Mais cette étincelle de raison est bientôt étouffée par des

extravagances pitoyables: ils disent que la mort n'est qu'un sommeil, au

bout duquel ils se trouveront tout entiers et tels qu'ils étaient dans

ce monde, sur les bords d'un fleuve charmant, où tout concourra à leurs

désirs, où ils auront des femmes blanches et des poissons en abondance.

Ils ouvrent ce séjour fabuleux également aux bons comme aux méchans,

parce qu'il est égal, selon eux, d'être l'un ou l'autre; que rien ne

dépend d'eux qu'ils ne se sont pas faits, et que l'Être qui a tout créé

peut les punir d'avoir agi suivant ses vues.... Singulière manie des

hommes, de ne pouvoir presque dans aucune de leurs associations se

passer de l'idée absurde d'une vie à venir; il est bien singulier qu'il

leur faille les plus puissans secours de l'étude et de la réflexion pour

réussir à absorber en eux une chimère née de l'orgueil, aussi ridicule à

admettre, et aussi cruellement destructive de toute félicité sur la

terre.--Ami, dis-je à Sarmiento, il me paraît que tes systèmes....--Sont

invariable sur ce point, répondit le Portugais; c'est vouloir s'aveugler

à plaisir, que d'imaginer que quelque chose de nous survive; c'est se

refuser à tous les argumens démonstratifs de la raison et du bon sens,

c'est contrarier toutes les leçons que la nature nous offre, que de

distinguer en nous quelque chose de la matière; c'est en méconnaître les

propriétés, que de ne pas voir qu'elle est susceptible de toutes les

opérations possibles par la seule différence de ses modifications....

Ah! Si cette âme sublime devait nous survivre, si elle était d'une

substance immatérielle, s'altérerait-elle avec nos organes?

croîtrait-elle avec nos forces, dégénérerait-elle au déclin de notre

âge, serait-elle vigoureuse et saine, quand rien ne souffre en nous?

Triste, abattue, languissante sitôt que se dérange notre santé; une âme

qui suit aussi constamment toutes les variations du physique, ne peut

guère appartenir au moral; mon ami, il faut être fou pour croire un

instant que ce qui nous fait exister, soit autre chose que la

combinaison particulière des élémens qui nous constituent: altérez ces

élémens, vous altérez l'âme, séparez-les, tout s'anéantit; l'âme est

donc dans ces élémens, elle n'en est donc que le résultat, mais n'en est

point une chose distincte; elle est au corps ce que la flamme est à la

matière qui le consume: ces deux choses agiraient-elles l'une sans

l'autre? la flamme existerait-elle sans l'élément qui l'entretient? et

réversiblement, celui-ci se consumerait-il sans la flamme? Ah! mon ami,

sois bien en repos sur le sort de ton âme après cette vie,... elle ne

sera pas plus malheureuse qu'elle l'était avant d'animer ton corps, et

tu ne seras pas plus à plaindre pour avoir végété malgré toi quelques

instans sur le globe, que tu ne l'étais avant d'y paraître.--Sans me

donner le tems de détruire ou de réfuter une opinion si contraire à la

raison et à la délicatesse de l'homme sensible, si injurieuse à la

puissance de l'Être qui ne nous a donné cette âme immortelle que pour

arriver par son moyen à la sublime idée de son existence, d'où découle

naturellement la suite et la nécessité de nos devoirs, tant envers ce

Dieu saint et puissant, que relativement aux autres créatures, au milieu

desquelles il nous a placé; sans, dis-je, me permettre de lui répondre

un mot, le Portugais, qui n'aimait point qu'on le contrariât, reprit

ainsi le fil de sa description.

La connaissance que tu as des moeurs, des coutumes, des loix et de la

religion des habitans du Royaume de Butua, te fait aisément deviner leur

morale; aucuns de leurs actes de tyrannie et de cruauté, aucuns de leurs

excès de débauche, aucunes de leurs hostilités ne passent pour des

crimes chez eux. Pour légitimer les premiers articles, ils disent que la

nature, en créant des individus inégaux, a prouvé qu'il y en avait

quelques-uns qui devaient être soumis aux autres; elle n'eût mis sans

cela aucune distance entr'eux: voilà l'argument d'après lequel ils

partent pour molester leurs femmes, qui, selon leur manière de penser,

ne sont que des animaux inférieurs à eux, et sur lesquels la nature leur

donne toute espèce de droits; quant à leur égarement de débauche,

l'homme, disent-ils, est conformé de manière à ce que telle chose peut

plaire à l'un, et doit déplaire à l'autre: or, dès que la nature lui a

soumis des êtres, qui, par leur faiblesse, doivent indifféremment

satisfaire ou l'un ou l'autre de ces besoins, ils ne peuvent devenir des

crimes; d'un côté, l'homme reçoit des goûts; de l'autre, il a ce qu'il

faut pour se contenter: quelle apparence que la nature eût réuni ces

deux moyens, si elle était offensée de la manière dont on en use.

