rapporter dans mon isle, pour ajouter à ses productions naturelles, une
grande quantité de plantes européennes, dont l'usage me parut agréable;
de m'instruire dans l'art de diriger des manufactures, afin d'en établir
ici de relatives aux plantes que nous pourrions employer; de retrancher
tout objet de luxe, de jouir de nos productions améliorées ou augmentées
par nos soins, et de rompre entièrement tout fil de commerce, excepté
celui qui se fait intérieurement par le seul moyen des échanges. Nous
avons peu de voisins, deux ou trois isles au Sud, encore dans
l'incivilisation et dont les habitans viennent nous voir quelquefois;
nous leur donnons ce que nous avons de trop sans jamais rien recevoir
d'eux... ils n'ont rien de plus merveilleux que nous. Un commerce
autrement établi, ne tarderait pas à nous attirer la guerre; ils ne
connaissent pas nos forces; nous les écraserions, et l'épargne du sang
est la première règle de toutes mes démarches. Nous vivons donc en paix
avec ces isles voisines; je suis assez heureux pour leur avoir fait
chérir notre gouvernement: elles s'uniraient infailliblement à nous si
nous avions besoin de secours; mais elles nous seraient inutiles;
attaquées par l'ennemi, tous nos citoyens alors deviendraient soldats:
il n'en est pas un seul qui ne préférât la mort à l'idée de changer de
gouvernement: voilà encore un des fruits de ma politique; c'est en me
faisant aimer d'eux que je les ai rendu militaires; c'est en leur
composant un sort doux, une vie heureuse, c'est en faisant fleurir
l'agriculture, c'est en les mettant dans l'abondance de tout ce qu'ils
peuvent désirer, que je les ai liés par des noeuds indissolubles; en
s'opposant aux usurpateurs, ce sont leurs foyers qu'ils garantissent,
leurs femmes, leurs enfans, le bonheur unique de leur vie; et on se bat
bien pour ces choses là. Si j'ai jamais besoin de cette milice, un seul
mot fera ma harangue: mes enfans, leur dirai-je, voilà vos maisons,
voilà vos biens et voilà ceux qui viennent vous les ravir, marchons. Vos
souverains d'Europe ont-ils de tels intérêts à offrir à leurs
mercenaires qui, sans savoir la cause qui les meut, vont stupidement
verser leur sang pour une discussion qui non seulement leur est
indifférente, mais dont ils ne se doutent même pas. Ayez chez vous une
bonne et solide administration; ne variez pas ceux qui la dirigent au
plus petit caprice de vos souverains ou à la plus légère fantaisie de
leurs maîtresses; un homme qui s'est instruit dans l'art de gouverner,
un homme qui a le secret de la machine, doit être considéré et retenu;
il est imprudent de confier ce secret à tant de citoyens à la fois;
qu'arrive-t-il d'ailleurs quand ils sont sûrs de n'être élevés qu'un
instant? Ils ne s'occupent que de leurs intérêts et négligent
entièrement les vôtres. Fortifiez vos frontières, rendez-vous
respectables à vos voisins. Renoncez à l'esprit de conquêtes, et n'ayant
jamais d'ennemis, ne devant vous occuper qu'à garantir vos limites, vous
n'aurez pas besoin de soudoyer une si grande quantité d'hommes en tout
tems; vous rendrez, en les reformant, cent mille bras à la charrue, bien
mieux placés qu'à porter un fusil qui ne sert pas quatre fois par siècle
et qui ne servirait pas une, par le plan que j'indique. Vous n'enlèverez
plus alors au père de famille des enfans qui lui sont nécessaires, vous
n'introduirez pas l'esprit de licence et de débauche parmi l'élite de
vos citoyens,[7] et tout cela pour le luxe imbécile d'avoir toujours une
armée formidable. Rien de si plaisant que d'entendre vos écrivains
parler tous les jours de population, tandis qu'il n'est pas une seule
opération de votre gouvernement qui ne prouve qu'elle est trop
nombreuse, et si elle ne l'était pas beaucoup trop, enchaînerait-il d'un
coté, par les noeuds du célibat, tous ces militaires pris sur la fleur
de la nation même, et ne rendrait-il pas de l'autre la liberté à cette
multitude de prêtres et de religieuses également liés par les chaînes
absurdes de l'abstinence. Puisque tout va, puisqu'il y a encore du
_trop_, malgré ces digues puissantes offertes à la population,
puisqu'elle est encore trop forte; malgré tout cela, il est donc
ridicule de se récrier toujours sur le même objet: me trompé-je?
