illimités. Vous
êtes bien obligé d’en faire à des négociants que vous ne connaissez ni
d’Adam ni d’Ève, qui ne vous ont rien donné, pas même un verre d’eau.
Vos ouvrières s’acquitteront comme elles le pourront; si, au jour de
l’échéance, elles gambettisent et laissent protester leur signature,
vous les mettrez en faillite, et si elles n’ont rien à saisir, vous
exigerez qu’elles vous paient en prières: elles vous enverront en
paradis, mieux que vos sacs noirs, au nez gorgé de tabac.»
Au lieu de profiter des moments de crise pour une distribution générale
des produits et un gaudissement universel, les ouvriers, crevant la
faim, s’en vont battre de leur tête les portes de l’atelier. Avec des
figures hâves, des corps amaigris, des discours piteux, ils assaillent
les fabricants: «Bon M. Chagot, doux M. Schneider, donnez-nous du
travail, ce n’est pas la faim, mais la passion du travail qui nous
tourmente!» Et ces misérables qui ont à peine la force de se tenir
debout, vendent douze et quatorze heures de travail deux fois moins cher
que lorsqu’ils avaient du pain sur la planche. Et les philanthropes de
l’industrie de profiter des chômages pour fabriquer à meilleur marché.
Si les crises industrielles suivent les périodes de sur-travail aussi
fatalement que la nuit le jour, traînant après elles le chômage forcé et
la misère sans issue, elles amènent aussi la banqueroute inexorable.
Tant que le fabricant a du crédit, il lâche la bride à la rage du
travail, il emprunte et emprunte encore pour fournir la matière première
aux ouvriers. Il fait produire, sans réfléchir que le marché s’engorge
et que, si ses marchandises n’arrivent pas à la vente, ses billets
viendront à l’échéance. Acculé, il va implorer le juif, il se jette à
ses pieds, lui offre son sang, son honneur. «Un petit peu d’or ferait
mieux mon affaire, répond le Rothschild, vous avez 20,000 paires de bas
en magasin, ils valent vingt sous, je les prends à quatre sous.» Les bas
obtenus, le juif les vend six et huit sous, et empoche de frétillantes
pièces de cent sous qui ne doivent rien à personne: mais le fabricant a
reculé pour mieux sauter. Enfin, la débâcle arrive et les magasins
dégorgent; on jette alors tant de marchandises par la fenêtre, qu’on ne
sait comment elles sont entrées par la porte. C’est par centaines de
millions que se chiffre la valeur des marchandises détruites; au siècle
dernier on les brûlait ou on les jetait à l’eau[11].
[11] Au Congrès industriel tenu à Berlin, le 21 janvier 1879, on
estimait à 568 millions de francs la perte qu’avait éprouvée
l’industrie du fer en Allemagne pendant la dernière crise.
Mais avant d’aboutir à cette conclusion, les fabricants parcourent le
monde en quête de débouchés pour les marchandises qui s’entassent; ils
forcent leur gouvernement à annexer des Congo, à s’emparer des Tonkin, à
démolir à coups de canon les murailles de la Chine, pour y écouler leurs
cotonnades. Aux siècles derniers, c’était un duel à mort entre la France
et l’Angleterre à qui aurait le privilège exclusif de vendre en Amérique
et aux Indes. Des milliers d’hommes jeunes et vigoureux ont rougi de
leur sang les mers, pendant les guerres coloniales des XVIe, XVIIe et
XVIIIe siècles.
Les capitaux abondent comme les marchandises. Les financiers ne savent
plus où les placer; ils vont alors, chez les nations heureuses qui
lézardent au soleil en fumant des cigarettes, poser des chemins de fer,
ériger des fabriques et importer la malédiction du travail. Et cette
exportation de capitaux français se termine un beau matin par des
complications diplomatiques: en Égypte, la France, l’Angleterre,
l’Allemagne étaient sur le point de se prendre aux cheveux pour savoir
quels usuriers seraient payés les premiers; par des guerres du Mexique
où l’on envoie les soldats français faire le métier d’huissiers pour
recouvrer de mauvaises dettes[12].
