Admettons un instant un État composé de quatre mille sujets, plus ou

moins; il ne s'agit que d'un exemple: nommons-en la moitié les blancs,

l'autre moitié les noirs; supposons à présent que les blancs placent

injustement leur félicité dans une sorte d'oppression imposée aux noirs,

que fera le législateur ordinaire? Il punira les blancs, afin de

délivrer les noirs de l'oppression qu'ils endurent, et vous le verrez

revenir de cette opération, se croyant plus grand qu'un _Licurgue_; il

n'aura pourtant fait qu'une sottise; qu'importe au bien général que ce

soient les noirs plutôt que les blancs qui soient heureux? Avant la

punition que vient d'imposer cet imbécile, les blancs étaient les plus

heureux; depuis sa punition, ce sont les noirs; son opération se réduit

donc à rien, puisqu'il laisse les choses comme elles étaient auparavant.

Ce qu'il faut qu'il fasse, et ce qu'il n'a certainement point fait,

c'est de rendre les uns et les autres également heureux, et non pas les

uns aux dépens des autres; or, pour y réussir, il faut qu'il

approfondisse d'abord l'espèce d'oppression dont les blancs font leur

félicité; et si, dans cette oppression qu'ils se plaisent à exercer, il

n'y a pas, ainsi que cela arrive souvent, beaucoup de choses qui ne

tiennent qu'à l'opinion, afin, si cela est, de conserver aux blancs, le

plus que faire se pourra, de la chose qui les rend heureux; ensuite il

fera comprendre aux noirs tout ce qu'il aura observé de chimérique dans

l'oppression dont ils se plaignent; puis il conviendra avec eux de

l'espèce de dédommagement qui pourrait leur rendre une partie du bonheur

que leur enlève l'oppression des blancs, afin de conserver l'équilibre,

puisque l'union ne peut avoir lieu; de là, il soumettra les blancs au

dédommagement demandé par les noirs, et ne permettra dorénavant aux

premiers cette oppression sur les seconds, qu'en l'acquittant par le

dédommagement demandé; voilà, dès-lors, les quatre mille sujets heureux,

puisque les blancs le sont par l'oppression où ils réduisent les noirs,

et que ceux-là le deviennent par le dédommagement accordé à leur

oppression; voilà donc, dis-je, tout le monde heureux, et personne de

puni; voilà une sorte de malfaiteurs, une sorte de victimes aux

malfaiteurs, et néanmoins tout le monde content. Si quelqu'un manque

maintenant à la loi, la punition doit être égale; c'est-à-dire, que le

noir doit être puni, si pour le dédommagement demandé, et qu'on lui

donne, il ne souffre pas l'oppression du blanc, et celui-ci également

puni, s'il n'accorde pas le dédommagement qui doit équivaloir à

l'oppression dont il jouit; mais cette punition (dont la nécessité ne se

présentera pas deux fois par siècle) n'est plus enjointe alors au

particulier pour avoir grevé le particulier; ce qui est odieux. Il n'y a

pas de justice à établir qu'il faille qu'un individu soit plus heureux

que l'autre; mais la peine est alors portée contre l'infracteur de la

loi qui établissait l'équilibre, et de ce moment elle est juste.

Il est parfaitement égal, en un mot, qu'un membre de la société soit

plus heureux qu'un autre; ce qui est essentiel au bonheur général, c'est

que tous deux soient aussi heureux qu'ils peuvent l'être; ainsi, le

législateur ne doit pas punir l'un, de ce qu'il cherche à se rendre

heureux aux dépens de l'autre, parce que l'homme, en cela, ne fait que

suivre l'intention de la nature; mais il doit examiner si l'un de ces

hommes ne sera pas également heureux, en cédant une légère portion de sa

félicité à celui qui est tout-à-fait à plaindre; et si cela est, le

législateur doit établir l'égalité mutant qu'il est possible, et

condamner le plus heureux à remettre l'autre dans une situation moins

triste que celle qui l'a forcé au crime.

Mais, continuons le tableau des injustices de vos loix: un homme, je le

suppose, en maltraite un autre, puis convient avec le lézé d'un

dédommagement; voilà l'égalité: l'un a les coups, l'autre a de moins

l'argent qu'il a donné pour avoir appliqué les coups, les choses sont

égales; chacun doit être content; cependant tout n'est pas fini: on n'en

n'intente pas moins un procès à l'agresseur; et quoiqu'il n'ait plus

aucune espèce de tort, quoiqu'il ait satisfait au seul qu'il ait eu, et

qu'il ait satisfait au gré de l'offensé, on ne l'en poursuit pas moins

sous le scandaleux et vain prétexte d'une réparation à la justice.