Voulez-vous qu'elle soit plus nombreuse, est-il essentiel qu'elle le
soit? A la bonne heure, mais n'allez pas chercher pour l'accroître, les
petits moyens que vous alléguez. Ouvrez vos cloîtres, n'ayez plus de
milice inutile, et vos sujets quadrupleront.
Je passais un jour à Paris sur cette arène de Thémis, où les prestolets
de son temple, le frac élégant sous le cotillon noir, condamnent si
légèrement à la mort, en venant de souper chez leurs catins, des
infortunés qui valent quelquefois mieux qu'eux. On allait y donner un
spectacle à ces bouchers de chair humaine.... Quel crime a commis ce
malheureux, demandai-je? Il est pédéraste, me répondit-on; vous voyez
bien que c'est un crime affreux, il arrête la population, il la gêne, il
la détruit... ce coquin mérite donc d'être détruit lui-même.--Bien
raisonné, répondis-je à mon philosophe, Monsieur me paraît un génie....
Et suivant une foule qui s'introduisait non loin de là, dans un
monastère, je vis une pauvre fille de 16 ou 17 ans, fraîche et belle,
qui venait de renoncer au monde, et de jurer de s'ensevelir vive dans la
solitude où elle était.... Ami, dis-je à mon voisin, que fait cette
fille?--C'est une Sainte, me répondit-on, elle renonce au monde, elle va
enterrer dans le fond d'un cloître le germe de vingt enfans dont elle
aurait fait jouir l'État.--Quel sacrifice!--Oh! oui, Monsieur, c'est un
ange, sa place est marquée dans le Ciel.--Insensé, dis-je à mon homme,
ne pouvant tenir à cette inconséquence, tu brûles là un malheureux dont
tu dis que le tort est d'arrêter la propagation, et tu couronnes ici une
fille qui va commettre le même crime; accorde-toi, Français,
accorde-toi, ou ne trouve pas mauvais qu'un étranger raisonnable qui
voyage dans ta Nation, ne la prenne souvent pour le centre de la folie
ou de l'absurdité.
Je n'ai qu'un ennemi à craindre, poursuivit Zamé, c'est l'Européen
inconstant, vagabond, renonçant à ses jouissances pour aller troubler
celles des autres, supposant ailleurs des richesses plus précieuses que
les siennes, désirant sans cesse un gouvernement meilleur, parce qu'on
ne sait pas lui rendre le sien doux; turbulent, féroce, inquiet, né pour
le malheur du reste de la terre, catéchisant l'Asiatique, enchaînant
l'Africain, exterminant le Citoyen du nouveau monde, et cherchant encore
dans le milieu des mers de malheureuses isles à subjuguer; oui, voilà le
seul ennemi que je craigne, le seul contre lequel je me battrai, s'il
vient; le seul, ou qui nous détruira, ou qui n'abordera jamais dans
cette isle; il ne le peut que d'un côté; je vous l'ai dit, ce côté est
fortifié de la plus sûre manière: vous y verrez les batteries que j'ai
fait établir; l'accomplissement de cet objet fut le dernier soin de mon
voyage, et le dernier emploi de l'or que m'avait donné mon père. Je fis
construire trois vaisseaux de guerre à Cadix, je les fis remplir de
canons, de mortiers, de bombes, de fusils, de balles, de poudre, de
toutes vos effrayantes munitions d'Europe, et fis déposer tout cela dans
le magasin du port qu'avait fait construire mon prédécesseur; les canons
furent mis dans leurs embrasures, cent jeunes gens s'exercent deux fois
le mois aux différentes manoeuvres nécessaires à cette artillerie; mes
Concitoyens savent que ces précautions ne sont prises que contre
l'ennemi qui voudrait nous envahir. Ils ne s'en inquiètent pas, ils ne
cherchent même point à approfondir les effets de ces munitions
infernales dont je leur ai toujours caché les expériences; les jeunes
gens s'exercent sans tirer; si la chose était sérieuse, ils savent ce
qui en résulterait, cela suffit. Avec les peuples doux qui m'entourent,
je n'aurais pas eu besoin de ces précautions; vos barbares compatriotes
m'y forcent, je ne les emploierai jamais qu'à regret.