Tout ce que je viens de dire, continua le Portugais en terminant son

récit, va redoubler sans doute l'horreur que tu ressens déjà pour ce

peuple, et d'après l'obligation où te voilà d'y vivre, j'ai peut-être eu

tort de te donner autant de détails.--Sois bien certain, répondis-je,

qu'il n'est aucun principe de ces monstres que je ne mette au rang des

plus affreux écarts de la raison humaine; je ne suis pas plus scrupuleux

qu'on ne doit l'être; tu dois, je crois, t'en être aperçu... mais

favoriser, suivre ou croire des maximes aussi révoltantes, est au-dessus

de mes forces et de mon coeur.... Sarmiento voulut répliquer, je ne lui

répondis plus, bien persuadé que je ne convertirais pas cet homme

endurci, et que c'était une de ces sortes d'âmes dont la perversité rend

la cure d'autant plus impossible, que ne se trouvant point dans un état

de souffrance par cette dépravation, elles ne désirent nullement une

meilleure manière d'être. Je lui témoignai, pour rompre notre dialogue,

l'envie d'entrer dans une cabane où notre course nous avait conduit:

nous y pénétrâmes; c'était l'asyle d'un homme du peuple: nous le

trouvâmes assis sur des nattes, mangeant du maïs bouilli, et sa femme à

genoux devant lui, le servant avec toutes les marques possibles de

respect. Comme le Portugais était connu pour le favori du Prince, le

Paysan se leva et s'agenouilla dès qu'il parut, peu après il lui

présenta sa fille, jeune enfant de 13 ou 14 ans.... Tu vois la politesse

de ces cantons, me dit Sarmiento. Dis-moi, dans quel pays de ton Europe

on recevrait ainsi un étranger?... Il résulte donc quelque chose de bon

de ce despotisme qui t'effraie, et le voilà donc au moins, dans un cas,

d'accord avec la nature.--Ne mets cette coutume qu'au rang des écarts et

des désordres, m'écriai-je, et puisqu'elle ne m'inspire que de

l'éloignement et du dégoût, elle ne peut être dans la nature.--Dis, dans

les moeurs, et ne confonds pas l'usage, le pli donné par l'éducation

avec les loix de la nature.... Et pendant ce tems-là Sarmiento ayant

repoussé durement la jeune fille, demanda du feu, alluma sa pipe,

sortit, et nous regagnâmes la Capitale.

Il y avait déjà trois mois que j'étais dans ce triste séjour, maudissant

mon malheur et mon existence, désespérant qu'aucun hasard m'y fit jamais

rencontrer Léonore, n'aimant qu'elle, ne pensant qu'à elle, lorsque le

sort, pour calmer un instant mes maux, fit naître au moins pour moi,

l'occasion d'une bonne oeuvre.

J'étais sorti seul un matin pour aller rêver plus à l'aise à l'objet de

mon coeur; je préférais ces promenades solitaires à celles où Sarmiento

m'empestait de sa morale erronée, et cherchait toujours à combattre ou à

pervertir mes principes, lorsque je découvris un spectacle fait pour

arracher les pleurs de tous autres individus que ceux de ce peuple

féroce, peu faits pour le plaisir touchant de s'attendrir sur les

douleurs d'un sexe délicat et doux, que le ciel forma pour partager nos

maux, pour mêler de roses les épines de la vie, et non pour être

méprisées et traitées comme des bêtes de somme.

