Ce sexe est à Tamoé généralement beau et bien fait; arrivé à sa plus

grande croissance, il a rarement au-dessous de cinq pieds six pouces,

quelques-uns sont beaucoup plus grands, et rarement l'élévation de leur

taille nuit à la justesse et à la régularité des proportions. Leurs

traits sont délicats et fins, peut-être trop même pour des hommes, leurs

yeux très-vifs, leur bouche un peu grande, mais très-fraîche, leur peau

fine et blanche, leurs cheveux superbes et presque tous du plus beau

brun du monde. En général, tous leurs mouvemens ont de la justesse, leur

maintien est noble, fier, mais leur ton est doux et honnête. La nature

les a bien traités dans tout, me dit Zamé, voyant que je les examinais

avec l'air du contentement... et Sainville n'osant achever ces détails

devant les dames, s'approcha de nous avec leur permission, et nous dit

bas que Zamé l'avait assuré qu'il n'était point de pays dans le monde où

les proportions viriles fussent portées à un tel point de supériorité,

et que par un autre caprice de la nature, les femmes étaient si peu

formées pour de tels miracles, que le dieu d'hymen ne triomphait jamais

sans secours.

Je vous ai promis de vous parler des loix, mon ami, me dit le lendemain

ce respectable ami de l'homme, allons prendre l'air sous ces peupliers

d'Italie dont j'ai fait former des allées près de la ville, avec des

plants rapportés d'Europe; on cause mieux en se promenant, sous la voûte

du ciel, les idées ont plus d'élévation.

La rigueur des peines, poursuivit ce vieillard, est une des choses qui

m'a le plus révolté dans vos gouvernemens européens.[14]

Les Celtes justifiaient leur affreuse coutume d'immoler des victimes

humaines en disant que les Dieux ne pouvaient être apaisés à moins qu'on

ne rachetât la vie d'un homme par celle d'un autre; n'est-ce pas le même

raisonnement qui vous fait égorger chaque jour des victimes aux pieds

des autels de Thémis, et lorsque vous punissez de mort un meurtrier,

n'est-ce pas positivement, comme ces barbares, racheter la vie d'un

homme par celle d'un autre? Quand sentirez-vous donc que doubler le mal

n'est pas le guérir, et que dans la duplicité de ce meurtre, il n'y a

rien à gagner ni pour la vertu que vous faites rougir, ni pour la nature

que vous outragez.--Mais faut-il donc laisser les crimes impunis, dis-je

à Zamé, et comment les anéantir sans cela, dans tout gouvernement qui

n'est pas constitué comme le vôtre?--Je ne vous dis pas qu'il faille

laisser subsister les crimes, mais je prétends qu'il faut mieux

constater, qu'on ne le fait, ce qui véritablement trouble la société, ou

ce qui n'y porte aucun préjudice: ce dol une fois reconnu sans doute, il

faut travailler à le guérir, à l'extirper de la nation, et ce n'est pas

en le punissant qu'on y réussit; jamais la loi, si elle est sage, ne

doit infliger de peines que celle qui tend à la correction du coupable

en le conservant à l'État. Elle est fausse dès qu'elle ne tend qu'à

punir; détestable, dès qu'elle n'a pour objet que dé perdre le criminel

sans l'instruire, d'effrayer l'homme sans le rendre meilleur, et de

commettre une infamie égale à celle de l'infracteur, sans en retirer

aucun fruit. La liberté et la vie sont les deux seuls présens que

l'homme ait reçu du ciel, les deux seules faveurs qui puissent balancer

tous ses maux; or comme il ne les doit qu'à Dieu seul, Dieu seul a le

droit de les lui ravir.

