moins; il ne s'agit que d'un exemple: nommons-en la moitié les blancs,
l'autre moitié les noirs; supposons à présent que les blancs placent
injustement leur félicité dans une sorte d'oppression imposée aux noirs,
que fera le législateur ordinaire? Il punira les blancs, afin de
délivrer les noirs de l'oppression qu'ils endurent, et vous le verrez
revenir de cette opération, se croyant plus grand qu'un _Licurgue_; il
n'aura pourtant fait qu'une sottise; qu'importe au bien général que ce
soient les noirs plutôt que les blancs qui soient heureux? Avant la
punition que vient d'imposer cet imbécile, les blancs étaient les plus
heureux; depuis sa punition, ce sont les noirs; son opération se réduit
donc à rien, puisqu'il laisse les choses comme elles étaient auparavant.
Ce qu'il faut qu'il fasse, et ce qu'il n'a certainement point fait,
c'est de rendre les uns et les autres également heureux, et non pas les
uns aux dépens des autres; or, pour y réussir, il faut qu'il
approfondisse d'abord l'espèce d'oppression dont les blancs font leur
félicité; et si, dans cette oppression qu'ils se plaisent à exercer, il
n'y a pas, ainsi que cela arrive souvent, beaucoup de choses qui ne
tiennent qu'à l'opinion, afin, si cela est, de conserver aux blancs, le
plus que faire se pourra, de la chose qui les rend heureux; ensuite il
fera comprendre aux noirs tout ce qu'il aura observé de chimérique dans
l'oppression dont ils se plaignent; puis il conviendra avec eux de
l'espèce de dédommagement qui pourrait leur rendre une partie du bonheur
que leur enlève l'oppression des blancs, afin de conserver l'équilibre,
puisque l'union ne peut avoir lieu; de là, il soumettra les blancs au
dédommagement demandé par les noirs, et ne permettra dorénavant aux
premiers cette oppression sur les seconds, qu'en l'acquittant par le
dédommagement demandé; voilà, dès-lors, les quatre mille sujets heureux,
puisque les blancs le sont par l'oppression où ils réduisent les noirs,
et que ceux-là le deviennent par le dédommagement accordé à leur
oppression; voilà donc, dis-je, tout le monde heureux, et personne de
puni; voilà une sorte de malfaiteurs, une sorte de victimes aux
malfaiteurs, et néanmoins tout le monde content. Si quelqu'un manque
maintenant à la loi, la punition doit être égale; c'est-à-dire, que le
noir doit être puni, si pour le dédommagement demandé, et qu'on lui
donne, il ne souffre pas l'oppression du blanc, et celui-ci également
puni, s'il n'accorde pas le dédommagement qui doit équivaloir à
l'oppression dont il jouit; mais cette punition (dont la nécessité ne se
présentera pas deux fois par siècle) n'est plus enjointe alors au
particulier pour avoir grevé le particulier; ce qui est odieux. Il n'y a
pas de justice à établir qu'il faille qu'un individu soit plus heureux
que l'autre; mais la peine est alors portée contre l'infracteur de la
loi qui établissait l'équilibre, et de ce moment elle est juste.
Il est parfaitement égal, en un mot, qu'un membre de la société soit
plus heureux qu'un autre; ce qui est essentiel au bonheur général, c'est
que tous deux soient aussi heureux qu'ils peuvent l'être; ainsi, le
législateur ne doit pas punir l'un, de ce qu'il cherche à se rendre
heureux aux dépens de l'autre, parce que l'homme, en cela, ne fait que
suivre l'intention de la nature; mais il doit examiner si l'un de ces
hommes ne sera pas également heureux, en cédant une légère portion de sa
félicité à celui qui est tout-à-fait à plaindre; et si cela est, le
législateur doit établir l'égalité mutant qu'il est possible, et
condamner le plus heureux à remettre l'autre dans une situation moins
triste que celle qui l'a forcé au crime.
Mais, continuons le tableau des injustices de vos loix: un homme, je le
suppose, en maltraite un autre, puis convient avec le lézé d'un
dédommagement; voilà l'égalité: l'un a les coups, l'autre a de moins
l'argent qu'il a donné pour avoir appliqué les coups, les choses sont
égales; chacun doit être content; cependant tout n'est pas fini: on n'en
n'intente pas moins un procès à l'agresseur; et quoiqu'il n'ait plus
aucune espèce de tort, quoiqu'il ait satisfait au seul qu'il ait eu, et
qu'il ait satisfait au gré de l'offensé, on ne l'en poursuit pas moins
sous le scandaleux et vain prétexte d'une réparation à la justice.
