Mais conçois tu, dis-je, en marchant, à Sarmiento; conçois-tu qu'il y

ait des êtres à qui la débauche rende sept ou huit cents femmes

nécessaires?--Il n'y a rien dans ces choses-là, que je ne trouve simple,

me répondit Sarmiento.--Homme dissolu!--Tu m'invectives à tort; n'est-il

pas naturel de chercher à multiplier ses jouissances? Quelque belle que

soit une femme, quelque passionné que l'on en soit, il est impossible de

ne pas être fait, au bout de quinze jours, à la monotonie de ses traits,

et comment ce qu'on sait par coeur, peut-il enflammer les désirs?...

Leur irritation n'est-elle pas bien plus sûre, quand les objets qui les

excitent, varient sans-cesse autour de vous? Où vous n'avez qu'une

sensation, l'homme qui change ou qui multiplie, en éprouve mille. Dès

que le désir n'est que l'effet de l'irritation causée par le choc des

atomes de la beauté, sur les esprits animaux[13], que la vibration de

ceux-ci ne peut naître que de la force ou de la multitude de ces chocs.

N'est-il pas clair que plus vous multiplierez la cause de ces chocs, et

plus l'irritation sera violente. Or, qui doute que dix femmes à la fois

sous nos yeux, ne produisent, par l'émanation de la multitude, des chocs

de leurs atomes, sur les esprits animaux, une inflammation plus

violente, que ne pourrait faire une seule? Il n'y a ni principe, ni

délicatesse dans cette débauche; elle n'offre à mes yeux qu'un

abrutissement qui révolte.--Mais faut-il chercher des principes dans un

genre de plaisir qui n'est sûr qu'autant qu'on brise des freins, à

l'égard de la délicatesse, défais-toi de l'idée où tu es, qu'elle ajoute

aux plaisirs des sens. Elle peut être bonne à l'amour, utile à tout ce

qui tient à son métaphysique; mais elle n'apporte rien au reste.

Crois-tu que les Turcs, et en général, tous les Asiatiques, qui

jouissent communément seuls, ne se rendent pas aussi heureux que toi, et

leur vois-tu de la délicatesse? Un sultan commande ses plaisirs, sans se

soucier qu'on les partage[14]. Qui sait même si de certains individus

capricieusement organisés, ne verraient pas cette délicatesse si vantée,

comme nuisible aux plaisirs qu'ils attendent. Toutes ces maximes qui te

paraissent erronées, peuvent être fondées en raison; demande à _Ben

Mâacoro_, pourquoi il punit si sévèrement les femmes qui s'avisent de

partager sa jouissance; il te répondra avec les habitans mal organisés

(selon toi), avec les habitans, dis-je, de trois parties de la terre,

que la femme qui jouit autant que l'homme, s'occupe d'autre chose que

des plaisirs de cet homme, et que cette distraction qui la force de

s'occuper d'elle, nuit au devoir où elle est, de ne songer qu'à l'homme;

que celui qui veut jouir complètement, doit tout attirer à lui; que ce

que la femme distrait de la somme des voluptés, est toujours aux dépens

de celle de l'homme; que l'objet, dans ces momens-là, n'est pas de

donner, mais de recevoir; que le sentiment qu'on tire du bienfait

_accordé_, n'est que moral, et ne peut dès-lors convenir qu'à une

certaine sorte de gens, au lieu que la sensation ressentie du bienfait

_reçu_, est physique et convient nécessairement à tous les individus,

qualité qui la rend préférable à ce qui ne peut être aperçu que de

quelques-uns; qu'en un mot, le plaisir goûté avec l'être inerte ne peut

point ne pas être entier, puisqu'il n'y a que l'agent qui l'éprouve, et

de ce moment, il est donc bien plus vif.--En ce cas, il faut établir que

la jouissance d'une statue sera plus douce que celle d'une femme?--Tu ne

m'entends point; la volupté imaginée par ces gens-là, consiste en ce que

le succube puisse et ne fasse pas, en ce que les facultés qu'il a et

qu'il est nécessaire qu'il ait, ne s'employent qu'à doubler la sensation

de l'incube, sans songer à la ressentir.--Ma foi, mon ami, je ne vois là

que de la tyrannie et des sophismes.--Point de sophismes; de la

tyrannie, soit; mais qui te dit qu'elle n'ajoute pas à la volupté?

