de freins religieux, comment ne règne-t-il pas dans ce cercle plus de
licence que je n'en vois?--C'est que les loix et les religions gênent
les moeurs, dit Zamé, mais ne les épurent point; il ne faut ni fers, ni
bourreaux, ni dogmes, ni temples, pour faire un honnête homme; ces
moyens donnent des hypocrites et des scélérats; ils n'ont jamais fait
naître une vertu. Les époux de ces femmes, quoiqu'absens, sont les amis
de ces jeunes gens; ils sont heureux avec leurs femmes; ils les adorent,
elles sont de leur choix, pourquoi voudriez-vous que ceux-ci, qui ont
également des femmes qu'ils aiment, allassent troubler la félicité de
leurs frères? Ils se feroient à-la-fois trois ennemis: la femme qu'ils
attaqueraient, la leur qu'ils plongeraient dans le désespoir, et leurs
amis qu'ils outrageraient. J'ai fait entrer ces principes dans
l'éducation; ils les sucent avec le lait; je les meus dans leurs coeurs
par les grands ressorts du sentiment et de la délicatesse. Qu'y feraient
de plus la religion et les loix? Une de vos chimères à vous autres
Européens, est d'imaginer que l'homme, semblable à la bête féroce, ne se
conduit jamais qu'avec des chaînes; aussi êtes-vous parvenus, au moyen
de ces effrayans systèmes, à le rendre aussi méchant qu'il peut l'être,
en ajoutant au désir naturel du vice celui plus vif encore de briser un
frein. Rien ne flatte et n'honore ces jeunes gens comme d'être admis
chez moi; j'ai saisi cette faiblesse, j'en ai profité: tout est à
prendre dans le coeur de l'homme, quand on veut se mêler de le conduire;
ce qui fait que si peu de gens y réussissent, c'est que la moitié de
ceux qui l'entreprennent sont des sots, et que le reste, avec un peu
plus de bon sens, peut-être, ne peut atteindre à cette connaissance
essentielle au coeur humain, sans laquelle on ne fait que des absurdités
ou des choses de règle; car la règle est le grand cheval de bataille des
imbéciles; ils s'imaginent stupidement qu'une même chose doit convenir à
tout le monde, quoiqu'il n'y ait pas deux caractères de semblables, ne
voulant pas prendre la peine d'examiner, de ne prescrire à chacun que ce
qui lui convient; et ils ne réfléchissent pas qu'ils traiteraient
eux-mêmes d'inepte un médecin qui n'ordonnerait comme eux que le même
remède pour toutes sortes de maux; qu'un moyen soit propice ou non,
qu'il; doive ou non réussir, leur épaisse conscience est calme toutes
les fois que _la règle_ est suivie, et qu'ils se sont comportés dans _la
règle_.
Si un seul de ces jeunes gens, poursuivit Zamé, venait à manquer à ce
qu'il doit, il serait exclus de ma maison, et cette crainte les contient
d'autant plus, que j'ai su me faire aimer d'eux; ils frémiraient de me
déplaire.--Mais lorsque vous ne les voyez pas?--Alors ils sont chez eux,
les époux se retrouvent unis, le soin de leur ménage les occupe, et ils
ne pensent pas à se trahir. Ce n'est pas, continua ce Prince, qu'il n'y
ait quelques exemples d'adultères; mais ils sont rares, ils sont cachés,
ils n'entraînent ni trouble, ni scandale. Si les choses vont plus loin,
si je soupçonne qu'il puisse résulter quelques suites fâcheuses, je
sépare les coupables, je les fais habiter des villes différentes, et,
dans des cas plus graves encore, je les bannis pour quelque tems de
Tamoé; cette punition de l'exil, annexée aux crimes capitaux, les
effraie à tel point qu'ils évitent avec le plus grand soin tout ce qui
peut mettre dans le cas du crime pour lequel elle est imposée. Quand
vous voulez régir une Nation, commencez par infliger des peines douces,
et vous n'aurez pas besoin d'en avoir de sanglantes.