N'est-ce donc pas une cruauté inouïe! Cet homme n'a fait qu'une faute,
il ne doit qu'une réparation: ce que doit faire la justice, c'est
d'avoir l'oeil à ce qu'il y satisfasse; dès qu'il l'a fait, les juges
n'ont plus rien à voir; ce qu'ils disent, ce qu'ils font de plus, n'est
qu'une vexation atroce sur le Citoyen, aux dépens de qui ils
s'engraissent impunément, et contre laquelle la Nation entière doit se
révolter[19].
Tous les autres délits s'expliqueraient par les mêmes principes, et
peuvent être soumis tous au même examen, de quelque nature qu'ils
soient; le meurtre même, le plus affreux de tous les crimes, celui qui
rend l'homme plus féroce et plus dangereux que les bêtes, le meurtre
s'est racheté chez tous les peuples de la terre, et se rachète encore
dans les trois quarts de l'univers, pour une somme proportionnée à la
qualité du mort[20]; les Nations sages n'imaginaient pas devoir imposer
d'autre peine que celle qui peut être utile; elles rejetaient ce qui
double le mal sans l'arrêter, et sur-tout sans le réparer.
Ayant soigneusement anéanti tout ce qui peut conduire au meurtre,
poursuivit Zamé, j'ai bien peu d'exemples de ce forfait monstrueux dans
mon isle; la punition où je le soumets est simple; elle remplit l'objet
en séquestrant le coupable de la société, et n'a rien de contraire à la
nature; le signalement du criminel est envoyé dans toutes les villes,
avec défense exacte de l'y recevoir; je lui donne une pirogue où sont
placés des vivres pour un mois; il y monte seul, en recevant l'ordre de
s'éloigner et de ne jamais aborder dans l'isle sous peine de mort; il
devient ce qu'il peut, j'en ai délivré ma patrie, et n'ai pas sa mort à
me reprocher; c'est le seul crime qui soit puni de cette manière: tout
ce qui est au-dessous ne vaut pas le sang d'un Citoyen, et je me garde
bien de le répandre en dédommagement; j'aime mieux corriger que punir:
l'un conserve l'homme et l'améliore, l'autre le perd sans lui être
utile; je vous ai dit mes moyens, ils réussissent presque toujours:
l'amour-propre est le sentiment le plus actif dans l'homme; on gagne
tout en l'intéressant. Un des ressorts de ce sentiment, que j'ose me
flatter d'avoir remué le plus adroitement, est celui qui tend à émouvoir
le coeur de l'homme par la juste compensation des vices et des vertus:
n'est-il pas affreux que, dans votre Europe, un homme qui a fait douze
ou quinze belles actions, doive perdre la vie quand il a eu le malheur
d'en faire une mauvaise, infiniment moins dangereuse souvent que n'ont
été bonnes celles dont vous ne lui tenez aucun compte. Ici, toutes les
belles actions du Citoyen sont récompensées: s'il a le malheur de
devenir faible une fois en sa vie, on examine impartialement le mal et
le bien, on les pèse avec équité, et si le bien l'emporte, il est
absous. Croyez-le, la louange est douce, la récompense est flatteuse;
tant que vous ne vous servirez pas d'elles pour mitiger les peines
énormes qu'imposent vos loix, vous ne réussirez jamais à conduire comme
il faut le Citoyen, et tous ne ferez que des injustices. Une autre
atrocité de vos usages, est de poursuivre le criminel anciennement
condamné pour une mauvaise action, quoiqu'il se soit corrigé, quoiqu'il
ait mené depuis long-tems une vie régulière; cela est d'autant plus
infâme, qu'alors le bien l'emporte sur le mal, que cela est très-rare,
et que vous découragez totalement l'homme en lui apprenant que le
repentir est inutile.
