Oh l'excellent homme! s'écria madame de Blamont, je l'aime déjà

passionnément. J'espère que vous n'eûtes pas peur à ce souper de manger

de la chair humaine, comme chez votre vilain portugais.--Il s'en faut

bien, madame, reprit Sainville, il n'y parut même aucune sorte de

viande: tout le repas consistait en une douzaine de jattes d'une superbe

porcelaine bleue du Japon, uniquement remplies de légumes, de

confitures, de fruits et de pâtisserie.--Le plus mauvais petit prince

d'Allemagne fait meilleure chère que moi, n'est-ce pas mon ami, me dit

Zamé. Voulez-vous savoir pourquoi? C'est qu'il nourrit son orgueil

beaucoup plus que son estomac, et qu'il imagine qu'il y a de la grandeur

et de la magnificence à faire assommer vingt bêtes pour en substanter

une. Ma vanité se place à des objets différens: être cher à ses

concitoyens, être aimé de ceux qui l'entourent, faire le bien, empêcher

le mal, rendre tout le monde heureux, voilà les seules choses, mon ami,

qui doivent flatter la vanité de celui que le hasard met un moment

au-dessus des autres. Ce n'est point par aucun principe religieux que

nous nous abstenons de viande, c'est par régime, c'est par humanité:

pourquoi sacrifier nos frères quand la nature nous donne autre chose?

Peut-on croire, d'ailleurs, qu'il soit bon D'engloutir dans ses

entrailles la chair et le sang putréfiés de mille animaux divers; il ne

peut résulter de-là qu'un chile âcre, qui détériore nécessairement nos

organes, qui les affaiblit, qui précipite les infimités et hâte la mort.

Mais les comestibles que je vous offre n'ont aucuns de ces inconvéniens:

les fumées que leur digestion renvoie au cerveau sont légères, et les

fibres n'en sont jamais ébranlées. Vous boirez de l'eau, mon convive,

regardez sa limpidité, savourez sa fraîcheur; vous n'imaginez pas les

soins que j'emploie pour l'avoir bonne. Quelle liqueur peut valoir

celle-là? En peut-il être de plus saine?.... Ne me demandez point

à-présent pourquoi je suis frais malgré mon âge, je n'ai jamais abusé de

mes forces; quoique j'aie beaucoup voyagé, j'ai toujours fui

l'intempérance, et je n'ai jamais goûté de viande.... Vous allez me

prendre pour un disciple de Crotone[29]; vous serez bien surpris, quand

vous saurez que je ne suis rien de tout cela, et que je n'ai adopté dans

ma vie qu'un principe, travailler à réunir autour de soi la plus grande

somme de bonheur possible, en commençant par faire celui des autres. Je

sens bien que je vous devrais encore des excuses sur la manière

bourgeoise dont je vous reçois. Manger avec sa femme et ses enfans, ne

pas soudoyer quatre mille coquins, afin d'avoir une table pour

_monsieur_, une table pour _madame_.... C'est d'une petitesse! d'un

mauvais ton! N'est-ce pas ainsi que l'on dirait en France? Vous voyez

que j'en sais le langage. O mon ami! qu'il' est onéreux selon moi, qu'il

est cruel pour une âme sensible ce luxe intolérable, qui n'est le fruit

que du sang des peuples: croyez-vous que je dînerais, si j'imaginais que

ces plats d'or dans lesquels je serais servi, fussent aux dépens de la

félicité de mes concitoyens, et que les débiles enfans de ceux qui

soutiendraient ce luxe n'auraient, pour conserver leurs tristes jours;

