l'histoire, la géographie, les mathématiques, l'astronomie, le dessein,
et l'art de la navigation; puis m'ayant conduit sur le terrain de la
mine dont il craignait que les richesses n'attirassent ses compatriotes:
tirons de ceci, me dit-il, ce qu'il faut pour vous faire voyager avec
autant de magnificence que d'utilité: on ne peut malheureusement sortir
d'ici, saris que ce métal ne devienne nécessaire; mais continuez à le
laisser dans le mépris aux yeux de cette nation simple et heureuse, qui
ne le connaîtrait qu'en se dégradant. Qu'elle ne cesse d'être persuadé
que l'or n'ayant qu'une valeur fictive, il devient nul aux yeux d'un
peuple assez sage pour n'avoir pas admis cette extravagance. Ayant
ensuite fait remplir quelques coffres de ce métal, il fit couvrir et
cultiver l'endroit dont il l'avait tiré, afin d'en faire oublier jusqu'à
la trace; et m'ayant fait embarquer sur un grand bâtiment qu'il avait
fait construire d'après ces desseins, dans la seule vue de ce voyage; il
m'embrassa, et me dit les larmes aux yeux: «O toi que je ne reverrai
peut-être jamais, toi que je sacrifie au bonheur de la nation qui
m'adopte, va connaître l'univers, mon fils, va prendre chez tous les
peuples de la terre ce qui te paraîtra le plus avantageux à la félicité
du tien. Fais comme l'abeille, voltige sur toutes les fleurs, et ne
rapporte chez toi que le miel; tu vas trouver parmi les hommes beaucoup
de folie avec un peu de sagesse, quelques bous principes mêlés à
d'affreuses absurdités.... Instruis-toi, apprends à connaître tes
semblables avant d'oser le gouverner.... Que la pourpre des rois ne
t'éblouisse point, démêle les sous la pompe où se dérobent leur
médiocrité, leur despotisme et leur indolence. Mon ami, j'ai toujours
détesté les rois, et ce n'est pas un trône, que je te destine, je veux
que tu sois le père, l'ami de la nation qui nous adopte; je veux que tu
sois son législateur, son guide, ce sont des vertus qu'il lui faut
donner, en un mot, et non pas des fers. Méprise souverainement ces
tyrans, que l'Europe va dévoiler à les regards, tu les verras par-tout
entourés d'esclaves, qui leur déguisent la vérité, par ce que ces
favoris auraient trop à perdre en la leur montrant; ce qui fait que les
rois ne l'aiment point, c'est qu'ils se mettent presque toujours dans le
cas de la craindre: le seul moyen de ne la pas redouter est d'être
vertueux; celui qui marche à découvert, celui dont la conscience est
pure, ne craint pas qu'on lui parle vrai; mais celui dont le coeur est
souillé, celui qui n'écoute que ses passions, aime l'erreur et la
flatterie, parce qu'elle lui cachent les maux qu'il fait, parce qu'elles
allègent le joug dont il accable, et qu'elles lui montrent toujours ses
sujets dans la joie, quand ils sont noyés dans les larmes. En démêlant
la cause qui engage les courtisans à la flatterie, qui les contraints à
jeter un voile épais sur les yeux de leur maître, tu dévoileras les
vices du gouvernement; étudie-les pour les éviter; l'obligation défaire
la félicité de son peuple est si essentielle, il est si doux d'y
parvenir, si affreux d'échouer, qu'un législateur ne doit avoir
d'instans heureux dans la vie, que ceux où ses efforts réussissent.
