Je demandai le lendemain à Ben Mâacoro, s'il était content de ses

prisonnières; mais je fus bien étonné de le trouver dans une situation

d'esprit où je ne l'avais jamais vu jusqu'alors. Il était soucieux,

inquiet; à peine me répondit-il: je crus démêler même, qu'il me

regardait avec humeur; je me retirai, sans oser renouveler ma demande,

et m'effrayant un peu, je l'avoue, de ce changement dans l'air de sa

majesté, craignant qu'on ne l'eût prévenu contre moi, et d'être, tôt ou

tard, victime de son injustice ou de sa barbarie, je ne pensai plus qu'à

mon départ. Le sort de ma malheureuse négresse m'inquiétait; je ne

voulais pas la rendre à un époux qui l'aurait infailliblement tuée; je

ne voulais pas m'en charger, quelque désir qu'elle eût eu de me suivre;

affectant d'en être dégoûté, quoique je n'eus jamais eu de commerce avec

elle, je priai un vieux chef des troupes du roi, qui m'avait paru plus

honnête que ses compatriotes, de vouloir bien la recevoir au nombre de

ses esclaves, et de la bien traiter, puis je m'évadai mystérieusement,

vers l'entrée de la troisième nuit qui suivit l'arrivée des Européennes,

dans le royaume de Butua. Triste victime de la fortune, misérable jouet

de ses caprices jusqu'à quand devais-je donc être ainsi ballotté par

elle? Je fuyais, j'allais encore chercher au bout de l'univers, celle

que je venais de livrer moi-même au plus brutal, au plus libertin, au

plus odieux des hommes.

Oh dieu! vous me faites frissonner, dit la présidente de Blamont, en

interrompant Sainville: Quoi, monsieur, c'était Léonore?... Quoi,

madame, c'était vous?... et vous n'avez pas été... et vous ne fûtes pas

mangée? Toute la société ne put s'empêcher de rire de la vivacité naïve

de la restriction plaisante de madame de Blamont.--Madame, je vous en

conjure, dit le comte de Baulè, n'interrompons-plus monsieur de

Sainville, d'abord, par l'empressement que nous devons tous avoir, de

connaître le dénouement de ses aventures, et en second lieu, pour

apprendre de cette dame charmante, comment elle put se rencontrer là, et

y étant, comme elle put échapper à tous les dangers qui la menaçaient.

Je dirigeai sur-le-champ mes pas au midi, poursuivit Sainville, et

beaucoup plus près des frontières du pays des Hottentots, que je ne le

croyais. Le lendemain, je me trouvai sur les bords de la rivière de

Berg, qui mouille deux ou trois bourgades hollandaises, dont la chaîne

se prolonge depuis le Cap, jusqu'à cent cinquante lieues, dans

l'intérieur de l'Afrique; je trouvai ces Colons tellement dénaturalisés,

ils y vivaient si bien à la manière du pays, qu'il devenait

très-difficile de les distinguer des indigènes. Il y en a parmi eux, qui

ne sont que les petits enfans des Hollandais du Cap, et qui n'y ont

jamais été de leur vie; fils d'Européens et d'Hottentots, on ne saurait

démêler ce qu'ils sont; on ne peut plus même les entendre. Je fus reçu

néanmoins avec toute sorte d'humanité, dans ces établissemens; ils me

reconnurent pour Européen; mais ce ne fut que par signe, que je pus

démêler leur idée sur cela, et que je parvins à leur faire comprendre

les miennes; il n'y eut jamais moyen de se parler.

