détails vous font voir que le sujet n'a rien en propre, ne tient ce
qu'il a que de l'État, qu'à sa mort tout y rentre; mais que comme il en
jouit sa vie durant en pleine et sûre paix, il a le plus grand intérêt a
ne pas laisser son domaine en friche; son aisance dépend du soin qu'il
aura de ce domaine, il est donc forcé de l'entretenir. Quand les deux
époux vieillissent, ou quand l'un des deux vient à manquer, les vieilles
gens ou les gens veufs qui aidèrent autrefois les jeunes, le sont
maintenant par eux, et c'est à ceux-ci que l'on s'en prend alors, si
tout n'est pas géré dans ces cas de vieillesse, d'infirmités ou de
veuvage avec le même ordre que cela l'était auparavant. Ces jeunes gens
n'ont sans doute aucun intérêt bien direct à entretenir les domaines des
vieux, puisqu'ayant déjà ce qu'il leur faut, ils n'en hériteront
sûrement pas; mais ils le font par reconnaissance, par attachement pour
la Patrie, et parce qu'ils sentent bien d'ailleurs que dans leur
caducité ils auront besoin de pareils secours, et qu'on le leur
refuserait, s'ils ne l'avaient pas donné aux autres.
Je n'ai pas besoin de vous faire observer combien cette égalité de
fortune bannit absolument le luxe: il n'est point, dans un État, de
meilleures loix somptuaires, il n'en est pas de plus sûres.
L'impossibilité d'avoir plus que son voisin, anéantit absolument ce vice
destructeur de toutes les Nations de l'Europe: on peut désirer d'avoir
de meilleurs fruits qu'un autre, des comestibles plus délicats; mais
ceci n'étant que le résultat des soins et des peines qu'on prend pour y
réussir, ce n'est plus faste, c'est émulation; et comme elle ne tourne
qu'au bien des sujets, le Gouvernement doit l'entretenir.
Jetons maintenant les yeux, mon ami, poursuivit cet homme respectable,
sur la multitude de crimes que ces établissemens préviennent, et si je
vous prouve que j'en diminue la somme sans qu'il en coûte un cheveu, ni
une heure de peine au citoyen, m'avouerez-vous que j'aurai fait de la
meilleure besogne que ces brutaux inventeurs et sectateurs de vos loix
atroces, qui, comme celles de Dracon, ne prononcent jamais que le glaive
à la main? M'accorderez-vous que j'aurai rempli le sage et grand
principe des loix Perses, qui enjoignent au Magistrat de prévenir le
crime, et non de le punir; il ne faut qu'un sot et qu'un bourreau pour
envoyer un homme à la mort, mais beaucoup d'esprit et de soin pour
l'empêcher de la mériter.
Avec l'égalité de biens, point de vols; le vol n'est que l'envie de
s'approprier ce qu'on n'a pas, et ce qu'on est jaloux de voir à un
autre; mais, dès que chacun possède la même chose, ce désir criminel ne
peut plus exister.
L'égalité des biens entretenant l'union, la douceur du Gouvernement,
portant tous les sujets à chérir également leur régime, point de crimes
d'État, point de révolution.
Les enfans éloignés de la maison paternelle, point d'inceste;
soigneusement élevés, toujours sous les yeux d'instituteurs sûrs et
honnêtes... point de viols.
Peu d'adultère, au moyen du divorce.
Les divisions intestines prévenues par l'égalité des rangs et des biens,
toutes les sources du meurtre sont éteintes.
Par l'égalité, plus d'avarice, plus d'ambition, et que de crimes
naissent de ces deux causes! plus de successeurs impatiens de jouir,
puisque c'est l'âge qui donne des biens, et jamais la mort des parens;
cette mort n'étant plus désirée, plus de parricides, de fratricides, et
d'autres crimes si atroces, que le nom seul n'en devrait jamais être
prononcé.
Peu de suicides, l'infortune seule y conduit: ici, tout le monde étant
heureux, et tous l'étant également, pourquoi chercherait-on à se
détruire?
Point d'infanticides: pourquoi se déferait-on de ses enfans, quand ils
ne sont jamais à charge, et qu'on n'en peut retirer que des secours? Le
désordre de jeunes gens étant impossible, puisqu'ils n'entrent dans le
monde que pour se marier, la fille de famille n'est plus exposée comme
chez vous au déshonneur ou au crime; faible, séduite et malheureuse,
elle n'existe plus, comme chez vous, entre la flétrissure et l'affreuse
nécessité de détruire le fruit infortuné de son amour.