N'est-ce donc pas une cruauté inouïe! Cet homme n'a fait qu'une faute,

il ne doit qu'une réparation: ce que doit faire la justice, c'est

d'avoir l'oeil à ce qu'il y satisfasse; dès qu'il l'a fait, les juges

n'ont plus rien à voir; ce qu'ils disent, ce qu'ils font de plus, n'est

qu'une vexation atroce sur le Citoyen, aux dépens de qui ils

s'engraissent impunément, et contre laquelle la Nation entière doit se

révolter[19].

Tous les autres délits s'expliqueraient par les mêmes principes, et

peuvent être soumis tous au même examen, de quelque nature qu'ils

soient; le meurtre même, le plus affreux de tous les crimes, celui qui

rend l'homme plus féroce et plus dangereux que les bêtes, le meurtre

s'est racheté chez tous les peuples de la terre, et se rachète encore

dans les trois quarts de l'univers, pour une somme proportionnée à la

qualité du mort[20]; les Nations sages n'imaginaient pas devoir imposer

d'autre peine que celle qui peut être utile; elles rejetaient ce qui

double le mal sans l'arrêter, et sur-tout sans le réparer.

Ayant soigneusement anéanti tout ce qui peut conduire au meurtre,

poursuivit Zamé, j'ai bien peu d'exemples de ce forfait monstrueux dans

mon isle; la punition où je le soumets est simple; elle remplit l'objet

en séquestrant le coupable de la société, et n'a rien de contraire à la

nature; le signalement du criminel est envoyé dans toutes les villes,

avec défense exacte de l'y recevoir; je lui donne une pirogue où sont

placés des vivres pour un mois; il y monte seul, en recevant l'ordre de

s'éloigner et de ne jamais aborder dans l'isle sous peine de mort; il

devient ce qu'il peut, j'en ai délivré ma patrie, et n'ai pas sa mort à

me reprocher; c'est le seul crime qui soit puni de cette manière: tout

ce qui est au-dessous ne vaut pas le sang d'un Citoyen, et je me garde

bien de le répandre en dédommagement; j'aime mieux corriger que punir:

l'un conserve l'homme et l'améliore, l'autre le perd sans lui être

utile; je vous ai dit mes moyens, ils réussissent presque toujours:

l'amour-propre est le sentiment le plus actif dans l'homme; on gagne

tout en l'intéressant. Un des ressorts de ce sentiment, que j'ose me

flatter d'avoir remué le plus adroitement, est celui qui tend à émouvoir

le coeur de l'homme par la juste compensation des vices et des vertus:

n'est-il pas affreux que, dans votre Europe, un homme qui a fait douze

ou quinze belles actions, doive perdre la vie quand il a eu le malheur

d'en faire une mauvaise, infiniment moins dangereuse souvent que n'ont

été bonnes celles dont vous ne lui tenez aucun compte. Ici, toutes les

belles actions du Citoyen sont récompensées: s'il a le malheur de

devenir faible une fois en sa vie, on examine impartialement le mal et

le bien, on les pèse avec équité, et si le bien l'emporte, il est

absous. Croyez-le, la louange est douce, la récompense est flatteuse;

tant que vous ne vous servirez pas d'elles pour mitiger les peines

énormes qu'imposent vos loix, vous ne réussirez jamais à conduire comme

il faut le Citoyen, et tous ne ferez que des injustices. Une autre

atrocité de vos usages, est de poursuivre le criminel anciennement

condamné pour une mauvaise action, quoiqu'il se soit corrigé, quoiqu'il

ait mené depuis long-tems une vie régulière; cela est d'autant plus

infâme, qu'alors le bien l'emporte sur le mal, que cela est très-rare,

et que vous découragez totalement l'homme en lui apprenant que le

repentir est inutile.