Toutes les sensations se prêtent mutuellement des forces: l'orgueil, qui

est celle de l'esprit, ajoute à celle des sens; or, le despotisme, fils

de l'orgueil, peut donc, comme lui, rendre une jouissance plus vive.

Jette les yeux sur les animaux; regarde s'ils ne conservent pas cette

supériorité si flatteuse, ce despotisme si sensuel, que tu cèdes

imbécilement. Vois la manière impérieuse dont ils jouissent de leurs

femelles. Le peu de désir qu'ils ont de faire partager ce qu'ils

sentent, l'indifférence qu'ils éprouvent, quand le besoin n'existe plus,

et n'est-ce pas toujours chez eux, que la nature nous donne des leçons?

Mais réglons nos idées sur ses opérations: si elle eût voulu de

l'égalité dans le sentiment de ces plaisirs-là, elle en eût mis dans la

construction des créatures qui doivent le ressentir; nous voyons

pourtant le contraire. Or, s'il y a une supériorité établie, décidée de

l'un des deux sexes, sur l'autre, comment ne pas se convaincre qu'elle

est une preuve de l'intention qu'a la nature, que cette force, que cette

autorité, toujours manifestée par celui qui la possède, le soit

également dans l'acte du plaisir, comme dans tous les autres?--Je vois

cela bien différemment, et ces voluptés doivent être bien tristes,

toutes les fois qu'elles ne sont point partagées; l'isolisme m'effraye;

je le regarde comme un fléau; je le vois, comme la punition de l'être

cruel ou méchant, abandonné de toute la terre; il doit l'être de sa

compagne, il n'a pas su répandre le bonheur; il n'est plus fait pour le

sentir.--C'est avec cette pusillanimité de principes, que l'on reste

toujours dans l'enfance, et qu'on ne s'élève jamais à rien; voilà comme

on vit et meurt dans le nuage de ses préjugés, faute de force et

d'énergie, pour en dissiper l'épaisseur.--Qu'a de nécessaire cette

opération, dès qu'elle outrage la vertu?--Mais la vertu, toujours plus

utile aux autres qu'à nous, n'est pas la chose essentielle; c'est la

vérité seule qui nous sert; et s'il est malheureusement vrai qu'on ne la

trouve qu'en s'écartant de la vertu, ne vaut-il pas mieux s'en détourner

un peu, pour arriver à la lumière, que d'être toujours dupe et bon dans

les ténèbres?--J'aime mieux être faible et vertueux, que téméraire et

corrompu. Ton âme s'est dégradée à la dangereuse école du monstre

affreux dont tu habites la cour.--Non, c'est la faute de la Nature; elle

m'a donné une sorte d'organisation vigoureuse, qui semble s'accroître

avec l'âge, et qui ne saurait s'arranger aux préjugés vulgaires; ce que

tu nommais en moi dépravation, n'est qu'une suite de mon existence; j'ai

trouvé le bonheur dans mes systèmes, et n'y ai jamais connu le remord.