[12] La _Justice_ de M. Clemenceau, dans sa partie financière, disait
le 6 avril: «Nous avons entendu soutenir cette opinion, que, à
défaut de la Prusse, les milliards de la guerre de 1870 eussent été
_également perdus_ pour la France et ce sous forme d’emprunt
périodiquement émis pour l’équilibre des budgets étrangers; telle
est également notre opinion.» On estime à cinq milliards la perte
des capitaux anglais dans les emprunts des républiques de l’Amérique
du Sud.--Les travailleurs français ont non seulement produit les
cinq milliards payés à M. Bismarck; mais ils continuent à servir les
intérêts de l’indemnité de guerre, aux Ollivier, aux Girardin, aux
Bazaine et autres porteurs de titres de rente qui ont amené la
guerre et la déroute. Cependant, il leur reste une fiche de
consolation: ces cinq milliards n’occasionneront pas de guerre de
recouvrement.
Ces misères individuelles et sociales, pour grandes et innombrables
qu’elles soient, pour éternelles qu’elles paraissent, s’évanouiront
comme les hyènes et les chacals à l’approche du lion, quand le
Prolétariat dira: «Je le veux.» Mais pour qu’il parvienne à la
conscience de sa force, il faut que le Prolétariat foule aux pieds les
préjugés de la morale chrétienne, économique, libre-penseuse; il faut
qu’il retourne à ses instincts naturels, qu’il proclame les _Droits de
la paresse_, mille et mille fois plus nobles et plus sacrés que les
phthisiques _Droits de l’homme_ concoctés par les avocats métaphysiciens
de la révolution bourgeoise; qu’il se contraigne à ne travailler que
trois heures par jour, à fainéanter et bombancer le reste de la journée
et de la nuit.
Jusqu’ici ma tâche a été facile, je n’avais qu’à décrire des maux réels
bien connus de nous tous, hélas! Mais convaincre le Prolétariat que la
morale qu’on lui a inoculée est perverse, que le travail effréné auquel
il s’est livré dès le commencement du siècle est le plus terrible fléau
qui jamais ait frappé l’humanité, que le travail ne deviendra un
condiment des plaisirs de la paresse, un exercice bienfaisant à
l’organisme humain, une passion utile à l’organisme social que lorsqu’il
sera sagement réglementé et limité à un maximum de trois heures par
jour, est une tâche ardue au-dessus de mes forces; seuls des
physiologistes, des hygiénistes, des économistes communistes pourraient
l’entreprendre. Dans les pages qui vont suivre, je me bornerai à
démontrer qu’étant donnés les moyens de production modernes et leur
puissance reproductive illimitée, il faut mater la passion extravagante
des ouvriers pour le travail et les obliger à consommer les marchandises
qu’ils produisent.
III
Un poète grec, du temps de Cicéron, Antiparos, chantait ainsi
l’invention du moulin à eau (pour la mouture du grain) qui allait
émanciper les femmes esclaves et ramener l’âge d’or: «Épargnez le bras
qui fait tourner la meule, ô meunières, et dormez paisiblement! Que le
coq vous avertisse en vain qu’il fait jour! Dao a imposé aux nymphes le
travail des esclaves et les voilà qui sautillent allègrement sur la roue
et voilà que l’essieu ébranlé roule avec ses raies, faisant tourner la
pesante pierre roulante. Vivons de la vie de nos pères et oisifs
réjouissons-nous des dons que la déesse accorde.»--Hélas! les loisirs
que le poète païen annonçait ne sont pas venus; la passion aveugle,
perverse et homicide du travail transforme la machine libératrice en
instrument d’asservissement des hommes libres: sa productivité les
appauvrit.
Une bonne ouvrière ne fait avec le fuseau que cinq mailles à la minute,
certains métiers circulaires à tricoter en font trente mille dans le
même temps. Chaque minute de la machine équivaut donc à cent heures de
travail de l’ouvrière; ou bien chaque minute de travail de la machine
délivre à l’ouvrière dix jours de repos. Ce qui est vrai pour
l’industrie du tricotage est plus ou moins vrai pour toutes les
industries renouvelées par la mécanique moderne.--Mais que voyons-nous?
A mesure que la machine se perfectionne et abat le travail de l’homme
avec une rapidité et une précision sans cesse croissantes, l’ouvrier, au
lieu de prolonger son repos d’autant, redouble d’ardeur, comme s’il
voulait rivaliser avec la machine. Oh! concurrence absurde et
meurtrière!
