devient une loi. Un époux mépriserait sa femme, si elle lui donnait ses
prémices[19]; ils appartiennent de droit aux prêtres; eux-seuls doivent
flétrir cette fleur imaginaire, où nous avons la folie d'attacher tant
de prix; de cette règle sont pourtant exceptés les sujets qui doivent
être conduits au roi. Resserrés avec soin dans les maisons des
gouverneurs de chaque province, ils n'entrent point dans les écoles;
c'est un droit que les prêtres n'ont jamais osé disputer à leur
souverain qui le possède, comme chef du temporel et du spirituel Toutes
ces roses se cueillent à certains jours de fêtes, prescrits dans leur
calendrier. Alors les temples se ferment; il n'est plus permis qu'aux
seuls prêtres, d'y entrer, le plus grand silence règne aux environs; ou
immolerait impitoyablement quiconque oserait le troubler. La défloration
se fait aux pieds de l'idole. Le chef commence, il est suivi du collège
entier. Les filles sont présentées deux fois, les garçons, une. Des
sacrifices, suivent la cérémonie; à treize ou quatorze ans, les élèves
retournent dans leurs familles; on leur demande s'ils ont été
sanctifiés: s'ils ne l'avaient pas été, les garçons seraient
horriblement méprisés, et les filles ne trouveraient aucun époux. Ce qui
s'opère dans les provinces, se pratique de même dans la capitale; la
seule différence qu'il y ait, lors de ces initiations, consiste dans le
droit qu'a le monarque d'opérer, s'il veut, avant les prêtres. Ici,
comme dans le royaume de Juida, si quelqu'un refusait de placer ses
enfans dans ces écoles, les prêtres pourraient les faire enlever.--Que
d'infamies, m'écriai-je; toutes ces turpitudes me choquent au dernier
point. Mais je ne tiens pas, je l'avoue, a voir la pédérastie érigée en
initiation religieuse; à quel point de corruption doit être parvenu un
peuple, pour instituer ainsi en coutume, le vice le plus affreux, le
plus destructeur de l'humanité, le plus scandaleux, le plus contraire
aux loix de la nature, et le plus dégoûtant de la terre.--Que
d'invectives, me répondit le Portugais, (trop malheureux partisan de
cette intolérable dépravation!) Écoute, ami, je veux bien m'interrompre
un moment, pour te convaincre de tes torts,.au risque de contrarier
quelques uns de mes principes, pour mieux te prouver l'injustice des
tiens. N'imagine pas que cette erreur à laquelle on attache une si
grande importance en Europe, soit aussi conséquente qu'on le croit. De
quelque manière qu'on veuille l'envisager, on ne la trouvera dangereuse,
que dans un seul point. _Le tort qu'elle fait à la population_. Mais ce
tort est-il bien réel? c'est ce qu'il s'agit d'examiner. Qu'arrive-t-il,
en tolérant cet écart? qu'il naît, je le suppose, dans l'état, un petit
nombre d'enfans de moins; est-ce donc un si grand mal, que cette
diminution, et quel est le gouvernement assez faible, pour pouvoir s'en
douter? Faut-il à l'État, un plus grand nombre de citoyens, que celui
qu'il peut nourrir? Au-delà de cette quantité, tous les hommes, dans
l'exacte justice, ne devraient-ils pas être maîtres de produire, ou de
ne pas produire; je ne connais rien de si risible, que d'entendre crier
sans-cesse pour la population. Vos compatriotes, sur-tout, vos chers
Français, qui ne s'aperçoivent pas que si leur gouvernement les traite
avec tant d'indifférence, que si leur fuite, leur mort le touche si peu,
que si leurs loix les sacrifient chaque jour si inhumainement, ce n'est
qu'à cause de leur trop grande population; que si cette population était
moindre, ils deviendraient bien autrement chers à cet État qui se moque
d'eux, et seraient bien autrement épargnés par le glaive atroce de
Thémis; mais laissons ces imbéciles crier tout à leur aise, laissons-les
remplir leurs dégoûtantes compilations de projets fastueux, pour
augmenter des hommes, dont l'excès forme déjà un des plus grands vices
de leur État, et voyons seulement si ce qu'ils désirent est un bien.