J'avais d'abord eu le projet de suivre le cours du Berg, et de ne point

perdre de vue, la chaîne des monts Lupata, au pied desquels est situé le

Cap; ensuite, je crus plus sur de me régler sur la côte, espérant d'y

trouver un plus grand nombre d'établissemens hollandais, et par

conséquent plus de secours; ce dernier parti me réussit: ces villages,

extrêmement multipliés dans cette partie, m'offrirent presque chaque

soir, un asyle. Je rencontrai plusieurs troupes de sauvages, dont

quelques-unes me parurent appartenir à la nation jaune, nouvellement

découverte dans cette partie, et le dix-huitième jour de mon départ de

Butua, après avoir longé près de 150 lieues de côtes, j'arrivai dans la

ville du Cap, où je trouvai, dans l'instant, tous les secours que

j'aurais pu rencontrer dans la meilleure ville de Hollande; mes lettres

de change furent acceptées, et l'on m'offrit de m'en escompter ce que je

voudrais, ou même le tout, si je le jugeais à propos. Ces premiers soins

remplis, et m'étant vêtu convenablement, j'allai trouver le gouverneur

hollandais. Dès qu'il eut su l'objet de mon voyage, dès qu'il eu vu le

portrait de Léonore, il m'assura qu'une femme absolument semblable à la

miniature que je lui faisais voir, était à bord de la _Découverte_,

second navire anglais, accompagnant Cook, et commandé par le capitaine

Clarke, qui venait de mouiller récemment au Cap. Il m'ajouta que cette

femme, singulièrement aimable et douce, très-attachée au lieutenant de

ce vaisseau, dont elle se disait l'épouse, avait paru sous ce titre chez

lui, et chez les autres officiers de la garnison, et avait emporté

l'estime et la considération générale. Me rappelant tout de suite, qu'à

Maroc on assurait également avoir vu la même femme sur un bâtiment

anglais, j'offre une seconde fois le portrait aux yeux du Gouverneur.

Oh! Monsieur, lui dis-je égaré, ne vous trompez-vous point, est-ce bien

celle-la? est-ce bien là la femme qui peut être l'épouse d'un autre?

Soyez-en sûr, me répondit ce militaire, et présentant alors le portrait

à sa femme et à plusieurs officiers de son état-major, il fut

unanimement reconnu, pour ne pouvoir appartenir qu'à l'épouse du

lieutenant de la _Découverte_. Je me crus donc perdu sans ressource, et

mon malheur s'offrit à moi sous des faces si odieuses, que je ne vis

même rien, qui pût en adoucir l'horreur; j'avais bien voulu douter que

le ciel pût mettre Léonore entre mes mains, chez le roi de Butua; là, je

m'aveuglais sur un fait qui n'était que trop sûr, et lorsque tout ici

pouvait me prouver l'impossibilité de mes craintes, si j'avais mieux

examiné les choses. Je croyais tout aveuglément; je n'avais point eu de

nouvelles de Léonore, depuis Salé; il était possible, ou qu'elle eût

passé de-là, dans quelques colonies anglaises, ou qu'au lieu de venir en

Afrique, comme on le croyait, elle eût été à Londres: on peut

indifféremment de Salé, parvenir à l'un ou à l'autre de ces points,

moyennant quoi, rien de plus simple, en admettant l'inconstance de celle

que j'adorais; rien de plus naturel, qu'elle eût épousé le lieutenant de

la _Découverte_, et qu'elle eût passé avec lui dans la mer du Sud,

destination du troisième voyage de Cook.

Absolument rempli de ces idées, et sachant qu'il n'y avait pas plus de

six semaines que les Anglais avaient quitté le Cap, je résolus de les

suivre, de m'élancer sur le vaisseau qui emportait Léonore, de

l'arracher des mains de celui qui osait me la ravir, de rappeler à cette

femme perfide, les sermens que nous nous étions faits à la face des

cieux, et de la contraindre à les remplir, ou me précipiter dans les

flots, avec elle.