On me raconta dans mes voyages l'action d'un juge de votre Patrie, dont
j'ai long-tems frémi; il fit, m'assura-t-on, enlever le coupable qu'il
avait condamné, quinze ans après le jugement; ce malheureux, trouvé dans
son asyle, était devenu un saint; le juge barbare ne le fit pas moins
traîner au supplice... et je me dis que ce juge était un scélérat qui
aurait mérité une mort trois fois plus douloureuse que cette victime
infortunée. Je me dis, que si le hasard le faisait prospérer, la
Providence le culbuterait bientôt, et ce que je m'étais dit devint une
prophétie: cet homme a été l'horreur et l'exécration des Français; trop
heureux d'avoir conservé la vie qu'il avait cent fois mérité de perdre
par une multitude de prévarications et d'autres horreurs aisées à
présumer d'un monstre capable de celle que je cite, et dont la plus
éclatante était d'avoir trahi l'État[21].
O bon jeune homme! continua Zamé, la science du législateur n'est pas de
mettre un frein au vice; car il ne fait alors que donner plus d'ardeur
au désir qu'on a de le rompre; si ce législateur est sage, il ne doit
s'occuper, au contraire, qu'à en aplanir la route, qu'à la dégager de
ses entraves, puisqu'il n'est malheureusement que trop vrai qu'elles
seules composent une grande partie des charmes que l'homme trouve dans
cette carrière; privé de cet attrait, il finit par s'en dégoûter; qu'on
sème dans le même esprit quelques épines dans les sentiers de la vertu,
l'homme finira par la préférer, par s'y porter naturellement, rien qu'en
raison des difficultés dont on aurait eu l'art de la couvrir, et voilà
ce que sentirent si bien les adroits législateurs de la Grèce; ils
firent tourner au bonheur de leurs Concitoyens les vices qu'ils
trouvèrent établis chez eux, l'attrait disparut avec la chaîne, et les
Grecs devinrent vertueux seulement à cause de la peine qu'ils trouvèrent
à l'être, et des facilités que leur offrait le vice.
L'art ne consiste donc qu'à bien connaître ses Concitoyens, et qu'à
savoir profiter de leur faiblesse; on les mène alors où l'on veut; si la
religion s'y oppose, le législateur doit en rompre le frein sans
balancer: une religion n'est bonne qu'autant qu'elle s'accorde avec les
loix, qu'autant qu'elle s'unit à elles pour composer le bonheur de
l'homme. Si, pour parvenir à ce but, on se trouve forcé de changer les
loix, et que la religion ne s'allie plus aux nouvelles, il faut rejeter
cette religion[22]. La religion, en politique, n'est qu'un double
emploi, elle n'est que l'étaie de la législation; elle doit lui céder
incontestablement dans tous les cas. Licurgue et Solon faisaient parler
les oracles à leur gré, et toujours à l'appui de leurs loix, aussi
furent-elles long-tems respectées.... N'osant pas faire parler les dieux,
mon ami, je les ai fait taire; je ne leur ai accordé d'autre culte que
celui qui pouvait s'adapter à des loix faites pour le bonheur de ce
peuple. J'ai osé croire inutile ou impie celui qui ne s'allierait pas au
code qui devait constituer sa félicité. Bien éloigné de calquer mes loix
sur les maximes erronées de la plupart des religions reçues, bien
éloigné d'ériger en crimes les faiblesses de l'homme, si ridiculement
menacées par les cultes barbares, j'ai cru que s'il existait réellement
un Dieu, il était impossible qu'il punit ses créatures des défauts
placés par sa main même; que pour composer un code raisonnable, je
devais me régler sur sa justice et sur sa tolérance; que l'athéisme le
plus décidé devenait mille fois préférable à l'admission d'un Dieu, dont
le culte s'opposerait au bonheur de l'humanité, et qu'il y avait moins
de danger à ne point croire à l'existence de ce Dieu, que d'en supposer
un, ennemi de l'homme.
Mais une considération plus essentielle au législateur, une idée qu'il
ne doit jamais perdre de vue en faisant ses loix, c'est le malheureux
état de liens dans le quel est né l'homme. Avec quelle douceur ne
doit-on pas corriger celui qui n'est pas libre, celui qui n'a fait le
mal que parce qu'il lui devenait impossible de ne le pas faire. Si
toutes nos actions sont une suite nécessaire de la première impulsion,
si toutes dépendent de la construction de nos organes, du cours des
liqueurs, du plus ou moins de ressort des esprits animaux, de l'air que
nous respirons, des alimens qui nous sustentent; si toutes sont
tellement liées au physique, que nous n'ayons pas même la possibilité du
choix, la loi même la plus douce ne deviendra-t-elle pas tyrannique? Et
le législateur, s'il est juste, devra-t-il faire autre chose que
redresser l'infracteur ou l'éloigner de sa société? Quelle justice y
aurait-il à le punir, dès que ce malheureux a été entraîné malgré lui?
