avilissement sont les femmes dans ce pays-ci: il est de luxe d'en avoir
beaucoup... d'usage de s'en servir fort peu. Le pauvre et l'opulent,
tout pense ici de même sur cette matière; aussi, ce sexe remplit-il dans
cette contrée les mêmes soins que nos bêtes de somme en Europe: ce sont
les femmes qui ensemencent, qui labourent, qui moissonnent; arrivées à
la maison, ce sont elles qui préparent à manger, qui approprient, qui
servent, et pour comble de maux, toujours elles qu'on immole aux Dieux.
Perpétuellement en butte à la férocité de ce peuple barbare, elles sont
tour-à-tour victimes de sa mauvaise humeur; de son intempérance et de sa
tyrannie; jette les yeux sur ce champ de maïs, vois ces malheureuses
nues courbées dans le sillon, qu'elles entr'ouvrent, et frémissantes
sous le fouet de l'époux qui les y conduit; de retour chez cet époux
cruel, elles lui prépareront son dîner; le lui serviront, et recevront
impitoyablement cent coups de gaules pour la plus légère
négligence.»--La population doit cruellement souffrir de ces odieuses
coutumes?--«Aussi est-elle presqu'anéantie; deux usages singuliers y
contribuent plus que tout encore: le premier est l'opinion où est ce
peuple qu'une femme est impure huit jours avant et huit jours après
l'époque du mois où la nature la purge; ce qui n'en laisse pas huit dans
le mois où il la croie digne de lui servir. Le second usage, également
destructeur de la population, est l'abstinence rigoureuse à laquelle est
condamnée une femme après couches: son mari ne la voit plus de trois
ans. On peut joindre à ces motifs de dépopulation l'ignominie que jette
ce peuple sur cette même femme dès qu'elle est enceinte: de ce moment
elle n'ose plus paraître, on se moque d'elle, on la montre au doigt, les
temples mêmes lui sont fermés[11]. Une population autrefois trop forte
dût autoriser ces anciens usages: un peuple trop nombreux, borné de
manière à ne pouvoir s'étendre ou former des colonies, doit
nécessairement se détruire lui-même, mais ces pratiques meurtrières
deviennent absurdes aujourd'hui dans un royaume qui s'enrichirait du
surplus de ses sujets, s'il voulait communiquer avec nous. Je leur ai
fait cette observation, ils ne la goûtent point; je leur ai dit que leur
nation périrait avant un siècle, ils s'en moquent. Mais cette horreur
pour la propagation de son espèce est empreinte dans l'âme des sujets de
cet empire; elle est bien autrement gravée dans l'âme du monarque qui le
régit: non-seulement ses goûts contrarient les voeux de la nature; mais,
s'il lui arrive même de s'oublier avec une femme, et qu'il soit parvenu
à la rendre sensible, la peine de mort devient la punition de trop
d'ardeur de cette infortunée; elle ne double son exis en ce que pour
perdre aussi-tôt la sienne: aussi, n'y a-t-il sortes de précautions que
ne prennent ces femmes pour empêcher la propagation, ou pour la
détruire. Tu t'étonnais hier de leur quantité, et néanmoins sur ce
nombre immense à peine y en a-t-il quatre cent en état de servir chaque
jour. Enfermées avec exactitude dans une maison particulière tout le
tems de leurs infirmités, reléguées, punies, condamnées à mort pour la
moindre chose,... immolées aux Dieux, leur nombre diminue à chaque
moment; est-ce trop de ce qui reste pour le service des jardins, du
palais, et des plaisirs du souverain?»--Eh quoi! dis-je, parce qu'une
femme accomplit la loi de la nature, elle deviendra de cet instant
impropre au service des jardins de son maître? Il est déjà, ce me semble
assez cruel de l'y faire travailler, sans la juger indigne de ce
fatiguant emploi, parce qu'elle subit le sort qu'attache le ciel à son
humanité.--«Cela est pourtant: l'Empereur ne voudrait pas qu'en cet état
les mains mêmes d'une femme touchassent une feuille de ses
arbres.»--Malheur à une nation assez esclave de ses préjugés pour penser
ainsi; elle doit être fort près de sa ruine.--« Aussi y touche-t-elle,
et tel étendu que soit le royaume, il ne contient pas aujourd'hui trente
mille âmes. Miné de par-tout par le vice et la corruption, il va
s'écrouler de lui-même, et les Jagas en seront bientôt maîtres;
Tributaires aujourd'hui, demain ils seront vainqueurs; il ne leur manque
qu'un chef pour opérer cette révolution.»--Voilà donc le vice dangereux,
et la corruption des moeurs pernicieuse?--Non pas généralement, je ne
l'accorde que relativement à l'individu ou à la nation, je le nie dans
le plan général. Ces inconvéniens sont nuls dans les grands desseins de
la nature; et qu'importe à ses loix qu'un empire soit plus ou moins
puissant, qu'il s'agrandisse par ses vertus, ou se détruise par sa
corruption; cette vicissitude est une des premières loix de cette main
qui nous gouverne; les vices qui l'occasionnent sont donc nécessaires.