Après quelques heures d'amusemens honnêtes et chastes, c'en est assez,
me dit Zamé, je vais renvoyer ces époux à leur société, où ils sont
attendus... sans jalousie, j'en suis bien sûr, mais peut-être avec un
peu d'impatience. Il fit un geste accompagné d'un sourire, tout cessa
dès le même instant, on partit... mais on ne s'accompagna point, on
n'offrit point de bras, on ne chercha rien de ce qui peut donner la
moindre atteinte à la décence, les jeunes femmes se retirèrent d'abord;
une heure après les jeunes hommes partirent, et tous en comblant de
remercîmens et de bénédictions le bon père, qui les aimait assez pour
descendre ainsi dans les détails de leurs petits plaisirs.
Levez-vous demain de bonne heure, me dit Zamé, je veux vous mener dans
mon temple, je veux vous faire voir la magnificence, la pompe, le luxe
même de mes cérémonies religieuses. Je veux que vous voyiez mes prêtres
en fonctions.--Ah! répondis-je, c'est une des choses que j'ai le plus
désiré; la religion d'un tel peuple doit être aussi pure que ses moeurs,
et je brûle déjà d'aller adorer Dieu au milieu de vous. Mais vous
m'annoncez du faste.... O grand homme! je crois vous connaître assez pour
être sûr qu'il en régnera peu dans vos cérémonies.--Vous en jugerez, me
dit Zamé, je vous attends une heure avant le lever du soleil.
Je me rendis a la porte de la chambre de notre philosophe le lendemain à
l'heure indiquée, il m'attendait; sa femme, ses enfans, et Zilia sa
belle-fille, tout était autour de sa personne chérie. Allons, nous dit
Zamé, l'astre est prêt à paraître, ils doivent nous attendre. Nous
traversâmes la ville; tous les habitans étaient déjà à leurs portes; ils
se joignaient à nous à mesure que nous passions; nous avançâmes ainsi
jusqu'aux maisons où s'élevait la jeunesse, et dont je vous parlerai
bientôt. Les enfans des deux sexes en sortirent en foule; conduits par
des vieillards, ils nous suivirent également; nous marchâmes dans cet
ordre jusqu'au pied d'une montagne qui se trouvait à l'orient derrière
la ville; Zamé monta jusqu'au sommet, je l'y suivis avec sa famille, le
peuple nous environna... le plus grand silence s'observait... enfin
l'astre parut... A l'instant toutes les têtes se prosternèrent, toutes
les mains s'élevèrent aux cieux, on eût dit que leurs âmes y volaient
également.
«O souverain éternel, dit Zamé, daigne accepter l'hommage profond d'un
peuple qui t'adore... Astre brillant, ce n'est pas à toi que nos voeux
s'adressent, c'est à celui qui te meut, et qui t'a créé; ta beauté nous
rappelle son image... tes sublimes opérations sa puissance... Porte-lui
nos respects et nos voeux; qu'il daigne nous protéger tant que sa bonté
nous laisse ici bas; qu'il veuille nous réunir à lui quand il lui plaira
de nous dissoudre;... qu'il dirige nos pensées, qu'il règle nos actions,
qu'il épure nos coeurs, et que les sentimens de respect et d'amour qu'il
nous inspire, puissent être agrées de sa grandeur, et se déposer au pied
de sa gloire.»
Alors Zamé, qui s'était tenu droit, les mains élevées, pendant que tous
étaient à genoux, se précipita la face contre terre, adora un instant en
silence, se releva les yeux humides de pleurs, et ramena le peuple dans
sa ville.