La diversité des cultes va te surprendre; par-tout tu verras l'homme
infatué du sien, s'imaginer que celui-là seul est le bon, que celui-là
seul lui vient d'un Dieu qui n'en a jamais dit plus à l'un qu'à l'autre;
en les examinant philosophiquement tous, songe que le culte n'est utile
à l'homme, qu'autant qu'il prête des forces à la morale, qu'autant qu'il
peut devenir un frein à la perversité; il faut pour cela qu'il soit pur
et simple: s'il n'offre à tes yeux que de vaines cérémonies, que de
monstrueux dogme, et que d'imbéciles mystères, fuis ce culte, il est
faux, il est dangereux, il ne serait dans ta nation qu'une source
intarissable de meurtres et de crimes, et tu deviendrais aussi coupable
en l'apportant dans ce petit coin du monde, que le furent les vils
imposteurs qui le répandirent sur sa surface. Fuis-le, mon fils,
déteste-le ce culte, il n'est l'ouvrage que de la fourberie des uns et
de la stupidité des autres, il ne rendrait pas ce peuple meilleur. Mais
s'il s'en présente un à tes yeux, qui, simple dans sa doctrine, qui,
vertueux dans sa morale, méprisant tout faste, rejetant toutes fables
puériles, n'ait pour objet que l'adoration d'un seul Dieu, saisis
celui-là, c'est le bon; ce ne sont point par des singeries révérées là,
méprisées ici, que l'on peut plaire à l'Éternel, c'est par la pureté de
nos coeurs, c'est par la bienfaisance.... S'il est vrai qu'il y ait un
Dieu, voilà les vertus qui le forment, voilà les seules que l'homme
doive imiter. Tu t'étonneras de même de la diversité des loix: en les
examinant toutes avec l'égale attention que je viens d'exiger de toi
pour les cultes, songe que la seule utilité des loix est de rendre
l'homme heureux; regarde comme faux et atroce tout ce qui s'écarte de ce
principe.
La vie de l'homme est trop courte pour arriver seul au but que je me
proposais; je n'ai pu que te préparer la voie, c'est à toi d'achever la
carrière; laisse nos principes à tes enfans, et deux ou trois
générations vont placer ce bon peuple au comble de la félicité.... Pars.
Il dit: me renouvela ses embrassemens... et les flots m'emportèrent. Je
parcourus le monde entier; je fus vingt ans absent de ma patrie; et je
ne les employai qu'à connaître les hommes; me mêlant avec eux sous
toutes sortes de déguisemens, tantôt comme le fameux Empereur de Russie,
compagnon de l'artiste et de l'agriculteur, j'apprenais avec l'un à
construire un vaisseau, à conserver des traits chéris sur la toile, à
modeler la pierre ou le marbre, à édifier un palais, à diriger des
manufactures; avec l'autre, la saison de semer les grains, la
connaissance des terres qui leur sont propres, la manière de cultiver
les plantes, de greffer, de tailler les arbres, de diriger les jeunes
plants, de les fortifier; de moissonner le grain, de l'employer à la
nourriture de l'homme.... M'élevant au-dessus de ces états, le poëte
embellissait mes idées, il leur donnait de la vigueur et du coloris, il
m'enseignait l'art de les peindre; l'historien, celui de transmettre les
faits à la postérité, de faire connaître les moeurs de toutes les
nations; je m'instruisais avec le ministre des autels dans la science
inintelligible des dieux; le suppôt des loix me conduisait à celle plus
chimérique encore, d'enchaîner l'homme pour le rendre meilleur; le
financier me dirigeait dans la levée des impôts, il me développait le
système atroce de n'engraisser que soi de la substance du malheureux, et
de réduire le peuple à la misère, sans rendre l'état plus florissant; le
commerçant, bien plus cher à l'état, m'apprenait à équivaloir les
productions les plus éloignées aux monnaies fictives de la nation, à les
échanger, à se lier par le fil indestructible de correspondance à tous
les peuples du monde, à devenir le frère et l'ami du chrétien comme de
l'Arabe, de l'adorateur de Foé, comme du sectateur d'Ali, à doubler ses
fonds en se rendant utile à ses compatriotes, à se trouver, en un mot,
soi et les siens, riches de tous les dons de l'art et de la nature,
resplendissant du luxe de tous les habitans de la terre, heureux de
toutes leurs félicités, sans avoir quitté ses lambris. Le négociateur,
plus souple, m'initiait dans les intérêts des princes; son oeil perçant
le voile épais des siècles futurs, il calculait, il appréciait avec moi
les révolutions de tous les empires, d'après leur état actuel, d'après
leurs moeurs et leurs opinions, mais en m'ouvrant le cabinet des
princes, il arrachait des larmes de mes yeux, il me montrait dans tous,
l'orgueil et l'intérêt immolant le peuple aux pieds des autels de la
fortune, et le trône de ces ambitieux élevé par-tout sur des fleuves de
sang. L'homme de cour, enfin, plus léger et plus faux, m'apprenait à
tromper les rois, et les rois seuls ne m'apprenaient qu'à me désespérer
d'être né pour le devenir.
