Dès que j'eus atteint l'âge de 15 ans, mon père en passa 5 à m'apprendre

l'histoire, la géographie, les mathématiques, l'astronomie, le dessein,

et l'art de la navigation; puis m'ayant conduit sur le terrain de la

mine dont il craignait que les richesses n'attirassent ses compatriotes:

tirons de ceci, me dit-il, ce qu'il faut pour vous faire voyager avec

autant de magnificence que d'utilité: on ne peut malheureusement sortir

d'ici, saris que ce métal ne devienne nécessaire; mais continuez à le

laisser dans le mépris aux yeux de cette nation simple et heureuse, qui

ne le connaîtrait qu'en se dégradant. Qu'elle ne cesse d'être persuadé

que l'or n'ayant qu'une valeur fictive, il devient nul aux yeux d'un

peuple assez sage pour n'avoir pas admis cette extravagance. Ayant

ensuite fait remplir quelques coffres de ce métal, il fit couvrir et

cultiver l'endroit dont il l'avait tiré, afin d'en faire oublier jusqu'à

la trace; et m'ayant fait embarquer sur un grand bâtiment qu'il avait

fait construire d'après ces desseins, dans la seule vue de ce voyage; il

m'embrassa, et me dit les larmes aux yeux: «O toi que je ne reverrai

peut-être jamais, toi que je sacrifie au bonheur de la nation qui

m'adopte, va connaître l'univers, mon fils, va prendre chez tous les

peuples de la terre ce qui te paraîtra le plus avantageux à la félicité

du tien. Fais comme l'abeille, voltige sur toutes les fleurs, et ne

rapporte chez toi que le miel; tu vas trouver parmi les hommes beaucoup

de folie avec un peu de sagesse, quelques bous principes mêlés à

d'affreuses absurdités.... Instruis-toi, apprends à connaître tes

semblables avant d'oser le gouverner.... Que la pourpre des rois ne

t'éblouisse point, démêle les sous la pompe où se dérobent leur

médiocrité, leur despotisme et leur indolence. Mon ami, j'ai toujours

détesté les rois, et ce n'est pas un trône, que je te destine, je veux

que tu sois le père, l'ami de la nation qui nous adopte; je veux que tu

sois son législateur, son guide, ce sont des vertus qu'il lui faut

donner, en un mot, et non pas des fers. Méprise souverainement ces

tyrans, que l'Europe va dévoiler à les regards, tu les verras par-tout

entourés d'esclaves, qui leur déguisent la vérité, par ce que ces

favoris auraient trop à perdre en la leur montrant; ce qui fait que les

rois ne l'aiment point, c'est qu'ils se mettent presque toujours dans le

cas de la craindre: le seul moyen de ne la pas redouter est d'être

vertueux; celui qui marche à découvert, celui dont la conscience est

pure, ne craint pas qu'on lui parle vrai; mais celui dont le coeur est

souillé, celui qui n'écoute que ses passions, aime l'erreur et la

flatterie, parce qu'elle lui cachent les maux qu'il fait, parce qu'elles

allègent le joug dont il accable, et qu'elles lui montrent toujours ses

sujets dans la joie, quand ils sont noyés dans les larmes. En démêlant

la cause qui engage les courtisans à la flatterie, qui les contraints à

jeter un voile épais sur les yeux de leur maître, tu dévoileras les

vices du gouvernement; étudie-les pour les éviter; l'obligation défaire

la félicité de son peuple est si essentielle, il est si doux d'y

parvenir, si affreux d'échouer, qu'un législateur ne doit avoir

d'instans heureux dans la vie, que ceux où ses efforts réussissent.

La diversité des cultes va te surprendre; par-tout tu verras l'homme

infatué du sien, s'imaginer que celui-là seul est le bon, que celui-là

seul lui vient d'un Dieu qui n'en a jamais dit plus à l'un qu'à l'autre;