Une de ces malheureuses hersait un champ où son mari voulait semer du

maïs, attelée à une charrue lourde; elle la traînait de toutes ses

forces sur une terre grasse et spongieuse qu'il s'agissait

d'entr'ouvrir. Indépendamment de ce travail pénible où succombait cette

infortunée, elle avait deux enfans attachés devant elle, que nourrissait

chacun de ses seins, elle pliait sous le joug; des sanglots et des cris

s'entendaient malgré elle, sa sueur et ses larmes coulaient à-la-fois

sur le front de ses deux enfans.... Un faux pas la fait chanceler...

elle tombe... je la crus morte... son barbare époux saute sur elle,

armé d'un fouet, et l'accable de coups pour la faire relever.... Je

n'écoute plus que la nature et mon coeur, je m'élance sur ce scélérat

... je le renverse dans le sillon... je brise les liens qui attachent

sa mourante compagne au timon de la charrue... je la relève... la

presse sur ma poitrine, et l'assis sous un arbre à côté de moi... elle

était évanouie, elle serait morte sans ce secours.... Je tenais sur mes

genoux ses enfans froissés de la chute.... Cette malheureuse ouvre enfin

les yeux... elle me regarde... elle ne peut concevoir qu'il existe

dans la nature un être qui peut la secourir et la venger... elle me

fixe avec étonnement; bientôt les larmes de sa reconnaissance arrosent

les mains de son bienfaiteur... elle prend ses enfans, elle les baise

... elle me les donne... elle a l'air de m'engager à leur sauver la vie

comme à elle. Je jouissais délicieusement de cette scène, lorsque

j'aperçois le mari revenir à moi avec un de ses camarades; je me lève,

décidé à les recevoir tous deux comme ils le méritent.... Ma contenance

les effraie: j'emmène la femme, j'emporte les enfans, j'établis chez moi

cette malheureuse famille, et défends au mari d'y paraître. Je fis

demander le soir cette femme au Roi, comme si j'avais eu le dessein de

la destiner à mes plaisirs: le Monarque, qui m'avait déjà beaucoup

reproché le célibat dans lequel je vivais, me l'accorda sans difficulté,

et fît défendre à l'époux d'approcher de ma maison. Je lui proposai

d'être mon esclave: on ne peut peindre la joie qu'elle eut de

l'accepter; je la chargeai donc du soin de mon petit ménage, et je

rendis sa vie si douce, qu'elle voulait se tuer de désespoir quand elle

sut que je songeais à quitter le pays. Il a donc, là comme ailleurs, de

l'âme, de la sensibilité, de la reconnaissance et de la délicatesse, ce

sexe si cruellement outragé dans ces féroces climats; il a donc tout ce

qu'il faut pour rendre ses maîtres heureux, si, renonçant à l'affreux

droit de le maîtriser, ces tyrans préféraient celui bien plus doux de

cultiver des vertus qui feraient aussi bien la douceur de leur vie.

Sarmiento n'eut pas plutôt appris cette action qu'il la blâma;