Par-tout je vis beaucoup de vices et peu de vertus; par-tout je vis la
vanité, l'envie, l'avarice et l'intempérance asservir le faible aux
caprices de l'homme puissant; par-tout je pus réduire l'homme en deux
classes, toutes deux également à plaindre: dans l'une, le riche esclave
de ses plaisirs; dans l'autre, l'infortuné, victime du sort; et je
n'aperçus jamais ni dans l'une, l'envie d'être meilleure, ni dans
l'autre, la possibilité de le devenir, comme si toutes deux n'eussent
travaillé qu'à leur malheur commun, n'eussent cherché qu'à multiplier
leurs entraves: je vis toujours la plus opulente augmenter ses fers en
doublant ses désirs; et la plus pauvre, insultée, méprisée par l'autre,
n'en pas même recevoir l'encouragement nécessaire à soutenir le poids du
fardeau: je réclamai l'égalité, on me la soutint chimérique; je
m'aperçus bientôt que ceux qui la rejetaient n'étaient que ceux qui
devaient y perdre, de ce moment je la crus possible... que dis-je! de
ce moment je la crus seule faite pour la félicité d'un peuple[1]; tous
les hommes sortent égaux des mains de la nature, l'opinion qui les
distingue est fausse; par-tout où ils seront égaux, ils peuvent être
heureux; il est impossible qu'ils le soient où les différences
existeront. Ces différences ne peuvent rendre, au plus, qu'une partie de
la nation heureuse, et le législateur doit travailler à ce qu'elles le
soient toutes également. Ne m'objectez point les difficultés de
rapprocher les distances, il ne s'agit que de détruire les opinions et
d'égaliser les fortunes, or cette opération est moins difficile que
l'établissement d'un impôt.
A la vérité, j'avais moins de peine qu'un autre, j'opérais sur une
nation encore trop près de l'état de nature, pour s'être corrompue par
ce faux système des différences; je dus donc réussir plus facilement.
Le projet de l'égalité admis, j'étudiai la seconde cause des malheurs de
l'homme, je la trouvai dans ses passions, perpétuellement entr'elles et
des loix, tour-à-tour victime des unes ou des autres, je me convainquis
que la seule manière de le rendre moins malheureux, dans cette partie,
était qu'il eût et moins de passions et moins de loix. Autre opération
plus aisée qu'on ne se l'imagine: en supprimant le luxe, en introduisant
l'égalité, j'anéantissais déjà l'orgueil, la cupidité, l'avarice et
l'ambition. De quoi s'enorgueillir quand tout est égal, si ce n'est de
ses talens ou de ses vertus; que désirer, quelles richesses enfouir,
quel rang ambitionner, quand toutes les fortunes se ressemblent, et que
chacun possède au-delà de ce qui doit satisfaire ses besoins? Les
besoins de l'homme sont égaux: _Appicius_[2] n'avait pas un estomac plus
vaste que _Diogène_, il fallait pourtant vingt cuisiniers à l'un, tandis
que l'autre dînait d'une noix: tous les deux mis au même rang, Diogène
n'eût pas perdu, puisqu'il aurait en plus que les choses simples, dont
il se contentait, et Appicius, qui n'aurait eu que le nécessaire, n'eût
souffert que dans l'imagination: _Si vous voulez vivre suivant la
nature_, disait Épicure, _vous ne serez jamais pauvre; si vous voulez
vivre suivant l'opinion, vous ne serez jamais riche: la nature demanda
peu, l'opinion demande beaucoup_.
Dès mes premières opérations, me dis-je, j'aurai donc des vices de
moins; or, la multiplicité des loix devient inutile quand les vices
diminuent: ce sont les crimes qui ont nécessité les loix; diminuez la
somme des crimes, convenez que telle chose que vous regardiez comme
criminelle, n'est plus que simple, voilà la loi devenue inutile; or,
combien de fantaisies, de misères, n'entraînent aucune lézion envers la
société, et qui, justement appréciées par un législateur philosophe,
pourraient ne plus être regardées comme dangereuses, et encore moins
comme criminelles. Supprimez encore les loix que les tyrans n'ont faites
que pour prouver leur autorité et pour mieux enchaîner les hommes à
leurs caprices; vous trouverez, tout cela fait, la masse des freins
réduire à-bien peu de choses, et par conséquent l'homme qui souffre du
poids de cette masse, infiniment soulagé. Le grand art serait de
combiner le crime avec la loi, de faire en sorte que le crime quelqu'il
fût, n'offensât que médiocrement la loi, et que la loi, moins rigide, ne
s'appesantit que sur fort peu de crimes, et voilà encore ce qui n'est
pas difficile, et où j'imagine avoir réussi: nous y reviendrons.