Ces résolutions prises, sans annoncer au gouverneur d'autres intentions

que celles de suivre mon infidélité, je le conjurai de me vendre un

petit bâtiment assez bon voilier, pour me permettre d'atteindre

promptement les Anglais. D'abord il rit de mon projet, le trouva digne

de mon âge, et fit tout ce qu'il put, pour m'en dissuader; mais quand il

vit la violence avec laquelle j'y tenais, le désespoir prêt à s'emparer

de moi, s'il me fallait y renoncer; n'ayant aucune raison de me refuser,

dès que je lui proposais de payer tout, il m'accommoda d'un léger navire

hollandais, qu'il m'assura devoir remplir mes intentions; il donna tous

les ordres nécessaires pour la cargaison, pour l'équipement, y plaça des

vivres pour six mois, six petites pièces de canon de fer, pour les

sauvages, en me défendant expressément de tirer sur aucun Européen, à

moins que ce ne fût pour me défendre; il joignit à cela dix soldats de

marine, trente matelots, deux bons officiers marchands, et un excellent

pilote. Je payai tout comptant, et laissai de plus entre ses mains, la

solde de mon équipage, pour six mois. Tout étant prêt, ayant comblé le

gouverneur des marques de ma reconnaissance, je mis à la voile, vers le

milieu de décembre, me dirigeant sur l'isle d'Otaïti, où je savais que

le capitaine Cook devait aller.

A peine eûmes-nous doublé le Cap, que nous essuyâmes un ouragan

considérable, accident commun dans ces parages, dès qu'on a perdu la

terre de vue. Peu fait encore à la grande mer, n'ayant guères couru que

des côtes, sur de petits bâtimens, où le roulis se fait moins sentir, je

souffrais tout ce qu'il est possible d'exprimer; mais les tourmens du

corps ne sont rien, quand l'âme est vivement affectée: les sensations

morales absorbent entièrement les maux physiques, et tous nos mouvemens

concentrés dans l'âme, n'établissent que là le siège de la douleur.

Le trente-huitième jour, nous vîmes terre; c'était la pointe de la

nouvelle Hollande, appellée terre de _Diémen_; nous sûmes là, par les

sauvages, qu'il y avait peu de temps que les Anglais en étaient partis;

mais faute d'interprètes, nous ne pûmes prendre aucune autre sorte

d'éclaircissemens. Nous apprîmes seulement, que se dirigeant au Nord,

ils remplissaient toujours le projet établi par eux, de relâcher à

Otaïti. Nous suivîmes leurs traces.

Vous permettrez, dit Sainville, que je supprime ici les détails

nautiques, et les descriptions d'iles où nous touchâmes; ce qui tient à

cette route, si bien indiquée dans les voyages de Cook, ne vous

apprendrait rien de nouveau; je ne vous arrêterai donc un instant, que

sur la singulière découverte que je fis; l'île que je vous décrirai,

totale ment inconnue aux navigateurs, offerte à mon vaisseau, par le

hasard d'un coup de vent, qui nous y porta malgré nous, est trop

intéressante par elle-même; tout ce qui la concerne la différencie trop

essentiellement des descriptions de Cook; la rencontre enfin que j'y

fis, est trop extraordinaire, pour que vous ne me pardonniez pas d'y

fixer un moment vos regards.

Le vent était bon, la mer peu agitée; nous venions de doubler la

Nouvelle Zélande, par le travers du canal de la Reine Charlotte, et nous

avancions à pleine voile vers le Tropique; soupçonnant le groupe des

îles de la Société, à peu de distance de nous, sur notre gauche, le

pilote y dirigeait le Cap, lorsqu'un coup de vent d'Occident s'éleva

avec une affreuse impétuosité, or nous éloigna tout-à-coup de ces îles.

La tempête devint effroyable, elle était accompagnée d'une grêle si

grosse, que les grains blessèrent plusieurs matelots. Nous carguâmes à

l'instant nos voiles, nous abattîmes nos vergues de perroquet, et

bientôt nous fûmes obligés de changer nos manoeuvres, et d'aller à mât

et à cordes, jusqu'à ce que nous eussions été portés contre terre, ce

qui devait nous perdre ou nous sauver; enfin cette terre, aussi désirée

que crainte, se fît voir à nous, vers la pointe du jour, le lendemain.