C'est de cette tranquillité, dans la route du mal, que je me suis

convaincu de l'indifférence des actions de l'homme. Allumant le flambeau

de la philosophie à l'ardent foyer des passions, j'ai distingué à sa

lueur, qu'une des premières loix de la nature, était de varier toutes

ses oeuvres, et que dans leur seule opposition, se trouvait l'équilibre

qui maintenait l'ordre général; quelle nécessité d'être vertueux, me

suis-je dit, dès que le mal sert autant que le bien? Tout ce que crée la

nature, n'est pas utile, en ne considérant que nous; cependant tout est

nécessaire; il est donc tout simple que je sois méchant, relativement à

mes semblables, sans cesser d'être bon à ses yeux: pourquoi

m'inquiéterai-je alors?--Eh! n'as-tu pas toujours les hommes, qui te

puniront de les outrager.--Qui les craint, ne jouit pas.--Qui les brave,

est sur de les irriter, et comme l'intérêt général combat toujours

l'intérêt particulier, celui qui sacrifie tout à soi, celui qui manque à

ce qu'il doit aux autres, pour n'écouter que ce qui le flatte, doit

nécessairement succomber, il ne doit trouver que des écueils.--Le

politique les évite, le sage apprend à ne les pas craindre. Mets la main

sur ce coeur, mon ami; il y a cinquante ans que le vice y règne, et vois

pourtant comme il est calme.--Ce calme pervers est le fruit de

l'habitude de tes faux principes, ne le mets pas sur le compte de la

nature; elle te punira tôt ou tard de l'outrager.--Soit, ma tête n'est

élevée vers le ciel que pour attendre la foudre; je ne tiens point le

bras qui la lance; mais j'ai la gloire de le braver.--Et nous entrâmes

dans le logis, qui m'était destiné.

C'était une cabane très-simple, partagée par des clayes, en trois ou

quatre pièces, où je trouvai quelques nègres, que le roi me donnait,

pour me servir. Ils avaient ordre de me demander si je voulais des

femmes, je répondis que non, et les congédiai, ainsi que le Portugais,

en les assurant que je n'avais besoin que d'un peu de repos.

A peine fus-je seul, que je fis de sérieuses réflexions sur le

malheureux sort dans lequel je me trouvais. La scélératesse de l'âme du

seul Européen, dont j'eus la société, me paraissait aussi dangereuse que

la dent meurtrière des cannibales, dont je dépendais. Et ce rôle

affreux,... ce métier infâme, qu'il me fallait faire, ou mourir, non

qu'il portât la moindre atteinte à mes sentimens pour Léonore,... je le

faisais avec tant de dégoût... je ressentais une telle horreur,

qu'assurément ce que je devais à cette charmante fille, ne pouvait s'y

trouver compromis. Mais n'importe, je l'exerçais, et ce funeste devoir

versait une telle amertume sur ma situation, que je serais parti, dès

l'instant, si, comme je vous l'ai dit, l'espoir que Léonore tomberait

peut-être sur cette côte, où je pouvais la supposer, et qu'alors elle

n'arriverait qu'à moi, si, dis-je, cet espoir n'avait adouci mes

malheurs. Je n'avais point perdu son portrait; les précautions que

j'avais prises de le placer dans mon porte-feuille, avec mes lettres de

change, l'avait entièrement garanti. On n'imagine pas ce qu'est un

portrait, pour une âme sensible; il faut aimer, pour comprendre ce qu'il

adoucit, ce qu'il fait naître. Le charme de contempler à son aise, les

traits divins qui nous enchantent, de fixer ces yeux, qui nous suivent,

d'adresser à cette image adorée, les mêmes mots que si nous serrions

dans nos bras l'objet touchant qu'elle nous peint; de la mouiller

quelquefois de nos larmes, de l'échauffer de nos soupirs, de l'animer

sous nos baisers.... Art sublime et délicieux, c'est l'amour seul qui te

fit naître; le premier pinceau ne fut conduit que par ta main. Je pris

donc ce gage intéressant de l'amour de ma Léonore, et l'invoquant à

genoux: «ô toi que j'idolâtre! m'écriai-je, reçois le serment sincère,

qu'au milieu des horreurs où je me trouve, mon coeur restera toujours

pur; ne crains pas que le temple où tu règnes, soit jamais souillé par

des crimes. Femme adorée, console-moi dans mes tourmens; fortifie-moi

dans mes revers; ah! si jamais l'erreur approchait de mon âme, un seul

des baisers que je cueilles sur tes lèvres de roses, saurait bientôt

l'en éloigner».