que quelques morceaux de pain brun paitrie sein de la misère, délayé des

larmes de la douleur et du désespoir.... Non, cette idée me ferait

frémir, je ne le supporterais jamais. Ce que vous voyez aujourd'hui sur

ma table, tous les habitans de cette isle peuvent l'avoir sur la leur,

aussi, je le mange avec appétit. Eh bien! Mon cher Français, vous ne

dites mot.--Grand homme, répondis-je dans le plus vif enthousiasme, je

fais bien plus, j'admire et je jouis.--Écoutez, me dit Zamé, vous vous

êtes servi là d'une expression qui me choque: laissons le mot de

_grandeur_ aux despotes qui n'exigent que du respect; la certitude où

ils doivent être de ne pouvoir inspirer d'autres sentimens, fait qu'ils

renoncent à tous ceux qu'ils sont dans l'impossibilité de faire naître,

pour exiger ceux qui ne sont l'ouvrage que de l'or et du trône. Il n'y a

aucun homme sur la terre qui soit plus grand que l'autre, eu égard à

l'état où l'a créé la nature, que ceux qui ont la prétention de

l'inégalité, l'obtiennent par des vertus. Les habitans de ce pays

m'appellent leur père, et je veux que vous me nommiez votre ami: ne

m'avez-vous pas dit que je vous avais rendu service?... Eh bien! j'ai

donc des droits au titre d'ami que je vous demande, et je l'exige.

La conversation devint générale: les femmes, qui presque toutes

parlaient français, s'en mêlèrent avec autant d'esprit que de grâces et

de naïveté; j'avais déjà remarqué qu'elles étaient absolument vêtues de

la même manière que celles de la ville, et ce costume était aussi simple

qu'élégant; un juste très-serré leur dessine précisément la taille,

qu'elles ont toutes extraordinairement grande et svelte; ensuite un

voile, qui me parut d'une étoffe encore plus fine et plus déliée que nos

gazes, et d'un jaune tendre, après s'être marié agréablement à leurs

cheveux, retombe en molles ondulations autour de leurs hanches, et se

perd dans un gros noeud sur la cuisse gauche. Tous les hommes étaient

vêtus à l'asiatique, la tête couverte d'une espèce de turban léger d'une

forme très-agréable, et de la même couleur que leur vêtement.

Le gris, le rose et vert sont les trois seules couleurs qu'ils adoptent

pour leurs habits: la première est celle des vieillards, l'âge mûre

emploie le vert, et l'autre est pour la jeunesse. L'étoile de leurs

vêtemens est fine et moelleuse, elle est la même en toutes les saisons,

attendu la douceur et l'égalité du climat; elle ressemble un peu à nos

taffetas de Florence: celle des femmes est la même. Ces étoffes et

celles de leurs voiles sont tissues dans leurs propres manufactures, de

la troisième peau d'un arbre qu'ils me montrèrent, et qui ressemble au

mûrier; Zamé me dit que cette espèce de plante était particulière à son

isle.

Les deux citoyens qui avaient annoncé le souper, furent les seuls qui le

servirent, tout se passa avec ordre, et fut fini en moins d'une heure.

Mon hôte, me dit Zamé, en se levant, vous êtes fatigué, on va vous

conduire dans votre chambre; demain nous nous lèverons de bonne heure,

et nous jaserons, je vous expliquerai la forme du gouvernement de ce

peuple, je vous convaincrai que celui que vous en croyez le souverain

n'en est que le législateur et l'ami... je vous apprendrai mon

histoire, et j'aurai l'oeil, malgré cela, à ce que rien ne manque aux

besoins que vous m'avez témoignés, ce n'est pas le tout que de parler de

soi à ses amis, l'essentiel est de s'occuper d'eux. Je vous remets entre

les mains d'un de ces fidèles serviteurs, continua-t-il, en parlant d'un

des citoyens qui nous avaient servi, il va vous installer: vous trouvez

tout ceci bien simple, n'est-ce pas? Ne fussiez-vous que chez un

financier, vous auriez deux valets de-chambre dorés pour vous conduire:

ici, vous n'aurez qu'un de mes amis, c'est le nom que je donne à mes

domestiques; le mensonge, l'orgueil et l'égoïsme auraient seuls fait

chez l'un les frais du cérémonial: celui que vous voyez ici n'est

l'ouvrage que de mon coeur. Adieu.

