voyez à l'éducation des enfans, me dit Zamé; cultivez leur goût et leurs
inclinations, ne leur apprenez sur-tout que ce qui est nécessaire,
n'ayez avec eux d'autre frein que l'honneur, d'autre aiguillon que la
gloire, d'autres peines que quelques privations, par ces sages procédés,
continua-t-il, on ménage, ces plantes délicates et précieuses tout en
les cultivant; on ne les énerve pas, on ne les accoutume pas à se blaser
aux punitions, et on n'éteint pas leur sensibilité. _Les poulains les
plus difficiles et les plus fougueux_, disait Thémistocle, _deviennent
les meilleurs chevaux quand un bon Ecuyer les dresse_. Cette jeune
semence est l'espoir et le soutien de l'État, jugez si nos soins se
tournent vers elle.
Il y a dans chacune de ces maisons, poursuivit Zamé, cinquante chambres
destinées pour les vieillards, veufs, infirmes ou célibataires. Les
vieux hommes qui ne peuvent plus soigner la portion de bien que leur
confie l'état, qui ne se sont point remariés, ou qui sont devenus veufs
de leur seconde femme, ou ceux qui dans le même cas de vieillesse ne se
sont point mariés du tout, ont dans la maison d'éducation masculine un
logement assuré pour le reste de leurs jours. Ils vivent des fonds de
cette maison, et sont servis par les jeunes élèves, afin d'accoutumer
ceux-ci au respect et aux soins qu'ils doivent à la vieillesse. Le même
arrangement existe pour les femmes. Le surplus de l'un et l'autre sexe,
s'il y en a, trouve un asyle dans ma maison. Mon ami, j'aime mieux cela
qu'une salle de bal ou de concert; je jette sur ces respectables asyles
un coup-d'oeil de satisfaction, bien plus vif que si ces édifices,
ouvrage du luxe et de la magnificence, n'étaient bâtis que pour des
rendez-vous de chasse, des galeries de tableaux ou des muséums.
Permettez-moi, lui dis-je, une question: je ne vois pas bien comment
vivent vos artisans, vos manufacturiers; comment se fait dans la nation
le commerce intérieur de nécessité.
Rien de plus simple, me répondit le chef de ce peuple heureux, nous
.avons des ouvriers de deux espèces; ceux qui ne sont que momentanés,
tels que les architectes, les maçons, les menuisiers, etc., et ceux qui
sont toujours en activité, tels que les des manufactures, etc. Les
premiers ont des terres comme les autres citoyens, et pendant que l'État
les employe, il est chargé de faire cultiver leurs biens et de leur en
rassembler les fruits chez eux, afin que ces ouvriers se trouvent
débarrassés de tous soins lors de leurs travaux. Les mains employées à
cela, sont celles des célibataires. Ceci demande quelques
éclaircissemens.
Il exista dans tous les siècles et dans tous les pays, une classe
d'hommes qui, peu propre aux douceurs de l'hymen, et redoutant ses
noeuds par des raisons ou morales ou physiques, préfèrent de vivre seuls
aux délices d'avoir une compagne; cette classe était si nombreuse à
Rome, qu'Auguste fut obligé de faire, pour l'amoindrir, une loi connue
sous le nom de _Popea_. Tamoé, moins fameuse que la république qui
subjugua l'univers, a pourtant des célibataires comme elle, mais nous
n'avons point fait de loix contr'eux. On obtient aisément ici la
permission de ne point se marier, aux conditions de servir la patrie
dans toutes les corvées publiques. Cléarque, disciple d'Aristote, nous
apprend qu'en Laconie, la punition de ces hommes impropres au mariage,
était d'être fouettés nuds par des femmes, pendant qu'ils tournaient
autour d'un autel; à quoi cela pouvait-il servir[24]? Toujours occupé de
retrancher ce qui me semble inutile, et de le remplacer par des choses
dont il peut résulter quelque bien, je n'impose aux célibataires d'autre
peine que d'aider l'État de leurs bras, puisqu'ils ne le peuvent en lui
donnant des sujets. On leur fournit une maison et un petit bien dans un
quartier qui leur est affecté, et là ils vivent comme ils l'entendent,
seulement obligés à cultiver les terres de ceux que l'État employe, ils
le savent, ils s'y soumettent et ne croyent pas payer trop cher ainsi la
liberté qu'ils désirent. Vous savez que ce sont également eux qui
entretiennent mes domaines, qui soulagent les vieillards, les infirmes,
qui président aux écoles, et qui sont de même chargés de l'entretien, de
la réparation des chemins, des plantations publiques, et généralement de
tous les ouvrages pénibles, indispensables dans une nation, et voilà
comme je tâche de profiter des défauts ou des vices pour les rendre le
plus utile possible au reste des citoyens. J'ai cru que tel était le but
de tout législateur, et j'y vise autant que je peux.