Cependant, je l'avoue, toutes les infractions ne sont pas anéanties; il
faudrait être un Dieu, et travailler sur d'autres individus que l'homme,
pour absorber entièrement le crime sur la terre; mais comparez ceux qui
peuvent rester dans la nature de mon Gouvernement, avec ceux où le
Citoyen est nécessairement conduit par la vicieuse composition des
vôtres. Ne le punissez donc pas quand il fait mal, puisque vous le
mettez dans l'impossibilité de faire bien; changez la forme de votre
Gouvernement, et ne vexez pas l'homme, qui, quand cette forme est
mauvaise, ne peut plus y avoir qu'une mauvaise conduite, parce que ce
n'est plus lui qui est coupable, c'est vous... vous, qui pouvant
l'empêcher de faire mal en variant vos loix, les laissez pourtant
subsister, toutes odieuses qu'elles sont, pour avoir le plaisir d'en
punir l'infracteur. Ne prendriez-vous pas pour un homme féroce, celui
qui ferait périr un malheureux pour s'être laissé tomber dans un
précipice où la main même qui le punirait viendrait de le jeter? Soyez
justes: tolérez le crime, puisque le vice de votre Gouvernement y
entraîne; ou si le crime vous nuit, changez la construction du
Gouvernement qui le fait naître; mettez, comme je l'ai fait, le Citoyen
dans l'impossibilité d'en commettre; mais ne le sacrifiez pas à
l'ineptie de vos loix, et à votre entêtement de ne les vouloir pas
changer.
Soit, dis-je à Zamé; mais il me semble que si vous avez peu de vices,
vous ne devez guères avoir de vertus; et n'est-ce pas un Gouvernement
sans énergie, que celui où les vertus sont enchaînées?
Premièrement, répondit Zamé, cela fût-il, je le préférerais: j'aimerais
mille fois mieux, sans doute, anéantir tous les vices dans l'homme, que
de faire naître en lui des vertus, si je ne le pouvais qu'en lui donnant
des vices, parce qu'il est reconnu que le vice nuit beaucoup plus à
l'homme, que la vertu ne lui est utile, et que dans vos Gouvernemens
sur-tout, il est bien plus essentiel de n'avoir pas le vice qu'on punit,
que de posséder la vertu qu'on ne récompense point. Mais vous vous êtes
trompé; de l'anéantissement des vices ne résulte point l'impossibilité
des vertus: la vertu n'est pas à ne point commettre de vices, elle est à
faire le mieux possible dans les circonstances données, or, les
circonstances sont également offertes ici à nos Citoyens, qu'aux vôtres:
la bienfaisance ne s'exerce pas comme chez vous, j'en conviens, à des
legs pieux, qui ne servent qu'à engraisser des moines, ou à des aumônes,
qui n'encouragent que des fainéans; mais elle agit en aidant son voisin,
en secourant l'homme infirme, en soignant les vieillards et les malades,
en indiquant quelques bons principes pour l'éducation des enfans, en
prévenant les querelles ou les divisions intestines; le courage se
montre, à supporter patiemment les maux que nous envoie la nature; cette
vertu ainsi exercée, n'est-elle pas d'un plus haut prix que celle qui ne
nous entraîne qu'à la destruction de nos semblables? Mais celle-là même
s'exercerait avec sublimité, s'il s'agissait de défendre la Patrie;
l'amitié qu'on peut mettre au rang des vertus, ne peut-elle pas avoir
ici l'extension la plus douce, et l'empire le plus agréable? Nous aimons
l'hospitalité, nous l'exerçons envers nos amis et nos voisins; malgré
l'égalité, l'émulation n'est point éteinte, je vous ferai voir nos
charpentiers, nos maçons, vous jugerez de leur ardeur à se surpasser
l'un l'autre, soit par le plus de souplesse, soit par la manière
d'équarrir la pierre, de la façonner, d'en composer avec art la forme
légère de nos maisons, d'en disposer les charpentes, etc.
Mais, continuai-je d'objecter à Zamé, voilà, quoique vous en disiez, une
seconde classe dans l'État; cet ouvrier n'est qu'un mercenaire, le voilà
rabaissé dans l'opinion, le voilà différent du Citoyen qui ne travaille
point.