L'appartement où je me retirai était simple, mais propre et commode

comme tout ce que j'avais observé dans cette charmante maison: trois

matelas remplis de feuilles de palmiers desséchées et préparées avec une

sorte de moelleux qui les rendaient aussi douces que des plumes,

composaient mon lit; ils étaient étendus sur des nattes à terre, un

léger pavillon de cette même étoffe dont les femmes formaient leurs

voiles, était agréablement attaché au mur, et l'on s'en entourait pour

éviter la piqûre d'une petite mouche incommode dans une saison de ce

pays. Je passai dans cette chambre une des meilleures nuits dont j'eusse

encore joui depuis mes infortunes; je me croyais dans le temple de la

vertu, et je déposais tranquille aux pieds de ses autels.

Le lendemain Zamé envoya savoir si j'étais éveillé, et comme on me vit

debout, on me dit qu'il m'attendait; je le trouvai dans la même salle où

j'avais été reçu la veille.

Jeune étranger, me dit-il, j'ai cru que vous sériez bien-aise de savoir

quel est celui qui vous reçoit, que vous apprendriez avec plaisir

pourquoi vous trouvez à l'extrémité de la terre un homme qui parle la

même langue que vous, et qui paraît connaître votre Patrie.

Asseyez-yous, et m'écoutez.

_Fin de la troisième Partie_.

Notes:

[1] Le lecteur qui prendrait ceci pour un de ces épisodes placé sans

motif, et qu'on peut lire, ou passer à volonté, commettrait une faute

bien lourde.

[2] Il est à propos de remarquer ici en passant qu'il n'y a point de

ville en France où le Clergé soit plus détestable qu'à Lyon; on a

toujours dit, et avec raison, que le corps des Curés de Paris composait

l'assemblée des plus honnêtes gens de la Capitale; on peut affirmer

positivement tout le contraire de ceux de Lyon: la fourberie, la

cupidité, l'ignorance et le libertinage, voilà les traits qui le

caractérisent.

[3] Après les Athéniens, il n'y avait point En Grèce de forces maritimes

égales à celles De l'isle de Corcire, aujourd'hui Corfou, aux Vénitiens.

Homère, dans son Odissée, donne une grande idée des richesses et de la

puissance de cette isle.

[4] Il ne faut pas s'étonner si de tels principes, manifestés dès

long-tems par notre auteur, le faisaient gémir à la Bastille, où la

révolution le trouva. (_Note de l'Éditeur_.)

[5] Salé était encore au milieu de ce siècle une république

indépendante, dont les citoyens étaient aussi habiles corsaires que bons

commerçans; elle fut soumise par le monarque actuel sous le règne de son

père.

[6] On recule d'effroi à ce récit; il est affreux, sans doute; mais si

c'est un crime que d'être vaincu, chez ces barbares, pourquoi ne leur

est-il pas permis de punir alors les criminels par ce supplice, comme

nous punissons les nôtres, par des supplices à-peu-près semblables. Or,

si la même horreur se trouve chez deux Nations, l'une, parce qu'elle y

procède avec un peu plus de cérémonie, n'a pourtant pas le droit

d'invectiver l'autre; il n'y a plus que je philosophe qui admet peu de

crimes et qui ne tue point, qui soit fondé à les invectiver toutes deux.

[7] Sublimes réflexions du magnifique exorde de l'immortel ouvrage de M.

Rainal, ouvrage qui a fait à la fois la gloire de l'écrivain qui le

composa, et la honte de la nation qui osa le flétrir. O Rainal, ton

siècle et ta patrie ne te méritaient pas.