On me raconta dans mes voyages l'action d'un juge de votre Patrie, dont

j'ai long-tems frémi; il fit, m'assura-t-on, enlever le coupable qu'il

avait condamné, quinze ans après le jugement; ce malheureux, trouvé dans

son asyle, était devenu un saint; le juge barbare ne le fit pas moins

traîner au supplice... et je me dis que ce juge était un scélérat qui

aurait mérité une mort trois fois plus douloureuse que cette victime

infortunée. Je me dis, que si le hasard le faisait prospérer, la

Providence le culbuterait bientôt, et ce que je m'étais dit devint une

prophétie: cet homme a été l'horreur et l'exécration des Français; trop

heureux d'avoir conservé la vie qu'il avait cent fois mérité de perdre

par une multitude de prévarications et d'autres horreurs aisées à

présumer d'un monstre capable de celle que je cite, et dont la plus

éclatante était d'avoir trahi l'État[21].

O bon jeune homme! continua Zamé, la science du législateur n'est pas de

mettre un frein au vice; car il ne fait alors que donner plus d'ardeur

au désir qu'on a de le rompre; si ce législateur est sage, il ne doit

s'occuper, au contraire, qu'à en aplanir la route, qu'à la dégager de

ses entraves, puisqu'il n'est malheureusement que trop vrai qu'elles

seules composent une grande partie des charmes que l'homme trouve dans

cette carrière; privé de cet attrait, il finit par s'en dégoûter; qu'on

sème dans le même esprit quelques épines dans les sentiers de la vertu,

l'homme finira par la préférer, par s'y porter naturellement, rien qu'en

raison des difficultés dont on aurait eu l'art de la couvrir, et voilà

ce que sentirent si bien les adroits législateurs de la Grèce; ils

firent tourner au bonheur de leurs Concitoyens les vices qu'ils

trouvèrent établis chez eux, l'attrait disparut avec la chaîne, et les

Grecs devinrent vertueux seulement à cause de la peine qu'ils trouvèrent

à l'être, et des facilités que leur offrait le vice.

L'art ne consiste donc qu'à bien connaître ses Concitoyens, et qu'à

savoir profiter de leur faiblesse; on les mène alors où l'on veut; si la

religion s'y oppose, le législateur doit en rompre le frein sans

balancer: une religion n'est bonne qu'autant qu'elle s'accorde avec les

loix, qu'autant qu'elle s'unit à elles pour composer le bonheur de

l'homme. Si, pour parvenir à ce but, on se trouve forcé de changer les

loix, et que la religion ne s'allie plus aux nouvelles, il faut rejeter

cette religion[22]. La religion, en politique, n'est qu'un double

emploi, elle n'est que l'étaie de la législation; elle doit lui céder

incontestablement dans tous les cas. Licurgue et Solon faisaient parler

les oracles à leur gré, et toujours à l'appui de leurs loix, aussi

furent-elles long-tems respectées.... N'osant pas faire parler les dieux,

mon ami, je les ai fait taire; je ne leur ai accordé d'autre culte que

celui qui pouvait s'adapter à des loix faites pour le bonheur de ce

peuple. J'ai osé croire inutile ou impie celui qui ne s'allierait pas au

code qui devait constituer sa félicité. Bien éloigné de calquer mes loix

sur les maximes erronées de la plupart des religions reçues, bien

éloigné d'ériger en crimes les faiblesses de l'homme, si ridiculement

menacées par les cultes barbares, j'ai cru que s'il existait réellement

un Dieu, il était impossible qu'il punit ses créatures des défauts

placés par sa main même; que pour composer un code raisonnable, je

devais me régler sur sa justice et sur sa tolérance; que l'athéisme le

plus décidé devenait mille fois préférable à l'admission d'un Dieu, dont

le culte s'opposerait au bonheur de l'humanité, et qu'il y avait moins

de danger à ne point croire à l'existence de ce Dieu, que d'en supposer

un, ennemi de l'homme.

Mais une considération plus essentielle au législateur, une idée qu'il

ne doit jamais perdre de vue en faisant ses loix, c'est le malheureux

état de liens dans le quel est né l'homme. Avec quelle douceur ne

doit-on pas corriger celui qui n'est pas libre, celui qui n'a fait le

mal que parce qu'il lui devenait impossible de ne le pas faire. Si

toutes nos actions sont une suite nécessaire de la première impulsion,

si toutes dépendent de la construction de nos organes, du cours des

liqueurs, du plus ou moins de ressort des esprits animaux, de l'air que

nous respirons, des alimens qui nous sustentent; si toutes sont

tellement liées au physique, que nous n'ayons pas même la possibilité du

choix, la loi même la plus douce ne deviendra-t-elle pas tyrannique? Et

le législateur, s'il est juste, devra-t-il faire autre chose que

redresser l'infracteur ou l'éloigner de sa société? Quelle justice y

aurait-il à le punir, dès que ce malheureux a été entraîné malgré lui?