J'ose dire que non: j'ose assurer que par-tout où la population et le
luxe seront médiocres, l'égalité, dont tu parais si partisan, sera plus
entière, et par conséquent, le bonheur de l'individu, plus certain.
C'est l'abondance du peuple, et l'accroissement du luxe, qui produit
l'inégalité des conditions, et tous les malheurs qui en résultent. Les
hommes sont tous frères, chez le peuple médiocre et frugal; ils ne se
connaissent plus, quand le luxe les déguise et que la population les
avilit; à mesure qu'augmentent l'un et l'autre de ces choses, les droits
du plus fort naissent insensiblement; ils asservissent le plus faible,
le despotisme s'établit, le peuple se dégrade, et se trouve bientôt
écrasé sous le poids des fers, que sa propre abondance lui forge[20]; ce
qui diminue la population dans un État, sert donc cet État, au lieu de
lui nuire; politiquement considéré, voilà donc ce vice si abominable,
dans la classe des vertus, plutôt que dans celle des crimes, chez toutes
les nations philosophes. L'examinerons-nous du côté de la nature? Ah! si
l'intention de la nature eût été que tous les grains de bleds
germassent, elle eût donné une meilleure constitution à la terre. Cette
terre ne se trouverait pas si long-tems hors d'état de rapporter;
toujours féconde, n'attendant jamais que la semence, on ne lui donnerait
jamais, qu'elle ne rendît. Un coup-d'oeil sur le physique des femmes, et
voyons si cela est. Une femme qui vit 70 ans, je suppose, en passe
d'abord 14 sans pouvoir encore être utile; puis 20, où elle ne peut plus
l'être: reste à 36, sur lesquelles il faut prélever 3 mois par an, où
ses infirmités doivent encore l'empêcher de travailler aux vues de la
nature, si elle est sage, et qu'elle veuille que le fruit produit soit
bon. Reste donc 27 ans, au plus, sur 70, où la nature lui permet de la
servir. Je le demande, est-il raisonnable de penser que si les vues de
la nature tendaient à ce que rien ne fût perdu, elle consentirait à
perdre autant[21], et si cette perte est indiquée par ses propres loix,
pouvons-nous légitimement contraindre les nôtres à punir ce qu'elle
exige elle-même? La propagation n'est certainement pas une loi de la
nature, elle n'en est qu'une tolérance: a-t-elle eu besoin de nous, pour
produire les premières espèces? N'imaginons pas que nous lui soyons plus
nécessaires pour les conserver, si l'existence de ces espèces était
essentielle à ses plans; ce que nous adoptons de contraire à cette
opinion, n'est que le fruit de notre orgueil.
Quand il n'y aurait pas un seul homme sur la terre, tout n'en irait pas
moins comme il va; nous jouissons de ce que nous trouvons; mais, rien
n'est créé pour nous; misérables créatures que nous sommes, sujets aux
mêmes accidens que les autres animaux, naissant comme eux, mourant comme
eux, ne pouvant vivre, nous conserver et nous multiplier que comme eux,
nous nous avisons d'avoir de l'orgueil, nous nous avisons de croire que
c'est en faveur de notre précieuse espèce que le soleil luit, et que les
plantes croissent. O déplorable aveuglement! convainquons-nous donc que
la nature se passerait aussi bien de nous, que de la classe des fourmis
ou de celle des mouches; et que d'après cela, nous ne sommes nullement
obligés à la servir dans la multiplication d'une espèce qui lui est
indifférente, et dont l'extinction totale n'altérerait aucune de ses
loix. On peut donc perdre, sans l'offenser en quoi que ce soit. Que
dis-je? nous la servons, en n'augmentant pas une sorte de créature, dont
la ruine entière, en lui rendant l'honneur de ses premières créations,
lui ferait reprendre des droits, que sa tolérance nous cède. Le voilà
donc, ce vice dangereux, ce vice épouvantable contre lequel s'arme
imbécilement les loix et la société, le voilà donc démontré utile à
l'État et à la nature, puisqu'il rend à l'un son énergie, en lui ôtant
ce qu'il a de trop, et à l'autre sa puissance, en lui laissant
l'exercice de ces premières opérations. Eh! si ce penchant n'était pas
naturel, en recevrait-on les impressions, dès l'enfance? ne cèderait-il
pas aux efforts de ceux qui dirigent ce premier âge de l'homme. Qu'on
examine pourtant, les êtres qui en son empreints; il se développe;
malgré toutes les digues qu'on lui oppose, il se fortifie avec les
années; il résiste aux avis, aux sollicitations, aux terreurs d'une vie
à venir, aux punitions, aux mépris, aux plus piquans attraits de l'autre
sexe; est-ce donc l'ouvrage de la dépravation, qu'un goût qui s'annonce
ainsi, et que veut-on qu'il soit, si ce n'est l'inspiration la plus
certaine de la nature? Or, si cela est, l'offense-t-il? Inspirerait-elle
ce qui l'outragerait? Permettrait-elle ce qui gênerait ses loix?