A l'égard des ouvriers employés aux manufactures, et dont les mains
toujours agissantes, ne peuvent, dans aucun cas, cultiver des terres,
ils sont nourris du produit de leurs oeuvres; celui qui veut l'étoffe
d'un vêtement, porte la matière recueillie dans son bien au
manufacturier, qui l'employe, le rend au propriétaire et en reçoit en
retour une certaine quantité de fruits ou de légumes, prescrite et plus
que suffisante à sa nourriture.
Il me restait à acquérir quelques notions sur la manière dont les procès
s'arrangeaient entre citoyens. Quelques précautions qu'on eût prises
pour les empêcher de naître, il était difficile qu'il n'y en eût pas
toujours quelques-uns.
Tous les délits, me dit Zamé, se réduisent ici à trois ou quatre, dont
le principal est le défaut de soins dans l'administration des biens
confiés. La peine, je vous l'ai dit, est d'être placé dans un moins
grand et d'une culture infiniment plus difficile. Je vous ai prouvé que
la constitution de l'État anéantissait absolument le vol, le viol et
l'inceste. Nous n'entendons jamais parler de ces horreurs; elles sont
inconnues pour nous. L'adultère est très-rare dans notre pays: je vous
ai dit mes moyens pour le réprimer; vous avez vu l'effet de l'un d'eux.
Nous avons détruit la pédérastie à force de la ridiculiser: si la honte
dont on couvre ceux qui peuvent s'y livrer encore, ne les ramène pas, on
les rend utiles; on les employe; sur eux seuls retombe tout le faix du
plus rude travail des célibataires; cela les démasque et les corrige
sans les enfermer ou les faire rôtir: ce qui est absurde et barbare, et
ce qui n'en a jamais corrigé un seul.
Les autres discussions qui peuvent s'élever parmi les citoyens n'ont
donc plus d'autres causes que l'humeur qui peut naître dans les ménages,
et la permission du divorce diminue beaucoup ces motifs: dès qu'il est
prouvé qu'on ne peut plus vivre ensemble, on se sépare. Chacun est sûr
de trouver encore hors de sa maison une subsistance assurée, un autre
hymen s'il le désire, moyennant tout se passe à l'amiable; tout cela
pourtant n'empêche pas de légères discussions; il y en a. Huit
vieillards m'assistent régulièrement dans la fonction de les examiner;
ils s'assemblent chez moi trois fois la semaine: nous voyons les
affaires courantes, nous les décidons entre nous, et l'arrêt se prononce
au nom de l'État. Si on en appelle, nous revoyons deux fois; à la
troisième, on n'en revient plus, et l'État vous oblige à passer
condamnation; car l'État est tout ici; c'est l'État qui nourrit le
citoyen, qui élève ses enfans, qui le soigne, qui le juge, qui le
condamne, et je ne suis, de cet État, que le premier citoyen.
Nous n'admettons la peine de mort dans aucun cas. Je vous ai dit comme
était traité le meurtre, seul crime qui pourrait être jugé digne de la
mériter. Le coupable est abandonné à la justice du Ciel; lui seul en
dispose à son gré. Il n'y en a encore eu que deux exemples sous la
législature de mon père et la mienne. Cette nation, naturellement douce,
n'aime pas à répandre le sang.
Notre entretien nous ayant mené à l'heure du dîné, nous revînmes.--Votre
navire est prêt, me dit Zamé au sortir du repas; ses réparations sont
faites, et je l'ai fait approvisionner de tous les rafraîchissemens que
peut fournir notre isle; mais mon ami, poursuivit le philosophe, je vous
ai demandé quinze jours; n'en voilà que cinq d'écoulés, j'exige de vous
de prendre, pendant les dix qui nous restent, une connaissance plus
exacte de notre isle; je voudrais que mon âge et mes affaires me
permissent de vous accompagner... Mon fils me remplacera; il vous
expliquera mes opérations, il vous rendra compte de tout, comme
moi-même.