En établissant le divorce, je détruisais presque tous ces vices de
l'intempérance; il n'en resterait plus aucun de cette espèce, si j'eusse
voulu tolérer l'inceste comme chez les Brames, et la pédérastie comme au
Japon; mais je crus y voir de l'inconvénient; non que ces actions en
aient réellement par elles-mêmes, non que les alliances au sein des
familles n'aient une infinité de bons résultats, et que la pédérastie
ait d'autre danger que de diminuer la population, tort d'une bien légère
importance, quand il est manifestement démontré que le véritable bonheur
d'un état consiste moins dans une trop grande population, que dans sa
parfaite relation entre son peuple et ses moyens[3]; si je crus donc ces
vices nuisibles, ce ne fut que relativement à mon plan d'administration,
parce que le premier détruisait l'égalité, que je voulais établir, en
agrandissant et isolant trop les familles; et que le second, formant une
classe d'hommes séparée, qui se suffisait à elle-même, dérangeait
nécessairement l'équilibre qu'il m'était essentiel d'établir. Mais comme
j'avais envie d'anéantir ces écarts, je me gardai bien de les punir; les
autoda-fé de Madrid, les gibets de la Grève m'avaient suffisamment
appris que la véritable façon de propager l'erreur, était de lui dresser
des échafauds; je me servis de l'opinion, vous le savez, c'est la reine
du monde; je semai du dégoût sur le premier de ces vices, je couvris le
second de ridicules, vingt ans les ont anéantis, je les perpétuais si je
me fusse servi de prisons ou de bourreaux.
Une foule de nouveaux crimes naissaient au sein de la religion, je le
savais; quand j'avais parcouru la France, je l'avais trouvée toute
fumante des bûchers de Merindol et de Cabrières: on distinguait les
potences d'Amboise; on entendait encore dans la capitale l'affreuse
cloche la Saint-Barthélemi; l'Irlande ruisselait du sang des meurtres
ordonnés pour des points de doctrine; il ne s'agissait en Angleterre que
des horribles dissensions des puritains et des non-conformistes. Les
malheureux pères de votre religion (les Juifs) se brûlaient en Espagne
en récitant les mêmes prières que ceux qui les déchiquetaient; on ne me
parlait en Italie que des croisades d'Innocent VI, passé-je en Ecosse,
en Bohême, en Allemagne, on ne me montrait chaque jour que des champs de
bataille où des hommes avaient charitablement égorgé leurs frères pour
leur apprendre à adorer Dieu[4]. Juste ciel! m'écriai-je, sont-ce donc
les furies de l'enfer que ces frénétiques servent? quelle main barbare
les pousse à s'égorger ainsi pour des opinions? est-ce une religion
sainte que celle qui ne s'étaie que sur des monceaux de morts, que celle
qui ne stigmatise ses cathécumènes qu'avec le sang des hommes! Eh que
t'importe, Dieu juste et saint, que t'importe nos systèmes et nos
opinions! Que fait à ta grandeur la manière dont l'homme t'invoque,
c'est que tu veux, c'est qu'il soit juste; ce qui te plaît, c'est qu'il
soit humain:tu n'exiges ni génuflexions, ni cérémonies; tu n'as besoins
ni de dogmes, ni de mystères; tu ne veux que l'effusion des coeurs, tu
n'attends de nous que reconnaissance et qu'amour.
Dépouillons ce culte, me dis-je alors, de tout ce qui peut être matière
à discussion, que sa simplicité soit telle, qu'aucune secte n'en puisse
naître; je vous ferai voir ce bon peuple adorant Dieu, et vous jugerez
s'il est possible qu'il se partage jamais sur la façon de le servir.