La nature ne crée que pour corrompre: or, si elle ne se corrompt que par
des vices, voilà le vice une de ses loix. Les crimes des tyrans de Rome,
si funestes aux particuliers, n'étaient que les moyens dont se servait
la nature pour opérer la chute de l'empire; voilà donc les conventions
sociales opposées à celles de la nature; voilà donc ce que l'homme
punit, utile aux loix du grand tout; voilà donc ce qui détruit l'homme,
essentiel au plan général. Vois en grand, mon ami, ne rapetisse jamais
tes idées; souviens-toi que tout sert à la nature, et qu'il n'y a pas
sur la terre une seule modification dont elle ne retire un profit
réel.--Eh quoi! la plus mauvaise de toutes les actions la servirait donc
autant que la meilleure?--Assurément: l'homme vraiment sage doit voir du
même oeil; il doit être convaincu de l'indifférence de l'un ou l'autre
de ces modes, et n'adopter que celui des deux qui convient le mieux à sa
conservation ou à ses intérêts; et telle est la différence essentielle
qui se trouve entre les vues de la nature et celles du particulier, que
la première gagne presque toujours à ce qui nuit à l'autre; que le vice
devient utile à l'une, pendant que l'autre y trouve souvent sa ruine;
l'homme fait donc mal, si tu veux, en se livrant à la dépravation de ses
moeurs ou a la perversité de ses inclinations; mais le mal qu'il fait
n'est que relatif au climat sous lequel il vit: juges-le d'après l'ordre
général, il n'a fait qu'en accomplir les loix; juges-le d'après
lui-même, tu verras qu'il s'est délecté.--Ce système anéantit toutes les
vertus.--Mais la vertu n'est que relative, encore une fois, c'est une
vérité dont il faut se convaincre avant de faire un pas sous les
portiques du lycée: voilà pourquoi je te disais hier, que je ne serais
pas à Lisbonne ce que je ferais ici; il est faux qu'il y ait d'autres
vertus que celles de convention, toutes sont locales, et la seule qui
soit respectable, la seule qui puisse rendre l'homme content, est celle
du pays où il est; crois-tu que l'habitant de Pékin puisse être heureux
dans son pays d'une vertu française, et réversiblement le vice chinois
donnera-t-il des remords à un Allemand?--C'est une vertu bien
chancelante, que celle dont l'existence n'est point universelle.--Et que
t'importe sa solidité, qu'as-tu besoin d'une vertu universelle, dès que
la nationale suffit à ton bonheur?--Et le Ciel? tu l'invoquais
hier.--Ami, ne confonds pas des pratiques habituelles avec les principes
de l'esprit: j'ai pu me livrer hier à un usage de mon pays, sans croire
qu'il y ait une sorte de vertu qui plaise plus à l'Éternel qu'une
autre.... Mais revenons: nous étions sortis pour politiquer, et tu
m'ériges en moraliste, quand je ne dois être qu'instituteur.