Homme généreux, répondis-je, de toutes les obligations que je vous ai,
la plus grande sans doute est la permission que vous voulez bien
m'accorder; il m'est si doux de multiplier les occasions de vous
admirer, que je regarde, comme une jouissance, chacune de celles qu'il
vous plaît de m'offrir.--Zamé m'embrassa avec tendresse...
L'humanité perce à travers les plus brillantes vertus; l'homme qui a
bien fait veut être loué, et peut-être ferait-il moins bien, s'il
n'était pas certain de l'éloge.
Nous partîmes le lendemain de bonne-heure, Oraï, son frère, un de mes
officiers et moi. Cette isle délicieuse est agréablement coupée par des
canaux dont les rives sont ombragées de palmiers et de cocotiers, et
l'on se rend, comme en Hollande, d'une ville a l'autre, dans des
pirogues charmantes qui font environ deux lieues à l'heure; il y a de
ces pirogues publiques qui appartiennent à l'État: celles-la sont
conduites par les célibataires; d'autres sont aux familles, elles les
conduisent elles-mêmes; il ne faut qu'une personne pour les gouverner.
Ce fut ainsi que nous parcourûmes les autres villes de Tamoé, toutes, à
fort-peu de choses près, aussi grandes et aussi peuplées que la
capitale, construites toutes dans le même goût, et ayant toutes une
place publique au centre, qui, au lieu de contenir, comme dans la
capitale, le palais du législateur et les greniers, sont ornées de deux
maisons d'éducation. Les magasins sont situés vers les extrémités de la
ville, et simétrisent avec un autre grand édifice servant de retraite à
ce surplus des vieillards que Zamé, dans sa ville, loge à côté de sa
maison. Les autres sont, comme,dans la capitale, établis dans l'es
chambres hautes des maisons des enfans, où ils ont, dans chaque, trente
ou quarante logemens. Les célibataires et les répudiés de l'un et de
l'autre sexe occupent par-tout, comme dans la capitale, un quartier aux
environs duquel se trouvent leurs petites possessions séparées, qui
suffisent à leur entretien, et ils sont également reçus dans les asyles
destinés aux vieillards, quand ils deviennent hors d'état de cultiver la
terre.
Par-tout enfin je vis un peuple laborieux, agriculteur, doux, sobre,
sain et hospitalier; par-tout je vis des possessions riches et fécondes,
nulle part l'image de la paresse ou de la misère, et par-tout la plus
douce influence d'un gouvernement sage et tempéré.
Il n'y a ni bourg, ni hameau, ni maison séparée dans l'isle; Zamé a
voulu que toutes les possessions d'une province fussent réunies dans une
même enceinte, afin que l'oeil vigilant du commandant de la ville pût
s'étendre avec moins de peine sur tous les sujets de la contrée. Le
commandant est un vieillard qui répond de sa ville. Dans toutes est un
officier semblable, représentant le chef, et ayant pour assesseurs deux
autres vieillards comme lui, dont un toujours choisi parmi les
célibataires, l'intention du gouvernement n'étant point qu'on regarde
cette castre comme inférieure, mais seulement comme une classe de gens
qui,ne pouvant être utile à la société d'une façon, la sert de son mieux
d'une autre. Ils font corps dans l'État, me disait Oraï; ils en sont
membres comme les autres, et mon père veut qu'ils aient part à
l'administration... Mais, dis-je à ce jeune homme, si le célibataire
n'est dans cette classe que par des causes vicieuses?--Si ces vices sont
publics, me répondit Oraï (car nous ne sévissons jamais que contre
ceux-là); s'ils sont éclatans, sans doute le sujet coupable n'est point
choisi pour régir la ville; mais s'il n'est célibataire que par des
causes légitimes, il n'est point exclus de l'administration, ni de la
direction des écoles, où vous avez vu que les place mon père. Ces
commandans de ville, qui changent tous les ans, décident les affaires
légères, et renvoyent les autres au chef auquel ils écrivent tous les
jours. Ainsi que dans la capitale, la police la plus exacte règne dans
toutes ces villes, sans qu'il soit besoin, pour la maintenir, d'une
foule de scélérats, cent fois plus infectés que ceux qu'ils répriment,
et qui, pour arrêter l'effet du vice, en multiplient la contagion[25].