en les examinant philosophiquement tous, songe que le culte n'est utile

à l'homme, qu'autant qu'il prête des forces à la morale, qu'autant qu'il

peut devenir un frein à la perversité; il faut pour cela qu'il soit pur

et simple: s'il n'offre à tes yeux que de vaines cérémonies, que de

monstrueux dogme, et que d'imbéciles mystères, fuis ce culte, il est

faux, il est dangereux, il ne serait dans ta nation qu'une source

intarissable de meurtres et de crimes, et tu deviendrais aussi coupable

en l'apportant dans ce petit coin du monde, que le furent les vils

imposteurs qui le répandirent sur sa surface. Fuis-le, mon fils,

déteste-le ce culte, il n'est l'ouvrage que de la fourberie des uns et

de la stupidité des autres, il ne rendrait pas ce peuple meilleur. Mais

s'il s'en présente un à tes yeux, qui, simple dans sa doctrine, qui,

vertueux dans sa morale, méprisant tout faste, rejetant toutes fables

puériles, n'ait pour objet que l'adoration d'un seul Dieu, saisis

celui-là, c'est le bon; ce ne sont point par des singeries révérées là,

méprisées ici, que l'on peut plaire à l'Éternel, c'est par la pureté de

nos coeurs, c'est par la bienfaisance.... S'il est vrai qu'il y ait un

Dieu, voilà les vertus qui le forment, voilà les seules que l'homme

doive imiter. Tu t'étonneras de même de la diversité des loix: en les

examinant toutes avec l'égale attention que je viens d'exiger de toi

pour les cultes, songe que la seule utilité des loix est de rendre

l'homme heureux; regarde comme faux et atroce tout ce qui s'écarte de ce

principe.

La vie de l'homme est trop courte pour arriver seul au but que je me

proposais; je n'ai pu que te préparer la voie, c'est à toi d'achever la

carrière; laisse nos principes à tes enfans, et deux ou trois

générations vont placer ce bon peuple au comble de la félicité.... Pars.

Il dit: me renouvela ses embrassemens... et les flots m'emportèrent. Je

parcourus le monde entier; je fus vingt ans absent de ma patrie; et je

ne les employai qu'à connaître les hommes; me mêlant avec eux sous

toutes sortes de déguisemens, tantôt comme le fameux Empereur de Russie,

compagnon de l'artiste et de l'agriculteur, j'apprenais avec l'un à

construire un vaisseau, à conserver des traits chéris sur la toile, à

modeler la pierre ou le marbre, à édifier un palais, à diriger des

manufactures; avec l'autre, la saison de semer les grains, la

connaissance des terres qui leur sont propres, la manière de cultiver

les plantes, de greffer, de tailler les arbres, de diriger les jeunes

plants, de les fortifier; de moissonner le grain, de l'employer à la

nourriture de l'homme.... M'élevant au-dessus de ces états, le poëte

embellissait mes idées, il leur donnait de la vigueur et du coloris, il

m'enseignait l'art de les peindre; l'historien, celui de transmettre les

faits à la postérité, de faire connaître les moeurs de toutes les

nations; je m'instruisais avec le ministre des autels dans la science

inintelligible des dieux; le suppôt des loix me conduisait à celle plus

chimérique encore, d'enchaîner l'homme pour le rendre meilleur; le

financier me dirigeait dans la levée des impôts, il me développait le

système atroce de n'engraisser que soi de la substance du malheureux, et

de réduire le peuple à la misère, sans rendre l'état plus florissant; le

commerçant, bien plus cher à l'état, m'apprenait à équivaloir les

productions les plus éloignées aux monnaies fictives de la nation, à les

échanger, à se lier par le fil indestructible de correspondance à tous

les peuples du monde, à devenir le frère et l'ami du chrétien comme de

l'Arabe, de l'adorateur de Foé, comme du sectateur d'Ali, à doubler ses

fonds en se rendant utile à ses compatriotes, à se trouver, en un mot,

soi et les siens, riches de tous les dons de l'art et de la nature,

resplendissant du luxe de tous les habitans de la terre, heureux de

toutes leurs félicités, sans avoir quitté ses lambris. Le négociateur,

plus souple, m'initiait dans les intérêts des princes; son oeil perçant

le voile épais des siècles futurs, il calculait, il appréciait avec moi

les révolutions de tous les empires, d'après leur état actuel, d'après

leurs moeurs et leurs opinions, mais en m'ouvrant le cabinet des

princes, il arrachait des larmes de mes yeux, il me montrait dans tous,

l'orgueil et l'intérêt immolant le peuple aux pieds des autels de la

fortune, et le trône de ces ambitieux élevé par-tout sur des fleuves de

sang. L'homme de cour, enfin, plus léger et plus faux, m'apprenait à

tromper les rois, et les rois seuls ne m'apprenaient qu'à me désespérer

d'être né pour le devenir.