N'est-il pas barbare, n'est-il pas atroce de punir un homme d'un mal

qu'il ne pouvait absolument éviter?

Supposons un oeuf placé sur un billard, et deux billes lancées par un

aveugle: l'une dans sa course évite l'oeuf, l'autre le casse; est-ce la

faute de la bille, est-ce la faute de l'aveugle qui a lancé la bille

destructive de l'oeuf? L'aveugle est la nature, l'homme est la bille,

l'oeuf cassé le crime commis. Regarde à présent, mon ami, de quelle

équité sont les loix de ton Europe, et quelle attention doit avoir le

législateur qui prétendra les réformer.

N'en doutons point, l'origine de nos passions, Et par conséquent la

cause de tous nos travers, dépendent uniquement de notre constitution

physique, et la différence entre l'honnête homme et le scélérat se

démontrerait par l'anatomie, si cette science était ce qu'elle doit

être; des organes plus ou moins délicats, des fibres plus ou moins

sensibles, plus ou moins d'âcreté dans le fluide nerveux, des causes

extérieures de tel ou tel genre, un régime de vie plus ou moins

irritant; voilà ce qui nous ballotte sans cesse entre le vice et la

vertu, comme un vaisseau sur les flots de la mer, tantôt évitant les

écueils, tantôt échouant sur eux, faute de force pour s'en écarter; nous

sommes comme ces instrumens, qui, formés dans une telle proportion,

doivent rendre un son agréable, ou discord, contournés dans des

proportions différentes, il n'y a rien de nous, rien à nous, tout est à

la nature, et nous ne sommes jamais dans ses mains que l'aveugle

instrument de ses caprices.

Dans cette différence si légère, eu égard au fond, si peu dépendante de

nous, et qui pourtant, d'après l'opinion reçue, fait éprouver à l'homme

de si grands biens ou de si grands maux, ne serait-il pas plus sage d'en

revenir à l'opinion des philosophes de la secte _ d'Aristippe_, qui

soutenait que celui qui a commis une faute, telle grave qu'elle puisse

être, est digne de pardon, parce que quiconque fait mal, ne l'a pas fait

volontairement, mais y est forcé par la violence de ses passions; et que

dans tel cas on ne doit ni haïr ni punir; qu'il faut se borner à

instruire et à corriger doucement. Un de vos philosophes a dit: _cela ne

suffit pas, il faut des loix, elles sont nécessaires, si elles ne sont

pas justes_; et il n'a avancé qu'un sophisme; ce qui n'est pas juste

n'est nullement nécessaire, il n'y a de vraiment nécessaire que ce qui

est juste; d'ailleurs, l'essence de la loi est d'être juste; toute loi

qui n'est que nécessaire, sans être juste, ne devient plus qu'une

tyrannie.--Mais il faut bien, ô respectable vieillard, pris-je la

liberté de dire, il faut bien cependant retrancher les criminels dès

qu'ils sont reconnus dangereux.

Soit, répondit Zamé, mais il ne faut pas les punir, parce qu'on ne doit

être puni qu'autant que l'on a été coupable, pouvant s'empêcher de le

devenir, et que les criminels, nécessairement enchaînés par des loix

supérieures de la nature, ont été coupables malgré eux. Retranchez-les

donc en les bannissant, ou rendez-les meilleurs en les contraignant

d'être utiles à ceux qu'ils ont offensés. Mais ne les jetez pas

inhumainement dans ces cloaques empestés, où tout ce qui les entoure est

si gangrené, qu'il devient incertain de savoir lequel achèvera de les

corrompre plus vite, ou des exemples affreux reçus par ceux qui les

dirigent, ou de l'endurcissement et de l'impénitence finale, dont leurs

malheureux compagnons leur offrent le tableau.... Tuez-les encore moins,

parce que le sang ne répare rien, parce qu'au lieu d'un crime commis en

voilà tout d'un coup deux, et qu'il est impossible que ce qui offense la

nature puisse jamais lui servir de réparation.