A mesure que les Celtes se policèrent, et que le commerce des Romains,

en les assouplissant d'un côté, leur enlevait de l'autre cette apprêté

de moeurs qui les rendaient féroces, les victimes destinées aux Dieux,

ne furent plus choisies ni parmi les vieillards, ni parmi les

prisonniers de guerre, on n'immola plus que des criminels toujours dans

l'absurde supposition que rien n'était plus cher que le sang de l'homme,

aux autels de la divinité; en achevant votre civilisation, le motif

changea, mais vous conservâtes l'habitude, ce ne fut plus à des Dieux

altérés de sang humain, que vous sacrifiâtes des victimes, mais à des

loix que vous avez qualifié de sages, parce que vous y trouviez un motif

spécieux pour vous livrer à vos anciennes coutumes, et l'apparence d'une

justice qui n'était autre clans le fond que le désir de conserver des

usages horribles auxquels vous ne pouviez renoncer.

Examinons un instant ce que c'est qu'une loi et l'utilité dont elle peut

être dans un État.

Les hommes, dit Montesquieu, considérés dans l'état de pure nature, ne

pouvaient donner d'autres idées que celles de la faiblesse fuyant devant

la force des oppresseurs sans combats et sans résistance des opprimés,

ce fut pour mettre la balance que les loix furent faites, elles devaient

donc établir l'équilibre. L'ont-elles fait? Ont-elles établi cet

équilibre si nécessaire; et qu'a gagné le faible à l'érection des loix?

sinon que les droits du plus fort au lieu d'appartenir à l'être à qui

les assignait la nature, redevenaient l'apanage de celui qu'élevait la

fortune? Le malheureux n'a donc fait que changer de maître et toujours

opprimé comme avant, il n'a donc gagné que de l'être avec un peu plus du

formalité. Ce ne devait plus être comme dans l'état de nature, l'homme

le plus robuste qui serait le plus fort, ce devait être celui dans les

mains duquel le hasard, la naissance ou l'or placerait la balance, et

cette balance toujours prête à pencher vers ceux de la classe de celui

qui la tient, ne devait offrir au malheureux que le côté du mépris, de

l'asservissement ou du glaive.... Qu'a donc gagné l'homme à cet

arrangement? et l'état de guerre franche dans lequel il eût vécu comme

sauvage, est-il de beaucoup inférieur à l'état de fourberie, de lésion,

d'injustice, de vexation et d'esclavage dans lequel vit l'homme policé?

Le plus bel attribut des loix, dit encore votre célèbre Montesquieu, est

de conserver au citoyen cette espèce de liberté politique par laquelle,

à l'abri des loix, un homme marche à couvert de l'insulte d'un autre;

mais gagne-t-il cet homme s'il ne se met à l'abri des insultes de ses

égaux? qu'en s'exposant à celle de ses supérieurs? Gagne-t-il à

sacrifier une partie de sa liberté pour conserver l'autre, si dans le

fait il vient à les perdre toutes deux; la première des loix est celle

de la nature, c'est la seule dont l'homme ait vraiment besoin. Le

malfaiteur dans l'âme duquel il ne sera pas empreint _de ne point faire

aux autres ce qu'il ne voudrait pas qui lui fût fait_ sera rarement

arrêté par la frayeur des loix. Pour briser dans son coeur ce premier

frein naturel, il faut avoir fait des efforts infiniment plus grands que

ceux qui font braver les loix. L'homme vraiment contenu par la loi de la

nature, n'aura donc pas besoin d'en avoir d'autres, et s'il ne l'est

point par cette première digue, la seconde ne réussira pas mieux; voilà

donc la loi peu nécessaire dans le premier cas, parfaitement inutile

dans le second; réfléchissez maintenant à la quantité de circonstances

qui de peu nécessaire ou d'inutile, peuvent la rendre extrêmement

dangereuse: l'abus de la déposition des témoins, l'extrême facilité de

les corrompre, l'incertitude des aveux du coupable, que la torture même

ne rendait que moins valides encore[15] le plus ou le moins de

partialité du juge, les influences de l'or ou du crédit.... Multiplicité

de conséquences dont je ne vous offre qu'une partie et d'où dépendent la

fortune, l'honneur et la vie du citoyen.... Et combien d'ailleurs la

malheureuse facilité donnée au magistrat, d'interpréter la loi comme il

le veut, ne rend-elle pas cette loi bien plus l'instrument de ses

passions, que le frein de celles des autres?