Voilà tout, me dit-il dès que nous fûmes rentrés; croyez-vous que le
Dieu de l'univers puisse exiger davantage de nous? Est-il besoin de
l'enfermer dans des temples pour l'adorer et le servir? Il ne faut
qu'observer une de ses plus belles opérations, afin que cet acte de sa
sublime grandeur développe en nous des sentimens d'amour et de
reconnaissance, voilà pourquoi j'ai choisi l'instant et le lieu que vous
venez de voir... La pompe de la nature, mon ami, voilà la seule que je
me sois permise, cet hommage est le seul qui plaise à l'Éternel; les
cérémonies de la religion ne furent inventées que pour fixer les yeux au
défaut du coeur; celles que je leur substitue fixent le coeur en
charmant les yeux, cela n'est-il pas préférable? J'ai, d'ailleurs, voulu
conserver quelque chose de l'ancien culte, cette politique était
nécessaire: les habitans de Tamoé adoraient le Soleil autrefois, je n'ai
fait que rectifier leur système, en leur prouvant qu'ils se trompaient
de l'ouvrage à l'ouvrier, que le Soleil était la chose mue, et que
c'était au moteur que devait s'adresser le cube. Ils m'ont compris, ils
m'ont goûté, et sans presque rien changer à leur usage, de payens qu'ils
étaient, j'en ai fait un peuple pieux et adorateur de l'Être Suprême.
Crois-tu que tes dogmes absurdes, tes inintelligibles mystères, tes
cérémonies idolâtres, pussent les rendre, ou plus heureux, ou meilleurs
citoyens? T'imagines-tu que l'encens brûlé sur des autels de marbre
vaille l'offrande de ces coeurs droits? A force de défigurer le culte de
l'Éternel, vos religions d'Europe l'ont anéanti. Lorsque j'entre dans
une de vos églises, je la trouve si prodigieusement remplie de saints,
de reliques, de momeries de toute espèce, que la chose du monde que j'ai
le plus de peine à y reconnaître est le Dieu que j'y désire; pour le
trouver, je suis obligé de descendre dans mon coeur: hélas! me dis-je
alors, puisque voilà le lieu qui me le rappelle, ce n'est que là que je
dois le chercher, c'est la seule hostie que je doive mettre à ses pieds;
les beautés de la nature en raniment l'idée dans ce sanctuaire, je les
contemple pour m'édifier, je les observe pour m'attendrir, et je m'en
tiens là; si je n'en ai pas fait assez, la bonté de ce Dieu m'assure
qu'il me pardonnera; c'est pour le mieux servir que je dégage son culte
et son image du fatras d'absurdités que les hommes croient nécessaires.
J'éloigne tout ce qui m'empêcherait de me remplir de sa sublime essence;
je foule aux pieds tout ce qui prétend partager son immensité; je
l'aimerais moins s'il était moins unique et moins grand; si sa puissance
se divisait, si elle se multipliait, si cet être simple, en un mot,
devait s'honorer sous plusieurs, je ne verrais plus dans ce système
effrayant et barbare qu'un assemblage informe d'erreurs et d'impiétés,
dont l'horrible pensée dégradant l'Etre pur où s'adresse mon âme, le
rendrait haïssable à mes yeux, au lieu de me le faire adorer. Quelle
plus intime connaissance de ce bel Etre peuvent donc avoir ces hommes
qui me parlent, et qui tous se donnent à moi pour des illuminés? Hélas!
ils n'eurent de plus que l'envie d'abuser leurs semblables; est-ce un
motif pour que je les écoute, moi, qui déteste la feinte et l'erreur;
moi, qui n'ai travaillé toute ma vie qu'à guider ce bon peuple dans le
chemin de la vertu et de la vérité?... «Souverain des Cieux, si je me
trompe, tu jugeras mon coeur, et non pas mon esprit; tu sais que je suis
faible, et par conséquent sujet à l'erreur; mais tu ne puniras point
cette erreur, dès que sa source est dans la pureté, dans la sensibilité
de mon âme: non, tu ne voudrais pas que celui qui n'a cherché qu'à te
mieux adorer fût puni pour ne t'avoir pas adoré comme il faut.»
Viens, me dit Zamé, il est de bonne heure, ces braves enfans vont
peut-être se recueillir un moment entr'eux. C'est leur usage dans ces
jours de cérémonie, jours qu'ils désirent tous avec empressement, et que
par cette grande raison je ne leur accorde que deux ou trois fois l'an.