Pour que la concurrence de l’homme et de la machine prît libre carrière,
les prolétaires ont aboli les sages lois qui limitaient le travail des
artisans des antiques corporations; ils ont supprimé les jours
fériés[13]. Parce que les producteurs d’alors ne travaillaient que cinq
jours sur sept, croient-ils donc, ainsi que le racontent les économistes
menteurs, qu’ils ne vivaient que d’air et d’eau fraîche?--Allons
donc!--Ils avaient des loisirs pour goûter les joies de la terre, pour
faire l’amour et rigoler; pour banqueter joyeusement en l’honneur du
grand dieu de la Fainéantise. La morose Angleterre, encagottée dans le
protestantisme, se nommait alors la «joyeuse Angleterre» (_Merry
England_).--Rabelais, Quevedo, Cervantes, les auteurs inconnus des
romans picaresques, nous font venir l’eau à la bouche avec leurs
peintures de ces monumentales ripailles[14] dont on se régalait alors
entre deux batailles et deux dévastations, et dans lesquelles tout
«allait par escuelles.»--Jordaens et l’école flamande les ont écrites
sur leurs toiles réjouissantes. Sublimes estomacs gargantuesques,
qu’êtes-vous devenus? Sublimes cerveaux qui encercliez toute la pensée
humaine, qu’êtes-vous devenus?--Nous sommes bien dégénérés et bien
rapetissés. La vache enragée, la pomme de terre, le vin fuchsiné, le
schnaps prussien savamment combinés avec le travail forcé ont débilité
nos corps et borné nos esprits. Et c’est alors que l’homme rétrécit son
estomac et que la machine élargit sa productivité, c’est alors que les
économistes nous prêchent la théorie malthusienne, la religion de
l’abstinence et le dogme du travail? Mais il faudrait leur arracher la
langue et la jeter aux chiens.
[13] Sous l’ancien régime, les lois de l’Église garantissaient au
travailleur 90 jours de repos (52 dimanches et 38 jours fériés)
pendant lesquels il était strictement défendu de travailler. C’était
le grand crime du catholicisme, la cause principale de l’irréligion
de la bourgeoisie industrielle et commerçante. Sous la Révolution,
dès qu’elle fut maîtresse, elle abolit les jours fériés; et remplaça
la semaine de sept jours par celle de dix; afin que le peuple n’eût
plus qu’un jour de repos sur dix. Elle affranchit les ouvriers du
joug de l’Église pour mieux les soumettre au joug du Travail.
La haine contre les jours fériés n’apparaît que lorsque la moderne
bourgeoisie industrielle et commerçante prend corps, entre les XVe
et XVIe siècles. Henri IV demanda leur réduction au pape; il refusa
parce que «une des hérésies qui courent le jourd’hui, est touchant
les fêtes» (_Lettres du cardinal d’Ossat_). Mais, en 1666, Péréfixe,
archevêque de Paris, en supprima 17 dans son diocèse. Le
protestantisme, qui était la religion chrétienne, accommodée aux
nouveaux besoins industriels et commerciaux de la bourgeoisie, fut
moins soucieux du repos populaire; il détrôna au ciel les saints
pour abolir sur terre leurs fêtes.
La réforme religieuse et la libre pensée philosophique n’étaient que
des prétextes qui permirent à la bourgeoisie jésuite et rapace
d’escamoter les jours de fête du populaire.
[14] Ces fêtes pantagruéliques duraient des semaines. Don Rodrigo de
Lara gagne sa fiancée en expulsant les Maures de Calatrava la
vieille, et le _Romancero_ narre que,
_Las bodas fueron en Burgos,
Las tornabodas en Salas:
En bodas y tornabodas
Pasaron siete semanas.
Tantas vienen de las gentes,
Que no caben por las plazas..._
(Les noces furent à Burgos, les retours de noces à Salas; en noces
et retours de noces, sept semaines passèrent; tant de gens
accoururent que les places ne purent les contenir...)
Les hommes de ces noces de sept semaines étaient les héroïques
soldats des guerres de l’indépendance.
Parce que la classe ouvrière avec sa bonne foi simpliste s’est laissée
endoctriner, parce que, avec son impétuosité native, elle s’est
précipitée à l’aveugle dans le travail et l’abstinence, la classe
capitaliste s’est trouvée condamnée à la paresse et à la jouissance
forcées, à l’improductivité et à la sur-consommation. Mais, si le
sur-travail de l’ouvrier meurtrit sa chair et tenaille ses nerfs, il est
aussi fécond en douleurs pour le bourgeois.