Tel fut l'attirail formidable avec lequel, au bout de vingt ans, je
rentrai dans ma Patrie, j'eus le bonheur d'y retrouver mon père, et d'y
recevoir encore ses conseils; il fit briser les vaisseaux que j'amenai,
il craignit que cette facilité d'entreprendre de grands voyages
n'allumât la cupidité de ce bon peuple, et qu'à l'exemple des Européens,
l'espoir de s'enrichir ailleurs ne vint troubler sa tranquillité. Il
voulut que ce peuple aimable et pacifique, heureux de son climat, de ses
productions, de son peu de loix, de la simplicité de son culte,
conservât toujours son innocence en ne correspondant jamais avec des
Nations étrangères, qui ne lui inculqueraient aucune vertu, et qui lui
donneraient beaucoup de vices. J'ai suivi tous les plans de ce
respectable et cher auteur de mes jours, je les ai améliorés quand j'ai
cru le pouvoir: nous avons fait passer cette Nation de l'état le plus
agreste à celui de la civilisation; mais à une civilisation douce, qui
rend plus heureux l'homme naturel qui la reçoit, éloignée des barbares
excès où vous avez porté la vôtre, excès dangereux qui ne servent qu'à
faire maudir votre domination, qu'à faire haïr, qu'à faire détester vos
liens, et qu'à faire regretter à celui que vous y soumettez l'heureuse
indépendance dont vous l'avez cruellement arraché. L'état naturel de
l'homme est la vie sauvage; né comme l'ours et le tigre dans le sein des
bois, ce ne fut qu'en raffinant ses besoins qu'il crut utile de se
réunir pour trouver plus de moyens à les satisfaire. En le prenant de-là
pour le civiliser, songez à son état primitif, à cet état de liberté
pour lequel l'a formé la nature, et n'ajoutez que ce qui peut
perfectionner cet état heureux dans lequel il se trouvait alors,
donnez-lui des facilités, mais ne lui forgez point de chaînes; rendez
l'accomplissement de ses désirs plus aisé, mais ne les asservissez pas;
contenez-le pour son propre bonheur, mais ne l'écrasez point par un
fatras de loix absurdes, que tout votre travail tende à doubler ses
plaisirs en lui ménageant l'art d'en jouir long-tems et avec sûreté;
donnez-lui une religion douce, comme le dieu qu'elle a pour objet;
dégagez-la sur-tout de ce qui ne tient qu'à la foi; faites-la consister
dans les oeuvres, et non dans la croyance. Que votre peuple n'imagine
pas qu'il faille croire aveuglément, tels et tels hommes, qui dans le
fond n'en savent pas plus que lui, mais qu'il soit convaincu que ce
qu'il faut, que ce qui plaît à l'Éternel est de conserver toujours son
âme aussi pure que quand elle émana de ses mains; alors il volera
lui-même adorer le Dieu bon qui n'exige de lui que des vertus
nécessaires au bonheur de l'individu qui les pratique; voilà comme ce
peuple chérira votre administration, voilà comme il s'y assujettira
lui-même, et voilà comme vous aurez dans lui des amis fidèles, qui
périraient plutôt que de vous abandonner, ou que de ne pas travailler
avec vous à tout ce qui peut conserver la Patrie.
Nous reprendrons demain cette conversation, me dit Zamé; je vous ai
raconté mon histoire, jeune homme, je vous ai dit ce que j'avais fait,
il faut maintenant vous en convaincre: allons dîner, les femmes nous
attendent.