Par-tout je vis beaucoup de vices et peu de vertus; par-tout je vis la

vanité, l'envie, l'avarice et l'intempérance asservir le faible aux

caprices de l'homme puissant; par-tout je pus réduire l'homme en deux

classes, toutes deux également à plaindre: dans l'une, le riche esclave

de ses plaisirs; dans l'autre, l'infortuné, victime du sort; et je

n'aperçus jamais ni dans l'une, l'envie d'être meilleure, ni dans

l'autre, la possibilité de le devenir, comme si toutes deux n'eussent

travaillé qu'à leur malheur commun, n'eussent cherché qu'à multiplier

leurs entraves: je vis toujours la plus opulente augmenter ses fers en

doublant ses désirs; et la plus pauvre, insultée, méprisée par l'autre,

n'en pas même recevoir l'encouragement nécessaire à soutenir le poids du

fardeau: je réclamai l'égalité, on me la soutint chimérique; je

m'aperçus bientôt que ceux qui la rejetaient n'étaient que ceux qui

devaient y perdre, de ce moment je la crus possible... que dis-je! de

ce moment je la crus seule faite pour la félicité d'un peuple[1]; tous

les hommes sortent égaux des mains de la nature, l'opinion qui les

distingue est fausse; par-tout où ils seront égaux, ils peuvent être

heureux; il est impossible qu'ils le soient où les différences

existeront. Ces différences ne peuvent rendre, au plus, qu'une partie de

la nation heureuse, et le législateur doit travailler à ce qu'elles le

soient toutes également. Ne m'objectez point les difficultés de

rapprocher les distances, il ne s'agit que de détruire les opinions et

d'égaliser les fortunes, or cette opération est moins difficile que

l'établissement d'un impôt.

A la vérité, j'avais moins de peine qu'un autre, j'opérais sur une

nation encore trop près de l'état de nature, pour s'être corrompue par

ce faux système des différences; je dus donc réussir plus facilement.

Le projet de l'égalité admis, j'étudiai la seconde cause des malheurs de

l'homme, je la trouvai dans ses passions, perpétuellement entr'elles et

des loix, tour-à-tour victime des unes ou des autres, je me convainquis

que la seule manière de le rendre moins malheureux, dans cette partie,

était qu'il eût et moins de passions et moins de loix. Autre opération

plus aisée qu'on ne se l'imagine: en supprimant le luxe, en introduisant

l'égalité, j'anéantissais déjà l'orgueil, la cupidité, l'avarice et

l'ambition. De quoi s'enorgueillir quand tout est égal, si ce n'est de

ses talens ou de ses vertus; que désirer, quelles richesses enfouir,

quel rang ambitionner, quand toutes les fortunes se ressemblent, et que

chacun possède au-delà de ce qui doit satisfaire ses besoins? Les

besoins de l'homme sont égaux: _Appicius_[2] n'avait pas un estomac plus

vaste que _Diogène_, il fallait pourtant vingt cuisiniers à l'un, tandis

que l'autre dînait d'une noix: tous les deux mis au même rang, Diogène

n'eût pas perdu, puisqu'il aurait en plus que les choses simples, dont

il se contentait, et Appicius, qui n'aurait eu que le nécessaire, n'eût

souffert que dans l'imagination: _Si vous voulez vivre suivant la

nature_, disait Épicure, _vous ne serez jamais pauvre; si vous voulez

vivre suivant l'opinion, vous ne serez jamais riche: la nature demanda

peu, l'opinion demande beaucoup_.

Dès mes premières opérations, me dis-je, j'aurai donc des vices de

moins; or, la multiplicité des loix devient inutile quand les vices

diminuent: ce sont les crimes qui ont nécessité les loix; diminuez la

somme des crimes, convenez que telle chose que vous regardiez comme

criminelle, n'est plus que simple, voilà la loi devenue inutile; or,

combien de fantaisies, de misères, n'entraînent aucune lézion envers la

société, et qui, justement appréciées par un législateur philosophe,

pourraient ne plus être regardées comme dangereuses, et encore moins

comme criminelles. Supprimez encore les loix que les tyrans n'ont faites

que pour prouver leur autorité et pour mieux enchaîner les hommes à

leurs caprices; vous trouverez, tout cela fait, la masse des freins

réduire à-bien peu de choses, et par conséquent l'homme qui souffre du

poids de cette masse, infiniment soulagé. Le grand art serait de

combiner le crime avec la loi, de faire en sorte que le crime quelqu'il

fût, n'offensât que médiocrement la loi, et que la loi, moins rigide, ne

s'appesantit que sur fort peu de crimes, et voilà encore ce qui n'est

pas difficile, et où j'imagine avoir réussi: nous y reviendrons.