Si le vent, qui nous y jetait avec violence, ne se fût apaisé avec

l'aurore, nous y brisions infailliblement. Il se calma, nous pûmes

gouverner; mais notre vaisseau ayant vraisemblablement touché pendant

l'orage, et faisant près de trois voies d'eau à l'heure, nous fumes

contraints de nous diriger, à tout événement, vers l'île que nous

apercevions, à dessein de nous y radouber.

Cette île nous paraissait charmante, quoique toute environnée de

rochers, et dans notre horrible état, nous savourions au moins l'espoir

flatteur de pouvoir réparer nos maux, dans une contrée si délicieuse.

J'envoyai la chaloupe et le lieutenant, pour reconnaître un ancrage, et

sonder les dispositions des habitans; la chaloupe revint trois heures

après, avec deux naturels du pays, qui demandèrent à me saluer, et qui

le firent à l'européenne: je leur parlai tour-à-tour quelqu'une des

langues de ce continent; mais ils ne me comprirent point. Je crus

m'apercevoir cependant, qu'ils redoublaient d'attention, quand je me

servais de la langue française, et que leurs oreilles étaient faites à

en entendre les sons. Quoi qu'il en fût, leurs signes

très-intelligibles, et qui n'avaient rien de sauvage, m'apprirent que

leur chef ne demandait pas mieux que de nous recevoir, si nous arrivions

avec des desseins de paix, et que dans ce cas, nous trouverions chez

eux, tout ce qu'il fallait pour nous secourir. Les ayant assuré de mes

intentions pacifiques, je leur offris quelques présens, ils les

refusèrent avec noblesse, et nous avançâmes. Nous trouvâmes près de la

côte, un bon mouillage par 12 ou 15 brasse, et joli sable rouge; on jeta

l'ancre, et je reconnus avant que de descendre, que la terre où nous

abordions, était située au-dessus du Tropique, entre le 260 et

263e degré de longitude, et entre le 25 et 26e

degré de latitude méridionale, peu-éloignée d'une terre vue autrefois

par _Davis_.

Un nombre infini d'insulaires des deux sexes, bordait la côte, quand

nous arrivâmes; ils nous reçurent avec des signes de joie, qui ne

pouvaient plus nous laisser douter de leurs sentimens. Quelques uns de

nos matelots, séduits par ces apparences, voulurent cajoler les femmes;

mais ils en furent à l'instant repoussés avec autant de décence, que de

fierté, et nous continuâmes pacifiquement nos opérations, sans que cette

première faute, assez commune aux Européens, nous fît rien perdre de la

bienveillance de ces peuples. A peine eus-je pris terre, que deux

habitans s'avancèrent vers moi avec les plus grandes démonstrations

d'amitié, et me firent comprendre qu'ils étaient là pour me conduire

chez leur chef, si je le trouvais bon. J'acceptai l'offre, je donnai les

ordres nécessaires à mon équipage, je recommandai la plus grande

discrétion, et n'emmenai avec moi que mes deux officiers. Après avoir

observé à la hâte, de superbes fortifications européennes, qui

défendaient le port, et auxquelles nous reviendrons bientôt, nous

entrâmes, en suivant nos guides, dans une superbe avenue de palmiers, à

quatre rangs d'arbres qui conduisait du port à la ville.

Cette ville, construite sur un plan régulier, nous offrit un coup-d'oeil

charmant. Elle avait plus de deux lieues de circuit sa forme était

exactement ronde; routes les rues en étaient alignées; mais chacune de

ces rues était plutôt une promenade, qu'un passage. Elles étaient

bordées d'arbres, des deux côtés, des trottoirs régnaient le long des

maisons, et le milieu était un sable doux, formant un marcher agréable.