Il était tard, je m'endormis, et je ne me réveillai le lendemain, qu'aux

invitations de Sarmiento, de venir faire avec lui une seconde promenade

vers une partie que je n'avais pas encore vue.--Sais-tu, lui dis-je, si

le roi a été content de mes opérations?--Oui; il m'a chargé de te

l'apprendre, me dit le Portugais en nous mettant en marche; te voilà

maintenant aussi savant que moi; tu n'auras plus besoin de mes leçons.

Il a passé, m'a-t-on dit, toute la nuit en débauche, il va s'en purifier

ce matin, par un sacrifice, où s'immoleront six victimes.... Veux-tu en

être témoin?--Oh! juste ciel, répondis-je alarmé, garantis-moi tant que

tu pourras, de cet effrayant spectacle.--J'ai bien compris que cela te

déplairait, d'autant plus que tu verrais souvent, sous le glaive, les

objets même de ton choix.--Et voilà mon malheur: j'y ai pensé toute la

nuit.... voilà ce qui va me rendre insupportable le métier que l'on me

condamne à faire; quand la victime sera de mon choix, je mourrai du

remord cruel que fera naître en mon esprit, l'affreuse idée de l'avoir

pu sauver, en lui trouvant quelques défauts, et de ne l'avoir pas

fait.--Voilà encore une chimère infantine dont il faudrait te détacher;

si le sort ne fut pas tombé sur celle-là, il serait tombé sur une autre;

il est nécessaire à la tranquillité de se consoler de tous ces petits

malheurs; le général d'armée qui foudroye l'aile gauche de l'ennemi,

a-t-il des remords de ce qu'en écrasant la droite, il eût pu sauver la

première? Dès qu'il faut que le fruit tombe, qu'importe de secouer

l'arbre.--Cesse tes cruelles consolations et reprends les détails qui

doivent achever de m'instruire de tout ce qui concerne l'infâme pays

dans lequel j'ai le malheur d'être obligé de vivre.

Il faut être né comme moi, dans un climat chaud, reprit le Portugais,

pour s'accoutumer aux brûlantes ardeurs de ce ciel-ci; l'air n'y est

supportable que d'Avril en Septembre; le reste de l'année est d'une si

cruelle ardeur, qu'il n'est pas rare de trouver des animaux dans la

campagne expirer sous les rayons qui les brûlent; c'est à l'extrême

chaleur de ce climat qu'il faut attribuer, sans doute, la corruption

morale de ces peuples; on ne se doute pas du point auquel les influences

de l'air agissent sur le physique de l'homme, combien il peut être

honnête ou vicieux, en raison du plus ou moins d'air qui pèse sur ses

poumons[15], et de la qualité plus ou moins saine, plus ou moins

brûlante de cet air. O vous qui croyez devoir assujettir tous les hommes

aux mêmes loix, quelques soient les variations de l'atmosphère, osez-le

donc après la vérité de ces principes.... Mais ici il faut avouer que

cette corruption est extrême; elle ne saurait être portée plus loin.

Tous les désordres y sont communs, et tous y sont impunis; un père ne

met aucune espèce de différence entre ses filles, ses garçons, ses

esclaves, ou ses femmes; tous servent indistinctement ses débauches

lascives. Le despotisme dont il jouit dans sa maison; le droit absolu de

mort, dont il est revêtu, rendrait fort dure la condition de ceux dont

il éprouverait des refus. Quelque besoin pourtant, que le peuple ait de

femmes, il ne traite pas mieux celles qu'il possède; je t'ai déjà peint

une partie de leur sort; il n'est pas plus doux dans l'intérieur. Jamais

l'épouse ne parle à son mari, qu'à genoux; jamais elle n'est admise à sa

table; elle ne reçoit pour nourriture, que quelques restes qu'il veut

bien lui jeter dans un coin de la maison, comme nous faisons aux

animaux, dans les nôtres. Parvient-elle à lui donner un héritier;

arrive-t-elle à ce point de gloire, qui les rend si intéressantes dans

nos climats, je te l'ai dit, le mépris le plus outré, l'abandon, le

dégoût deviennent ici les récompenses qu'elle reçoit de son cruel mari.