[8] C'est un des objets de luxe des monarques nègres, d'avoir de ces

sortes de femmes dans leur palais, quelques affreuses qu'elles soient;

ils en jouissent par raffinement. Tous les hommes ne sont donc pas

également aiguillonnés à l'acte de la jouissance, par des motifs

semblables, il est donc possible que ce qui est singulièrement, beau

comme ce qui est excessivement laid, puisse indifféremment exciter, en

raison, seulement de la différence des organes. Il n'y a aucune règle

certaine sur cet objet, et la beauté n'a rien de réel, rien qui ne

puisse être contesté; elle peut être observée sous tel rapport, dans un

climat, et sous tel autre, dans un climat différent. Or, dès que tous

les habitans de la terre ne s'accordent pas unanimement sur la beauté;

il est donc possible que dans une même nation, les uns pensent qu'une

chose affreuse est fore belle, pendant que d'autres penseront qu'une

chose fort belle, est affreuse. Tout est affaire de goût et

d'organisation; et il n'y a que les sots qui, sur cela, comme sur tout

ce qui y tient, puissent imaginer le pédantisme de la règle.

[9] La plus délicate, dit-on, est celle des petits garçons: un berger

allemand ayant été contraint par le besoin de se repaître de cet affreux

mets, continua depuis par goût, et certifia que la viande de petit

garçon était la meilleure: une vieille femme, au Brésil, déclara à

Pinto, Gouverneur Portugais, absolument la même chose: Saint-Jérôme

assure le même fait, et dit que dans son voyage en Irlande, il trouva

cette coutume de manger des enfans mâles établie par les bergers; ils en

choisissaient, dit-il, les parties charnues. Voyez pour les deux faits

ci-dessus le second Voyage de Cook, tome II, page 221 et suivantes.

[10] L'antropophagie n'est certainement pas un crime; elle peut en

occasionner, sans doute, mais elle est, indifférente par elle-même. Il

est impossible de découvrir quelle en a été la première cause: MM.

Meunier, Paw et Cook ont beaucoup écrit sur cette matière sans réussir à

la résoudre; le second paraît être celui qui l'a le mieux analysée dans

ses recherches sur les Américains, tome I, et cependant, quand on en a

lu et relu ce passage, on ne se trouve pas plus instruit qu'on ne

l'était auparavant. Ce qu'il y a de sûr, c'est que cette coutume a été

générale sur notre planète, et qu'elle est aussi ancienne que le monde;

mais la cause: le premier motif qui fit exposer un quartier d'homme sur

la table d'un autre homme, est absolument indéfinissable; en analysant,

on ne trouve pourtant que quatre raisons qui aient pu légitimer cette

coutume. Superstition ou religion, ce qui est presque toujours synonime;

appétit désordonné, provenant de la même cause que les vapeurs

hystériques des femmes; vengeance, plusieurs traits d'histoire appuient

ces trois motifs; raffinement dépravé de débauche ou besoin, ce que

confirment d'autres traits d'histoire; mais il est impossible de dire

lequel de ces motifs fît naître la coutume: une nation toute entière ne

commença sûrement pas; quelque particulier, par l'un de ces quatre

motifs, rendit compte de ce qu'il avait éprouvé, il se loua de cette

nourriture, et la nation suivit peu à peu cet exemple. Ce ne serait pas,

ce me semble, un sujet indigne des académies, que de proposer un prix

pour celui qui dévoilerait l'incontestable origine de cette coutume.

[11] Une chose singulière, sans doute, est que cet avilissement des

femmes enceintes ait été retrouvé dans les isles fortunées de la mer du

Sud par le Capitaine Cook: il y a quelques pays en Asie et en Amérique

où cette coutume est la même.

[12] Le pauvre Sarmiento ignorait combien cette imbécile politique avait

mal réussi en France à quelques-uns des gens dont il parle: on congédia

le sieur Sartine quand il voulut employer ce plat moyen. Il est vrai que

peu de gens en place avaient aussi impunément et mal-adroitement volé.