Tout se passa comme la veille: même frugalité, même aisance, même
attention, même bonté de la part de mes hôtes, nous eûmes de plus ses
deux fils, qu'il était difficile de ne pas aimer dès qu'on avait pu les
entendre et les voir: l'un était âgé de 22 ans, l'autre de 18; ils
avaient tous deux sur leur physionomie les mêmes traits de douceur et
d'aménité qui caractérisaient si bien leurs aimables parens. Ils
m'accablèrent de politesses et de marques d'estime; ils n'eurent point
en me regardant cette curiosité insultante et pleine de mépris, qui
éclatent dans les gestes et dans les regards de nos jeunes gens, la
première fois qu'ils voient un étranger; ils ne m'observèrent que pour
me caresser, ne me parlèrent que pour me louer, ne m'interrogèrent que
pour tirer de mes réponses quelques sujets de m'applaudir[8].
L'après-midi, Zamé voulut que nous allassions voir si rien ne manquait à
mon équipage; il était difficile d'avoir donné de meilleurs ordres,
impossible qu'ils usent mieux exécutés; ce fut alors qu'il me fit
observer la difficulté d'aborder dans son port, et la manière dont il
était défendu: deux ouvrages extérieurs l'embrassaient entièrement, et
le dominaient à tel point, qu'aucun bâtiment n'y pouvaient entrer sans
être foudroyé de la nombreuse artillerie qui garnissait ces deux
redoutes; parvenait-on dans la rade, on se retrouvait sous le feu du
fort; échappait-on à des dangers si sûrs, deux vastes boulevards
défendaient l'approche de la ville; ils se garnissaient au besoin de
toute la jeunesse de la Capitale, et l'invasion devenait impraticable.
Je n'ai jusqu'ici, grâce au ciel, encore nul besoin de tout cela, me dit
Zamé, et j'espère bien que le peuple ne s'en servira jamais. Vous voyez
ces énormes rochers qui commencent d'ici à régner de droite et de
gauche, dès qu'ils se sont entr'ouverts pour former la bouche du port,
ils deviennent inabordables de toutes parts, et ils ont plus de 300
pieds de hauteur; ils nous entourent ainsi de par-tout, ils nous servent
par-tout de remparts. Nous aurons donc long-tems à faire jouir ce bon
peuple de la félicité que nous lui avons préparée; cette certitude fait
le charme de ma vie, elle me fera mourir content. Nous revînmes.
Vous êtes jeune, me dit Zamé un peu avant de rentrer au palais, il faut
vous dédommager de l'ennui que je vous ai causé ce matin par un
spectacle de votre goût.
A peine les portes furent-elles ouvertes, que je vis cent femmes autour
de l'épouse du législateur, toutes uniformément vêtues, et toutes en
rose, parce que c'était la couleur de leur âge: voilà les plus jolies
personnes de la Capitale, me dit Zamé, j'ai voulu les réunir toutes sous
vos yeux, afin que vous puissiez décider entr'elles et vos Françaises.
Moins occupé de l'idole de mon coeur, peut-être eussé-je mieux discerné
l'assemblage étonnant de jolis traits qui se montraient à moi dans cet
instant; mais je ne vis que ce tendre objet; chaque fois que la beauté
paraissait à mes yeux, quelque fût la forme qu'elle prit, elle ne
m'offrait jamais qu'Éléonore.
Néanmoins, on réunirait difficilement, je dois le dire, dans quelque
ville d'Europe que ce pût être, un aussi grand nombre de jolies figures;
en général, le sang est superbe à Tamoé; Zilia, que je vais essayer de
vous peindre, vous donnera une idée générale de ce sexe charmant, auquel
il semble que la nature n'ait accordé tant d'appas, que par le dessein
qu'elle avait de lui faire habiter le plus heureux pays de la terre.