N'est-il pas barbare, n'est-il pas atroce de punir un homme d'un mal
qu'il ne pouvait absolument éviter?
Supposons un oeuf placé sur un billard, et deux billes lancées par un
aveugle: l'une dans sa course évite l'oeuf, l'autre le casse; est-ce la
faute de la bille, est-ce la faute de l'aveugle qui a lancé la bille
destructive de l'oeuf? L'aveugle est la nature, l'homme est la bille,
l'oeuf cassé le crime commis. Regarde à présent, mon ami, de quelle
équité sont les loix de ton Europe, et quelle attention doit avoir le
législateur qui prétendra les réformer.
N'en doutons point, l'origine de nos passions, Et par conséquent la
cause de tous nos travers, dépendent uniquement de notre constitution
physique, et la différence entre l'honnête homme et le scélérat se
démontrerait par l'anatomie, si cette science était ce qu'elle doit
être; des organes plus ou moins délicats, des fibres plus ou moins
sensibles, plus ou moins d'âcreté dans le fluide nerveux, des causes
extérieures de tel ou tel genre, un régime de vie plus ou moins
irritant; voilà ce qui nous ballotte sans cesse entre le vice et la
vertu, comme un vaisseau sur les flots de la mer, tantôt évitant les
écueils, tantôt échouant sur eux, faute de force pour s'en écarter; nous
sommes comme ces instrumens, qui, formés dans une telle proportion,
doivent rendre un son agréable, ou discord, contournés dans des
proportions différentes, il n'y a rien de nous, rien à nous, tout est à
la nature, et nous ne sommes jamais dans ses mains que l'aveugle
instrument de ses caprices.
Dans cette différence si légère, eu égard au fond, si peu dépendante de
nous, et qui pourtant, d'après l'opinion reçue, fait éprouver à l'homme
de si grands biens ou de si grands maux, ne serait-il pas plus sage d'en
revenir à l'opinion des philosophes de la secte _ d'Aristippe_, qui
soutenait que celui qui a commis une faute, telle grave qu'elle puisse
être, est digne de pardon, parce que quiconque fait mal, ne l'a pas fait
volontairement, mais y est forcé par la violence de ses passions; et que
dans tel cas on ne doit ni haïr ni punir; qu'il faut se borner à
instruire et à corriger doucement. Un de vos philosophes a dit: _cela ne
suffit pas, il faut des loix, elles sont nécessaires, si elles ne sont
pas justes_; et il n'a avancé qu'un sophisme; ce qui n'est pas juste
n'est nullement nécessaire, il n'y a de vraiment nécessaire que ce qui
est juste; d'ailleurs, l'essence de la loi est d'être juste; toute loi
qui n'est que nécessaire, sans être juste, ne devient plus qu'une
tyrannie.--Mais il faut bien, ô respectable vieillard, pris-je la
liberté de dire, il faut bien cependant retrancher les criminels dès
qu'ils sont reconnus dangereux.
Soit, répondit Zamé, mais il ne faut pas les punir, parce qu'on ne doit
être puni qu'autant que l'on a été coupable, pouvant s'empêcher de le
devenir, et que les criminels, nécessairement enchaînés par des loix
supérieures de la nature, ont été coupables malgré eux. Retranchez-les
donc en les bannissant, ou rendez-les meilleurs en les contraignant
d'être utiles à ceux qu'ils ont offensés. Mais ne les jetez pas
inhumainement dans ces cloaques empestés, où tout ce qui les entoure est
si gangrené, qu'il devient incertain de savoir lequel achèvera de les
corrompre plus vite, ou des exemples affreux reçus par ceux qui les
dirigent, ou de l'endurcissement et de l'impénitence finale, dont leurs
malheureux compagnons leur offrent le tableau.... Tuez-les encore moins,
parce que le sang ne répare rien, parce qu'au lieu d'un crime commis en
voilà tout d'un coup deux, et qu'il est impossible que ce qui offense la
nature puisse jamais lui servir de réparation.