Il y a long-tems, reprit Sarmiento, que les Portugais désirent d'être
maîtres de ce royaume, afin que leurs colonies puissent se donner la
main d'une cote à l'autre, et que rien, du _Mosa Imbique_ à _Binguelle_,
ne puisse arrêter leur commerce. Mais ces peuples-ci n'ont jamais voulu
s'y prêter.--Pourquoi ne t'a-t-on pas chargé de la négociation, dis-je
au Portugais.--Moi? Apprends à me connaître; ne devines-tu pas à mes
principes, que je n'ai jamais travaillé que pour moi: lorsque j'ai été
conduit comme toi dans cet empire, j'étais exilé sur les côtes d'Afrique
pour des malversations dans les mines de diamans de _Rio-Janeïro_, dont
j'étais intendant; j'avais, comme cela se pratique en Europe, préféré ma
fortune à celle du Roi; j'étais devenu riche de plusieurs millions, je
les dépensais dans le luxe et dans l'abondance: on m'a découvert; je ne
volais pas assez, un peu plus de hardiesse, tout fût resté dans le
silence; il n'y a jamais que les malfaiteurs en sous-ordre qui se
cassent le cou, il est rare que les autres ne réussissent pas; je devais
d'ailleurs user de politique, je devais feindre la réforme, au lieu
d'éblouir par mon faste; je devais comme font quelque fois vos ministres
en France, vendre mes meubles et me dire ruiné[12], je ne l'ai pas fait,
je me suis perdu. Depuis que j'étudie les hommes, je vois qu'avec leurs
sages loix et leurs superbes maximes, ils n'ont réussi qu'à nous faire
voir que le plus coupable était toujours le plus heureux; il n'y a
d'infortuné que celui qui s'imagine faussement devoir compenser par un
peu de bien le mal où son étoile l'entraîne. Quoi qu'il en soit, si
j'étais resté dans mon exil, j'aurais été plus malheureux, ici du moins,
j'ai encore quelqu'autorité: j'y joue un espèce de rôle; j'ai pris la
parti d'être intrigant bas et flatteur, c'est celui de tous les coquins
ruinés; il m'a réussi: j'ai promptement appris la langue de ces peuples,
et quelques affreuses que soient leurs moeurs, je m'y suis conformé; je
te l'ai déjà dit, mon cher, la véritable sagesse de l'homme est
d'adopter la coutume du pays où il vit. Destiné à me remplacer,
puisse-tu penser de même, c'est le voeu le plus sincère que je puisse
faire pour ton repos.--Crois-tu donc que j'aie le dessein de passer
comme toi mes jours ici?--N'en dis mot, si ce n'est pas ton projet; ils
ne souffriraient pas que tu les quittasses après les avoir connus, ils
craindraient que tu n'instruisisse les Portugais de leur faiblesse; ils
te mangeraient plutôt que de te laisser partir.--Achève de m'instruire,
ami, quel besoin tes compatriotes ont-ils de s'emparer de ces
malheureuses contrées?--Ignores-tu donc que nous sommes les courtiers de
l'Europe, que c'est nous qui fournissons de nègres tous les peuples
commerçans de la terre.--Exécrable métier, sans doute, puisqu'il ne
place votre richesse et votre félicité que dans le désespoir et
l'asservissement de vos frères.--O Sainville! je ne te verrai donc
jamais philosophe; où prends-tu que les hommes soient égaux? La
différence de la force et de la faiblesse établie par la nature, prouve
évidemment qu'elle a soumis une espèce d'homme à l'autre, aussi
essentiellement qu'elle a soumis les animaux à tous. Il n'est aucune
nation qui n'ait des castes méprisées: les nègres sont à l'Europe ce
qu'étaient les Ilotes aux Lacédémoniens, ce que sont les Parias aux
peuples du Gange. La chaîne des devoirs universels est une chimère, mon
ami, elle peut s'étendre d'égal à égal, jamais du supérieur à
l'inférieur; la diversité d'intérêt détruit nécessairement la
ressemblance des rapports. Que veux-tu qu'il y ait de commun entre celui
qui peut tout, et celui qui n'ose rien? Il ne s'agit pas de savoir
lequel des deux a raison; il n'est question que d'être persuadé que le
plus faible a toujours tort: tant que l'or, en un mot, sera regardé