En établissant le divorce, je détruisais presque tous ces vices de

l'intempérance; il n'en resterait plus aucun de cette espèce, si j'eusse

voulu tolérer l'inceste comme chez les Brames, et la pédérastie comme au

Japon; mais je crus y voir de l'inconvénient; non que ces actions en

aient réellement par elles-mêmes, non que les alliances au sein des

familles n'aient une infinité de bons résultats, et que la pédérastie

ait d'autre danger que de diminuer la population, tort d'une bien légère

importance, quand il est manifestement démontré que le véritable bonheur

d'un état consiste moins dans une trop grande population, que dans sa

parfaite relation entre son peuple et ses moyens[3]; si je crus donc ces

vices nuisibles, ce ne fut que relativement à mon plan d'administration,

parce que le premier détruisait l'égalité, que je voulais établir, en

agrandissant et isolant trop les familles; et que le second, formant une

classe d'hommes séparée, qui se suffisait à elle-même, dérangeait

nécessairement l'équilibre qu'il m'était essentiel d'établir. Mais comme

j'avais envie d'anéantir ces écarts, je me gardai bien de les punir; les

autoda-fé de Madrid, les gibets de la Grève m'avaient suffisamment

appris que la véritable façon de propager l'erreur, était de lui dresser

des échafauds; je me servis de l'opinion, vous le savez, c'est la reine

du monde; je semai du dégoût sur le premier de ces vices, je couvris le

second de ridicules, vingt ans les ont anéantis, je les perpétuais si je

me fusse servi de prisons ou de bourreaux.

Une foule de nouveaux crimes naissaient au sein de la religion, je le

savais; quand j'avais parcouru la France, je l'avais trouvée toute

fumante des bûchers de Merindol et de Cabrières: on distinguait les

potences d'Amboise; on entendait encore dans la capitale l'affreuse

cloche la Saint-Barthélemi; l'Irlande ruisselait du sang des meurtres

ordonnés pour des points de doctrine; il ne s'agissait en Angleterre que

des horribles dissensions des puritains et des non-conformistes. Les

malheureux pères de votre religion (les Juifs) se brûlaient en Espagne

en récitant les mêmes prières que ceux qui les déchiquetaient; on ne me

parlait en Italie que des croisades d'Innocent VI, passé-je en Ecosse,

en Bohême, en Allemagne, on ne me montrait chaque jour que des champs de

bataille où des hommes avaient charitablement égorgé leurs frères pour

leur apprendre à adorer Dieu[4]. Juste ciel! m'écriai-je, sont-ce donc

les furies de l'enfer que ces frénétiques servent? quelle main barbare

les pousse à s'égorger ainsi pour des opinions? est-ce une religion

sainte que celle qui ne s'étaie que sur des monceaux de morts, que celle

qui ne stigmatise ses cathécumènes qu'avec le sang des hommes! Eh que

t'importe, Dieu juste et saint, que t'importe nos systèmes et nos

opinions! Que fait à ta grandeur la manière dont l'homme t'invoque,

c'est que tu veux, c'est qu'il soit juste; ce qui te plaît, c'est qu'il

soit humain:tu n'exiges ni génuflexions, ni cérémonies; tu n'as besoins

ni de dogmes, ni de mystères; tu ne veux que l'effusion des coeurs, tu

n'attends de nous que reconnaissance et qu'amour.

Dépouillons ce culte, me dis-je alors, de tout ce qui peut être matière

à discussion, que sa simplicité soit telle, qu'aucune secte n'en puisse

naître; je vous ferai voir ce bon peuple adorant Dieu, et vous jugerez

s'il est possible qu'il se partage jamais sur la façon de le servir.