Erreur, me dit Zamé, il n'y a aucune différence entre celui que vous
allez voir à l'instant construire une maison, et celui qu'hier vous
vites admis à ma table; leur condition est égale, leur fortune l'est,
leur considération absolument la même; rien, en un mot, ne les
distingue, et cette opinion qui élève l'un chez vous, et qui avilit
l'autre, nous ne l'admettons nullement ici: Zilia, ma bru, Zilia que
vous admirâtes, est la fille d'un de nos plus habiles manufacturiers;
c'est pour récompenser son mérite que je me suis allié avec lui.
Les dispositions seules de nos jeunes gens établissent la différence de
leurs occupations pendant leur vie: celui-ci n'a de talent que pour
l'agriculture, tout autre ouvrage le dégoûte ou ne s'accorde pas à sa
constitution, il se contente de cultiver la portion de terre que lui
confie l'État, d'aider les autres dans la même partie, de leur donner
des conseils sur ce qui y est relatif: celui-ci manie le rabot avec
adresse, nous en faisons un menuisier; les outils ne nous manquent
point, j'en ai rapporté plusieurs coffres d'Europe; quand le fer en sera
usé, nous les réparerons avec l'or de nos mines; et ainsi ce vil métal
aura une fois au moins servi à des choses utiles: tel autre élève
montrera du goût pour l'architecture, le voilà maçon; mais, ni les uns,
ni les autres, ne sont mercenaires, on les paie des services qu'ils
rendent par d'autres services; c'est pour le bien de l'État qu'ils
travaillent, quel infâme préjugé les avilirait donc? quel motif les
rabaisserait aux yeux de leur compatriotes? Ils ont le même bien, la
même naissance, ils doivent donc être égaux: si j'admettais les
distinctions, assurément ils l'emporteraient sur ceux qui seraient
oisifs; le Citoyen le plus estimé dans un État, ne doit pas être celui
qui ne fait rien, la considération n'est due qu'à celui qui s'occupe le
plus utilement.
Mais les récompenses que vous accordez au mérite, dis-je à Zamé,
doivent, en distinguant celui qui les obtient, produire des jalousies,
établir malgré vous des différences?--Autre erreur, ces distinctions
excitent l'émulation; mais elles ne font point éclore de jalousies: nous
prévenons ce vice dès l'enfance, en accoutumant nos élèves à désirer
d'égaler ceux qui font bien, à faire mieux, s'il est possible; mais a ne
point les envier, parce que l'envie ne les conduirait qu'à une situation
d'âme affligeante et pénible, au lieu que les efforts qu'ils feront pour
surpasser celui qui mérite des récompenses, les amèneront à cette
jouissance intérieure que nous donne la louange. Ces principes,
inculqués dès le berceau, détruisent toute semence de haine: on aime
mieux imiter, ou surpasser, que haïr, et tous ainsi parviennent
insensiblement à la vertu.--Et vos punitions?--Elles sont légères,
proportionnées aux seuls délits possibles dans notre Nation; elles
humilient, et ne flétrissent jamais, parce qu'on perd un homme en le
flétrissant, et que du moment que la société le rejette, il ne lui reste
plus d'autre parti que le désespoir, ou l'abandon de lui-même, excès
funestes, qui ne produisent rien de bon, et qui conduisent incessamment
ce malheureux au suicide ou à l'échafaud; tandis qu'avec plus de douceur
et des préjugés moins atroces, on le ramènerait à la vertu, et peut-être
un jour à l'héroïsme. Nos punitions ne consistent ici que dans l'opinion
établie: j'ai bien étudié l'esprit de ce peuple; il est sensible et
fier, il aime la gloire; je les humilie lorsqu'ils font mal: quand un
Citoyen a commis une faute grave, il se promène dans toutes les rues
entre deux crieurs publics, qui annoncent à haute voix le forfait dont
il s'est souillé; il est inouï combien cette cérémonie les fâche,
combien ils en sont pénétrés, aussi je la réserve pour les plus grandes
fautes[10]; les légères sont moins châtiées: un ménage nonchalant, par
exemple, qui entretient mal le bien que l'État lui confie, je le change
de maison, je l'établis dans une terre inculte, où il lui faut le double
de soins et de peines pour retirer sa nourriture de la terre; est-il
devenu plus actif, je lui rends son premier domaine. A l'égard des
crimes moraux, si les coupables habitent une autre ville que la mienne,
ils sont punis par une marque dans les habillemens; s'ils habitent la
Capitale, je les punis par la privation de paraître chez moi: je ne
reçois jamais, ni un libertin, ni une femme adultère; ces avilissemens
les mettent au désespoir, ils m'aiment, ils savent que ma maison n'est
ouverte qu'à ceux qui chérissent la vertu; qu'il faut, ou la pratiquer,
ou renoncer à me jamais voir; ils changent, ils se corrigent: vous
n'imagineriez pas les conversions que j'ai faites avec ces petits
moyens; l'honneur est le frein des hommes, on les mène où l'on veut en
sachant les manier à propos: on les humilie, on les décourage, on les
perd, quand on n'a jamais que la verge en main; nous reviendrons
incessamment sur cet article: je vous l'ai dit, je veux vous communiquer
mes idées sur les loix, et vous les approuverez d'autant plus, j'espère,
que c'est par l'exécution de ces idées que je suis parvenu à rendre ce
peuple heureux.