Souvent bien plus féroce encore, il ne la laisse pas venir au terme,

sans détruire son ouvrage, dans le sein même de sa compagne; malgré tant

d'opposition, ce malheureux fruit vient-il à voir le jour, s'il déplaît

au père, il le fait périr à l'instant; mais la mère n'a nul droit sur

lui: elle n'en acquiert pas davantage, quand il atteint l'âge

raisonnable; il arrive souvent alors qu'il se joint à son père, pour

maltraiter celle dont il a reçu la vie[16]. Les femmes du peuple ne sont

pas les seules qui soient ainsi traitées; celles des grands partagent

cette ignominie. On a peine à croire à quel degré d'abaissement et

d'humiliation ceux-ci réduisent leurs épouses, toujours tremblantes,

toujours prêtes à perdre la vie, au plus léger caprice de ces tyrans; le

sort des bêtes féroces est sans doute préférable au leur.

L'ancien gouvernement féodal de Pologne peut seul donner l'idée de

celui-ci; le royaume est divisé en dix-huit petites provinces,

représentant nos grandes terres seigneuriales, en Europe; chaque

gouvernement a un chef qui habite le district, et qui y jouit à-peu-près

de là même autorité que le roi. Ses sujets lui sont immédiatement

soumis; il peut en disposer à son gré. Ce n'est pas qu'il n'y ait des

loix dans ce royaume: peut-être même y sont-elles trop abondantes; mais

elles ne tendent, toutes, qu'à soumettre le faible au fort, et qu'à

maintenir le despotisme, ce qui rend le peuple d'autant plus malheureux,

que, quoiqu'il puisse réversiblement exercer le même despotisme dans sa

maison, il n'est pourtant dans le fait, absolument le maître de rien. Il

n'a que sa nourriture et celle de sa famille, sur la terre qu'il herse à

la sueur de son corps. Tout le reste appartient à son chef, qui le

possède, en sure et pleine jouissance, aux seules conditions d'une

redevance annuelle en filles, garçons, et comestibles, exactement payée

quatre fois l'an au roi. Mais ces vassaux fournissent ce tribut au chef;

il n'a que la peine de le présenter, et comme il est imposé à proportion

de ce qu'il peut payer, il n'en est jamais surchargé.

Les crimes du vol et du meurtre, absolument nuls parmi les grands, sont

punis avec la plus extrême rigueur, chez l'homme du peuple, s'il a

commis ces crimes, hors de l'intérieur de sa maison; car s'il est le

chef de sa famille, et que le délit n'ait porté que sur les membres de

cette famille, qui lui sont subordonnés, il est dans le cas de la plus

entière impunité; hors cette circonstance, il est puni de mort. Le

coupable arrêté, est à l'instant conduit chez son chef, qui l'exécute de

sa propre main; ce sont pour ces chefs, des parties de plaisir,

semblables à nos chasses d'Europe; ils gardent communément leurs

criminels jusqu'à ce qu'ils en ayent un certain nombre; ils se

réunissent alors sept ou huit ensemble, et passent plusieurs jours à

maltraiter ces individus, jusqu'à ce qu'enfin ils les achèvent. Leur

chasse alors sert au festin, et la débauche se termine avec leurs

femmes, qu'ils ont de même réunies, et dont ils jouissent en commun. Le

roi agit également dans son apanage, et comme son district est plus

étendu, il a plus d'occasions de multiplier ces horreurs.