Arrivé d'Espagne, clerc de Procureur à Paris, s'y trouver six cent mille

livres de rente au bout de trente ans, et oser dire qu'on ne peut plus

être utile au Roi, parce qu'on se ruine à son service, est une

effronterie rare et bien digne du méprisable aventurier dont il s'agit

ici; mais que ces insolens fripons-là n'avoient pas été privés de leur

liberté, ou de leurs biens, et même de leurs jours, tandis qu'on pendait

un malheureux valet pour cinq sols: voilà de ces contradictions bien

faites pour faire mépriser le gouvernement qui les tolérait.

[13] On appelle Esprits animaux, ce fluide électrique, qui circule dans

lés cavités de nos nerfs; il n'est aucune de nos sensations, qui ne

naissent de l'ébranlement causé à ce fluide; il est le sujet de la

douleur et du plaisir; c'est, en un mot, la seule âme admise par les

philosophes modernes. Lucrèce eut bien mieux raisonné, s'il eût connu ce

fluide, lui dont tous les principes tournaient autour de cette vérité,

sans venir à bout de la saisir.

[14] «Rien de plus aisé à concevoir, dit Fontenelle, (le plus délicat de

nos poëtes, pourtant,) qu'on puisse être heureux en amour, par une

personne que l'on ne rend point heureuse; il y a des plaisirs

solitaires, qui n'ont nul besoin de se communiquer, et dont on jouit

très-délicieusement, quoi qu'on ne les donne pas; ce n'est qu'un pur

effet de l'amour-propre ou de la vanité, que le désir de faire le

bonheur des autres; c'est une fierté insupportable, de ne consentir â

être heureux, qu'à condition de rendre la pareille.... Un sultan, dans

son sérail, n'est-il pas mille fois plus modeste; il reçoit des plaisirs

sans nombre, et ne se pique d'en rendre aucun.... Que l'on étudie bien

le coeur de l'homme, on y trouvera que cette délicatesse tant estimée,

n'est qu'une dette que l'on paye à l'orgueil; on ne veut rien devoir».

Dialogue des morts, Soliman et Juliette de Gonzagues, page 183 et suiv.

Ce sentiment se trouve dans Montesquieu, dans Helvétius, dans la

Mettrie, & c. et sera toujours celui des vrais philosophes.]

[15] Cette différence est portée jusqu'à 3.982 livres d'air, desquels

nous sommes plus ou moins pressés dans les variations du temps. Est-il

étonnant, d'après cela, que nous éprouvions une différence aussi

sensible dans notre organisation d'une saison à l'autre.

[16] Il est vraisemblable que ce peuple tient cette exécrable coutume,

de ses voisins les Hottentots, où elle est générale; une chose plus

singulière est que le capitaine Cook l'ait trouvée dans plusieurs de ses

découvertes, et particulièrement à la nouvelle Zélande.

[17] La bravoure et la férocité ont un sens où elles peuvent se

confondre. En quoi consiste la bravoure? à étouffer les sentimens

naturels, qui nous portent à notre conservation; dans la férocité, il

s'agit de la conservation des autres; mais le mouvement est toujours

d'étouffer la loi naturelle, on a donc eu tort de dire, qu'un homme

féroce n'était jamais brave; le courage, à le bien prendre, n'est qu'une

sorte de férocité, et ne peut être compris, philosophiquement parlant,

que dans la classe des vices; nos seuls préjugés en font une vertu; mais

nos préjugés sont toujours bien loin de la nature.

[18] Le rival de Dieu est peint sous l'emblème du serpent: nous savons

l'histoire du serpent d'airain, chez les juifs; le culte du serpent, en

un mot, est universel; l'instrument que nous employons dans nos églises,

sous cette forme, est un reste de cette idolâtrie.

[19] Ce peuple n'est pas le seul dominé par cette opinion; un des

personnages de la scène entrera bientôt dans un plus grand détail sur

ces usages. Nous y renvoyons le lecteur.