Favoriserait-elle des mêmes dons, et ceux qui la servent, et ceux qui la
dégradent? Etudions-la mieux, cette indulgente nature, avant d'oser lui
fixer des limites. Analisons ses loix, scrutons ses intentions, et ne
hasardons jamais de la faire parler sans l'entendre.
Osons n'en point douter enfin, il n'est pas dans les intentions de cette
mère sage que ce goût s'éteigne jamais; il entre au contraire dans ses
plans qu'il y ait, et des hommes qui ne procréent point, et plus de
quarante ans dans la vie des femmes où elles ne le puissent pas, afin de
nous bien convaincre que la propagation n'est pas dans ses loix, qu'elle
ne l'estime point, qu'elle ne lui sert point, et que nous sommes les
maîtres d'en user sur cet article comme bon nous semble, sans lui
déplaire en quoi que ce soit, sans atténuer en rien sa puissance.
Cesse donc de te récrier contre le plus simple des travers, contre une
fantaisie où l'homme est entraîné par mille causes physiques que rien ne
peut changer ni détruire, contre une habitude enfin, que l'on tient de
la nature, qui la sert, qui sert à l'État, qui ne fait aucun tort à la
société, qui ne trouve d'antagonistes que parmi le sexe, dont elle
abjure le culte, raison trop faible, sans doute, pour lui dresser des
échafauds. Si tu ne veux pas imiter les philosophes de la Grèce,
respecte au moins leurs opinions: Licurgue et Solon armèrent-ils Thémis
contre ces infortunés? Bien plus adroits, sans doute, ils tournèrent au
bien et à la gloire de la patrie le vice qu'ils y trouvèrent régnant.
Ils en profitèrent pour allumer le patriotisme dans l'âme de leurs
compatriotes: c'était dans le fameux bataillon des _amans et des
aimés_[22] que résidait la valeur de l'État. N'imagine donc pas que ce
qui fit fleurir un peuple, puisse jamais en dégrader un autre. Que le
soin de la cure de ces infidèles regarde uniquement le sexe qu'ils
dépriment; que ce soit avec des chaînes de fleurs que l'amour les ramène
en son temple; mais s'ils les brisent, s'ils résistent au joug de ce
Dieu, ne crois pas que des invectives ou des sarcasmes, que des fers ou
des bourreaux les convertissent plus sûrement: on fait avec les uns des
stupides, et des lâches, des fanatiques avec les autres; on s'est rendu
coupable de bêtises et de cruautés, et on n'a pas un vice de moins[23].
Mais reprenons: quel fruit recueilleras-tu de la description que tu me
demandes, si tu en interromps sans cesse le récit?
Les crimes contre la religion, continue le Portugais, existent ici comme
dans notre Europe, et y sont même plus sévèrement punis[24]; le premier
prêtre en devient le souverain juge et l'exécuteur: un mot contre le
clergé ou contre l'idole, quelques négligences au service public du
temple, l'inobservance de quelques fêtes, le refus de placer ses enfans
dans les écoles, tout cela est puni de mort: on dirait que ce malheureux
peuple, pressé de voir sa fin, imagine avec soin tout ce qui peut
l'accélérer.