Zilia est grande, sa taille est souple et dégagée, sa peau d'une
blancheur éblouissante; tous ses traits sont l'emblème de la candeur et
de la modestie; ses yeux, plus tendres que vifs, très-grands et d'un
bleu foncé, semblent exprimer à tout instant l'amour le plus délicat et
le sentiment le plus voluptueux; sa bouche, délicieusement coupée, ne
s'ouvre que pour montrer les dents les plus belles et les plus blanches,
elle a peu de couleurs; mais elle s'anime dès qu'on la regarde, et son
teint devient alors comme la plus fraîche des roses; son front est
noble; ses cheveux, très-agréablement plantés, sont d'un blond cendré,
et l'énorme quantité qu'elle en a, se mariant le plus élégamment du
monde aux contours gracieux de son voile, retombant à grands flots, sur
sa gorge d'albâtre, toujours découverte d'après l'usage de sa Nation,
achèvent de donner à cette jolie personne l'air de la déesse même de la
jeunesse; elle venait d'atteindre sa seizième année, et promettait de
croître encore, quoique sa taille légère fut déjà très-élevée; ses bras
sont un peu longs, et ses doigts, d'une élasticité, d'une souplesse et
d'un mince auxquels nos yeux ne se font point.... Ne prenez pas ceci,
pour une fadeur, Mademoiselle, dit Sainville en adressant la parole à
ton Aline; mais j'aurais pu d'un mot peindre cette fille charmante, je
n'avais besoin que de vous montrer.--En vérité, Monsieur, dit Madame de
Blamont, est-il bien vrai? ne nous flattez-vous point? ma fille serait
aussi jolie que Zilia?--J'ose vous protester, Madame, dit Sainville,
qu'il est impossible de se mieux ressembler.--Poursuivez, poursuivez,
Monsieur, dit le Comte à Sainville, vous donneriez de l'amour-propre à
notre chère Aline, et nous ne voulons point la gâter.... Aline rougit....
Sa mère la baisa, et notre jeune aventurier reprit en ces termes.
Voilà la femme de mon fils, me dit Zamé en me présentant Zilia, elle ne
sait encore dire que trois mots français, ce sont les premiers que son
mari lui a appris; mais comme il lui trouve des dispositions, il
continuera: prononcez-les donc ces trois mots, ma fille, lui dit ce père
charmant, et la tendre et délicieuse Zilia posant la main sur son coeur,
et regardant son mari avec autant de grâce que de modestie, lui dit en
rougissant: _voilà votre bien_. Toutes les femmes se mirent à rire, et
je vis alors qu'elle était la gaîté, la candeur et la touchante félicité
qui régnait chez cet heureux peuple.
Je demandai à Zamé pourquoi les maris n'étaient pas avec leurs
femmes?--Pour vous faire juger les sexes à part, me dit-il, demain vous
ne verrez que les jeunes gens, après-demain nous les réunirons; j'ai peu
de plaisirs à vous donner, je les ménage.
Ces femmes intéressantes animées par la présence de l'adorable épouse de
leur chef, qui les encourageait et qui les aimait, se livrèrent le reste
du jour à mille innocens plaisirs, qui, les plaçant dans nombre
d'attitudes diverses, me développèrent leurs grâces naturelles, et
acheva de me convaincre de la douceur et de l'aménité de leur caractère;
elles exécutèrent plusieurs jeux de leur pays, ainsi que quelques-uns
d'Europe, et furent dans tous, gaies, honnêtes, polies, toujours
modestes et toujours décentes, si vous en exceptez l'usage d'avoir leur
gorge entièrement découverte, (mais tout est habitude) et je n'ai point
vu que ce costume, qui leur est propre, produisît jamais aucune
indécence; les hommes sont faits à voir leurs femmes ainsi; ils
l'étaient avant à les voir nues; les loix de Zamé sur cet objet, ont
donc rétabli, au lieu de détruire.
On ne s'échauffe point de ce qu'on voit journellement, me répondit cet
aimable homme, quand il s'aperçut de la surprise où cette coutume me
jetait: la pudeur n'est qu'une vertu de convention; la nature nous a
créés nuds, donc il lui plaisait que nous fussions tels; en prenant
d'ailleurs ce peuple dans l'état de nudité, si j'avais voulu encaisser
leurs femmes dans des busqués à l'européenne, elles se seraient
désespérées: il faut, quand on change les usages d'une Nation, toujours
autant qu'il est possible, conserver des anciens ce qui n'a nul
inconvénient; c'est la façon d'accoutumer à tout, et de ne révolter sur
rien. Une collation simple et frugale fut servie à ces femmes adorables;
la même politesse, la même discrétion, la même retenue les suivit
par-tout, et elles se retirèrent.
Le lendemain il y avait conseil, je ne pus voir Zamé que l'après-midi;
je passai le matin à vaquer aux soins de notre équipage.--Venez, me dit
notre hôte charmant dès qu'il fut libre, il me reste bien des choses à
vous apprendre, pour vous donner une entière connaissance de notre
Patrie et de nos moeurs: je vous ai dit que le divorce était permis dans
mes États, ceci va nous jeter dans quelques détails.