[20] Voici sans doute l'endroit où Sarmiento doit, suivant ce qu'il a

dit, contrarier ses principes; car nous avons vu et nous verrons encore

qu'il est bien loin d'être le partisan de l'égalité, il arrive souvent

que pour étayer un système, quand on le discute avec un homme prévenu,

on est obligé de donner entorse à quelqu'un de ses principes, pour mieux

convaincre l'adversaire en parlant de ses moeurs ou des opinions qu'il

a. Il est clair que c'est ici l'histoire du Portugais.

[21] A combien peu d'années seroit réduit le temps de cette fertilité,

si l'on avoit, en supposant la femme grosse tous les ans, retranché les

neuf mois, où quelque semence que le champ reçoive, il ne peut plus

cependant rapporter; la fertilité de la femme qu'on suppose, ne

s'entendroit plus qu'à 80 mois sur 70 ans. Quelle preuve de plus pour

l'assertion.

[22] Voyez Plutarque, vie de Solon et de Licurgue.

[23] «Quant aux peines infligées contre l'ennemi des plaisirs purs et

chastes de la nature, elles doivent dépendre du caractère de la nation

que gouverne le législateur; sans cela, la loi qui protège les moeurs

peut devenir aussi dangereuse que leur infraction.» _Philosophie de la

Nature_, tome I, page 267.

[24] Les rigueurs théocratiques étayent toujours l'aristocratie; la

religion n'est que le moyen de la tyrannie, elle la soutient, elle lui

prête des forces. Le premier devoir d'un Gouvernement libre, ou qui

recouvre sa liberté, doit être incontestablement le brisement total de

tous les freins religieux; bannir les Rois, sans détruire le culte

religieux, c'est ne couper qu'une des têtes de l'hydre; la retraite du

despotisme est le parvis des temples; persécuté dans un État, c'est-là

qu'il se réfugie, et c'est de là qu'il reparaît pour renchaîner les

hommes quand on a été assez mal-adroit pour ne pas l'y poursuivre en

détruisant et son perfide asyle et les scélérats qui le lui donnent.

[25] La racine de l'_igname_ est longue d'un pied et demi dans les

bonnes terres; elle se plante en Décembre: on connaît sa maturité

lorsque ses feuilles se flétrissent: on la coupe en morceaux, on la

mange rôtie sur la braise; ou bien on la fait bouillir avec de la chair

salée; elle sert quelque fois de pain: on en fait aussi des bouillies

agréables; les nègres en font du langou et du pain.

[26] Je le répète, il en sera toujours de même dans tous les

Gouvernemens despotiques, et jamais un peuple sage ne réussira à se

défaire de l'un de ces jougs, s'il ne secoue l'autre.

[27] Animal de 17 pieds de haut, qu'on trouve aussi chez les Hottentots,

voisins de ces peuples. Voyez les Voyages Bougainville, p. 402, tome II.

[28] Paw parle de cette même plante comme indigène de l'Amérique.

[29] Ville d'Italie où enseignait Pithagore.

* * * * *

ALINE ET VALCOUR,

ou

LE ROMAN PHILOSOPHIQUE.

par

D.A.F. DE SADE

* * * * *

TOME II.

QUATRIÈME PARTIE.

* * * * *

Écrit à la Bastille un an avant la Révolution de France.

ORNÉ DE SEIZE GRAVURES.

1795.

* * * * *

Nam veluti pueris absinthia tetra medentes,

Cum dare conantur prius oras pocula circum

Contingunt mellis dulci flavoque liquore,

Ut puerum aetas improvida ludificetur

Labrorum tenus; interea perpotet amarum

Absinthy lathicem deceptaque non capiatur,

Sed potius tali tacta recreata valescat.

Luc. Lib. 4.

* * * * *

SUITE DE LA LETTRE 35e.

_Déterville à Valcour_.

HISTOIRE DE ZAMÉ.