Si vous faites tant que d'appesantir sur le citoyen quelque chaîne avec

le projet de le laisser dans la société, évitez bien que cette chaîne

puisse le flétrir: en dégradant l'homme, vous irritez son coeur, vous

aigrissez son esprit, vous avilissez son caractère; le mépris est d'un

poids si cruel à l'homme, qu'il lui est arrivé mille fois de devenir

violateur de la loi pour se venger d'en avoir été la victime; et tel

n'est souvent conduit à l'échafaud que par le désespoir d'une première

injustice[23].

Mais,mon ami, poursuivit ce grand homme en me serrant les mains, que de

préjugés à vaincre pour arriver là! que d'opinions chimériques à

détruire! que de systèmes absurdes à rejeter! que de philosophie à

répandre sur les principes de l'administration!... Regarder comme tout

simple une immensité de choses que vous êtes depuis si long-tems en

possession de voir comme des crimes! quel travail!

O toi, qui tiens dans tes mains le sort de tes compatriotes, magistrat,

prince, législateur, qui que tu sois enfin, n'use de l'autorité que te

donne la loi, que pour en adoucir la rigueur; songe que c'est par la

patience que l'agriculteur vient à bout d'améliorer un fruit sauvage;

songe que la nature n'a rien fait d'inutile, et qu'il n'y a pas un seul

homme sur la terre qui ne soit bon à quelque chose. La sévérité n'est

que l'abus de la loi; c'est mépriser l'espèce humaine que de ne pas

regarder l'honneur comme le seul frein qui doive la conduire, et la

honte comme le seul châtiment qu'elle doive craindre. Vos malheureuses

loix informes et barbares ne servent qu'à punir, et non à corriger;

elles détruisent et ne créent rien; elles révoltent et ne ramènent

point: or, n'espérez jamais avoir fait le moindre progrès dans la

science de connaître et de conduire l'homme, qu'après la découverte des

moyens qui le corrigeront sans le détruire, et qui le rendront meilleur

sans le dégrader.

Le plus sûr est d'agir comme vous voyez que je l'ai fait; opposez-vous à

ce que le crime puisse naître, et vous n'aurez plus besoin de loix....

Cessez de punir, autrement que par le ridicule, une foule d'écarts qui

n'offensent en rien la société, et vos loix seront superflues.

_Les loix_, dit encore quelque part votre Montesquieu, _sont un mauvais

moyen pour changer les manières, les usages, et pour réprimer les

passions; c'est par les exemples et par les récompenses, qu'il faut

tâcher d'y parvenir_. J'ajoute aux idées de ce grand homme, que la

véritable façon de ramener à la vertu est d'en faire sentir tout le

charme, et sur-tout la nécessité; il ne faut pas se contenter de crier

aux hommes, que la vertu est belle, il faut savoir le leur prouver; il

faut faire naître à leurs yeux des exemples qui les convainquent de ce

qu'ils perdent en ne la pratiquant pas. Si vous voulez qu'on respecte

les liens de la société, faites-en sentir et la valeur et la puissance;

mais n'imaginez pas réussir en les brisant. Que ces réflexions doivent

rendre circonspects sur le choix des punitions que l'on impose à celui

qui s'est rendu coupable envers cette société: vos loix, au lieu de l'y

ramener, l'en éloignent ou lui arrachent la vie, point de milieu....

Quelle intolérante et grossière bêtise! qu'il serait tems de la

détruire! qu'il serait tems de la détester.