Telle pureté que puisse avoir cette loi ne devient-elle pas toujours

très-abusive, dès qu'elle est susceptible d'interprétation par le juge?

L'objet du législateur était-il qu'on pût donner à sa loi autant de sens

que peut en avoir le caprice ou la fantaisie de celui qui la presse; ne

les eût-il pas prévu s'il les eût cru possibles ou nécessaires? Voilà

donc la loi insuffisante aux uns, inutile aux autres, abusive ou

dangereuse presque dans tous les cas, et vous voilà forcé de convenir

que ce que l'homme a pu gagné en se mettant sous la protection de cette

loi, il l'a bien perdu d'ailleurs et par tous les dangers qu'il court en

vivant sous cette protection, et par tous les sacrifices qu'il fait pour

l'acquérir. Mais raisonnons.

Il y a certainement peu d'hommes au monde qui, d'après l'état actuel des

choses, soient exposés dans une de nos villes policées plus de deux ou

trois fois dans sa vie à l'infraction des loix. Qu'il vive dans une

nation incivilisée, il s'y trouvera peut-être exposé dans le cours de

cette même vie vingt ou trente fois au plus, voilà donc vingt ou trente

fois, et dans le pire état, qu'il regrettera de n'être pas sous la

protection des loix.... Que ce même homme descende un moment au fond de

son coeur, et qu'il se demande combien de fois dans sa vie ces mêmes

loix ont cruellement gêné ses passions; et l'ont par conséquent rendu

fort malheureux, il verra au bout d'un compte bien exact du bonheur

qu'il doit à ces loix et du malheur qu'il a ressenti de leur joug, s'il

ne s'avouera pas, qu'il eût mille fois mieux aimé n'être pas accablé de

leur poids, que de supporter la rigueur de ce poids, pour perdre autant

et gagner si peu. Ne m'accusez pas de ne choisir que des gens mal nés

pour établir mon calcul, je le donne au plus honnête des hommes, et ne

demande de lui que de la franchise. Si donc la loi vexe plus le citoyen

qu'elle ne lui sert, si elle le rend dix, douze, quinze fois plus

malheureux qu'elle ne le défend ou ne le protège, elle est donc non

seulement abusive, inutile et dangereuse comme je viens de le prouver

tout à l'heure, mais elle est même tyrannique et odieuse; et cela posé,

il vaudrait bien mieux, vous me l'avouerez, consentir au peu de mal qui

peut résulter du renversement d'une partie de ces loix, que d'acheter au

prix du bonheur de sa vie, le peu de tranquillité qui résulte

d'elles.[16]

Mais de toutes ces loix, la plus affreuse sans doute, est celle qui

condamne à la mort un homme qui n'a fait que céder à des inspirations

plus fortes que lui. Sans examiner ici s'il est vrai que l'homme ait le

droit de mort sur ses semblables, sans m'attacher à vous faire voir

qu'il est impossible qu'il ait jamais reçu ce droit ni de Dieu, ni de la

nature, ni de la première assemblée où les loix s'érigèrent, et dans

laquelle l'homme consentit à sacrifier une portion de sa liberté pour

conserver l'autre; sans entrer, dis-je, dans tous ces détails déjà

présentés par tant de bons esprits, de manière à convaincre de

l'injustice et de l'atrocité de cette loi, examinons simplement ici quel

effet elle a produit sur les hommes depuis qu'ils s'y sont assujettis.