Toutes ces maisons étaient uniformes; il n'y en avait pas une qui fût,

ni plus haute, ni plus grande que l'autre; chacune avait un

rez-de-chaussée, un premier étage, une terrasse à l'italienne,

au-dessus, et présentait de face une porte régulière d'entrée, au milieu

de deux fenêtres, qui, chacune, avait au-dessus d'elle la croisée

servant à donner du jour au premier étage. Toutes ces façades étaient

régulièrement peintes par compartimens symétriques, en couleur de rose

et en vert, ce qui donnait à chacune de ces rues, l'air d'une

décoration. Après en avoir longé quelques-unes, qui nous parurent

d'autant plus riantes, que les insulaires, garnissant en foule le devant

de leurs maisons, pour nous voir, contribuaient encore au mouvement et à

la diversité du spectacle. Nous arrivâmes sur une assez grande place

d'une parfaite rondeur, et environnée d'arbres. Deux seuls bâtimens

circulaires, remplissaient en entier cette place; ils étaient peints

comme les maisons, et n'avaient de plus qu'elles, qu'un peu plus de

grandeur et d'élévation. L'un de ces logis était le palais du chef;

l'autre contenait deux emplacemens publics, dont je vous dirai bientôt

l'usage.

Bien d'extraordinaire ne nous annonça la maison du chef; nous n'y vîmes

aucuns de ces gardes insultans, qui, par leurs précautions et leurs

armes, semblent dérober le tyran aux yeux de ses peuples, de peur que

l'infortune ne puisse apporter à ses pieds, l'image des maux dont elle

est victime. Cet homme respectable, venu pour nous recevoir lui-même à

la porte de son palais, fut indifféremment abordé par tous ceux qui nous

guidaient ou nous accompagnaient; tous s'empressaient de l'approcher;

tous jouissaient en le voyant, et il fit des gestes d'amitié à tous.

Grand par ses seules vertus, respecté par sa seule sagesse, gardé par le

seul coeur du peuple, je me crus transporté, en le voyant, dans ces

temps heureux de l'âge d'or. Je crus voir enfin Sésos; tris au milieu de

la ville de Thèbes.

Zamé, (c'était le nom de cet homme rare), pouvait avoir soixante-dix

ans, à peine en paraissait-il cinquante; il était grand, d'une figure

agréable, le port noble, le sourire gracieux, l'oeil vif, le front orné

des plus beaux cheveux blancs, et réunissant enfin à l'agrément de l'âge

mûr toute la majesté de la vieillesse.

Dès qu'il nous vit, il nous reconnut pour Européens, et sachant que le

français est l'idiome commun de ce continent, il me demanda tout de

suite dans cette langue, de quelle Nation j'étais?... De celle dont vous

parlez la langue, dis-je en le saluant.--Je la connais, me répondit

Zamé, j'ai habité trois ans votre Patrie, nous en raisonnerons

ensemble.... Mais ceux qui vous suivent n'en paraissent pas.--Non, ils

sont Hollandais.... Et il leur adressa aussi-tôt quelques paroles

flatteuses dans leur langue.--Vous vous étonnez de rencontrer un sauvage

aussi instruit, me dit-il ensuite. Venez, venez, suivez-moi,

j'éclaircirai ce qui vous étonne, je vous raconterai mon histoire.

Nous entrâmes à sa suite dans le palais: les meubles en étaient simples

et propres, plus à l'asiatique qu'à l'européenne, quoiqu'il y en eût

quelques-uns totalement à l'usage de notre Nation. Six femmes, fort

belles, en entouraient une d'environ 60 ans, et toutes se levèrent à

notre arrivée.--Voilà ma femme, me dit Zamé en me présentant la plus

vieille; ces trois-ci sont mes filles, ces trois autres sont nos amies;

j'ai de plus deux garçons: s'ils vous savaient ici, ils y seraient déjà.