Ignorant absolument l'art de transmettre les faits, soit par l'écriture,
soit par les signes hiérogliphiques, ce peuple n'a conservé aucuns
mémoriaux qui puissent servir à la connaissance de sa généalogie ou de
son histoire; il ne s'en croit pas moins le peuple le plus ancien de la
terre: il dominait autrefois, assure-t-il, tout le continent, et
principalement la mer, qu'il ne connaît pourtant plus aujourd'hui; sa
position dans le milieu des terres, ses perpétuelles dissentions avec
les peuples de l'Orient et de l'Occident, qui l'empêchent de s'étendre
jusques-là, le privera vraisemblablement encore long-tems de connaître
les côtes qui l'avoisinent. Son seul commerce consiste à exporter son
riz, son manioc et son maïs aux Jagas, qui habitant un pays sablonneux,
se trouvent manquer souvent de ces précieuses denrées; ils en importent
des poissons qu'il aime beaucoup et qu'il mange presqu'avec la même
avidité que la chair humaine; les querelles survenues dans ces échanges
sont un de ses fréquens motifs de guerre, et alors il se bat au lieu de
commercer, les comptoirs deviennent des champs de bataille.
La politique, qui apprend à tromper ses semblables en évitant de l'être
soi-même, cette science née de la fausseté et de l'ambition, dont
l'homme c'était fait une vertu, l'homme social un devoir, et l'honnête
homme un vice.... La politique, dis-je, est entièrement ignorée de ce
peuple; ce n'est pas qu'il ne soit ambitieux et faux, mais il l'est sans
art, et comme ceux auxquels il a affaire ne sont pas plus fins, il en
résulte qu'ils se trompent gauchement les uns et les autres; mais tout
autant que s'ils le faisaient avec plus d'industrie. Le peuple de Butua
tâche d'être le plus fort dans les combats, de gagner le plus qu'il peut
dans ses échanges, voilà où se bornent toutes ses ruses. Il vit
d'ailleurs avec insouciance et sans s'inquiéter du lendemain, jouit du
présent le mieux qu'il peut, ne se rappelle point le passé, et ne
prévoit jamais l'avenir; il ne sait pas mieux l'âge qu'il a; il sait
celui de ses enfans jusqu'à quinze ou vingt ans, puis il l'oublie et
n'en parle plus.
Ces Africains ont quelques légères connaissances d'astronomie, mais
elles sont mêlées d'une si grande foule d'erreurs et de superstition,
qu'il est difficile d'y rien comprendre; ils connaissent le cours des
astres, prédisent assez bien les variations de l'atmosphère, et divisent
leurs tems par les différentes phases de la lune: quand on leur demande
quelle est la main qui meut les astres dans l'espace, quel est enfin le
plus puissant des êtres, ils répondent que c'est leur idole, que c'est
elle qui a créé tout ce que nous voyons, qui peut le détruire à son gré,
et que c'est pour prévenir cette destruction qu'ils arrosent sans cesse
ses autels de sang.
Leur nourriture ordinaire est le maïs, quelques poissons quand le
commerce le leur en apporte, et de la chair humaine; ils en ont des
boucheries publiques où l'on s'en fournit en tous tems; quelquefois ils
joignent à cela de la chair de singe, qu'on estime fort dans ces
contrées. Ils tirent du maïs une liqueur très-enivrante, et préférable à
notre eau-de-vie; quelquefois ils la boivent pure, souvent ils la mêlent
avec de l'eau communément mauvaise et saumâtre; ils ont une manière de
confire et de garder l'igname[25], qui le rend délicat et bon.
Ils n'ont point de monnaie entr'eux, ni signe qui la représente: chacun
vit de ce qu'il a; ceux qui veulent des productions étrangères
rapportées par les commerçans, se les procurent par échange, ou en prêt
d'esclaves, de femmes et d'enfans pour les travaux ou pour les plaisirs.