comme la richesse d'un État, et que la nature l'enfouira dans les
entrailles de la terre, il faudra des bras pour l'en tirer; ceci posé,
voilà la nécessité de l'esclavage établie; il n'y en avait pas, sans
doute, à ce que les blancs subjuguassent les noirs, ceux-ci pouvaient
également asservir les autres; mais il était indispensable qu'une des
deux nations fût sous le joug, il était dans la nature que ce fût le
plus faible, et les noirs devenaient tels, et par leurs moeurs, et par
leur climat. Quelque objection que tu puisses faire, enfin, il n'est pas
plus étonnant de voir l'Europe enchaîner l'Afrique, qu'il ne l'est de
voir un bouclier assommer le boeuf qui sert à te nourrir; c'est par-tout
la raison du plus fort; en connais-tu de plus éloquente?--Il en est sans
doute de plus sages: formés par la même main, tous les hommes sont
frères, tous se doivent à ce titre des secours mutuels, et si la nature
en a créé de plus faibles, c'est pour préparer aux autres le charme
délicieux de la bienfaisance et de l'humanité.... Mais revenons au fond
de la question, tu rends un continent malheureux pour fournir de l'or
aux trois autres; est-il bien vrai que cet or soit la vraie richesse
d'un État? Ne jetons les yeux que sur ta Patrie: dis-moi Sarmiento,
crois-tu le Portugal, plus florissant depuis qu'il exploite des mines?
Partons d'un point: en 1754, il avait été apporté dans ton Royaume plus
de deux milliards des mines du Brésil depuis leur ouverture, et
cependant à cette époque ta Nation ne possédait pas cinq millions
d'écus: vous deviez aux Anglais cinquante millions, et par conséquent
rien qu'à un seul de vos créanciers trente-cinq fois plus que vous ne
possédiez; si votre or vous appauvrit à ce point, pourquoi
sacrifiez-vous tant au désir de l'arracher du sein de la terre? Mais si
je me trompe, s'il vous enrichit, pourquoi dans ce cas l'Angleterre vous
tient-elle sous sa dépendance?--C'est l'agrandissement de votre
monarchie qui nous a précépité dans les bras de l'Angleterre, d'autres
causes nous y retiennent peut-être; mais voilà la seule qui nous y a
placé. La maison de Bourbon ne fut pas plutôt sur le trône d'Espagne,
qu'au lieu de voir dans vous un appui comme autrefois, nous y redoutâmes
un ennemi puissant; nous crûmes trouver dans les Anglais ce que les
Espagnols avaient en vous, et nous ne rencontrâmes en eux que des
tuteurs despotes, qui abusèrent bientôt de notre faiblesse; nous nous
forgeâmes des fers sans nous en douter. Nous permîmes l'entrée des draps
d'Angleterre sans réfléchir au tort que nous faisions à nos manufactures
par cette tolérance, sans voir que les Anglais ne nous accordaient en
retour d'un tel gain pour eux, et d'une si grande perte pour nous, que
ce qu'avait déjà établi leur intérêt particulier, telle fut l'époque de
notre ruine, non-seulement nos manufactures tombèrent, non-seulement
celles des Anglais anéantirent les nôtres, mais les comestibles que nous
leur fournissions n'équivalant pas à beaucoup près les draps que nous
recevions d'eux, il fallut enfin les payer de l'or que nous arrachions
du Brésil; il fallut que les galions passassent dans leurs ports sans
presque mouiller dans les nôtres.--Et voilà comme l'Angleterre s'empara
de votre commerce, vous trouvâtes plus doux d'être menés, que de
conduire; elle s'éleva sur vos raines, et le ressort de votre ancienne
industrie entièrement rouillé dans vos mains, ne fut plus manié que par
elle. Cependant le luxe continuait de vous miner: vous aviez de l'or,
mais vous le vouliez manufacturé; vous l'envoyiez à Londres pour le
travailler, il vous en coûtait le double, puisque vous ôtiez d'une part
dans la masse de l'or monnoyé celui que vous faisiez façonner pour votre
luxe, et celui dont vous étiez encore obligé de payer la main-d'oeuvre.