Nous croyons l'Éternel assez grand, assez bon pour nous entendre sans

qu'il soit besoin de médiateur; comme nous ne lui offrons de sacrifices

que ceux de nos âmes, comme nous n'avons aucune cérémonie, comme c'est à

Dieu seul que nous demandons le pardon de nos fautes, et des secours

pour les éviter; que c'est à lui seul que nous avouons mentalement

celles qui troublent notre conscience, les prêtres nous sont devenus

superflus, et nous n'avons plus redouté, en les bannissant à jamais, de

voir massacrer nos frères pour l'orgueil ou l'absurdité d'une espèce

d'individus inutile à l'État, à la nature, et toujours funeste à la

société.

Oui, dis-je, je donnerai des lois simples à cet excellent peuple, mais

la peine de mort en punira-t-elle l'infracteur? A Dieu ne te plaise. Le

souverain être peut disposer lui seul de la vie des hommes? je me

croirais criminel moi-même à l'instant où j'oserais usurper ces droits.

Accoutumés à vous forger un Dieu barbare et sanguinaire, vous autres

Européens, accoutumés à supposer un lieu de tourmens, où vont tous ceux

que Dieu condamne, vous avez cru imiter sa justice, en inventant de même

des macérations et des meurtres; et vous n'avez pas senti que vous

n'établissiez cette nécessité du plus grand des crimes, (la destruction

de son semblable) que vous ne l'établissiez, dis-je, que sur une chimère

née de vos seules imaginations. Mon ami, continua cet honnête homme, en

me serrant les mains, l'idée que le mal peut jamais amener le bien, est

un des vertiges le plus effrayant de la tête des sots. L'homme est

faible, il a été crée tel par la main de Dieu; ce n'est, ni à moi de

sonder, sur cela, les raisons de la puissance suprême, ni à moi, d'oser

punir l'homme d'être ce qu'il faut nécessairement qu'il soit. Je dois

mettre tous les moyens en usage pour tâcher de le rendre aussi bon qu'il

peut l'être, aucuns pour le punir de n'être pas comme il faudrait qu'il

fût. Je dois l'éclairer, tout homme a ce droit avec ses semblables; mais

il n'appartient à personne de vouloir régler les actions des autres. Le

bonheur du peuple est le premier devoir que m'impose la volonté de

l'Éternel, et je n'y travaille pas en l'égorgeant. Je veux bien donner

mon sang pour épargner le sien, mais je ne veux pas qu'il en perde une

goûte pour ses faiblesses ou pour mes intérêts. Si on l'attaque, il se

défendra, et si son sang coule alors, ce sera pour la seule défense de

ses foyers et non pour mon ambition. La nature l'afflige déjà d'assez de

maux, sans que j'en accumule que je n'ai nuls droits de lui imposer.

J'ai reçu de ces honnêtes citoyens, le pouvoir de leur être utile, je

n'ai pas eu celui de les affliger. Je serai leur soutien et non pas leur

persécuteur; je serai leur père, et non pas leur bourreau, et ces hommes

de sang qui prétendent au triste bonheur de massacrer leurs semblables,

ces vautours altérés de carnage, que je compare à des cannibales, je ne

les souffrirai pas dans cette isle, parce qu'ils y nuisent au lieu d'y

servir, parce qu'à chaque feuille de l'histoire des peuples qui les

souffrent, je vois ces hommes atroces, ou troubler les projets sages

d'un législateur, ou refuser de s'unir à la nation quand il est question

de sa gloire; enchaîner cette même nation si elle est faible,

l'abandonner si elle a de l'énergie, et que de tels monstres, dans un

État, ne sont que fort dangereux.

Ces projets admis, je m'occupai du commerce; celui de vos colonies

m'effraya. Quelle nécessité, me dis-je, de chercher des établissemens si

éloignés? Notre véritable bonheur, dit un de vos bons écrivains,

exige-t-il la jouissance des choses que nous allons chercher si loin?

Sommes-nous destinés à conserver éternellement des goûts factices? Le

sucre, le tabac, les épices, le café, etc. valent-ils les hommes que

vous sacrifiez pour ces misères?