La table du Roi est servie des prémices de tout ce qui croit dans le
pays, et de tout ce qui s'y apporte; il y a des gens chargés d'aller
retirer ces différens tributs, et sans s'incommoder en rien, la nation
le nourrit ainsi en détail. Il en est de même de la table des chefs et
des prêtes. Rien ne se vend au peuple que ces premières maisons ne
soient fournies. Ce sont les tributs imposés sur le commerce, une fois
acquittés, le marchand tire ce qu'il peut de sa denrée, et s'en fait
payer comme je viens de le dire.
Les établissemens de ce peuple, aussi médiocres que sa population, ne se
voient guères qu'aux endroits les plus cultivés: on compte là une
douzaine de maisons ensemble, sous l'autorité du plus ancien chef de
famille, et sept ou huit de ces bourgades composent un district, au
Gouverneur duquel les chefs particuliers rendent compte, comme ceux-ci
le font au Roi. Les besoins, les volontés, les caprices des Gouverneurs
sont expliqués aux Lieutenans des bourgades, qui exécutent à l'instant
les ordres de ces petits despotes, autrement, et cela sans que le Roi
pût le blâmer, le Gouverneur ferait brûler la bourgade et exterminer
ceux qui l'habitent. Ce Lieutenant de bourgade ou chef particulier n'a
nulle autorité dans son district, il n'en n'a que dans sa famille comme
tous les autres individus; il n'est en quelque façon que le premier
agent du despote; il n'est point étonnant de voir un de ces petits
souverains faire passer l'ordre à une bourgade de son département de lui
envoyer telle ou telle denrée, telle fille ou tel garçon, et le refus de
cette sommation coûter l'existence entière de la bourgade; moins rare
encore de voir deux ou trois principaux chefs se réunir, pour aller, par
seul principe d'amusement, saccager, détruire, incendier une bourgade,
et en massacrer tous les habitans sans aucune distinction d'âge ou de
sexe; vous voyez alors ces malheureux sortir de leur hutte avec leurs
femmes et leurs enfans, présenter à genoux la tête aux coups qui les
menacent, comme des victimes dévouées, et sans qu'il leur vienne
seulement à l'esprit de se venger ou de se défendre... puissant effet,
d'un côté, de l'abaissement et de l'humiliation de ces peuples, et de
l'autre, preuve bien singulière de l'excès du despotisme et de
l'autorité des grands.... Que de réflexions fait naître cet exemple!
serait-il réellement, comme je le suppose, une partie de l'humanité
subordonnée à l'autre par les décrets de la main qui nous meut? Ne
doit-on pas le croire en voyant ces usages dans l'enfance de toutes nos
sociétés, comme chez ce peuple encore dans le sein de la nature, si
cette nature incompréhensible a soumis à l'homme des animaux bien plus
forts que lui, ne peut-elle pas lui avoir également donné des droits sur
une portion affaiblie de ses semblables? et si cela est, que deviennent
alors les systèmes d'humanité et de bienfaisance de nos associations
policées?--Dusses-tu me gronder de l'interrompre encore, dis-je au
Portugais, je ne te pardonne pas ces principes; ne tire jamais aucune
conséquence, en faveur de la tyrannie, de toutes les horreurs que nous
montre ce peuple; l'homme se corrompt dans le sein même de la nature,
parce qu'il naît avec des passions dont les effets font frémir toutes
les fois que la civilisation ne les enchaîne pas. Mais conclure de là
que c'est chez l'homme sauvage et agreste qu'il faut se choisir des
modèles, ou reconnaître les véritables inspirations de la nature, serait
avancer une opinion fausse: la distance de l'homme à la nature est
égale, puisqu'il peut être aussi-tôt corrompu par ses passions dès le
berceau de cette nature, que dans son plus grand éloignement. C'est donc
dans le calme qu'il faut juger l'homme, ou dans l'état tranquille où le
mettent à la longue les digues de ses passions élevées par le
législateur qui le civilise.--Je poursuivrai, reprit Sarmiento, car il
faudrait, sans cela, discuter si cette main qui élève des digues, a
réellement le droit de les édifier, si c'est un bonheur qu'elle
l'entreprenne, si les passions qu'elle veut subjuguer sont bonnes ou
mauvaises, si, de quelqu'espèce qu'elles puissent être, leurs effets
contrariés les uns par les autres, ne contribueraient pas plus au
bonheur de l'homme que cette civilisation qui le dégrade; or, nous
perdrions un tems énorme dans cette dissertation, et nous aurions
beaucoup parlé tous deux sans nous convaincre.... Je reprends donc.