Il n'y avait pas jusqu'à vos crucifix, vos reliquaires, vos chapelets,
vos ciboires, tous ces instrumens idolâtres dont la superstition dégrade
le culte pur de l'Éternel, que vous ne fissiez faire aux Anglais; ils
surent enfin vous subjuguer au point de se charger de votre navigation
de l'ancien monde, de vous vendre des vaisseaux et des munitions pour
vos établissemens du nouveau; vous enchaînant toujours de plus en plus,
ils vous ravirent jusqu'à votre propre commerce intérieur: on ne voyait
plus que des magasins anglais à Lisbonne, et cela sans que vous y
fissiez le plus léger profit; il allait tout à leurs commettans; vous
n'aviez dans tout cela que le vain honneur de prêter vos noms; ils
furent plus loin: non-seulement ils ruinèrent votre commerce, mais ils
vous firent perdre votre crédit, en vous contraignant à n'en avoir plus
d'autre que le leur, et ils vous rendirent par ce honteux asservissement
les jouets de toute l'Europe. Une nation tellement avilie doit bientôt
s'anéantir: vous l'avez vu, les arts, la littérature, les sciences se
sont ensevelis sous les ruines de votre commerce, tout s'altère dans un
État quand le commerce languit; il est à la Nation ce qu'est le suc
nourricier aux différentes parties du corps, il ne se dissout pas que
l'entière organisation ne s'en ressente. Vous tirer de cet
engourdissement serait l'ouvrage d'un siècle, dont rien n'annonce
l'aurore; vous auriez besoin d'un Czar Pierre, et ces génies-là ne
naissent pas chez le peuple que dégrade la superstition: Il faudrait
commencer par secouer le joug de cette tyrannie religieuse, qui vous
affaiblit et vous déshonore; peu-à-peu l'activité renaîtrait, les
marchands étrangers reparaîtraient dans vos ports, vous leur vendriez
les productions de vos colonies, dont les Anglais n'enlèvent que l'or;
par ce moyen, vous ne vous apercevriez pas de ce qu'ils vous ôtent, il
vous en resterait autant qu'ils vous en prennent, votre crédit se
rétablirait, et vous vous affranchiriez du joug en dépit d'eux.--C'est
pour arriver là que nous ranimons nos manufactures.--Il faudrait avant
cultiver vos terres, vos manufactures ne seront pour vous des sources de
richesses réelles, que quand vous aurez dans votre propre sol la
première matière qui s'y emploie; quel profit ferez-vous sur vos draps;
si vous êtes obligés d'acheter vos laines? Quel gain retirerez-vous de
vos soies, quand vous ne saurez conduire ni vos mûriers, ni vos cocons?