Je veux qu'ils les voient comme des jours de faveurs: plus je leur rends
ces instans rares, plus ils les respectent; on méprise bientôt ce qu'on
fait tous les jours. Suis moi; nous aurons le tems avant l'heure du
repas, d'aller visiter les terres des environs de la ville.
Voilà leurs possessions, me dit Zamé, en me montrant de petits enclos
séparés par des bayes toujours vertes et couvertes de fleurs: chacun a
sa petite terre à part; c'est médiocre, mais c'est par cette médiocrité
même que j'entretiens leur industrie; moins on en a, plus on est
intéressé à le cultiver avec soin. Chacun a là ce qu'il faut pour
nourrir et sa femme et lui; il est dans l'abondance s'il est bon
travailleur, et les moins laborieux trouvent toujours leur nécessaire.
Les enclos des célibataires, des veufs et des répudiés, sont moins
considérables, et situés dans une autre partie, voisine du quartier
qu'ils habitent.
Je n'ai qu'un domaine comme eux, poursuivit Zamé, et je n'en suis
qu'usufruitier comme eux; mon territoire, ainsi que le leur, appartient
à l'État. Ce sont parmi les personnes qui vivent seules, que je choisis
ceux qui doivent le cultiver: ce sont les mêmes qui me soignent et me
servent; n'ayant point de ménage, ils s'attachent avec plaisir à ma
maison; ils sont sûrs d'y trouver jusqu'à la fin de leur vie la
nourriture et le logement.
Des sentiers agréables et joliment bordés communiquaient dans chacune de
ces possessions; je les trouvai toutes richement garnies des plus doux
dons de la nature; j'y vis en abondance l'arbre du fruit à pain, qui
leur donne une nourriture semblable à celle que nous formons avec nos
farines, mais plus délicate et plus savoureuse. J'y observai toutes les
autres productions de ces isles délicieuses du Sud, des cocotiers, des
palmiers, etc.; pour racines, l'igname, une espèce de choux sauvage,
particulière à cette isle, qu'ils apprêtent d'une manière fort agréable,
en le mêlant à des noix de cocos, et plusieurs autres légumes apportés
d'Europe, qui réussissent bien et qu'ils estiment beaucoup. Il y avait
aussi quelques cannes à sucre, et ce même fruit, ressemblant au brugnon
que le capitaine Cook trouva aux isles d'Amsterdam, et que les habitans
de ces isles anglaises nommaient _figheha_.
Tels sont à-peu-près tous les alimens de ces peuples sages, sobres et
tempérans; il y avait autrefois quelques quadrupèdes dans l'isle, dont
le père de Zamé leur persuada d'éteindre la race, et ils ne touchent
jamais aux oiseaux.
Avec ces objets et de l'eau excellente, ce peuple vit bien; sa santé est
robuste, les jeunes gens y sont vigoureux et féconds, les vieillards
sains et frais; leur vie se prolonge beaucoup au-delà du terme
ordinaire, et ils sont heureux.
Tu vois la température de ce climat, me dit Zamé: elle est salubre,
douce, égale; la végétation est forte, abondante et l'air presque
toujours pur: ce que nous appelons nos hivers, consiste en quelques
pluies, qui tombent dans les mois de juillet et d'août, mais qui ne
rafraîchissent jamais l'air au point de nous obliger d'augmenter nos
vêtemens, aussi les rhumes sont-ils absolument inconnus parmi nous: la
nature n'y afflige nos habitans que de très-peu de maladies; la
multitude d'années est le plus grand mal dont elle les accable, c'est
presque la seule manière dont elle les tue. Tu connais nos arts, je ne
t'en parlerai plus; nos sciences se réduisent également à bien peu de
chose; cependant tous savent lire et écrire; ce fut un des soins de mon
père, et comme un grand nombre d'entr'eux entendent et parlent le
français, j'ai rapporté cinquante mille volumes, bien plus pour leur
amusement que pour leur instruction; je les ai dispersés dans chaque
ville et en ai formé des petites bibliothèques publiques, qu'ils
fréquentent avec plaisir lorsque leurs occupations rurales leur en
laissent le tems. Ils ont quelques connaissances d'astronomie, que j'ai
rectifiées, quelques autres de médecine pratique, assez sûres pour
l'usage de la vie, et que j'ai améliorées d'après les plus grands
auteurs;ils connaissent l'architecture; ils ont de bons principes de
maçonnerie, quelques idées de tactique, et de meilleures encore sur
l'art de construire leurs bâtimens de mer. Quelques-uns parmi eux
s'amusent à la poésie en langue du pays, et si tu l'entendais, tu y
trouverais de la douceur, de l'agrément et de l'expression. A l'égard de
la théologie et du droit, ils n'en ont, grâces au Ciel, aucune
connaissance. Ce ne sera jamais que si l'envie me prend de les détruire,
que je leur ouvrirai ce dédale d'erreurs, de platitudes et d'inutilités.