Quant aux récompenses que j'emploie, continua Zamé, elles consistent en
des grades militaires; quoique tous soient nés soldats pour la défense
de la Patrie, quoique tous soient égaux là comme chez eux, il leur faut
pourtant des officiers pour les exercer, il leur en faut pour les
conduire à l'ennemi: ces grades sont la récompense du mérite et des
talens: je fais un bon maçon lieutenant des phalanges de l'État; un
Citoyen unanimement reconnu pour intelligent et vertueux, deviendra
capitaine; un agriculteur célèbre sera major,ainsi du reste: ce sont des
chimères, mais elles flattent; il ne s'agit, ni de donner trop de
rigueur aux punitions, ni de donner trop de valeur aux récompenses; il
n'est question que de choisir, dans le premier cas, ce qui peut humilier
le plus, et dans le second, ce qui a le plus d'empire sur
l'amour-propre. La manière d'amener l'homme à tout ce qu'on veut, dépend
de ces deux seuls moyens; mais il faut le connaître pour trouver ces
moyens, et voilà pourquoi je ne cesse de dire que cette connaissance,
que cette étude est le premier art du législateur; je sais bien qu'il
est plus commode d'avoir, comme dans votre Europe, des peines et des
récompenses égales, de ces espèces de _pont aux ânes_, où il faut que
passent les petits infracteurs comme les grands, que cela leur soit
convenable au non, sans doute cela est plus commode; mais ce qui est
plus commode, est-il le meilleur? Qu'arrive-t-il chez vous de ces
punitions qui ne corrigent point, et de ces récompenses qui flattent
peu? Que vous avez toujours la même somme de vices, sans acquérir une
seule vertu, et que depuis des siècles que vous opérez, vous n'avez
encore rien changé à la perversité naturelle de l'homme.
Mais vous avez au moins des prisons, dis-je à Zamé, cette digue
essentielle d'un Gouvernement ne doit pas avoir été oubliée par votre
sagesse?--Jeune homme, répondit le législateur, je suis étonné qu'avec
de l'esprit, vous puissiez une faire une telle demande: ignorez-vous que
la prison, la plus mauvaise et la plus dangereuse des punitions, n'est
qu'un ancien abus de la justice, qu'érigèrent ensuite en coutume le
despotisme et la tyrannie? La nécessité d'avoir sous la main celui qu'il
fallait juger, inventa naturellement, d'abord des fers, que la barbarie
conserva, et cette atrocité, comme tous les actes de rigueur possibles,
naquit au sein de l'ignorance et de l'aveuglement: des juges ineptes,
n'osant ni condamner, ni absoudre dans de certains cas, préférèrent a
laisser l'accusé garder la prison, et crurent par là leur conscience
dégagée, puisqu'ils ne faisaient pas perdre la vie à cet homme, et
qu'ils ne le rendaient pas à la société; le procédé en était-il moins
absurde? Si un homme est coupable, il faut lui faire subir son jugement;
s'il est innocent, il faut l'absoudre: toute opération faite entre ces
deux points ne peut qu'être vicieuse et fausse. Une seule excuse
resterait aux inventeurs de cette abominable institution, l'espoir de
corriger; mais qu'il faut peu connaître l'homme pour imaginer que jamais
la prison puisse produire cet effet sur lui: ce n'est pas en isolant un
malfaiteur qu'on le corrige, c'est en le livrant à la société qu'il a
outragé, c'est d'elle qu'il doit recevoir journellement sa punition, et
ce n'est qu'à cette seule école qu'il peut redevenir meilleur; réduit à
une solitude fatale, à une végétation dangereuse, à un abandon funeste,
ses vices germent, son sang bouillonne, sa tête fermente;
l'impossibilité de satisfaire ses désirs en fortifie la cause