Nous croyons l'Éternel assez grand, assez bon pour nous entendre sans
qu'il soit besoin de médiateur; comme nous ne lui offrons de sacrifices
que ceux de nos âmes, comme nous n'avons aucune cérémonie, comme c'est à
Dieu seul que nous demandons le pardon de nos fautes, et des secours
pour les éviter; que c'est à lui seul que nous avouons mentalement
celles qui troublent notre conscience, les prêtres nous sont devenus
superflus, et nous n'avons plus redouté, en les bannissant à jamais, de
voir massacrer nos frères pour l'orgueil ou l'absurdité d'une espèce
d'individus inutile à l'État, à la nature, et toujours funeste à la
société.
Oui, dis-je, je donnerai des lois simples à cet excellent peuple, mais
la peine de mort en punira-t-elle l'infracteur? A Dieu ne te plaise. Le
souverain être peut disposer lui seul de la vie des hommes? je me
croirais criminel moi-même à l'instant où j'oserais usurper ces droits.
Accoutumés à vous forger un Dieu barbare et sanguinaire, vous autres
Européens, accoutumés à supposer un lieu de tourmens, où vont tous ceux
que Dieu condamne, vous avez cru imiter sa justice, en inventant de même
des macérations et des meurtres; et vous n'avez pas senti que vous
n'établissiez cette nécessité du plus grand des crimes, (la destruction
de son semblable) que vous ne l'établissiez, dis-je, que sur une chimère
née de vos seules imaginations. Mon ami, continua cet honnête homme, en
me serrant les mains, l'idée que le mal peut jamais amener le bien, est
un des vertiges le plus effrayant de la tête des sots. L'homme est
faible, il a été crée tel par la main de Dieu; ce n'est, ni à moi de
sonder, sur cela, les raisons de la puissance suprême, ni à moi, d'oser
punir l'homme d'être ce qu'il faut nécessairement qu'il soit. Je dois
mettre tous les moyens en usage pour tâcher de le rendre aussi bon qu'il
peut l'être, aucuns pour le punir de n'être pas comme il faudrait qu'il
fût. Je dois l'éclairer, tout homme a ce droit avec ses semblables; mais
il n'appartient à personne de vouloir régler les actions des autres. Le
bonheur du peuple est le premier devoir que m'impose la volonté de
l'Éternel, et je n'y travaille pas en l'égorgeant. Je veux bien donner
mon sang pour épargner le sien, mais je ne veux pas qu'il en perde une
goûte pour ses faiblesses ou pour mes intérêts. Si on l'attaque, il se
défendra, et si son sang coule alors, ce sera pour la seule défense de
ses foyers et non pour mon ambition. La nature l'afflige déjà d'assez de
maux, sans que j'en accumule que je n'ai nuls droits de lui imposer.
J'ai reçu de ces honnêtes citoyens, le pouvoir de leur être utile, je
n'ai pas eu celui de les affliger. Je serai leur soutien et non pas leur
persécuteur; je serai leur père, et non pas leur bourreau, et ces hommes
de sang qui prétendent au triste bonheur de massacrer leurs semblables,
ces vautours altérés de carnage, que je compare à des cannibales, je ne
les souffrirai pas dans cette isle, parce qu'ils y nuisent au lieu d'y
servir, parce qu'à chaque feuille de l'histoire des peuples qui les
souffrent, je vois ces hommes atroces, ou troubler les projets sages
d'un législateur, ou refuser de s'unir à la nation quand il est question
de sa gloire; enchaîner cette même nation si elle est faible,
l'abandonner si elle a de l'énergie, et que de tels monstres, dans un
État, ne sont que fort dangereux.
Ces projets admis, je m'occupai du commerce; celui de vos colonies
m'effraya. Quelle nécessité, me dis-je, de chercher des établissemens si
éloignés? Notre véritable bonheur, dit un de vos bons écrivains,
exige-t-il la jouissance des choses que nous allons chercher si loin?
Sommes-nous destinés à conserver éternellement des goûts factices? Le
sucre, le tabac, les épices, le café, etc. valent-ils les hommes que
vous sacrifiez pour ces misères?