Lorsque les prêtres veulent une victime; ils annoncent que leur Dieu
leur est apparu, qu'il a désiré tel ou telle, et dans l'instant il faut
que l'être requis soit remis au temple, loi cruelle sans doute, loi
dictée par les seules passions, puisqu'elle les favorise toutes.
Sans l'intime union des chefs spirituels et temporels, peut-être ce
peuple serait-il moins foulé; mais l'égalité de leur pouvoir leur a
prouvé la nécessité d'être unis pour se mieux satisfaire, d'où il
résulte que la masse de ces deux autorités despotiques pressant
également de par-tout ce peuple infortuné, le dissout et l'écrase
à-la-fois[26].
Les habitans du Royaume de Butua ont un souverain mépris pour tous ceux
qui ne savent pas gagner leur vie; ils disent que chaque individu tenant
à un district quelconque, et devant être nourri par ce district s'il y
remplit sa tâche, ne doit manquer que par sa faute; de ce moment ils
l'abandonnent, ne lui fournissent aucune sorte de secours, et en cet
état de délaissement et d'inaction, il devient bientôt la victime du
riche, qui l'immole, en disant que l'homme mort est moins malheureux que
l'homme souffrant.
Ici la médecine s'exerce par les prêtres secondaires des temples;. ils
ont quelques teintures de botanique qui les mettent à même d'ordonner
certains remèdes quelque fois assez à propos. Ils n'exercent jamais ce
ministère _gratis_, ils se font payer en prêt de femmes, de garçons ou
d'esclaves, cela regarde la famille du malade; ils n'exigent aucuns
comestibles, qu'en feraient-ils dans une maison plus que suffisamment
entretenue par les revenus de l'idole qu'on y sert.
Chaque particulier prend en mariage autant de femmes qu'il en peut
nourrir; le chef de chaque district, à l'instar du Roi, a un sérail plus
eu moins considérable, et communément proportionne à l'étendue de son
domaine. Ce sérail, composé comme je l'ai dit, des tributs qu'il retire,
est dirigé par des esclaves qui ne sont point eunuques; mais dans une si
grande dépendance, d'ailleurs, si prêts à tout moment à perdre la vie,
que rien n'est plus rare que leur malversation. Il y a dans ce sérail
une Sultane privilégiée et regardée comme la maîtresse de la maison:
elle change fort souvent; cependant, tant qu'elle règne, les enfans
qu'elle fait, ce qui est fort rare, sont regardés comme légitimes, et
l'aîné de tous ceux que le père a eu pendant sa vie, n'importe de quelle
femme, succède à tous les biens. Tant que cette première Sultane est
regardée comme favorite, elle a une sorte d'inspection sur les autres,
sans qu'elle soit pour cela elle-même dispensée de la subordination
cruelle imposée à son sexe; dès qu'elle a eu des enfans, elle est
communément reléguée dans quelque coin de la maison, où l'on n'entend
plus parler d'elle: ce qui fait que la manière la plus sûre dont elle
puisse conserver son rang, est de ne jamais être enceinte; aussi l'art
de ces femmes est-il inouï sur cet article.
Indépendamment des lions et des tigres qui se tiennent vers le Nord du
Royaume, dans la partie la plus couverte de bois, on voit ici quelques
quadrupèdes absolument inconnus en Europe: il y a entr'autres un animal
un peu moins gros que le boeuf, qui tient du cheval et du cerf; on
rencontre aussi quelques girafes[27]. Il y a beaucoup d'oiseaux
singuliers, mais qui s'arrêtant peu, et qui n'étant jamais chassés,
deviennent très-difficiles à connaître.