L’abstinence à laquelle se condamne la classe productive oblige les
bourgeois à se consacrer à la sur-consommation des produits qu’elle
manufacture désordonnément. Au début de la production capitaliste, il y
a un ou deux siècles de cela, le bourgeois était un homme rangé, de
mœurs raisonnables et paisibles; il se contentait de sa femme ou à peu
près; il ne buvait qu’à sa soif et ne mangeait qu’à sa faim. Il laissait
aux courtisans et aux courtisanes les nobles vertus de la vie débauchée.
Aujourd’hui il n’est fils de parvenu qui ne se croit tenu de développer
la prostitution et de mercurialiser son corps pour donner un but aux
labeurs que s’imposent les ouvriers des mines de mercure; il n’est
bourgeois qui ne s’empiffre de chapons truffés et de Laffite navigué,
pour encourager les éleveurs de la Flèche et les vignerons du Bordelais.
A ce métier, l’organisme se délabre rapidement, les cheveux tombent, les
dents se déchaussent, le tronc se déforme, le ventre s’entripaille, la
respiration s’embarrasse, les mouvements s’alourdissent, les
articulations s’ankylosent, les phalanges se nouent. D’autres, trop
malingres pour supporter les fatigues de la débauche, mais dotés de la
bosse du prudhomisme, dessèchent leur cervelle comme les Garnier de
l’Économie politique, les Acollas de la philosophie juridique, à
élucubrer de gros livres soporifiques pour occuper les loisirs des
compositeurs et des imprimeurs.
Les femmes du monde vivent une vie de martyr. Pour essayer et faire
valoir les toilettes féériques que les couturières se tuent à bâtir, du
soir au matin elles font la navette d’une robe dans une autre; pendant
des heures, elles livrent leur tête creuse aux artistes capillaires qui,
à tout prix, veulent assouvir leur passion pour l’échafaudage des faux
chignons. Sanglées dans leurs corsets, à l’étroit dans leurs bottines,
décolletées à faire rougir un sapeur, elles tournoient des nuits
entières dans leurs bals de charité afin de ramasser quelques sous pour
le pauvre monde. Saintes âmes!
Pour remplir sa double fonction sociale de non-producteur et de
sur-consommateur, la bourgeoisie dut non seulement violenter ses goûts
modestes, perdre ses habitudes laborieuses d’il y a deux siècles et se
livrer au luxe effréné, aux indigestions truffées et aux débauches
syphilitiques; mais encore soustraire au travail productif une masse
énorme d’hommes afin de se procurer des aides.
Voici quelques chiffres qui prouvent combien colossale est cette
déperdition de forces productives. D’après le recensement de 1861, la
population de l’Angleterre et du pays de Galles comprenait 20,066,244
personnes, dont 9,776,259 du sexe masculin et 10,289,965 du sexe
féminin. Si l’on déduit ce qui est trop vieux ou trop jeune pour
travailler, les femmes, les adolescents et les enfants improductifs,
puis les professions _idéologiques_ telles que gouvernants, police,
clergé, magistrature, armée, prostitution, arts, sciences, etc., ensuite
les gens exclusivement occupés à manger le travail d’autrui, sous forme
de rente foncière, d’intérêt, de dividendes, etc..., il reste en gros
huit millions d’individus des deux sexes et de tout âge, y compris les
capitalistes fonctionnant dans la production, le commerce, la finance,
etc... Sur ces huit millions, on compte:
Travailleurs agricoles (y compris les bergers, les valets
et les filles de ferme habitant chez les fermiers) 1,098,261
Ouvriers des fabriques de coton, de laine, de chanvre, de
lin, de soie, de tricotage 642,607
Ouvriers des mines de charbon et de métal 565,835
Ouvriers métallurgiques (hauts fourneaux, laminoirs, etc.) 396,998
Classe domestique 1,208,648
«Si nous additionnons les travailleurs des fabriques textiles et ceux
des mines de charbon et de métal, nous obtenons le chiffre de 1,208,442;
si nous additionnons les premiers et ceux de toutes les usines
métallurgiques, nous avons un total de 1,039,605 personnes; c’est-à-dire
chaque fois un nombre plus petit que celui des esclaves domestiques
modernes. Voilà le magnifique résultat de l’exploitation capitaliste des
machines[15].» A toute cette classe domestique dont la grandeur indique
le degré atteint par la civilisation capitaliste, il faut ajouter la
classe nombreuse des malheureux voués exclusivement à la satisfaction
des goûts dispendieux et futiles des classes riches: tailleurs de
diamants, dentelières, brodeuses, relieurs de luxe, couturières de luxe,
décorateurs des maisons de plaisance, etc...[16]
[15] Karl Marx, _Le Capital_.