Que vous rapporteront vos huiles, quand vous ne soignerez pas vos
oliviers? A qui débiterez-vous vos vins, quand d'imbéciles réglemens
vous feront arracher vos seps, sous prétexte de semer du bled à leur
place, et que vous pousserez l'imbécillité au point de ne pas savoir que
le bled ne vient jamais bien dans le terrain propre à la
vigne.--L'inquisition nous enlève les bras auxquels nous avons confié la
plus grande partie de ces détails; ces braves agriculteurs qu'elle
condamne et qu'elle exile, nous avaient appris en cultivant le sol des
terres dont nous nous contentions de fouiller les entrailles, ou pouvait
rendre une colonie plus utile à sa métropole, que par tout l'or que
cette colonie pouvait offrir; la rigueur de ce tribunal de sang est une
des premières causes de notre décadence.--Qui vous empêche de
l'anéantir? Pourquoi n'osez-vous envers lui ce que vous avez osé envers
les Jésuites, qui ne vous avaient jamais fait autant de mal? Détruisez,
anéantissez sans pitié ce ver rongeur qui vous mine insensiblement;
enchaînez de leurs propres fers ces dangereux ennemis de la liberté et
du commerce; qu'on ne voie plus qu'un _auto-da-fè_ à Lisbonne, _et_ que
les victimes consumées soient les corps de ces scélérats; mais si vous
aviez jamais ce courage, il arriverait alors quelque chose de fort
plaisant, c'est que les Anglais, ennemis avec raison de ce tribunal
affreux, en deviendraient pourtant les défenseurs; ils le protégeraient,
parce qu'il sert leurs vues; ils le soutiendraient, parce qu'ils vous
tient dans l'asservissement où ils vous veulent: ce serait l'histoire
des Turcs protégeant autrefois le Pape contre les Vénitiens, tant il est
vrai que la superstition est d'un secours puissant dans les mains du
despotisme, et que notre propre intérêt nous engage souvent à faire
respecter aux autres ce que nous méprisons nous-mêmes. Croyez-moi;
qu'aucune considération secondaire, qu'aucun respect puéril ne vous
fasse négliger votre agriculture; une nation n'est vraiment riche que du
superflu de son entretien, et vous n'avez pas même le nécessaire; ne
vous rejetez pas sur la faiblesse de votre population, elle est assez
nombreuse pour donner à votre sol toute la vigueur dont il est
susceptible; ce ne sont point vos bras qui sont faibles, c'est le génie
de votre administration; sortez de cette inertie qui vous dessèche.
Appauvri, végétant sur votre monceau d'or, vous me donnez l'idée de ces
plantes qui ne s'élèvent un instant au-dessus du sol que pour retomber
l'instant d'après faute de substance; rétablissez sur-tout cette marine,
dont vous tiriez tant de lustre autrefois; rappelez ces tems glorieux où
le pavillon portugais s'ouvrait les portes dorées de l'Orient; où,
doublant le premier avec courage, (le Cap inconnu de l'Afrique) il
enseignait aux Nations de la terre la route de ces Indes précieuses,
dont elles ont tiré tant de richesses.... Aviez-vous besoin des Anglais
alors?... Servaient-ils de pilotes à vos navires? Sont-ce leurs armes
qui chassèrent les Maures du Portugal? Sont-ce eux qui vous aidèrent
jadis dans vos démêlés particuliers? Vous ont-ils établis en Afrique? En
un mot, jusqu'à l'époque de votre faiblesse, sont-ce eux qui vous ont
fait vivre, et n'êtes-vous pas le même peuple? Ayez des alliés enfin;
mais n'ayez jamais de protecteurs.--Pour en venir à ce point, ce n'est
pas seulement à l'inquisition qu'il faudrait s'en prendre, ce devrait
être à la masse entière du clergé: il faudrait retrancher ses membres
des conseils et des délibérations; uniquement occupé de faire des bigots
de nous, il nous empêchera toujours d'être négocians, guerriers ou
cultivateurs, et comment anéantir cette puissance dont notre faiblesse a
nourri l'empire?--Par les moyens qu'Henri VIII prit en Angleterre: il
rejeta le frein qui gênait son peuple; faites de même. Cette inquisition
qui vous fait aujourd'hui frémir, la redoutiez-vous autant lorsque vous
condamnâtes à mort le grand inquisiteur de Lisbonne, pour avoir trempé
dans la conjuration qui se forma contre la maison de Bragance? Ce que
vous avez pu dans un tems, pourquoi ne l'osez-vous pas dans un autre?
Ceux qui conspirent contre l'État ne méritent-ils pas un sort plus
affreux que ceux qui cabalent contre des rois?--N'espérez point un
pareil changement, ce serait risquer de soulever la Nation, que de lui
enlever les hochets religieux dont elle s'amuse depuis tant de siècles.