Les habitans, toujours occupés, toujours obligés de l'être pour vivre,
ne se livrent à aucuns des désordres où le luxe et la fainéantise les
plongent dans nos villes d'Europe; ils se couchent de bonne-heure, afin
d'être le lendemain au point du jour à la culture de leurs possessions.
La saison n'exige-t-elle d'eux aucun de leurs soins agriculteurs,
d'innocens plaisirs les retiennent alors auprès de leurs foyers. Ils se
réunissent quelques ménages ensemble; ils dansent, ils font un peu de
musique, ils causent de leurs affaires, s'entretiennent de leurs
possessions y chérissent et respectent la vertu, s'excitent au culte
qu'ils lui doivent, glorifient l'Éternel, bénissent leur gouvernement,
et sont heureux.
Leur spectacle les amuse aussi pendant le tems des pluies; il y a,
par-tout, comme dans la capitale, un endroit ménagé au-dessous des
magasins, où ils se livrent à ce plaisir. Des vieillards composent les
drames avec l'attention d'en rendre toujours la leçon utile au peuple,
et rarement ils quittent la salle sans se sentir plus honnêtes-gens.
Rien en un mot ne me rappela l'âge d'or comme les moeurs douces et pures
de ce bon peuple. Chacune de leurs maisons charmantes me parut le temple
d'Astrée. Mes éloges, à mon retour, furent lé fruit de l'enthousiasme
que venait de m'inspirer ce délicieux voyage, et j'assurai Zamé que,
sans l'ardente passion dont j'étais dévoré, je lui demanderais, pour
toute grâce, de finir mes jours près de lui.
Ce fut alors qu'il me demanda le sujet de mon trouble et de mes voyages;
je lui racontai mon histoire, le conjurant de m'aider de ses conseils,
et l'assurant que je ne voulais régler que sur eux le reste de ma
destinée. Cet honnête homme plaignit mon Infortune; il y mit l'intérêt
d'un père, il me fit d'excellentes leçons sur les écarts où m'entraînait
la passion dont je n'étais plus maître, et finit par exiger de moi de
retourner en France.
Vos recherches sont pénibles et infructueuses, me dit-il, on a pu vous
tromper dans les renseignemens que l'on vous a donnés, il est même
vraisemblable qu'on l'a fait; mais ces renseignemens fussent-ils vrais,
quelle apparence de trouver une seule personne parmi cent millions
d'êtres où vous projetez de la chercher? Vous y perdrez votre
fortune,... votre santé, et vous ne réussirez point. Léonore, moins
légère que vous, aura fait un calcul plus simple; elle aura senti que le
point de réunion le plus naturel devait être dans votre patrie: soyez
certain qu'elle y sera retournée, et que ce n'est qu'en France où vous
devez espérer de la revoir un jour.
Je me soumis... Je me jetai aux pieds de cet homme divin, et lui jurai
de suivre ses conseils. Viens, me dit-il en me serrant entre ses bras et
me relevant avec tendresse; viens, mon fils; avant de nous quitter, je
veux te procurer un dernier amusément; suis moi.