Calculons d'une part toutes les victimes innocentes sacrifiées par cette

loi, et de l'autre toutes les victimes égorgées par la main du crime et

de la scélératesse. Confrontons ensuite le nombre des malheureux

vraiment coupables qui ont péri sur l'échafaud, à celui des citoyens

véritablement contenus par l'exemple des criminels condamnés. Si je

trouve beaucoup plus de victimes du scélérat, que d'innocens sacrifiés

par le glaive de Thémis, et de l'autre part que pour cent ou deux cent

mille criminels justement immolés, je trouve des millions d'hommes

contenus, la loi sans doute sera tolérable; mais si je découvre au

contraire comme cela n'est que trop démontré, beaucoup plus de victimes

innocentes chez Thémis, que de meurtres chez les scélérats, et que des

millions d'êtres même justement suppliciés, n'aient pu arrêter un seul

crime, la loi sera non seulement inutile, abusive, dangereuse et

gêdante, ainsi qu'il vient d'être démontré, mais elle sera absurde et

criante, et ne pourra passer, tant qu'elle punira afflictivement, que

pour un genre de scélératesse qui n'aura, de plus que l'autre, pour être

autorisé; que l'usage, l'habitude et la force, toutes raisons qui ne

sont ni naturelles, ni légitimes, ni meilleures que celles de

_Cartouche_.

Quel sera donc alors le fruit que l'homme aura recueilli du sacrifice

volontaire d'une portion de sa liberté, et que reviendra-t-il au plus

faible d'avoir encore amoindri ses droits, dans l'espoir de

contrebalancer ceux du plus fort, sinon de s'être donné des entraves et

un maître de plus? Puisqu'il a toujours contre lui le plus fort comme il

l'avait auparavant, et encore le juge qui prend communément le parti du

plus fort et pour son intérêt personnel et par ce penchant secret et

invincible qui nous ramène sans cesse vers nos égaux.

Le pacte fait par le plus faible dans l'origine des sociétés, cette

convention par laquelle, effrayé du pouvoir du plus fort, il consentit à

se lier et à renoncer à une portion de sa liberté, pour jouir en paix de

l'autre, fut donc bien plutôt l'anéantissement total des deux portions

de sa liberté, que la conservation de l'une des deux, ou, pour mieux

dire, un piège de plus dans lequel le plus fort eut l'art, en lui

cédant, d'entraîner le plus faible.

C'était par une entière égalité des fortunes et des conditions, qu'il

fallait énerver la puissance du plus fort, et non par de vaines loix qui

ne sont, comme le disait Solon, que des _toiles d'araignées où les

moucherons périssent, et desquelles les guêpes trouvent toujours le

moyen de s'échapper_.

Eh! que d'injustices d'ailleurs, que de contradictions dans vos loix

Européennes? Elles punissent une infinité de crimes qui n'ont aucune

sorte de conséquence, qui n'outraient en rien le bonheur de la société,

tandis que, d'autre part, elles sont sans vigueur sur des forfaits réels

et dont les suites sont infiniment dangereuses. Tels que l'avarice, la

dureté d'âme, le refus de soulager les malheureux, la calomnie, la

gourmandise et la paresse contre lesquels les loix ne disent mot,

quoiqu'ils soient des branches intarissables de crimes et de malheurs.

Ne m'avouerez-vous pas que cette disproportion, que cette cruelle

indulgence de la loi sur certains objets, et sa farouche sévérité sur

d'autres, rendent bien douteuse la justice des cas sur lesquels elles

prononcent, et sa nécessité bien incertaine.

L'homme déjà si malheureux par lui-même, déjà si accablé de tous les

maux que lui préparent sa faiblesse et sa sensibilité, ne mérite-t-il

pas un peu d'indulgence de ses semblables? Ne mérite-t-il pas que

ceux-ci ne le surchargent point encore du joug de tant de liens

ridicules, presque tous inutiles, et contraires à la nature. Il me

semble qu'avant d'interdire à l'homme ce que l'on qualifie gratuitement

de crimes, il faudrait bien examiner avant, si cette chose, telle

qu'elle soit, ne peut pas s'accorder avec les règles nécessaires au

véritable maintien de la société: car s'il est démontré que cette chose

n'y fait pas de mal, ou que ce mal est presqu'insensible, la société

plus nombreuse, ayant plus de force que l'homme seul, et pouvant mieux

souffrir ce mal, que l'homme ne supporterait la privation du léger délit

qui le charme, doit sans doute tolérer ce petit mal, plutôt que de le

punir.