non-seulement elle choquait ses indignes maximes, mais elle était même,

prétendait-il, contre les loix du pays, puisqu'elle ravissait à un époux

les droits qu'il avait sur sa femme, et comment, d'ailleurs, avec de

l'esprit, poursuivait ce cruel sophiste, comment l'imaginer avoir fait

une bonne oeuvre, quand de deux êtres qu'intéresse cette action, il en

reste un de malheureux.--Celui qui souffre était criminel.--Non,

puisqu'il agissait d'après les usages de son pays; mais le fût-il,

qu'importe, son crime le rendait heureux; en t'y opposant, tu fais un

infortuné.--Il est juste que le coupable souffre.--Ce qui est juste,

c'est qu'il n'y ait dans l'état de souffrance que l'être faible, créé

par la nature pour végéter dans l'asservissement, et tu déranges cet

ordre en prêtant ton secours à cet être faible, contre le maître qui a

tout droit sur lui; aveuglé par une fausse pitié, dont les mouvemens

sont trompeurs et les principes égoïstes, tu troubles et pervertis les

vues de la nature; mais allons plus loin: supposons les deux êtres

égaux, je n'en soutiens pas moins que si dans l'action à laquelle se

livre l'homme que tu appelles humain, il faut nécessairement que des

deux que cette action touche, il y en ait un de malheureux; l'action

n'est plus vertueuse, elle est indifférente; car une bonne action qui

n'est qu'aux dépens du bonheur d'un homme, une bonne action d'où résulte

une manière d'être désagréable pour un des deux individus qu'elle

touche, en remettant les choses comme elles étaient, ne peut plus être

regardée comme vertueuse, elle n'est plus qu'indifférente, puisqu'elle

n'a fait que changer les situations.--Elle est bonne dès qu'elle venge

le crime.--Elle ne peut être telle, dès qu'elle laisse un individu dans

le malheur, et pour qu'elle pût avoir ce caractère de bonté que tu lui

supposes, il faudrait qu'on fût mieux instruit sur ce qui est crime ou

sur ce qui ne l'est pas; tant que les idées de vice ou de vertu ne

seront pas plus développées, tant qu'on variera, tant qu'on flottera sur

ce qui caractérise l'un ou l'autre, celui qui, pour venger ce qu'il

croit mal, rendra un autre être à plaindre, n'aura sûrement rien fait de

vertueux.--Eh! que m'importent tes raisonnemens, dis-je en colère à ce

maudit homme, il est si doux de se livrer à de telles actions, que

fussent-elles même équivoques, il nous reste toujours au fond du coeur

la jouissance délicieuse de les avoir faites.--D'accord, reprit

Sarmiento, dis que tu as fait cette action parce qu'elle te flattait,

que tu t'es livré, en la faisant, à un genre de plaisir analogue à ton

organisation; que tu as cédé à une sorte de faiblesse flatteuse pour ton

âme sensible; mais ne dis pas que tu as fait une bonne action, et si tu

m'en vois faire une contraire, ne dis pas que j'en fais une mauvaise,

dis que j'ai voulu jouir comme toi, et que nous avons cherché chacun ce

qui convenait le mieux à notre manière de voir et de sentir.

Enfin la vengeance du Ciel éclata sur ce malheureux Portugais: le

fourbe, en me dévoilant une partie de sa conduite, dont les détails que

je vous cache, vous feraient frémir sans doute, m'avait pourtant déguisé

le crime affreux qu'il méditait pour lors. Cet homme, sans âme, sans

reconnaissance, comme tous ceux que l'ambition dévore, oubliant qu'il

devoit la vie à ce Monarque contre lequel il complotait, osait penser à

le détrôner pour se mettre lui-même à sa place. Avec les seules troupes

de la Couronne, il imaginait forcer les grands vassaux à le reconnaître,

ou les réduire à la servitude. Je pensai être enveloppé dans l'orage:

heureusement le Roi, sûr de mon innocence, et ayant besoin de mes

services, distingua le coupable, le punit seul, et me rendit justice.

J'ignorais, et le complot de ce scélérat, et la découverte qu'on venait

d'en faire, lorsque, sortis tous deux un jour pour une de nos courses

ordinaires, six nègres embusqués tombèrent sur lui, et l'étendirent à

mes pieds; il respirait encore....--Je meurs, me dit-il, je connais la

main qui me frappe, elle fait bien, dans deux jours je lui en ravissais

la puissance; puisse le traître périr un jour comme moi. Ami, je pars en

paix; ni amendement, ni correction même à cette heure cruelle où le

voile tombe et la vérité perce; et si j'emporte un remords au tombeau,

c'est de n'avoir pas comblé la mesure; tu vois qu'on meurt tranquille

quand on me ressemble. Il n'y a de malheureux que celui qui espère;

celui qui frémit, est celui qui croit encore; celui dont la foi est

éteinte ne peut plus rien avoir à redouter: meurs comme moi si tu le

peux.... Ses yeux se fermèrent, et son âme atroce alla paraître aux

pieds de son Juge, souillée de tous les crimes, et du plus grand sans

doute, l'impénitence finale.

Je ne perdis pas un instant, pour me rendre chez le roi, et

m'éclaircissant avec lui, il me raconta les odieux desseins du

Portugais, m'assura que je ne devais rien craindre, que mon innocence

lui était connue, et que je pouvais continuer de le servir tranquille.

Je rentrai chez moi, moins agité. Là, tout entier à mes réflexions, je

me convainquis combien il est vrai qu'aucun crime ne reste sans

châtiment, et que la main équitable de la Providence sait tôt ou tard

accabler celui qui la méconnaît ou l'outrage. Cependant je plaignis et

regrettai ce malheureux; je le plaignis, parce que plus un homme est

entraîné au mal, plus il y est porté par des circonstances ou des causes

physiques, et plus, sans-doute, il est à plaindre: je le regrettai,

parce que c'était le seul être avec qui je pus raisonner quelquefois; il

me semblait qu'isolé au milieu de ces barbares, je devenais plus faible

et plus infortuné.