Quand je voudrai qu'ils s'anéantissent, je créerai parmi eux des prêtres
et des gens de robes, je permettrai aux uns de les entretenir de Dieu,
aux autres de leur parler de Farinacius, de dresser des échafauds, d'en
orner même les places de nos villes à demeure, ainsi que je l'ai observé
dans quelques-unes de vos provinces, monumens éternels d'infamie, qui
prouvent à la fois la cruauté des souverains qui le permettent, la
brutale ineptie des magistrats qui l'érigent, et la stupidité du peuple
qui le souffre... Allons dîner, me dit Zamé, je vous ferai jouir ce soir
d'un de leur talent, dont vous n'avez encore nulle idée.
Cet instant arrivé, Zamé me mena sur la place publique, j'en admirais
les proportions. Tu ne loues pas son plus grand mérite, me dit-il; elle
n'a jamais vu couler de sang, elle n'en sera jamais souillée. Nous
avançâmes; je n'avais point encore connaissance du bâtiment régulier et
parallèle a la maison de Zamé, l'un et l'autre ornant cette place.--Les
deux étages du haut, me dit ce philosophe, sont des greniers publics;
c'est le seul tribut que je leur impose, et j'y contribue comme eux.
Chacun est obligé d'apporter annuellement dans ce magasin une légère
portion du produit de sa terre, du nombre de celles qui se conservent;
ils le retrouvent dans des tems de disette: j'ai toujours là de quoi
nourrir deux ans la capitale; les autres villes en font autant; par ce
moyen nous ne craignons jamais les mauvaises années, et comme nous
n'avons point de monopoleurs, il est vraisemblable que nous ne mourrons
jamais de faim. Le bas de cet édifice est une salle de spectacle. J'ai
cru cet amusement, bien dirigé, nécessaire dans une nation. Les sages
Chinois le pensaient de même; il y a plus de trois mille ans qu'ils le
cultivent: les Grecs ne le connurent qu'après eux. Ce qui me surprend,
c'est que Rome ne l'admît qu'au bout de quatre siècles, et que les
Perses et les Indiens ne le connurent jamais. C'est pour vous fêter que
se donne la pièce de ce soir. Entrons, vous allez voir le fruit que je
recueille de cet honnête et instructif délassement.
Ce local était vaste, artistement distribué, et l'on voyait que le père
de Zamé, qui l'avait construit, y avait réuni les usages de ces peuples
aux nôtres; car il avait trouvé le goût des spectacles chez cette
nation, quoique sauvage encore; il n'avait fait que l'améliorer et lui
donner, autant qu'il avait pu, le genre d'utilité dont il l'avait cru
susceptible. Tout était simple dans cet édifice; on n'y voyait que de
l'élégance sans luxe, de la propreté sans faste. La salle contenait près
de deux mille personnes; elle était absolument remplie: le théâtre, peu
élevé, n'était occupé que par les acteurs. La belle Zilia, son mari, les
filles de Zamé et quelques jeunes gens de la ville étaient chargés des
differens personnages que nous allions voir en action. Le drame était
dans leur langue, et de la composition même de Zamé, qui avait la bonté
de m'expliquer les scènes à mesure qu'elles se jouaient. Il s'agissait
d'une jeune épouse coupable d'une infidélité envers son mari, et punie
de cette inconduite par tous les malheurs qui peuvent accabler une
adultère.