Je suis certain que vous les aimerez; et Zamé s'apercevant de ma

surprise à tant de candeur: je vous étonne, me dit-il, je le vois

bien.... On vous a dit que j'étais le Chef de cette Nation, et vous êtes

tout surpris qu'à l'exemple de vos Souverains d'Europe, je ne fasse pas

consister ma grandeur dans la morgue et dans le silence; et savez-vous

pourquoi je ne leur ressemble point, c'est qu'ils ne savent qu'être Roi,

et que j'ai appris à être homme. Allons, mettez-vous à votre aise, nous

jaserons, je vous instruirai de tout: commencez d'abord par dire vos

besoins; que désirez-vous? Je suis pressé de le savoir, afin de donner

des ordres pour qu'on y pourvoie sur-le-champ.

Attendri de tant de bontés, je ne cessais d'en marquer ma

reconnaissance, quand Zamé se tournant vers sa femme, lui dit, toujours

dans notre langue: je suis bien aise que vous voyiez un Européen; mais

je suis fâché qu'il vous apprenne qu'une des modes de son pays soit de

remercier le bienfaiteur, comme si ce n'était pas celui qui oblige qui

dût rendre grâce à l'autre.

Alors, j'établis nos besoins.... Vous aurez tout cela, me dit Zamé, et

même de bons ouvriers pour aider les vôtres; mais vous ne me parlez pas

de provisions, vous devez en manquer: vous avez peut-être cru que je

voulais vous les donner?... point du tout, je vous les vends.... Ou rien

de tout ce que vous demandez, ou la certitude de passer quinze jours

avec moi. Vous voyez bien que je suis plus indiscret que vous.

Toujours de plus en plus touché de cette franchise si rare dans un

Souverain, je me prosternai à ses genoux.--Eh bien, eh bien! dit-il en

me relevant.... Zoraï, continua-t-il en s'adressant à sa femme, voilà

comme ils sont avec leurs chefs, ils les respectent au lieu de les

aimer. Renvoyez vos gens à leur bord, me dit-il ensuite, ils y

trouveront déjà une partie de ce qu'ils veulent; ils demanderont ce qui

leur manque: s'ils aiment mieux loger dans la ville, ils le peuvent;

mais vous et vos officiers, n'aurez point d'autre logement que ma

maison; elle est commode et vaste: j'y ai quelquefois reçu des amis, je

n'y ai jamais vu de courtisans.

Zamé donna ses ordres, je donnai les miens, je lui fis voir que la

présence de mes officiers était nécessaire au vaisseau.--Eh bien! me

dit-il, je ne garderai donc que vous; mais demain ils reviendront dîner

avec moi.--Ils saluèrent et prirent congé.

[Illustration: _J'ai quelquefois ici reçus des amis, je n'y

ai jamais vu de courtisans_. p. 565]

Peu après, deux citoyens de la même espèce que ceux que nous avions vus

dans la ville, habillés de même; (tous, à la couleur près, l'étaient

également) vinrent avertir Zamé qu'il était servi: nous passâmes dans

une grande pièce où le repas était préparé à l'européenne.--Voici la

seule cérémonie que je ferai pour vous, me dit cet hôte aimable; vous ne

mangeriez pas commodément comme nous, et j'ai ordonné qu'on plaçât des

sièges; nous nous en servons quelquefois, cela ne nous gênera point, et

sans attendre mes remercimens, il s'assit à côté de sa femme, me fit

mettre près de lui, et les six jeunes filles remplirent les autres

places.--Ces jolies personnes, me dit Zamé, en me montrant les trois

amies de sa famille, vont vous faire croire que j'aime le sexe, vous ne

vous tromperez pas, je l'aime beaucoup, non comme vous l'entendez

peut-être: les loix de mon pays permettent le divorce, et cependant,

continua-t-il en prenant la main de Zoraï, je n'ai jamais eu que cette

bonne amie, et n'en aurai sûrement point d'autre. Mais je suis vieux,

les jeunes femmes me font plaisir à voir, ce sexe a tant de qualités!

mon ami, j'ai toujours cru que celui qui ne savait pas aimer les femmes,

n'était pas fait pour commander aux hommes.

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 2 · 第 8 / 19 段