[16] «La proportion suivant laquelle la population d’un pays est
employée comme domestique, au service des classes aisées, indique
son progrès en richesse nationale et en civilisation.» (_R. M.
Martin_, _Ireland before and after the Union_, 1848.) Gambetta, qui
niait la question sociale, depuis qu’il n’était plus l’avocat
nécessiteux du Café Procope, voulait sans doute parler de cette
classe domestique sans cesse grandissante quand il réclamait
l’avènement des nouvelles couches sociales.
Une fois accroupie dans la paresse absolue et démoralisée par la
jouissance forcée, la bourgeoisie, malgré le mal qu’elle en eut,
s’accommoda de son nouveau genre de vie. Avec horreur elle envisagea
tout changement. La vue des misérables conditions d’existence acceptées
avec résignation par la classe ouvrière et celle de la dégradation
organique engendrée par la passion dépravée du travail augmentaient
encore sa répulsion pour toute imposition de travail et pour toute
restriction de jouissances.
C’est précisément alors que, sans tenir compte de la démoralisation que
la bourgeoisie s’était imposée comme un devoir social, les prolétaires
se mirent en tête d’infliger le travail aux capitalistes. Les naïfs, ils
prirent au sérieux les théories des économistes et des moralistes sur le
travail et se sanglèrent les reins pour en imposer la pratique aux
capitalistes. Le Prolétariat arbora la devise: _Qui ne travaille pas, ne
mange pas_; Lyon, en 1831, se leva pour du _plomb ou du travail_; les
insurgés de Juin 48 réclamèrent le _Droit au travail_; les fédérés de
Mars 1871 déclarèrent leur soulèvement, _la Révolution du travail_.
A ces déchaînements de fureur barbare, destructives de toute jouissance
et de toute paresse bourgeoises, les capitalistes ne pouvaient répondre
que par la répression féroce; mais ils savent que s’ils ont pu comprimer
ces explosions révolutionnaires, ils n’ont pas noyé dans le sang de
leurs massacres gigantesques l’absurde idée du Prolétariat de vouloir
infliger le travail aux classes oisives et repues; et c’est pour
détourner ce malheur qu’ils s’entourent de prétoriens, de policiers, de
magistrats, de geôliers entretenus dans une improductivité laborieuse.
On ne peut plus conserver d’illusion sur le caractère des armées
modernes, elles ne se sont maintenues en permanence que pour comprimer
«l’ennemi intérieur»; c’est ainsi que les forts de Paris et de Lyon
n’ont pas été construits pour défendre la ville contre l’étranger, mais
pour l’écraser si elle se révoltait. Et s’il fallait un exemple sans
réplique, citons l’armée de la Belgique, de ce pays de Cocagne du
Capitalisme; sa neutralité est garantie par les puissances européennes
et cependant son armée est une des plus fortes proportionnellement à la
population. Les glorieux champs de bataille de la brave armée belge sont
les plaines du Borinage et de Charleroy; c’est dans le sang des mineurs
et des ouvriers désarmés que les officiers belges trempent leurs épées
et ramassent leurs épaulettes. Les nations européennes n’ont pas des
armées nationales, mais des armées mercenaires: elles protègent les
capitalistes contre la fureur populaire qui voudrait les condamner à dix
heures de mines ou de filature.
Donc, en se serrant le ventre, la classe ouvrière a développé outre
mesure le ventre de la bourgeoisie, condamnée à la sur-consommation.
Pour être soulagée dans son pénible travail, la bourgeoisie a retiré des
classes ouvrières une masse d’hommes de beaucoup supérieure à celle qui
restait consacrée à la production utile, et l’a condamnée à son tour à
l’improductivité et à la sur-consommation. Mais ce troupeau de bouches
inutiles, malgré sa voracité insatiable, ne suffit pas à consommer
toutes les marchandises que les ouvriers, abrutis par le dogme du
travail, produisent comme des maniaques, sans vouloir les consommer, et
sans même songer si l’on trouvera des gens pour les consommer.