Qu'un législateur philosophe, guidé par cette sage maxime, fasse passer

en revue devant lui, tous les crimes contre lesquels vos loix

prononcent, qu'il les approfondisse tous, et les toise, s'il est permis

d'employer cette expression, au véritable bonheur de la société, quel

retranchement ne fera-t-il pas?

Solon disait qu'il tempérait ses loix et les accommodait si bien aux

intérêts de ses concitoyens, qu'ils connaîtraient évidemment, qu'il leur

serait plus avantageux de les observer, que de les enfreindre; et en

effet, les hommes ne transgressent ordinairement que ce qui leur nuit;

des loix assez sages, assez douces pour s'accorder avec la nature, ne

seraient jamais violées.--Et pourquoi donc les croire impossibles.

Examinez les miennes et le peuple pour qui je les ai faites, et vous

verrez si elles sont ou non puisées dans la nature.

La meilleure de toutes les loix, devant être celle qui se transgressera

le moins, sera donc évidemment celle qui s'accordera le mieux et à nos

passions et au génie du climat sous lequel nous sommes nés. Une loi est

un frein: or la meilleure qualité du frein est de ne pouvoir se rompre.

Ce n'est pas la multiplicité des loix qui constitue la force du frein,

c'est l'espèce. Vous avez cru rendre vos peuples heureux en augmentant

la somme des loix, tandis qu'il ne s'agissait que de diminuer celle des

crimes. Et savez-vous qui les multiplie, ces crimes?... C'est l'informe

constitution de votre gouvernement, d'où ils naissent en foule, d'où il

n'est pas possible qu'ils ne fourmillent... et plus que tout, la

ridicule importance que des sots ont attachée aux petites choses. Vous

avez commencé, dans les gouvernemens soumis à la morale chrétienne, par

ériger en délits capitaux tout ce que condamnait cette doctrine;

insensiblement vous avez fait des crimes de vos péchés; vous vous êtes

crus en droit d'imiter la foudre que vous prêtiez à la justice divine,

et vous avez pendu, roué effectivement, parce que vous imaginiez

faussement que Dieu brûlait, noyait et punissait ces mêmes travers,

chimériques au fond, et dont l'immensité de sa grandeur était bien loin

de s'occuper. Presque toutes les loix de Saint-Louis ne sont fondées que

sur ces sophismes.[17] On le sait, et l'on n'en revient pas, parce qu'il

est bien plutôt fait de pendre ou de rouer des hommes, que d'étudier

pourquoi on les condamne; l'un laisse en paix le suppôt de Thémis souper

chez sa Phrinée ou son Antinoüs, l'autre le forcerait à passer dans

l'étude des momens si chers au plaisir; et ne vaut-il pas bien mieux

pendre ou rouer, pour son compte, une douzaine de malheureux dans sa

vie, que de donner trois mois à son métier. Voilà comme vous avez

multiplié les fers de vos citoyens, sans vous occuper jamais de ce qui

pouvait les alléger, sans même réfléchir qu'ils pouvaient vivre exempts

de toutes ces chaînes, et qu'il n'y avait que de la barbarie à les en

charger.

L'univers entier se conduirait par une seule loi, si cette loi était

bonne. Plus vous inclinez les branches d'un arbre, plus vous donnez de

facilité pour en dérober les fruits; tenez-les droites et élevées, qu'il

n'y ait plus qu'un seul moyen de les atteindre, vous diminuez le nombre

des ravisseurs. Etablissez l'égalité des fortunes et des conditions,

qu'il n'y ait d'unique propriétaire que l'état, qu'il donne à vie à

chaque sujet tout ce qu'il lui faut pour être heureux, et tous les

crimes dangereux disparaîtront, la constitution de Tamoé vous le prouve.