C'était le spectacle d'un combat naval que Zamé voulait me donner. La
belle Zilia, magnifiquement vêtue, était assise sur une espèce de trône
placé sur la crête d'un rocher au milieu de la mer; elle était entourée
de plusieurs femmes qui lui formaient un cortège; cent pirogues, chacune
équipée de quatre rameurs, la défendaient, et cent autres de même force
étaient disposées vis-à-vis pour l'enlever: Oraï commandait l'attaque,
et son frère la défense. Toutes les barques fendent les flots au même
signal, elles se mêlent, elles s'attaquent, elles se repoussent avec
autant de grâces que de courage et de légèreté; plusieurs rameurs sont
culbutés, quelques pirogues sont renversées, les défenseurs cèdent
enfin, Oraï triomphe; il s'élance sur la pointe du rocher avec la
rapidité de l'éclair, saisit sa charmante épouse, l'enlève, se précipite
avec elle dans une pirogue, et revient au port, escorté de tous les
combattans, au bruit de leurs éloges et de leurs cris de joie. Il y a
dix jours qu'il n'a vu sa femme, me dit le bon Zamé; j'aiguillonne les
plaisirs de la réunion par cette petite fête... Demain, je suis
grand-père... Eh quoi? dis-je... Non, me répondit le bon vieillard, les
larmes aux yeux... Vous voyez comme elle est jolie, et cependant son
indifférence est extrême... Il ne voulait pas se marier.--Et vous
espérez?--Oui, reprit vivement Zamé, j'emploie le procédé de Lycurgue;
on irrite par des difficultés, on aide à la nature, on la contraint à
inspirer des désirs qui ne seraient jamais nés sans cela. La politique
est certaine; vous avez vu comme il y allait avec ardeur: il ne l'aurait
pas vue de deux mois s'il n'avait pas réussi, et si cette première
victoire ne mène pas à l'autre, je lui rendrai si pénibles les moyens de
la voir, j'enflammerai si bien ses désirs par des combats et des
résistances perpétuelles, qu'il en deviendra amoureux malgré lui.--Mais,
Zamé, un autre peut-être...--Non, si cela était, crois-tu que je ne la
lui eusse pas donnée? Dégoût invincible pour le mariage,... peut-être
d'autres fantaisies... Ne connais-tu donc pas la nature? Ignores-tu ses
caprices et ses inconséquences? Mais il en reviendra: ce qui s'y
opposait est déjà vaincu; il ne s'agit plus que d'améliorer la direction
des penchans, et mes moyens me répondent du succès. Et voilà comme ce
philosophe, dans sa nation, comme dans sa famille, ne travaillant jamais
que sur l'âme, parvenait à épurer ses concitoyens, à faire tourner leurs
défauts même au profit de la société, et à leur inspirer, malgré eux, le
goût des choses honnêtes, quelles que pussent être leurs dispositions
... ou plutôt, voilà comme il faisait naître le bien du sein même du
mal, et comment peu-à-peu, et sans user de punitions, il faisait
triompher la vertu, en n'employant jamais que les ressorts de la gloire
et de la sensibilité.
Il faut nous séparer, mon ami, me dit le lendemain Zamé, en
m'accompagnant vers mon vaisseau... Je te le dis, pour que tu ne me
l'apprennes pas.--O vénérable vieillard, quel instant affreux!... Après
les sentimens que vous faites naître, il est bien difficile d'en
soutenir l'idée.--Tu te souviendras de moi, me dit cet honnête homme en
me pressant sur son sein;... tu te rappelleras quelquefois que tu
possèdes un ami au bout de la terre... tu te diras: j'ai vu un peuple
doux, sensible, _vertueux sans loix, pieux sans religion_; il est dirigé
par un homme qui m'aime, et j'y trouverai un asyle dans tous les tems de
ma vie... J'embrassai ce respectable ami; il me devenait impossible de
m'arracher de ses bras... Ecoute, me dit Zamé avec l'émotion de
l'enthousiasme, tu es sans doute le dernier français que je verrai de ma
vie... Sainville, je voudrois tenir encore à cette nation qui m'a donné
le jour... O mon ami! écoute un secret que je n'ai voulu dévoiler qu'à
l'époque de notre séparation: l'étude profonde que j'ai faite de tous
les gouvernemens de la terre, et particulièrement de celui sous lequel
tu vis, m'a presque donné l'art de la prophétie. En examinant bien un
peuple, en suivant avec soin son histoire, depuis qu'il joue un rôle sur
la surface du globe, on peut facilement prévoir ce qu'il deviendra. O
Sainville, une grande révolution se prépare dans ta patrie; les crimes
de vos souverains, leurs cruelles exactions, leurs débauches et leur
ineptie ont lassé la France; elle est excédée du despotisme, elle est à
la veille d'en briser les fers. Redevenue libre, cette fière partie de