Le commerce étranger, selon moi, n'est utile qu'autant qu'une nation a
trop ou trop peu. Si elle a trop, elle peut échanger son superflu contre
des objets d'agrément ou de frivolité; le luxe peut se permettre à
l'opulence: et si elle n'a pas assez, il est tout simple qu'elle aille
chercher ce qu'il lui faut. Mais vous n'êtes dans aucuns de ces cas en
France; vous avez fort peu de superflu et rien ne vous manque. Vous êtes
dans la juste position qui doit rendre un peuple heureux de ce qu'il a,
riche de son sol, sans avoir besoin ni d'acquérir pour être bien, ni
d'échanger pour être mieux. Ce pays abondant ne vous procure-t-il pas
au-delà de vos besoins, sans que vous soyez obligés ou d'établir des
colonies, ou d'envoyer des vaisseaux dans les trois parties du monde
pour ajouter à votre bien-être? Plus avantageusement situé qu'aucun
autre empire de l'Europe, vous auriez avec un peu de soin les
productions de toute la terre. Le midi de la Provence, la Corse, le
voisinage de l'Espagne, vous donneraient aisément du sucre, du tabac et
du café. Voilà dans la classe du superflu ce qu'on peut regarder comme
le moins inutile; et quand vous vous passeriez d'épices, cette privation
où gagnerait votre santé, pourrait-elle vous donner des regrets?
N'avez-vous pas chez vous tout ce qui peut servir à l'aisance du
citoyen, même au luxe de l'homme riche? Vos draps sont aussi beaux que
ceux d'Angleterre: Abbeville fournissait autrefois Rome la plus
magnifique des villes du monde; vos toiles peintes sont superbes, vos
étoffes de soye plus moelleuses qu'aucune de celles de l'Europe;
relativement aux meubles de fantaisie, aux ouvrages de goût, c'est vous
qui en envoyez à toute la terre. Vos Gobelins l'emportent sur Bruxelles,
vos vins se boivent par-tout et ont l'avantage précieux de s'améliorer
dans le passage. Vos bleds sont si abondans que vous êtes souvent
obligés d'en exporter[5]; vos huiles ont plus de finesse que celles
d'Italie, vos fruits sont savoureux et sains, peut-être avec des soins
auriez-vous ceux de l'Amérique; vos bois de chauffage et de construction
seront toujours en abondance quand vous saurez les entretenir.
Qu'avez-vous donc besoin du commerce étranger? Obligez les nations
étrangères à venir chercher dans vos ports le superflu que vous pouvez
avoir, n'ayez d'autre peine que de recevoir ou leur l'argent ou quelques
bagatelles de fantaisie en retour de ce superflu, mais n'équipez plus de
vaisseaux pour l'aller chercher, ne risquez plus sur cet élément
dangereux, un demi tiers de la nation qui expose ses jours pour
satisfaire aux caprices du reste, fatal arrangement qui vous donne des
remords quand vous voyez que vous n'obtenez vos jouissances qu'aux
dépends de la vie de vos semblables, pardon, mon ami, mais cette
considération à laquelle je vois qu'on ne pense jamais assez, entre
toujours dans mes calculs. On vous apportera tout pour obtenir de vous
ce que vous pouvez donner en retour, mais n'ayez point de colonies,
elles sont inutiles, elles sont ruineuses et souvent d'un danger bien
grand. Il est impossible de tenir dans une exacte subordination des
enfans si loin de leur mère. Ici je pris la liberté d'interrompre Zamé
pour lui apprendre l'histoire des colonies anglaises.--Ce que vous me
dites, reprit-il, je l'avais prévu, il en arrivera autant aux espagnols,
ou ce qui est plus vraisemblable encore, la république de Waginston
s'accroîtra peu à peu comme celle de Romulus, elle subjuguera d'abord
l'Amérique, et puis fera trembler la terre. Excepté vous, Français, qui
finirez par secouer le joug du despotisme, et par devenir républicains à
votre tour, parce que ce gouvernement est le seul qui convienne à une
nation aussi franche, aussi remplie d'énergie et de fierté que la
vôtre.[6]
Quoi qu'il en soit, je le répète, une nation assez heureuse pour avoir
tout ce qu'il lui faut chez elle, doit consommer ce qu'elle a, et ne
permettre l'exportation du superflu qu'aux conditions qu'on vienne le
chercher. En parcourant, un de ces jours, cette isle fortunée, nous
pourrons revenir sur cet objet, reprenons le fil de ce qui me regarde.