Depuis que j'y étais, j'avais déjà exercé mon ministère sur cinq troupes

de femmes, sans qu'aucune blanche eût encore paru. Ne me flattant plus

de voir jamais arriver ma chère Léonore sur ces côtes, où l'espoir de la

délivrer et de la ramener en Europe, fixait seul mes destins, je

m'occupais sérieusement de mon secret départ, lorsque le roi me fit dire

qu'il avait quelque chose à me communiquer. Il entendait fort bien le

portugais: je l'avais appris avec Sarmiento, et j'étais, au moyen de

cela, très en état, depuis quelque temps, de m'entretenir avec sa

majesté; elle m'apprit donc qu'elle venait de recevoir des nouvelles

d'une troupe de femmes blanches, actuellement dans un petit fort

portugais, existant sur les frontières du Monomotapa, lesquelles

seraient fort aisées à enlever; que pour parvenir à ce fort, il y avait

à la vérité des montagnes presqu'inaccessibles à traverser, que les

défilés de ces barrières étaient presque toujours gardés par les

Bororès, peuple plus guerrier et plus cruel encore que le sien, mais que

le moment était propice, parce que ces fiers et intraitables voisins se

trouvaient alors très-occupés avec les Cimbas, leurs plus grands

ennemis, et qu'il n'y avait aucun danger à entreprendre la conquête

qu'il méditait. A l'égard des Portugais, je ne les crains pas, continua

le monarque, ils sont d'ailleurs en très-petit nombre dans le fort dont

je parle; ainsi rien ne peut troubler mon projet.

Il n'est pas besoin de vous dire avec quel empressement je le saisis

moi-même; tout paraissait ici ranimer mon espoir; Léonore pouvait être

au nombre de ces femmes blanches; obtenais-je la permission d'être de ce

détachement, ou de le commander, une fois au fort portugais, j'emmenais

Léonore en Europe, si j'étais assez heureux, pour l'y trouver. N'y

était-elle pas, cette expédition m'ouvrait toujours la route des

établissemens d'Europe, et je quittais ces barbares, dès que je me

retrouvais avec des chrétiens.

Mais Ben Mâacoro avait autant de politique que moi; il redoutait ma

désertion; il était attaché aux services que je lui rendais, et décidé à

tout, pour me garder chez lui, à quelque prix que ce pût être, moyennant

quoi, non-seulement je ne pus obtenir la conduite des troupes, mais il

me fut même très-défendu d'être de l'expédition. Il ne me communiqua ce

qu'il venait de me dire, que pour me faire part du plaisir qu'il en

recevait, et me prévenir en même temps, d'être moins difficile sur le

choix de ces femmes, parce que leur seule couleur suffisait pour lui

plaire.

Mon triste espoir déçu aussi-tôt que formé, ma situation me sembla plus

affreuse; je ne pouvais plus que craindre ce que je venais de désirer.

Quel moyen me restait-il, pour ravir Léonore au roi, à supposer qu'elle

fût parmi ces femmes? J'aurais la douleur de la lui livrer moi-même,

sans la connaître. Un instant, je le sais, j'avais cru que le flambeau

de l'amour m'empêcherait de m'égarer; mais cette idée n'était qu'un

fruit de mon ivresse, que détruisait aussi-tôt la raison. De ce moment,

je ne trouvai plus pour moi de tranquillité, qu'à me convaincre qu'il

était impossible que Léonore fût au nombre de ces femmes; je regardai

comme une chimère, ce qui venait de me rendre heureux, peu de temps

avant.... Quelle apparence, me disais-je, que de la côte occidentale

d'Afrique où on la supposait, lorsque je passai à Maroc, elle se trouve

maintenant sur la côte orientale? Pour que cela pût être, il aurait

fallu, ou qu'elle eût traversé les terres, ce qui était presque

incroyable, ou qu'elle eût fait, par mer, le tour du continent, ce qui

me paraissait encore plus difficile. Je chassai donc totalement cette

pensée de mon esprit. Quand l'illusion qui nous a séduit, ne sert plus

qu'à notre supplice, le plus court est de la détruire.

Je m'affermis si bien, d'après cela, dans l'impossibilité de mes

craintes, que je ne m'occupai pas plus des femmes blanches qui allaient

arriver, que je ne l'avais fait jusqu'alors des noires, et la ferme

résolution de fuir, aussitôt que j'en trouverais le moyen, ne remplit

que plus fortement mon esprit. Dès qu'il devenait impossible que Léonore

parvint jamais dans le royaume, je devais mettre tout en usage pour

aller la chercher ailleurs.