Nous avions près de nous une très-jolie femme, dont je remarquai que les
traits s'altéraient à mesure que l'intrigue avançait; tour-à-tour elle
rougissait, elle pâlissait, sa gorge palpitait,... sa respiration
devenait pressée; enfin les larmes coulèrent, et peu-à-peu sa douleur
augmenta à un tel point, les efforts qu'elle fit pour se contenir
l'affectèrent si vivement, que n'y pouvant plus résister,... elle se
lève, donne des marques publiques de désespoir, s'arrache les cheveux et
disparaît.
Eh bien! me dit Zamé, qui n'avait rien perdu de cette scène; eh bien!
croyez-vous que la leçon agisse? Voilà les seules punitions nécessaires
à un peuple sensible. Une femme également coupable, eût affronté le
public en France: à peine se fut-elle doutée de ce qu'on lui adressait.
A Siam on l'eût livrée à un éléphant. La tolérance de l'une de ces
nations, sur un crime de cette nature, n'est-elle pas aussi dangereuse
que la barbare sévérité de l'autre, et ne trouvez-vous pas ma leçon
meilleure?
O homme sublime, m'écriai-je, quel usage sacré vous faites et de votre
pouvoir et de votre esprit!...
Nous sûmes depuis que les suites de cette aventure touchante avaient été
le raccommodement sincère de cette femme avec son mari, l'excuse et
l'aveu de son inconduite, et l'exil volontaire de l'amant.
Que des moralistes viennent essayer de déclamer contre les spectacles,
quand de tels fruits pourront s'y recueillir. Le but moral est le même
chez vous, me dit Zamé, mais vos âmes émoussées par les répétitions
continuelles de ces mêmes leçons, ne peuvent plus en être émues; vous en
riez comme si elles vous étaient étrangères: votre impudence les
absorbe, votre vanité s'oppose à ce que vous puissiez jamais imaginer
que ce soit à vous qu'elles s'adressent, et vous repoussez ainsi, par
orgueil, les traits dont le censeur ingénieux a voulu corriger vos
moeurs.
Le lendemain, Zamé me conduisit aux maisons d'éducation: les deux logis
qui les formaient étaient immenses, plus élevés que les autres et
divisés en un grand nombre de chambres. Nous commençâmes par le pavillon
des hommes; il y avait plus de deux mille élèves; ils y entraient à deux
ans et en sortaient toujours à quinze, pour se marier. Cette brillante
jeunesse était divisée en trois classes: on leur continuait jusqu'à six
ans les soins qu'exige ce premier âge débile de l'homme; de six à douze,
on commençait à sonder leurs dispositions; on réglait leurs occupations
sur leurs goûts, en faisant toujours précéder l'étude de l'agriculture,
la plus essentielle au genre de vie auquel ils étaient destinés. La
troisième classe était formée des enfans de douze à quinze ans:
seulement alors on leur apprenait les devoirs de l'homme en société, et
ses rapports ave les êtres dont il tient le jour; ou leur parlait de
Dieu, on leur inspirait de l'amour et de la reconnaissance pour cet être
qui les avait créés, on les prévenait qu'ils approchaient de l'âge où on
allait leur confier le sort d'une femme, ou leur faisait sentir ce
qu'ils devaient à cette chère moitié de leur existence; on leur prouvait
qu'ils ne pouvaient espérer de bonheur dans cette douce et charmante
société, qu'autant qu'ils s'efforceraient d'en répandre sur celle qui la
composait; qu'on n'avait point au monde d'amie plus sincère, de compagne
plus tendre,... d'être, en un mot, plus lié à nous qu'une épouse; qu'il
n'en était donc aucun qui méritât d'être traité avec plus de
complaisance et plus de douceur; que ce sexe, naturellement timide et
craintif, s'attache à l'époux qui l'aime et le protège, autant qu'il
haït invinciblement celui qui abuse de son autorité pour le rendre
malheureux, uniquement parce qu'il est le plus fort; que si nous avons
en main cette autorité qui captive, bien mieux partagé que nous, il a
les grâces et les attraits qui séduisent. Eh! qu'espéreriez-vous, leur
dit-on, d'un coeur ulcéré par le dépit? Quelles mains essuyeraient vos
larmes quand les chagrins vous oppresseraient? De qui recevriez-vous des
secours quand la nature vous ferait sentir tous ses maux? Privé de la
plus douce consolation que l'homme puisse avoir sur la terre, vous
n'auriez plus dans votre maison qu'une esclave effrayée de vos paroles,
intimidée de vos désirs, qu'un court instant peut-être assouplirait au
joug, et qui, dans vos bras par contrainte, n'en sortirait qu'en vous
détestant.