criminelle, et il ne sort de là que plus fourbe et plus dangereux: ce
sont aux bêtes féroces que sont destinés les guichetiers et les chaînes;
l'image du Dieu qui a créé l'univers n'est pas faite pour une telle
abjection. Dès qu'un Citoyen fait une faute, n'ayez jamais qu'un objet;
si vous voulez être juste, que sa punition soie utile à lui ou aux
autres; toute punition qui s'écarte de là n'est plus qu'une infamie; or,
la prison ne peut assurément être utile à celui qu'on y met, puisqu'il
est démontré qu'on ne doit qu'empirer au milieu des dangers sans nombre
de ce genre de vexation. La détention se trouvant secrète, comme le sont
ordinairement celles de France, elle ne peut plus être bonne pour
l'exemple puisque le public l'ignore. Ce n'est donc plus qu'un
impardonnable abus que tout condamne et que rien ne légitime; une arme
empoisonnée dans les mains du tyran ou du prévaricateur; un monopole
indigne entre le distributeur de ces fers et l'indigne fripon qui,
nourrissant ces infortunés, ne néglige ni le mensonge, ni la calomnie
pour prolonger leurs maux; un moyen dangereux indiscrètement accordé aux
familles, pour assouvir sur un de leur membre (coupable ou non) des
haines, des Inimitiés, des jalousies et des vengeances, dans tous les
cas enfin, une horreur gratuite, une action contraire aux constitutions
de tout gouvernement, et que les rois n'ont usurpée que sur la faiblesse
de leur nation. Quand, un homme a fait une faute, faites-la lui réparer
en le rendant utile à la société qu'il osa troubler; qu'il dédommage
cette société du tort qu'il lui a fait par tout ce qui peut être en son
pouvoir; mais ne l'isolez pas, ne le séquestrez pas, parce qu'un homme
enfermé, n'est plus bon ni à lui, ni aux autres, et qu'il n'y a qu'un
pays où les malheureux sont comptés pour rien, et les fripons pour tout;
qu'un pays où l'argent et les femmes sont les premiers motifs des
opérations; qu'un pays où l'humanité, la justice sont foulées aux pieds
par le despotisme et la prévarication, où l'on ose se permettre des
indignités de ce genre. Si pourtant vos prisons, depuis que vous y
faites gémir tant d'individus qui valent mieux que ceux qui les y
mettent ou qui les y tiennent, si, dis-je, ces stupides carcérations
avaient produit, je ne dis pas vingt, je ne dis pas six, mais seulement
une seule conversion, je vous conseillerais de les continuer, et
j'imaginerais alors que c'est la faute du sujet qui ne se corrige pas en
prison et non de la prison qui doit nécessairement corriger. Mais il est
absolument impossible de pouvoir citer l'exemple d'un seul homme amendé
dans les fers. Et le peut-il? Peut-on devenir meilleur dans le sein de
la bassesse et de l'avilissement? Peut-on gagner quelque chose au milieu
des exemples les plus contagieux de l'avarice, de la fourberie et de la
cruauté? on y dégrade son caractère, on y corrompt ses moeurs, on y
devient bas, menteur, féroce, sordide, traître, méchant, sournois,
parjure comme tout ce qui vous entoure; on y change, en un mot, toutes
ses vertus contre tous les vices: et sorti de là, plein d'horreur pour
les hommes, on ne s'occupe plus que de leur nuire ou de s'en venger.[11]
Mais ce que j'ai à vous dire demain relativement aux loix, vous
développera mieux mes systèmes sur tout ceci; venez, jeune homme,
suivez-moi, je vous ai fait voir hier mes plus belles femmes, je veux
vous donner aujourd'hui un échantillon du corps de troupes que
j'opposerais à l'ennemi qui voudrait essayer une descente.
