Les philosophes anciens se disputaient sur l’origine des idées, mais ils

tombaient d’accord s’il s’agissait d’abhorrer le travail. «La nature,

dit Platon, dans son utopie sociale, dans sa république modèle, la

nature n’a fait ni cordonnier, ni forgeron; de pareilles occupations

dégradent les gens qui les exercent, vils mercenaires, misérables sans

nom, qui sont exclus par leur état même des droits politiques. Quant aux

marchands accoutumés à mentir et à tromper, on ne les souffrira dans la

cité que comme un mal nécessaire. Le citoyen qui se sera avili par le

commerce de boutique sera poursuivi pour ce délit. S’il est convaincu,

il sera condamné à un an de prison. La punition sera double à chaque

récidive[26].»

[26] Platon. _République_. Liv. V.

Dans son _Économique_, Xénophon écrit: «Les gens qui se livrent aux

travaux manuels ne sont jamais élevés aux charges et on a bien raison.

La plupart, condamnés à être assis tout le jour, quelques-uns même à

éprouver un feu continuel ne peuvent manquer d’avoir le corps altéré et

il est bien difficile que l’esprit ne s’en ressente.» «Que peut-il

sortir d’honorable d’une boutique? professe Cicéron, et qu’est-ce que le

commerce peut produire d’honnête? tout ce qui s’appelle boutique est

indigne d’un honnête homme... les marchands ne pouvant gagner sans

mentir, et quoi de plus honteux que le mensonge! Donc, on doit regarder

comme quelque chose de bas et de vil le métier de tous ceux qui vendent

leur peine et leur industrie; car quiconque donne son travail pour de

l’argent se vend lui-même et se met au rang des esclaves[27].»

[27] Cicéron. _Des devoirs_ I. Tit. II. Ch. XLII.

Prolétaires, abrutis par le dogme du travail, entendez-vous le langage

de ces philosophes, que l’on vous cache avec un soin jaloux:--Un citoyen

qui donne son travail pour de l’argent se dégrade au rang des esclaves,

il commet un crime, qui mérite des années de prison.

La tartuferie chrétienne et l’utilitarisme capitaliste n’avaient pas

perverti ces philosophes des républiques antiques; professant pour des

hommes libres, ils parlaient naïvement leur pensée. Platon, Aristote,

ces penseurs géants, dont nos Cousin, nos Caro, nos Simon ne peuvent

atteindre la cheville qu’en se haussant sur la pointe des pieds,

voulaient que les citoyens de leurs Républiques idéales vécussent dans

le plus grand loisir; car, ajoutait Xénophon, «le travail emporte tout

le temps et avec lui on n’a nul loisir pour la République et les amis.»

Selon Plutarque, le grand titre de Lycurgue, «le plus sage des hommes,»

à l’admiration de la postérité, était d’avoir accordé des loisirs aux

citoyens de la République en leur interdisant l’exercice d’un métier

quelconque[28].

[28] Platon, _Rep._ V et _les Lois_ VIII; Aristote, _Rep._ II, et VII;

Xénophon, _Econom._ IV et VI. Plutarque, _Vie de Lycurgue_.

Mais répondront les Bastiat, les Dupanloup et les Beaulieu de la morale

chrétienne et capitaliste, ces penseurs, ces philosophes préconisaient

l’esclavage!--Parfait, mais pouvait-il en être autrement, étant donné

les conditions économiques et politiques de leur époque? La guerre était

l’état normal des sociétés antiques; l’homme libre devait consacrer son

temps à discuter les lois de l’État et à veiller à sa défense; les

métiers étaient alors trop primitifs et trop grossiers pour que les

pratiquant on pût exercer son métier de soldat et de citoyen; afin de

posséder des guerriers et des citoyens, les philosophes et les

législateurs devaient tolérer des esclaves dans leurs républiques

héroïques.--Mais les moralistes et les économistes du Capitalisme ne

préconisent-ils pas l’esclavage moderne, le salariat? Et à quels hommes

l’esclavage capitaliste donne-t-il des loisirs?--A des Rothschild, à des

Germiny, à des Alphonses, inutiles et nuisibles, esclaves de leurs vices

et de leurs domestiques.

«Le préjugé de l’esclavage dominait l’esprit d’Aristote et de

Pythagore», a-t-on écrit dédaigneusement; et cependant Aristote rêvait

que: «si chaque outil pouvait exécuter sans sommation, ou bien de

lui-même, sa fonction propre, comme les chefs-d’œuvre de Dédale se

mouvaient d’eux-mêmes, ou comme les trépieds de Vulcain se mettaient

spontanément à leur travail sacré; si, par exemple, les navettes des

tisserands tissaient d’elles-mêmes, le chef d’atelier n’aurait plus

besoin d’aides, ni le maître d’esclaves.» Le rêve d’Aristote est notre

réalité. Nos machines, au souffle de feu, aux membres d’acier

infatigables, à la fécondité merveilleuse, inépuisable, accomplissent

docilement et d’elles-mêmes leur travail sacré, et cependant l’esprit

des grands philosophes du Capitalisme reste dominé par le préjugé du

salariat, le pire des esclavages. Ils ne comprennent pas encore que la

machine est le rédempteur de l’humanité, le Dieu qui rachètera l’homme

des _sordidæ artes_ et du travail salarié, le Dieu qui lui donnera des

loisirs et la liberté.

FIN

MOULINS.--TYP. AMANT COUVREUL.

Le droit à la paresse · 第 3 / 3 段