On leur faisait ensuite exercer sûr le terrain même, leurs connaissances
d'agriculture; cela se trouvait d'ailleurs indispensable, puisque le
domaine de cette grande maison n'était cultivé, n'était entretenu que
par leurs jeunes mains.
On les occupait ensuite aux évolutions militaires, et on leur permettait
par récréation, la danse, la lutte et généralement tous les jeux qui
fortifient, qui dénouent la jeunesse et qui entretiennent et sa
croissance et sa santé.
Avaient-ils atteint l'âge de devenir époux, la cérémonie était aussi
simple que naturelle: le père et la mère du jeune homme le conduisaient
à la maison d'éducation des filles, et lui laissait faire, devant tout
le monde, le choix qu'il voulait; ce choix formé, s'il plaisait à la
jeune fille, il avait pendant huit jours la permission de causer
quelques heures avec sa future, devant les institutrices de la maison
des filles; là ils achevaient de se connaître, l'un et l'autre, et de
voir s'ils se conviendraient. S'il arrivait que l'un des deux voulût
rompre, l'autre était obligé d'y consentir, parce qu'il n'est point de
bonheur parfait en ce genre, s'il n'est mutuel; alors le choix se
recommençait. L'accord devenait-il unanime, ils priaient les juges de la
nation de les unir, le consentement accordé, ils levaient les mains au
Ciel, se juraient devant Dieu d'être fidèles l'un à l'autre; de s'aider,
de se secourir mutuellement dans leurs besoins, dans leurs travaux, dans
leurs maladies, et de ne jamais user de la tolérance du divorce, qu'ils
n'y fussent contraints l'un ou l'autre par d'indispensables raisons. Ces
formalités remplies, on met les jeunes gens en possession d'une maison,
ainsi que je l'ai dit, sous l'inspection, pendant deux ans, ou de leurs
parens, ou de leurs voisins, et ils sont heureux.
Les directeurs du collège des hommes sont pris parmi le nombre des
célibataires, qui, se vouant et s'attachant à cette maison, comme
d'autres d'entr'eux le sont à celle du législateur, y trouvent de mème
leur nourriture et leur logement. On choisit dans cette classe les plus
capables de cette auguste fonction, observant que la plus extrême
régularité de moeurs soit la première de leurs qualités.
Les femmes qui dirigent la maison des jeunes filles où nous passâmes peu
après, sont choisies parmi les épouses répudiées pour les seules causes
de vieillesse ou d'infirmités; ces deux raisons ne pouvant nuire aux
vertus nécessaires à l'emploi où on les destine.
Il y avait près de trois mille filles dans la maison que nous visitâmes;
elles étaient de même divisées en trois classes d'âges, semblables à
celles des garçons. L'éducation morale est la même; on retranche
seulement de l'éducation physique des hommes, ce qui n'irait pas au sexe
délicat que l'on élève ici; on y substitue les travaux de l'aiguille, de
l'art de préparer les mets qui sont en usage chez eux, et de
l'habillement. Les femmes seules à Tamoé se mêlent de cette partie;
elles font leurs vêtemens et ceux de leurs époux; les habits de la
maison d'éducation des hommes se font dans celle des filles, les veuves
ou les répudiées font ceux des célibataires.