Homme vil et méprisable, Être abhorré de ton espèce, toi qui n'es né que

pour lui servir de bourreau, homme effroyable, enfin, qui prétends que

des chaînes ou des gibets sont des argumens sans réplique; toi qui

ressemble à cet insensé, brûlant sa maison en décadence au lieu de la

réparer, quand cesseras-tu de croire qu'il n'y a rien de si beaux que

tes loix, rien de si sublime que leurs effets! Renonce à ces préjugés

fâcheux qui n'ont encore servi qu'à te souiller inutilement des larmes

et du sang de tes concitoyens; ose livrer la nature à elle-même; t'es-tu

jamais repenti de lui avoir accordé ta confiance? Ce peuplier majestueux

qui élève sa tête orgueilleuse dans les unes, est-il moins beau, moins

fier, que ces chétifs arbustes que ta main courbe sous les règles de

l'art; et ces enfans que tu nommes sauvages, abandonnés comme les autres

animaux, qui se traînent comme eux vers le sein de leur mère, quand se

fait sentir le besoin, sont-ils moins frais, moins vigoureux, moins

sains que ces frêles nourrissons de ta Patrie, auxquels il semble que tu

veuilles faire sentir, dès qu'ils voient le jour, qu'ils ne sont nés que

pour porter des fers? Que gagnes-tu enfin à grever la nature? Elle n'est

jamais ni plus belle, ni plus grande que lorsqu'elle s'échappe de tes

dignes; et ces arts, que tu chéris, que tu recherches, que tu honores,

ces arts ne sont vraiment sublimes, que quand ils imitent mieux les

désordres de cette nature que tes absurdités captivent; laisse-là donc à

ses caprices, et n'imagine pas la retenir par tes vaines loix; elle les

franchira toujours dès que les siennes l'exigeront, et tu deviendras

comme tout ce qui t'enchaîne, le vil jouet de ses savans écarts.

Grand homme! m'écriai-je dans l'enthousiasme, l'univers devrait être

éclairé par vous; heureux, cent fois heureux les citoyens de cette isle,

et mille fois plus fortunés encore les législateurs qui sauront se

modeler sur vous. Combien Platon avait raison de dire, _que les États ne

pouvaient être heureux qu'autant qu'ils auraient des philosophes pour

rois, ou que les rois seraient philosophes_. Mon ami, me répondit Zamé,

tu me flattes, et je ne veux pas l'être: puisque tu t'es servi pour me

louer du mot d'un philosophe, laisse-moi te prouver ton tort par le mot

d'un autre.... Solon ayant parlé avec fermeté à Crésus, roi de Lidie, qui

avait fait éclater sa magnificence aux yeux de ce législateur, et qui

n'en avait reçu que des avis durs, Solon, dis-je, fut blâmé par Ésope le

fabuliste: _Ami_, lui dit le Poëte, _il faut, ou n'approcher jamais la

personne des rois, ou ne leur dire que des choses flatteuses.--Dis

plutôt_, répondit Solon, _qu'il faut, ou ne les point approcher, ou ne

leur dire que des choses utiles_.

Nous rentrâmes. Zamé me préparait un nouveau spectacle: venez, me

dit-il, je vous ai fait voir d'abord nos femmes seules, ensuite nos

jeunes hommes, venez les examiner maintenant ensemble. On ouvrit un

vaste salon, et je vis les cinquante plus belles femmes de la capitale

réunies à un pareil nombre de jeunes gens également choisis à la

supériorité de la taille et de la figure. Il n'y a que des époux dans ce

que vous voyez, me dit Zamé, on n'entre jamais dans le monde qu'avec ce

titre, je vous l'ai dit; mais, quoique tout ce qui est ici soit marié,

il n'y a pourtant aucun ménage de réuni, aucun mari n'y a sa femme,

aucune femme n'y voit son époux; j'ai cru qu'ainsi vous jugeriez mieux

nos moeurs. On servit quelques mets simples et frais à cet aimable

cercle, ensuite chacun développa ses talens, on joua de quelques

instrumens inconnus parmi nous, et que ce peuple avait avant sa

civilisation; les uns ressemblaient à la guitare, d'autres à la flûte;

leur musique, peu variée dans ses tons, ne me parut point agréable. Zamé

ne leur avait donné aucune notion de la nôtre: je crains, me dit-il, que

la musique ne soit plus faite pour amollir et corrompre l'âme, que pour

l'élever, et nous évitons avec soin ici tout ce qui peut énerver les

moeurs; je leur ai trouvé ces instrumens, je les leur laisse; je

n'innoverai rien sur cette partie.

Après le concert, les deux sexes se mêlèrent, exécutèrent ensemble

plusieurs danses et plusieurs jeux, où la pudeur, la retenue la plus

exacte régnèrent constamment. Pas un geste, pas un regard, pas un

mouvement qui pût scandaliser le spectateur même le plus sévère; je

doute qu'une pareille assemblée se fût maintenue en Europe dans des

bornes aussi étroites: point de ces serremens de mains indécens, de ces

oeillades obscènes, de ces mouvemens de genoux, de ces mots bas et à

double entente, de ces éclats de rire, de toutes ces choses enfin si en

usage dans vos sociétés corrompues, qui en prouvent à-la-fois le mauvais

ton, l'impudence, le désordre et la dépravation.

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 2 · 第 14 / 19 段