Si vous faites tant que d'appesantir sur le citoyen quelque chaîne avec
le projet de le laisser dans la société, évitez bien que cette chaîne
puisse le flétrir: en dégradant l'homme, vous irritez son coeur, vous
aigrissez son esprit, vous avilissez son caractère; le mépris est d'un
poids si cruel à l'homme, qu'il lui est arrivé mille fois de devenir
violateur de la loi pour se venger d'en avoir été la victime; et tel
n'est souvent conduit à l'échafaud que par le désespoir d'une première
injustice[23].
Mais,mon ami, poursuivit ce grand homme en me serrant les mains, que de
préjugés à vaincre pour arriver là! que d'opinions chimériques à
détruire! que de systèmes absurdes à rejeter! que de philosophie à
répandre sur les principes de l'administration!... Regarder comme tout
simple une immensité de choses que vous êtes depuis si long-tems en
possession de voir comme des crimes! quel travail!
O toi, qui tiens dans tes mains le sort de tes compatriotes, magistrat,
prince, législateur, qui que tu sois enfin, n'use de l'autorité que te
donne la loi, que pour en adoucir la rigueur; songe que c'est par la
patience que l'agriculteur vient à bout d'améliorer un fruit sauvage;
songe que la nature n'a rien fait d'inutile, et qu'il n'y a pas un seul
homme sur la terre qui ne soit bon à quelque chose. La sévérité n'est
que l'abus de la loi; c'est mépriser l'espèce humaine que de ne pas
regarder l'honneur comme le seul frein qui doive la conduire, et la
honte comme le seul châtiment qu'elle doive craindre. Vos malheureuses
loix informes et barbares ne servent qu'à punir, et non à corriger;
elles détruisent et ne créent rien; elles révoltent et ne ramènent
point: or, n'espérez jamais avoir fait le moindre progrès dans la
science de connaître et de conduire l'homme, qu'après la découverte des
moyens qui le corrigeront sans le détruire, et qui le rendront meilleur
sans le dégrader.
Le plus sûr est d'agir comme vous voyez que je l'ai fait; opposez-vous à
ce que le crime puisse naître, et vous n'aurez plus besoin de loix....
Cessez de punir, autrement que par le ridicule, une foule d'écarts qui
n'offensent en rien la société, et vos loix seront superflues.
_Les loix_, dit encore quelque part votre Montesquieu, _sont un mauvais
moyen pour changer les manières, les usages, et pour réprimer les
passions; c'est par les exemples et par les récompenses, qu'il faut
tâcher d'y parvenir_. J'ajoute aux idées de ce grand homme, que la
véritable façon de ramener à la vertu est d'en faire sentir tout le
charme, et sur-tout la nécessité; il ne faut pas se contenter de crier
aux hommes, que la vertu est belle, il faut savoir le leur prouver; il
faut faire naître à leurs yeux des exemples qui les convainquent de ce
qu'ils perdent en ne la pratiquant pas. Si vous voulez qu'on respecte
les liens de la société, faites-en sentir et la valeur et la puissance;
mais n'imaginez pas réussir en les brisant. Que ces réflexions doivent
rendre circonspects sur le choix des punitions que l'on impose à celui
qui s'est rendu coupable envers cette société: vos loix, au lieu de l'y
ramener, l'en éloignent ou lui arrachent la vie, point de milieu....
Quelle intolérante et grossière bêtise! qu'il serait tems de la
détruire! qu'il serait tems de la détester.
Homme vil et méprisable, Être abhorré de ton espèce, toi qui n'es né que
pour lui servir de bourreau, homme effroyable, enfin, qui prétends que
des chaînes ou des gibets sont des argumens sans réplique; toi qui
ressemble à cet insensé, brûlant sa maison en décadence au lieu de la
réparer, quand cesseras-tu de croire qu'il n'y a rien de si beaux que
tes loix, rien de si sublime que leurs effets! Renonce à ces préjugés
fâcheux qui n'ont encore servi qu'à te souiller inutilement des larmes
et du sang de tes concitoyens; ose livrer la nature à elle-même; t'es-tu
jamais repenti de lui avoir accordé ta confiance? Ce peuplier majestueux
qui élève sa tête orgueilleuse dans les unes, est-il moins beau, moins
fier, que ces chétifs arbustes que ta main courbe sous les règles de
l'art; et ces enfans que tu nommes sauvages, abandonnés comme les autres
animaux, qui se traînent comme eux vers le sein de leur mère, quand se
fait sentir le besoin, sont-ils moins frais, moins vigoureux, moins
sains que ces frêles nourrissons de ta Patrie, auxquels il semble que tu
veuilles faire sentir, dès qu'ils voient le jour, qu'ils ne sont nés que
pour porter des fers? Que gagnes-tu enfin à grever la nature? Elle n'est
jamais ni plus belle, ni plus grande que lorsqu'elle s'échappe de tes
dignes; et ces arts, que tu chéris, que tu recherches, que tu honores,
ces arts ne sont vraiment sublimes, que quand ils imitent mieux les
désordres de cette nature que tes absurdités captivent; laisse-là donc à
ses caprices, et n'imagine pas la retenir par tes vaines loix; elle les
franchira toujours dès que les siennes l'exigeront, et tu deviendras
comme tout ce qui t'enchaîne, le vil jouet de ses savans écarts.