Tous les chefs, malgré leur autorité, relèvent immédiatement de la

couronne; le monarque peut les condamner à mort, et les faire exécuter

sur-le-champ, sans aucune instruction de procès, pour les crimes de

rébellion ou de lèse-majesté; mais il faut que le délit soit

authentique, sans quoi, tous se révolteraient, tous prendraient le parti

de celui qu'on aurait condamné, et travailleraient, de concert, à

détrôner un roi mal affermi par ce despotisme.

Ce qui rend au monarque de _Butua_ sa postérité indifférente, c'est

qu'elle ne règne point après lui. Il n'en est pas de même de ses

dix-huit grands vassaux; les enfans succèdent au père dans leurs fiefs.

Dès que le chef est mort, le fils aîné s'empare du gouvernement, du

logis, et réduit sa mère et ses soeurs dans la dernière servitude; elles

n'ont plus rang, dans sa maison, qu'après les esclaves de sa femme, à

moins qu'il ne veuille épouser une d'elles; dans ce cas, elle est hors

de cette abjection; mais celle où l'usage la fait retomber, comme

épouse, n'est-elle pas aussi dure? Si la mère est grosse, quand le père

meurt, il faut qu'elle fasse périr son fruit, autrement l'héritier la

tuerait elle-même.

A l'égard du roi, dès qu'il meurt, les chefs s'assemblent, et les

barbares confondant, à l'exemple des Jagas, leurs voisins, la cruauté

avec la bravoure[17], n'élisent pour leur chef, que le plus féroce

d'entre eux. Pendant neuf jours entiers, ils font des exploits dans ce

genre, soit sur des prisonniers de guerre, soit sur des criminels, soit

sur eux-mêmes, en se battant corps-à-corps, à outrance, et celui qui a

fait paraître le plus de valeur ou d'atrocité, regardé dès-lors comme le

plus grand de la nation, est choisi pour la commander; on le porte en

triomphe dans son palais, où de nouveaux excès succèdent à l'élection,

pendant neuf autres jours. Là, l'intempérance et la débauche se poussent

quelquefois si loin, que le nouveau roi lui-même y succombe, et la

cérémonie recommence. Rarement ces fêtes ne se célèbrent, sans qu'il

n'en coûte la vie à beaucoup de monde.

Lorsque cette nation est en guerre avec ses voisins, les chefs

fournissent au roi un contingent d'hommes armés de flèches et de piques,

et ce nombre est proportionné aux besoins de l'état. Si les ennemis sont

puissans, les secours envoyés sont considérables; ils le sont moins,

quand il s'agit de légères discussions. La cause de ces discussions est

toujours, ou quelques ravages dans les terres, ou quelques enlevemens de

femmes ou d'esclaves; quelques jours d'hostilités préliminaires et un

combat terminent tout; puis chacun retourne chez soi.

Malgré le peu de morale de ces peuples; malgré les crimes multipliés où

ils se livrent, il est dévot, crédule, et superstitieux; l'empire de la

religion, sur son esprit, est presqu'aussi violent qu'en Espagne et en

Portugal. Le gouvernement théocratique suit le plan du gouvernement

féodal. Il y a un chef de religion dans chaque province, subordonné au

chef principal, habitant la même ville que le roi. Ce chef, dans chaque

district, est à la tête d'un collège de prêtres secondaires, et habite

avec eux un vaste bâtiment contigu au temple; l'idole est par-tout la

même que celle du palais du roi, qui, seul, a le privilège d'avoir,

indépendamment du temple de sa capitale, une chapelle particulière où il

sacrifie. Le serpent qu'on révère ici, est le reptile le plus

anciennement adoré; il eut des temples en Egypte, en Phénicie, en Grèce

, et son culte passa de-là en Asie et en Afrique, où il fut presque

général[18]. Quant à ces peuples, ils disent que cette idole est l'image

de celui qui a créé le monde; et pour justifier l'usage où ils sont de

le représenter, moitié figure humaine, et moitié figure d'animal, ils

disent que c'est pour montrer qu'il a créé également les hommes et les

animaux.