Le détachement se fit donc. Trente guerriers partirent mystérieusement,

traversèrent les montagnes, sans risque, mirent en fuite les Portugais

du fort de _Tété_, sur la frontière septentrionale du Monomotapa,

prirent quatre femmes blanches, et les amenèrent voilées au roi, avec

aussi peu de danger. On me fit avertir; je me plaçai, suivant l'usage,

entre les deux nègres armés de massues, prêtes à fondre sur ma tête, au

moindre mot, ou à la plus légère démarche qui pût s'éloigner de mon

ministère.

Rien de moins effrayant pour moi que cette formalité, si j'eusse eu le

moindre soupçon que ma chère Léonore dût être au nombre de ces femmes,

mille morts ne m'eussent pas empêché de la saisir et de l'emporter au

bout du monde. Mais je m'étais tellement affermi dans l'idée que cela ne

pouvait être, que j'examinai ces femmes-ci avec la même indifférence que

les autres; deux me parurent de vingt-cinq à trente ans; l'une

desquelles me sembla mal faite, très-brune de peau, et très-éloignée

d'être comme il les fallait au monarque; l'autre était joliment tournée,

mais plus de prémices. La troisième fixa plus long-tems mes regards; je

dus la soupçonner beaucoup plus jeune que les deux premières. Sa peau

était éblouissante, et toutes les parties de son corps, formées comme

par la main même des grâces. Elle répugnait beaucoup à l'examen, et

quand il fallut constater sa vertu, elle se détendit horriblement. La

manière dont ces femmes étaient voilées, quand on les présentait,

ajoutait beaucoup à la terreur que cette cérémonie jetait dans l'âme de

celles qui n'étaient pas du pays. Non-seulement il n'était pas possible

de les voir; mais elles-mêmes, les yeux bandés sous leurs voiles, ne

pouvaient discerner, ni avec qui elles étaient, ni ce qu'on allait leur

faire.

[Illustration: _Toutes les parties de ce beau corps étaient formées par

la main des grâces_.]

Les défenses multipliées de celle-ci, m'embarrassèrent beaucoup, la

force ou la contrainte ne s'arrangeant pas à ma délicatesse, cependant

je devais rendre un compte exact; je me trouvai donc obligé de faire

demander au roi ce qu'il prétendait que je fisse; il m'envoya deux

femmes de sa garde, munies de l'ordre de contenir la jeune fille, et de

l'empêcher de se soustraire aux opérations de mon devoir. Elle fut

saisie, et je poursuivis mes recherches; elles devinrent

très-embarrassantes. Pas assez bon anatomiste, pour décider en dernier

ressort, sur une chose qui me parut douteuse, je me contentai d'établir

sur celle-là, dans mon rapport, que je lui supposais absolument tout ce

qu'il fallait pour plaire à son maître, et que si les choses n'étaient

pas tout-à-fait dans l'_entier_ qu'il leur désirait, il s'en fallait de

si peu, que l'illusion lui serait encore permise. Quant à la quatrième,

c'était une vieille femme, et je la réformai, ainsi que la première;

mais le roi ne s'empara pas moins de toutes les quatre; il était si

enthousiasmé des femmes blanches, qu'il n'en voulut soustraire aucune.

Mon opération faite, les femmes entrèrent au sérail, et je me retirai.

A peine fus-je seul, que les résistances de cette jeune personne, ses

charmes, la cruauté que j'avais eu d'appeler du secours; tout cela,

dis-je, vint agiter mon coeur en mille sens divers: je voulus chercher

un peu de repos, et cette charmante créature venait s'offrir sans-cesse

à mon imagination: ô toi, que j'idolâtre, m'écriai-je, serais-je donc

coupable envers toi; non, non, épouse adorée, nuls attraits ne

balanceront les tiens, dans l'âme où s'érige ton temple.... Mais

Léonore, si tu m'enflammas; ô Léonore, si tu es belle; hélas! tu ne peux

l'être qu'ainsi, et je l'avoue, mes sens tranquilles jusqu'alors,

s'irritèrent avec impétuosité. Je ne fus plus maître de les contenir; il

me semblait que l'amour même, entr'ouvrant les gazes qui voilaient cette

malheureuse captive, m'offrait les traits chéris de mon coeur; séduit

par cette douce et cruelle illusion, j'osai, pour la première fois de ma

vie être un instant heureux sans Léonore. Je m'endormis, et ces chimères

s'évanouirent avec les ombres de la nuit.

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 2 · 第 7 / 19 段