La nature, en n'accordant aux femmes qu'un petit nombre d'années pour la
reproduction de l'espèce, semble indiquer à l'homme qu'elle lui permet
d'avoir deux compagnes: quand l'épouse cesse de donner des enfans à son
mari, celui-ci a encore quinze ou vingt ans à en désirer, et à jouir de
la possibilité d'en avoir; la loi qui lui permet d'avoir une seconde
femme ne fait qu'aider à ses légitimes désirs, celle qui s'oppose à cet
arrangement contrarie celle de la nature, et par sa rigueur, et par son
injustice. Le divorce a pourtant deux inconvéniens: le premier, que les
enfans de la plus vieille mère peuvent être maltraités par la plus
jeune; le second, que les pères aimeront toujours mieux les derniers
enfans.
Pour lever ces difficultés, les enfans quittent ici la maison paternelle
dès qu'ils n'ont plus besoin du sein de la mère; l'éducation qu'ils
reçoivent est _nationale_; ils ne sont plus les fils de tel ou tel, ce
sont les enfans de l'État; les parens peuvent les voir dans les maisons
où on les élève, mais les enfans ne rentrent plus dans la maison
paternelle; par ce moyen, plus d'intérêt particulier, plus d'esprit de
famille, toujours fatal à l'égalité, quelquefois dangereux à l'État;
plus de crainte d'avoir des enfans au-delà des biens qu'on peut leur
laisser. Les maisons n'étant habitées que par un ménage, il y en a
souvent de vacantes; sitôt qu'une maison le devient, elle rentre dans la
masse des biens de l'État, dont elle n'a été séparée que pendant la vie
de ceux qui l'occupaient. L'État est seul possesseur de tous les biens,
les sujets ne sont qu'usufruitiers; dès qu'un enfant mâle a atteint sa
quinzième année, il est conduit dans la maison où s'élèvent les filles:
là, il se choisit une épouse de son âge; si la fille consent, le mariage
se fait; si elle n'y consent pas, le jeune homme cherche jusqu'à ce
qu'il soit agréé; de ce moment, on lui donne une des maisons vacantes,
et le fonds de terre annexé à cette maison, qu'elle ait appartenu à sa
famille, ou non, la chose est indifférente, il suffit que le bien soit
libre, pour qu'il en soit mis en possession. Si le jeune ménage a des
parens, ils assistent à son hymen, dont la cérémonie, simple, ne
consiste qu'à faire jurer à l'un et à l'autre époux, au nom de
l'Éternel, qu'ils s'aimeront, qu'ils travailleront de concert à avoir
des enfans, et que le mari ne répudiera sa femme, ou la femme le mari,
que pour des causes légitimes: cela fait, les parens qui ont assisté
comme témoins, se retirent, et les jeunes gens se trouvent maîtres d'eux
sous l'inspection et la direction de leurs voisins, obligés de les
aider, de leur donner des conseils et des secours pendant l'espace de
deux ans, au bout desquels les jeunes époux sortent entièrement de
tutelle. Si les parens veulent prendre le soin de cette direction, ils
en sont les maîtres; alors, ils viennent aider chaque jour les nouveaux
mariés, les deux années prescrites.
Les causes pour lesquelles l'époux peut demander le divorce, sont au
nombre de trois: il peut répudier sa femme si elle est mal-saine, si
elle ne veut pas, ou ai elle ne peut plus lui donner d'enfans, et s'il
est prouvé qu'elle ait une humeur acariâtre, et qu'elle refuse à son
mari tout ce que celui-ci peut légitimement exiger d'elle. La femme, de
son coté, peut demander à quitter son mari, s'il est mal-sain, s'il ne
veut pas, ou s'il ne peut plus lui faire des enfans lorsqu'elle est
encore en état d'en avoir, et s'il la maltraite, quel qu'en puisse être
le motif.