Elle aime trop les fers dont on l'accable, pour les lui voir briser
jamais; disons mieux, la puissance des Anglais a trop d'activité, sur
nous, pour que rien de tout, cela nous devienne possible. Notre premier
tort est d'avoir plié sous le joug.... Nous n'en sortirons jamais. Nous
sommes comme ces enfans trop accoutumés aux lisières, ils tombent dès
qu'on les leur ôte; peut-être vaut-il mieux pour nous que nous restions
comme nous sommes: toute variation est nuisible dans l'épuisement.
Nous en étions là de notre conversation, quand nous vîmes arriver à nous
dix ou douze sauvages, conduisant une vingtaine de femmes noires, et
s'avançant vers le palais du Prince.--Ah! dit Sarmiento, voilà le tribut
d'une des provinces, retournons promptement, le Roi voudra sans doute te
faire commencer tout de suite les fonctions de ta charge.--Mais
instruis-moi du moins; comment puis-je deviner le genre de beauté qu'il
désire trouver dans ses femmes, et ne le sachant pas, comment
réussirai-je dans le choix dont il me charge?--D'abord, tu ne les verras
jamais au visage, cette partie sera toujours cachée; je te l'ai dit,
deux nègres, la massue haute, seront près de toi pendant ton examen, et
pour t'ôter l'envie de les voir, et pour prévenir les tentatives.
Cependant, tu reverras après sans difficultés une partie de ces femmes;
une fois reçues, il ne soustrait à nos yeux que celles dont il est le
plus jaloux, mais comme il ignore quand elles arrivent, s'il n'y en a
pas dans le nombre qu'il aura le désir de soustraire, on les voile
toutes. A l'égard de leurs corps, tes yeux n'étant point faits aux appas
de ces négresses, je conçois ta peine à discerner dans elles ceux qui
peuvent les rendre dignes de plaire; mais la couleur ne fait pourtant
rien à la beauté des formes... que ces formes soient bien régulières,
belles et bien prises; rejette absolument tout défaut qui pourrait
atténuer leur délicatesse... que les chairs soient fermes et fraîches;
réalise la virginité, c'est un des points les plus essentiels... de la
sublimité, sur-tout, dans ces masses voluptueuses, qui rendirent la
Venus de Grèce un chef-d'oeuvre, et qui lui valurent un temple chez le
peuple le plus sensible et le plus éclairé de la terre.... D'ailleurs,
je serai là, je guiderai tes premières opérations... tu chercheras mes
yeux; ton choix y sera toujours peint.
Nous rentrâmes: le monarque s'était déjà informé de nous: on lui annonça
le détachement qui paraissait; il ordonna, comme l'avait prévu
Sarmiento, que je fusses mis sur-le-champ en possession de mon emploi.
Les femmes arrivèrent, et après quelques heures de repos et de
rafraîchissement, entre deux nègres, la massue élevée sur ma tête et
Sarmiento près de moi, dans un appartement reculé du palais, je
commençai mes respectables fonctions. Les plus jeunes m'embarrassèrent.
Il y en avait la moitié sur le total, qui n'avait pas douze ans; comment
trouver le _beau_ dans des formes qui ne sont encore qu'indiquées. Mais
sur un signe de Sarmiento, j'admis sans difficultés ces enfans, dès que
je ne leur trouvai pas de défauts essentiels. L'autre moitié m'offrit
des attraits mieux développés; j'eus moins de peine à fixer mon choix:
j'en réformai, dont la taille et les proportions étaient si grossières,
que je m'étonnai qu'on osât les présenter au monarque. Sarmiento lui
conduisit le résultat de mes premières opérations; il l'attendait avec
impatience. Il fit aussitôt passer ces femmes dans ses appartemens
secrets, et les émissaires furent congédiés avec celles dont je n'avais
pas voulu.
L'ordre venait d'être donné, de me mettre en possession d'un logis
voisin de celui du Portugais.--Allons-y, me dit mon prédécesseur; le
monarque absorbé dans l'examen de ces nouvelles possessions, ne sera
plus visible du jour.