Or, il n'est rien de petit qui ne puisse s'exécuter en grand. Supprimez,

en un mot, la quantité de vos loix et vous amoindrirez nécessairement

celle de vos crimes. N'ayez qu'une loi, il n'y aura plus qu'un seul

crime; que cette loi soit dans la nature, qu'elle soit celle de la

nature, vous aurez fort peu de criminels; regarde maintenant, jeune

homme, considère avec moi lequel vaut mieux ou de chercher le moyen de

punir beaucoup de crimes, ou de trouver celui de n'en faire naître

aucun.--Zamé, dis-je au monarque, cette seule et respectable loi, dont

vous parlez, s'outrage à tout instant; il n'y a pas de jour où, sur la

surface de la terre, un être injuste ne fasse à son semblable ce qu'il

serait bien fâché d'en souffrir.--Oui, me répondit le vieillard, parce

qu'on laisse subsister l'intérêt que l'infracteur a de manquer à la loi;

anéantissez cet intérêt, vous lui enlevez les moyens d'enfreindre; voilà

la grande opération du législateur, voilà celle où je crois avoir

réussi. Tant que Paul aura intérêt de voler Pierre, parce qu'il est

moins riche que ce Pierre, quoiqu'il enfreigne la loi de la nature, en

faisant une chose qu'il serait fâché que l'on lui fît, assurément il la

fera; mais si je rends par mon système d'égalité Paul aussi riche que

Pierre, n'ayant plus d'intérêt à le voler, Pierre ne sera plus troublé

dans sa possession, ou il le sera sans doute beaucoup moins, ainsi du

reste.--Il est, continuai-je d'objecter à Zamé, une sorte de perversité

dans certains coeurs, qui ne se corrige point; beaucoup de gens font le

mal sans intérêt. Il est reconnu aujourd'hui qu'il y a des hommes qui ne

s'y livrent que par le seul charme de l'infraction. Tibère, Héliogabale,

Andronic se souillèrent d'atrocités dont il ne leur revenait que le

barbare plaisir de les commettre.--Ceci est un autre ordre de choses,

dit Zamé; aucune loi ne contiendra les gens dont vous parlez, il faut

même bien se garder d'en faire contre eux. Plus vous leur offrez de

digues plus vous leur préparez de plaisir à les rompre; c'est, comme

vous dites, l'infraction seule qui les amuse; peut-être ne se

plongeraient-ils pas dans cette espèce de mal, s'ils ne le croyaient

défendu.--Quelle loi les retiendra donc?--Voyez cet arbre, poursuivit

Zamé, en m'en montrant un dont le tronc était plein de noeuds,

croyez-vous qu'aucun effort puisse jamais redresser cette

plante.--Non.--Il faut donc la laisser comme elle est; elle fait nombre

et donne de l'ombrage; usons-en, et ne la regardons pas. Les gens dont

vous me parlez sont rares. Ils ne m'inquiètent point, j'emploierais le

sentiment, la délicatesse et l'honneur avec eux, ces freins seraient

plus sûrs que ceux de la loi. J'essaierais encore de faire changer leur

habitude de motifs, l'un ou l'autre de ces moyens réussiraient:

croyez-moi, mon ami, j'ai trop étudié les hommes pour ne pas vous

répondre qu'il n'est aucune sorte d'erreurs que je ne détourne ou

n'anéantisse, sans jamais employer de punitions corporelles. Ce qui gêne

ou moleste le physique n'est fait que pour les animaux; l'homme, ayant

la raison au-dessus d'eux, ne doit être conduit que par elle, et ce

puissant ressort mène à tout, il ne s'agit que de savoir le manier.[18]

Encore une fois, mon ami, poursuivit Zamé, ce n'est que du bonheur

général qu'il faut que le législateur s'occupe, tel doit être son unique

objet; s'il simplifie ses idées, ou qu'il les rapetisse en ne pensant

qu'au particulier, il ne le fera qu'aux dépens de la chose principale,

qu'il ne doit jamais perdre de vue, et il tombera dans le défaut de ses

prédécesseurs.

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 2 · 第 13 / 19 段