l'Europe honorera de son alliance tous les peuples qui se gouverneront
comme elle... Mon ami, l'histoire de la dynastie des rois de Tamoé ne
sera pas longue... Mon fils ne me succédera jamais; il ne faut point de
rois à cette nation-ci: les perpétuer dans son sein serait lui préparer
des chaînes; elle a eu besoin d'un législateur, mes devoirs sont
remplis. A ma mort, les habitans de cette isle heureuse jouiront des
douceurs d'un gouvernement libre et républicain. Je les y prépare; ce
que leur destinaient les vertus d'un père que j'ai lâché d'imiter, les
crimes, les atrocités de vos souverains le destinent de même à la
France. Rendus égaux, et rendus tous deux libres, quoique par des moyens
différens, les peuples de ta patrie et ceux de la mienne se
ressembleront; je le demande alors, mon ami, ta médiation près des
Français pour l'alliance que je désire... Me promets-tu d'accomplir mes
voeux...--O respectable ami, je vous le jure, répondis-je en larmes; ces
deux nations sont dignes l'une de l'autre, d'éternels liens doivent les
unir... Je meurs content, s'écria Zamé, et cet heureux espoir va me
faire descendre en paix dans la tombe. Viens, mon fils, viens,
continua-t-il en m'entraînant dans la chambre du vaisseau;... viens,
nous nous ferons là nos derniers adieux... Oh Ciel! qu'aperçois-je,
dis-je en voyant la table couverte de lingots d'or... Zamé, que
voulez-vous faire?... Votre ami n'a besoin que de votre tendresse; il
n'aspire qu'à s'en rendre digne.--Peux-tu m'empêcher de t'offrir de la
terre de Tamoé, me répondit ce mortel tant fait pour être chéri? C'est
pour que tu te souviennes de ses productions.--O grand homme!... et
j'arrosais ses genoux de mes larmes,... et je me précipitais à ses
pieds, en le conjurant de reprendre son or, et de ne me laisser que son
coeur.--Tu garderas l'un et l'autre, reprit Zamé en jetant ses bras
autour de mon cou; tu l'aurais fait à ma place... Il faut que je te
quitte... Mon âme se brise comme la tienne. Mon ami, il n'est pas
vraisemblable que nous nous voyions jamais, mais il est sûr que nous
nous aimerons toujours. Adieu... En prononçant ces dernières paroles,
Zamé s'élance, il disparaît, donne lui-même le signal du départ, et me
laisse, inondé de mes larmes, absorbé de tous les sentimens d'une âme à
la fois oppressée par la douleur et saisie de la plus profonde
admiration[26].
Mon dessein étant de suivre le conseil de Zamé, nous réprimes la voûte
que nous venions de faire, le vent servait mes intentions, et nous
perdîmes bientôt Tamoé de vue.
Ma délicatesse souffrait de l'obligation d'emporter, comme malgré moi,
de si puissans effets de la libéralité d'un ami. Quand je réfléchis
pourtant que ce métal, si précieux pour nous, était nul aux yeux de ce
peuple sage, je crus pouvoir apaiser mes regrets et ne plus m'occuper
que des sentimens de reconnaissance que m'inspirait un bienfaiteur dont
le souvenir ne s'éloignera jamais de ma pensée.
Notre voyage fut heureux, et nous revîmes Le Cap en assez peu de temps.
Je demandai à mes officiers, dès que nous l'aperçûmes, s'ils voulaient y
prendre terre, ou s'ils aimaient autant me conduire tout de suite en
France. Quoique le vaisseau fût à moi, je crus leur devoir cette
politesse. Désirant tous de revoir leur patrie, ils préférèrent de me
débarquer sur la côte de Bretagne, pour repasser de-là en Hollande,
moyennant qu'une fois à Nantes, je leur laisserais le bâtiment pour
retourner chez eux, où ils le vendraient à mon compte. Nous convînmes de
tout de part et d'autre, et nous continuâmes de voguer; mais ma santé ne
me permit pas de remplir la totalité du projet. A la hauteur du
Cap-Vert, je me sentis dévoré d'une fièvre ardente, accompagnée de
grands maux de coeur et d'estomac, qui me réduisirent bientôt à ne
pouvoir plus sortir de mon lit. Cet accident me contraignît de relâcher
à Cadix, où totalement dégoûté de la mer, je pris la résolution de
regagner la France par terre, sitôt que je serois rétabli. Me voyant une
fortune assez considérable pour pouvoir me passer de la faible somme que
je pourrais retirer de mon navire, j'en fis présent à mes officiers; ils
me comblèrent de remerciemens. Je n'avais eu qu'à me louer d'eux, ils
devaient être contens de ma conduite à leur égard. Rien donc de ce qui
détruit l'union entre les hommes ne s'étant élevé entre nous, il était
tout simple que nous nous quittassions avec toutes les marques
réciproques de la plus parfaite estime.