Le commerce étranger, selon moi, n'est utile qu'autant qu'une nation a

trop ou trop peu. Si elle a trop, elle peut échanger son superflu contre

des objets d'agrément ou de frivolité; le luxe peut se permettre à

l'opulence: et si elle n'a pas assez, il est tout simple qu'elle aille

chercher ce qu'il lui faut. Mais vous n'êtes dans aucuns de ces cas en

France; vous avez fort peu de superflu et rien ne vous manque. Vous êtes

dans la juste position qui doit rendre un peuple heureux de ce qu'il a,

riche de son sol, sans avoir besoin ni d'acquérir pour être bien, ni

d'échanger pour être mieux. Ce pays abondant ne vous procure-t-il pas

au-delà de vos besoins, sans que vous soyez obligés ou d'établir des

colonies, ou d'envoyer des vaisseaux dans les trois parties du monde

pour ajouter à votre bien-être? Plus avantageusement situé qu'aucun

autre empire de l'Europe, vous auriez avec un peu de soin les

productions de toute la terre. Le midi de la Provence, la Corse, le

voisinage de l'Espagne, vous donneraient aisément du sucre, du tabac et

du café. Voilà dans la classe du superflu ce qu'on peut regarder comme

le moins inutile; et quand vous vous passeriez d'épices, cette privation

où gagnerait votre santé, pourrait-elle vous donner des regrets?

N'avez-vous pas chez vous tout ce qui peut servir à l'aisance du

citoyen, même au luxe de l'homme riche? Vos draps sont aussi beaux que

ceux d'Angleterre: Abbeville fournissait autrefois Rome la plus

magnifique des villes du monde; vos toiles peintes sont superbes, vos

étoffes de soye plus moelleuses qu'aucune de celles de l'Europe;

relativement aux meubles de fantaisie, aux ouvrages de goût, c'est vous

qui en envoyez à toute la terre. Vos Gobelins l'emportent sur Bruxelles,

vos vins se boivent par-tout et ont l'avantage précieux de s'améliorer

dans le passage. Vos bleds sont si abondans que vous êtes souvent

obligés d'en exporter[5]; vos huiles ont plus de finesse que celles

d'Italie, vos fruits sont savoureux et sains, peut-être avec des soins

auriez-vous ceux de l'Amérique; vos bois de chauffage et de construction

seront toujours en abondance quand vous saurez les entretenir.

Qu'avez-vous donc besoin du commerce étranger? Obligez les nations

étrangères à venir chercher dans vos ports le superflu que vous pouvez

avoir, n'ayez d'autre peine que de recevoir ou leur l'argent ou quelques

bagatelles de fantaisie en retour de ce superflu, mais n'équipez plus de

vaisseaux pour l'aller chercher, ne risquez plus sur cet élément

dangereux, un demi tiers de la nation qui expose ses jours pour

satisfaire aux caprices du reste, fatal arrangement qui vous donne des

remords quand vous voyez que vous n'obtenez vos jouissances qu'aux

dépends de la vie de vos semblables, pardon, mon ami, mais cette

considération à laquelle je vois qu'on ne pense jamais assez, entre

toujours dans mes calculs. On vous apportera tout pour obtenir de vous

ce que vous pouvez donner en retour, mais n'ayez point de colonies,

elles sont inutiles, elles sont ruineuses et souvent d'un danger bien

grand. Il est impossible de tenir dans une exacte subordination des

enfans si loin de leur mère. Ici je pris la liberté d'interrompre Zamé

pour lui apprendre l'histoire des colonies anglaises.--Ce que vous me

dites, reprit-il, je l'avais prévu, il en arrivera autant aux espagnols,

ou ce qui est plus vraisemblable encore, la république de Waginston

s'accroîtra peu à peu comme celle de Romulus, elle subjuguera d'abord

l'Amérique, et puis fera trembler la terre. Excepté vous, Français, qui

finirez par secouer le joug du despotisme, et par devenir républicains à

votre tour, parce que ce gouvernement est le seul qui convienne à une

nation aussi franche, aussi remplie d'énergie et de fierté que la

vôtre.[6]

Quoi qu'il en soit, je le répète, une nation assez heureuse pour avoir

tout ce qu'il lui faut chez elle, doit consommer ce qu'elle a, et ne

permettre l'exportation du superflu qu'aux conditions qu'on vienne le

chercher. En parcourant, un de ces jours, cette isle fortunée, nous

pourrons revenir sur cet objet, reprenons le fil de ce qui me regarde.

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 2 · 第 10 / 19 段