Il y a à l'extrémité de toutes les villes de l'État, une rue entière qui
ne contient que des maisons plus petites que celles qui sont destinées
aux ménages; ces maisons sont donnée par l'État aux répudiés de l'un ou
l'autre sexe, et aux célibataires; elles ont, comme les autres, de
petites possessions annexées à elles, de sorte que le célibataire ou le
répudié, de quelque sexe qu'il soit, n'a rien à demander, ni à sa
famille, si c'est le célibataire, ni l'un à l'autre, si ce sont des
époux.
Un mari qui a répudié sa femme et qui en désire une autre, peut se la
choisir, ou parmi les répudiées, s'il arrivait qu'il s'y en trouvât une
qui lui plût, ou il va la prendre dans la maison d'éducation des filles.
L'épouse qui a répudié son mari, agit absolument de même; elle peut se
choisir un époux parmi les répudiés, s'il en est qui l'accepte, si elle
en trouve qui lui plaise, ou elle va se le choisir parmi les jeunes
gens, s'il en est qui veuille d'elle. Mais si l'un ou l'autre époux
répudié désire vivre à part dans la petite habitation que lui donne
l'État, sans vouloir prendre de nouvelles chaînes, il en est le maître:
on n'est contraint à aucune de ces choses, elles se font toutes de bon
accord; jamais les enfans n'y peuvent mettre d'obstacles, c'est un
fardeau dont l'État soulage les parens, puisqu'à peine les premiers
voient-ils le jour, que ceux-ci s'en trouvent débarrasses. Au-delà de
deux choix, la répudiation n'a plus lieu; alors, il faut prendre
patience, et se souffrir mutuellement. On n'imagine pas combien la loi
qui débarrasse les pères et mères de leurs enfans, évite dans les
familles de divisions et de mésintelligences: les époux n'ont ainsi que
les roses de l'hymen, ils n'en sentent jamais les épines. Rien en cela
ne brise le noeuds de la nature, ils peuvent voir et chérir de même
leurs enfans: ou leur laisse tout ce qui tient à la douceur des
sentimens de l'âme, on ne leur enlève que ce qui pourrait les altérer ou
les détruire. Les enfans, de leur côté, n'en chérissent pas moins leurs
parens; mais accoutumés à voir la Patrie comme une autre mère, sans
cesser d'être enfans plus tendres, ils en deviennent meilleurs Citoyens.
On a dit, on a écrit que l'éducation nationale ne convenait qu'à une
République, et l'on s'est trompé: cette sorte d'éducation convient à
tout Gouvernement qui voudra faire aimer la Patrie, et tel est le
caractère distinctif du nôtre, si j'adapte d'ailleurs à l'isle de Tamoé
une éducation républicaine, je vous en expliquerai bientôt les raisons.
La facilité des répudiations dont vous venez de voir le détail, évite
tellement l'adultère, que ce crime, si commun parmi vous, est ici de la
plus grande rareté; s'il est prouvé pourtant, il devient un quatrième
cas à la séparation des parties, souvent alors deux ménages changent
réciproquement; mais il y a tant de moyens de se satisfaire en adoptant
les noeuds de l'hymen, les entraves en sont si légères, qu'il est bien
rare que la galanterie vienne souiller ces noeuds.
Les fonds qui doivent nourrir les époux étant tous de même valeur, le
choix préside seul à la formation de leurs liens. Toutes les filles
étant également riches, tous les garçons ayant la même portion de
fortune, ils n'ont plus que leurs coeurs à écouter pour se prendre. Or,
dès qu'on a toujours mutuellement ce qu'on désire, pourquoi
changerait-on? et si l'on veut changer dès qu'on le peut, quel motif,
dès-lors, engagerait à aller troubler le bonheur des autres? Il y a
pourtant quelques intrigues, ce mal est inévitable; mais elles sont si
rares et si cachées, ceux qui les ont ou qui les souffrent en éprouvent
tous une telle honte, qu'il n'en résulte aucune sorte de trouble dans la
société: point d'imprudences, point de plaintes, fort peu de crimes,
n'est-ce pas là tout ce qu'on peut obtenir sur cette partie? et avec
tous les moyens que vous employez, avec ces maisons scandaleuses, où de
malheureuses victimes sont indécemment dévouées à l'intempérance
publique; avec tout cela, dis-je, obtenez-vous dans votre Europe
seulement la moitié de ce que je gagne par les procédés que je viens de
vous dire[9].