Grand homme! m'écriai-je dans l'enthousiasme, l'univers devrait être
éclairé par vous; heureux, cent fois heureux les citoyens de cette isle,
et mille fois plus fortunés encore les législateurs qui sauront se
modeler sur vous. Combien Platon avait raison de dire, _que les États ne
pouvaient être heureux qu'autant qu'ils auraient des philosophes pour
rois, ou que les rois seraient philosophes_. Mon ami, me répondit Zamé,
tu me flattes, et je ne veux pas l'être: puisque tu t'es servi pour me
louer du mot d'un philosophe, laisse-moi te prouver ton tort par le mot
d'un autre.... Solon ayant parlé avec fermeté à Crésus, roi de Lidie, qui
avait fait éclater sa magnificence aux yeux de ce législateur, et qui
n'en avait reçu que des avis durs, Solon, dis-je, fut blâmé par Ésope le
fabuliste: _Ami_, lui dit le Poëte, _il faut, ou n'approcher jamais la
personne des rois, ou ne leur dire que des choses flatteuses.--Dis
plutôt_, répondit Solon, _qu'il faut, ou ne les point approcher, ou ne
leur dire que des choses utiles_.
Nous rentrâmes. Zamé me préparait un nouveau spectacle: venez, me
dit-il, je vous ai fait voir d'abord nos femmes seules, ensuite nos
jeunes hommes, venez les examiner maintenant ensemble. On ouvrit un
vaste salon, et je vis les cinquante plus belles femmes de la capitale
réunies à un pareil nombre de jeunes gens également choisis à la
supériorité de la taille et de la figure. Il n'y a que des époux dans ce
que vous voyez, me dit Zamé, on n'entre jamais dans le monde qu'avec ce
titre, je vous l'ai dit; mais, quoique tout ce qui est ici soit marié,
il n'y a pourtant aucun ménage de réuni, aucun mari n'y a sa femme,
aucune femme n'y voit son époux; j'ai cru qu'ainsi vous jugeriez mieux
nos moeurs. On servit quelques mets simples et frais à cet aimable
cercle, ensuite chacun développa ses talens, on joua de quelques
instrumens inconnus parmi nous, et que ce peuple avait avant sa
civilisation; les uns ressemblaient à la guitare, d'autres à la flûte;
leur musique, peu variée dans ses tons, ne me parut point agréable. Zamé
ne leur avait donné aucune notion de la nôtre: je crains, me dit-il, que
la musique ne soit plus faite pour amollir et corrompre l'âme, que pour
l'élever, et nous évitons avec soin ici tout ce qui peut énerver les
moeurs; je leur ai trouvé ces instrumens, je les leur laisse; je
n'innoverai rien sur cette partie.
Après le concert, les deux sexes se mêlèrent, exécutèrent ensemble
plusieurs danses et plusieurs jeux, où la pudeur, la retenue la plus
exacte régnèrent constamment. Pas un geste, pas un regard, pas un
mouvement qui pût scandaliser le spectateur même le plus sévère; je
doute qu'une pareille assemblée se fût maintenue en Europe dans des
bornes aussi étroites: point de ces serremens de mains indécens, de ces
oeillades obscènes, de ces mouvemens de genoux, de ces mots bas et à
double entente, de ces éclats de rire, de toutes ces choses enfin si en
usage dans vos sociétés corrompues, qui en prouvent à-la-fois le mauvais
ton, l'impudence, le désordre et la dépravation.