Chaque gouverneur de province est obligé d'envoyer seize victimes par

an, de l'un et de l'autre sexe, au chef de la religion qui les immole

avec ses prêtres, à de certains jours prescrits par leur rituel. Cette

idée, que l'immolation de l'homme était le sacrifice le plus pur qu'on

put offrir à la divinité, était le fruit de l'orgueil; l'homme se

croyant l'être le plus parfait qu'il y eût au monde, imagina que rien ne

pouvait mieux apaiser les dieux, que le sacrifice de son semblable;

voilà ce qui multiplia tellement cette coutume, qu'il n'est aucun peuple

de la terre, qui ne l'ait adoptée; les Celtes et les Germains immolaient

des vieillards et des prisonniers de guerre; les Phéniciens, les

Cartaginois, les Perses et les Illiriens, sacrifiaient leurs propres

enfans; les Thraces et les Egyptiens, des vierges, etc.

Les prêtres, à Butua, sont, chargés de l'éducation entière de la

jeunesse; ils élèvent, à-la-fois, les deux sexes, dans des écoles

séparées, mais toujours dirigées par eux seuls. La vertu principale, et

presque l'unique, qu'ils inspirent aux femmes, est la plus entière

résignation, la soumission la plus profonde aux volontés des hommes; ils

leur persuadent qu'elles sont uniquement créées pour en dépendre, et, à

l'exemple de Mahomet, les damnent impitoyablement à leur mort.--A

l'exemple de Mahomet, dis-je, en interrompant Sarmiento, tu te trompes,

mon ami, et ton injustice envers les femmes, te fait évidemment adopter

une opinion fausse, et que jamais rien n'autorisa. Mahomet ne damne

point les femmes; je suis étonné qu'avec l'érudition que tu nous étales,

tu ne saches pas mieux l'alcoran. _Quiconque croira, et fera de bonnes

moeurs, soit homme, soit femme, il entrera dans le paradis_, dit

expressément le prophète, dans son soixantième chapitre; et dans

plusieurs autres, il établit positivement que l'on trouvera dans le

paradis, non-seulement celles de ses femmes que l'on aura le mieux

aimées sur la terre, mais même de belles filles vierges, ce qui prouve

qu'indépendamment de celles-ci, qui sont les femmes célestes, il en

admettait de terrestres, et qu'il ne lui est jamais venu dans l'esprit

de les exclure des béatitudes éternelles. Pardonne-moi cette digression

en faveur d'un sexe que tu méprises, et que j'idolâtre; et continue tes

intéressans récits.--Que Mahomet damne ou sauve les femmes, dit le

Portugais, ce qu'il y a de bien sûr, c'est que ce ne seraient pas elles

qui me feraient désirer le paradis, si je croyais à cette fable-là, et

fussent-elles toutes anéanties sur le globe, que Lucifer m'écorche tout

vif, si je m'en trouvais plus à plaindre. Malheur à qui ne peut se

passer, dans ses plaisirs ou dans sa société, d'un sexe bas, trompeur et

faux, toujours occupé de nuire ou de teindre, toujours rampant, toujours

perfide, et qui, comme la couleuvre, n'élève un instant la tête

au-dessus du sol, que pour y carder son venin. Mais ne m'interromps

plus, frère, si tu veux que je poursuive.

A l'égard des hommes, reprit mon instituteur, ils leur inspirent d'être

soumis, d'abord aux prêtres, puis au roi, et définitivement à leurs

chefs particuliers; ils leur recommandent d'être toujours prêts à verser

leur sang pour l'une ou l'autre de ces causes.

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 2 · 第 5 / 19 段