La nature y est aussi très-variée dans les plantes et dans les reptiles:
il y en a beaucoup de venimeux dans l'un et l'autre genre, et ce peuple,
singulièrement raffiné dans toutes les manières d'être cruel, compose
avec une de ces plantes, qui ne croît que dans ces climats, une sorte de
poison si actif, qu'il donne la mort en une minute[28]; quelquefois ils
en n'imbibent la pointe de leurs flèches, dont les plus légères
blessures alors font tomber dans des convulsions qui entraînent bientôt
la mort après elles; mais ils se gardent bien de manger la chair de ceux
qui meurent de cette manière.
Essayons maintenant de rapprocher les traits qui caractérisent ce
peuple, par des coups de pinceaux plus rapides: ils sont tous
extrêmement noirs, courts, nerveux, les cheveux crépus, naturellement
sains, bien pris dans leur taille, les dents belles, et vivant
très-vieux, ils sont adonnés à toutes sortes de crimes, principalement à
ceux de la luxure, de la cruauté, de la vengeance et de la superstition,
et d'ailleurs, emportés, traîtres, colères et ignorans. Leurs femmes
sont mieux faites qu'eux: elles ont les formes superbes; elles sont
fraîches, et presque toutes ont de belles dents et de beaux yeux; mais
elles sont si cruellement traitées, si abruties par le despotisme de
leurs époux, que leurs attraits ne se soutiennent pas au-delà de 30 ans,
et qu'elles ne vivent guères au-delà de 50.
Quant au luxe et aux arts de ces peuples, tu vois jusqu'où ils
s'étendent; quelques poteries qu'ils vernissent assez bien avec le jus
d'une plante indigène de ces climats; quelques claies, quelques paniers
et des nattes délicatement travaillées, mais qui ne sont l'ouvrage que
des femmes.
Le Roi, qui connaît l'espèce des femmes blanches, et qui en a eu
quelques-unes échouées sur les côtes des Jagas, tient d'elles une petite
quantité d'ouvrages plus précieux, que tu pourras voir dans son palais.
Le peu qu'il a connu de ces femmes l'en a rendu très-friand, et il
paierait d'une partie de son Royaume celles qu'on pourrait lui procurer.
Entièrement privé de sensibilité, et peut-être en cela plus heureux que
nous, ces sauvages n'imaginent pas qu'on puisse s'affliger de la mort
d'un parent ou d'un ami; ils voient expirer l'un ou l'autre sans la plus
légère marque d'altération, souvent même ils les achèvent, quand ils les
voient sans espérance de guérir, ou parvenus à un âge trop avancé, et
cela sans penser faire le plus petit mal. Il vaut mille fois mieux,
disent-ils, se défaire de gens qui souffrent, ou qui sont inutiles, que
de les laisser dans un monde, dont ils ne connaissent plus que les
horreurs.
Leur manière d'enterrer les morts, est de placer tout simplement le
cadavre aux pieds d'un arbre, sans nul respect, sans aucune cérémonie,
et sans plus de façon qu'on n'en ferait pour un animal. De quelle
nécessité sont nos usages sur cela? Un homme non n'est plus bon à rien,
il ne sent plus rien; c'est une folie que d'imaginer qu'on lui doive
autre chose que de le placer dans un coin de terre, n'importe où;
quelquefois ils le mangent, quand il n'est pas mort de maladie. Mais,
quelque chose qu'il arrive, les prêtres n'ont rien à faire en cet
instant, et quelque soient leurs vexations sur tout le reste, elle ne
s'étend pas cependant jusqu'à se faire ridiculement payer du droit de
rendre un cadavre aux élémens qui l'ont formé.
Leurs notions sur le sort des âmes après cette vie, sont fort confuses;
d'abord, ils ne croient pas que l'âme soit une chose distincte du corps;
ils disent qu'elle n'est que le résultat de la sorte d'organisation que
nous avons reçue de la nature, que chaque genre d'organisation nécessite
une âme différente, et que telle est la seule distance qu'il y ait entre
les animaux et nous. Ce système m'a paru bien philosophique pour eux.