Permettez, ô mon bienfaiteur, dis-je à Zamé; avant que de quitter cet
entretien, je voudrais connaître l'étendue de vos arts.--Nous bannissons
tous ceux de luxe, me répondit ce philosophe, nous ne tolérons
absolument ici que l'art utile au citoyen, l'agriculture, l'habillement,
l'architecture et le militaire, voilà les seuls. J'ai proscrit
absolument tous les autres, excepté quelques uns d'amusemens dont
j'aurai peut-être occasion de vous faire voir les effets; ce n'est pas
que je ne les aime tous, et que je ne les cultive dans mon particulier
même encore quelque fois; mais je n'y donne que mes instans de repos....
Tenez, me dit-il, en ouvrant un cabinet, près de la salle où j'étais
avec lui, voilà un tableau de ma composition, comment le trouvez-vous?
C'est la calomnie traînant l'innocence, par les cheveux, au tribunal de
la justice.--Ah! dis-je, c'est une idée d'Appelles, vous l'avez rendue
d'après lui.--Oui, me répondit Zamé, la _Grèce m'a donné l'idée et la
France m'a fourni le sujet_.[12]
Sortons, mon ami, notre infanterie nous attend, je suis envieux de vous
la faire voir.
Trois mille jeunes gens armés à l'européenne, remplissaient la place
publique, ils étaient séparés par pelotons, chacune de ces divisions
avait quelques officiers à leur tête; voilà, me dit Zamé, mes ducs, mes
barons, mes comtes, mes marquis, mes maçons, mes tisserands, mes
charpentiers, mes bourgeois, et pour réunir tout cela d'un seul mot, mes
bons et mes fidèles amis, prêts à défendre la patrie au dépend de leur
sang. Il y a quinze autres villes dans l'isle un peu moins grandes que
la capitale, mais desquelles nous pourrions tirer un corps semblable à
celui-ci, c'est donc à peu-près toujours quarante-cinq mille hommes
prêts à défendre nos côtes..... Avançons, ce serait au port qu'il
faudrait qu'ils se rendissent, s'il nous survenait quelqu'alarme: allons
nous amuser à la leur donner nous-mêmes.
Il y avait toujours une légère garde aux ouvrages avancés, nous nous
rendîmes à la dernière vedette, et saisissant son drapeau d'alarme, nous
l'exposâmes où il devait être pour être aperçu de la ville. En moins de
six minutes, je n'exagère pas, quoiqu'il y eût un quart de lieue de la
ville au port, l'infanterie que nous avions laissée sur la place, fut
dispersée dans tous les ouvrages, et l'artillerie fut braquée. Pendant
les efforts de ce premier élan, me dit Zamé, en allume des feux sur le
sommet des montagnes qui environnent l'isle et où se tiennent
perpétuellement des postes relayés chaque semaine, les milices désignées
se rassemblent, elles accourent successivement, avec une telle rapidité,
que les détachemens de la ville la plus éloignée, celle située à trente
lieues d'ici, se trouvent au rendez-vous du port en moins de quinze
heures après l'alarme; ainsi notre année grossit à mesure que le danger
croît, et si l'ennemi après de premières tentatives qui demandent bien
les quatorze ou quinze heures dont j'ai besoin pour tout réunir, si
l'ennemi, dis-je, essaye une descente malgré tout ce qui doit l'en
empêcher, il trouve quarante-cinq mille hommes prêts à le recevoir.
Ces précautions vous assurent la victoire, dis-je a Zamé, les troupes
placées sur nos vaisseaux de découverte sont beaucoup trop faibles pour
lutter contre vous, et j'ose assurer que rien ne troublera jamais la
tranquillité dont vous avez besoin pour achever l'heureuse civilisation
de ce peuple.... Nous n'avons maintenant en course que le célèbre Cook,
anglais,[13] grand homme de mer et qui réunit à ces talens tous ceux
qui composent l'homme d'état et le négociateur. S'il est anglais, je ne
le crains pas, dit Zamé, cette nation, à la fois guerrière et franche
facilitera plutôt mes projets qu'elle ne cherchera à les détruire.
Nous regagnâmes le chemin de la ville, escorté par le détachement
militaire qui varia mille fois dans la route ses manoeuvres et ses
mouvemens, et toujours avec la plus exacte précision et la légèreté la
plus agréable.
Cent de ces jeunes hommes, les plus beaux et les mieux faits, furent
invités à une collation chez Zamé, et se livrèrent comme avaient fait
les femmes, la veille, à plusieurs petits jeux auxquels ils joignirent
quelques combats de lutte et de pugilat, où présidèrent toujours
l'adresse et les grâces.