Sur la fin du règne de Louis XIV, dit Zamé, un vaisseau de guerre

français voulant passer de la Chine en Amérique, découvrit cette isle,

qu'aucun navigateur n'avait encore aperçue, et sur laquelle aucun n'a

paru depuis; l'équipage y séjourna près d'un mois, abusa de l'état de

faiblesse et d'innocence dans lequel il trouva ce malheureux peuple, et

y commit beaucoup de désordre. Au moment du départ, un jeune Officier du

vaisseau, devenu éperdument amoureux d'une femme de cette contrée, se

cacha, laissa partir ses compatriotes, et dès qu'il les crut éloignés,

assemblant les chefs de la nation, il leur déclara par le moyen de la

femme qu'il aimait, et avec laquelle il était venu à bout de s'entendre,

qu'il n'était resté dans l'île que par l'excessif attachement qu'un si

bon peuple lui avait inspiré; qu'il voulait le garantir des malheurs que

lui présageait la découverte que sa nation venait d'en faire, puis

montrant aux chefs réunis un canton de cette île où nous sommes assez

malheureux pour avoir une mine d'or: «Mes amis, leur dit-il, voilà ce

qui irrite la soif des gens de ma patrie, ce vil métal, dont vous

ignorez l'usage, que vous foulez aux pieds sans y prendre garde, est le

plus cher objet de leurs désirs; pour l'arracher des entrailles de votre

terre, ils reviendront en force, ils vous subjugueront, ils vous

enchaîneront, ils vous extermineront, et ce qui sera pis peut-être, ils

vous relégueront, comme ils font chaque jour, eux et leurs voisins (les

Espagnols), dans un continent à quelques cents lieues de vous, dont vous

ne connaissez pas la situation, et qui abonde également en ces sortes de

richesses. J'ai cru pouvoir vous sauver de leur rapacité en demeurant

parmi vous, connaissant leur manière de s'emparer d'une île, je pourrai

la prévenir; sachant comme ils viendront vous combattre, je pourrai vous

enseigner à vous défendre, peut-être enfin vous ravirai-je à leur

cupidité: fournissez-moi les moyens d'agir, et pour unique récompense

accordez-moi celle que j'aime.»

Il n'y eut qu'une voix: sa maîtresse lui fut accordée, et on lui donna

dès l'instant tous les secours qu'il pouvait exiger pour exécuter ce

qu'il annonçait.

Il parcourut l'île, et la trouvant d'une forme ronde, ayant environ

cinquante lieues de circonférence, entièrement environnée de rochers,

excepté par le seul côté où vous êtes venu, il ne la jugea que dans

cette partie susceptible des défenses de l'art; peut-être n'avez-vous

pas observé la manière dont il a rendu ce port inabordable, nous irons

le visiter tantôt, et je vous convaincrai sur les lieux même, que si

nous n'avions jugé votre faiblesse et votre embarras pour seules causes

de votre arrivée dans notre île; vous n'y seriez pas venu avec tant de

facilité. Cette partie, la seule par laquelle on puisse parvenir à

_Tamoé_, fut donc fortifiée par lui à l'européenne; il, y ménagea des

batteries qui n'ont pu être perfectionnées et remplies que par moi; il

leva une milice, établit une garnison dans un fort construit à l'entrée

de la baye, et plut tellement à la nation enfin, par la sagesse de ses

soins et la supériorité de ses vues, que son beau-père, un de nos

principaux chefs, étant mort, il fut unanimement élu souverain de l'île:

de ce moment il en changea la constitution; il fit sentir que la

perfection de son entreprise exigeait que le gouvernement fût

héréditaire, afin qu'inculquant ses desseins à celui qui lui

succéderait, cet héritier pût être à portée de les suivre et de les

améliorer. On y consentit.... Telle fut l'époque où je vis le jour; je

suis le fruit de l'hymen de cet homme si cher à la nation, ce fut à moi

qu'il confia ses vues, et c'est moi qui suis assez heureux pour les

avoir remplies.

Je ne vous parlerez point de son administration; il ne put que commencer

ce que j'ai fini; en vous détaillant mes opérations, vous connaîtrez les

siennes: revenons à ce qui les précéda.

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 2 · 第 9 / 19 段