rabattit sur la côte occidentale de Maroc, et cet empire étant un de
ceux où j'aurais continué mes recherches, à supposer qu'elles se fussent
trouvées infructueuses dans les autres États barbaresques, je résolus
d'y prendre terre. Je n'avais pas besoin de le désirer, mon équipage
était las de courir: le patron m'annonça dès que nous fûmes au port de
Salé, qu'à moins que je ne voulusse revenir en Europe, il ne pouvait pas
me servir plus long-tems; il m'objecta que sa felouque peu faite à
quitter les ports d'Italie, n'était pas en état d'aller plus loin, et
que j'eusse à le payer ou à me décider au retour.--Au retour,
m'écriai-je, eh! ne sais-tu donc pas que je préférerais la mort à la
douleur de reparaître dans ma patrie sans avoir retrouvé celle que
j'aime. Ce raisonnement fait pour un coeur sensible, eut peu d'accès sur
l'âme d'un matelot, et le cher patron, sans en être ému, me signifia
qu'en ce cas il fallait prendre congé l'un de l'autre.--Que devenir!
Était-ce en Barbarie où je devais espérer de trouver justice contre un
marinier Vénitien? Tous ces gens-là, d'ailleurs, se tiennent d'un bout
de l'Europe à l'autre: il fallut se soumettre, payer le patron, et s'en
séparer.
Bien résolu de ne pas rendre ma course Inutile dans ce royaume, et d'y
poursuivre au moins les recherches que j'avais projetées, je louai des
mulets à Salé, et rendu à Mekinés, lieu de résidence de la Cour, je
descendis chez le Consul de France: je lui exposai ma demande.--Je vous
plains, me répondit cet homme, dès qu'il m'eût entendu, et vous plains
d'autant plus, que votre femme, fût-elle au sérail, il serait
impossible, au roi de France même, de la découvrir; cependant, il n'est
pas vraisemblable que ce malheur ait eu lieu: il est extrêmement rare
que les corsaires de Maroc aillent aujourd'hui dans l'Adriatique; il y a
peut-être plus de trente ans qu'ils n'y ont pris terre: les marchands
qui fournissent le haram ne vont acheter des femmes qu'en Georgie; s'ils
font quelques vols, c'est dans L'Archipel, parce que l'Empereur est
très-porté pour les femmes grecques, et qu'il paie au poids de l'or tout
ce qu'on lui amène au-dessous de 12 ans de ces contrées. Mais il fait
très-peu de cas des autres Européennes, et je pourrais, continuait-il,
vous assurer d'après cela presqu'aussi sûrement que si j'avais visité le
sérail, que votre divinité n'y est point. Quoi qu'il en soit, allez vous
vous reposer, je vous promets de faire des recherches; j'écrirai dans
les ports de l'Empire, et peut-être au moins découvrirons-nous si elle a
côtoyé ces parages.
Trouvant cet avis raisonnable, je m'y Conformai, et fus essayer de
prendre un peu de repos, s'il était possible que je pusse le trouver au
milieu des agitations de mon coeur.
Le Consul fut huit jours sans me rien apprendre; il vint enfin me
trouver au commencement du neuvième: votre femme, me dit-il, n'est
sûrement pas venue dans ce pays; j'ai le signalement de toutes celles
qui y ont débarqué depuis l'époque que vous m'avez cité, rien dans tout
ce que j'ai ne ressemble à ce qui vous intéresse. Mais le lendemain de
votre arrivée, un petit bâtiment anglais, battu de la tempête, a relâché
dix heures à _Safie_; il a mis ensuite à la voile pour _le Cap_; il
avait dans son bâtiment une jeune Française de l'âge que vous m'avez
dépeint, brune, de beaux cheveux, et de superbes yeux noirs; elle
paraissait être extrêmement affligée: on n'a pu me dire, ni avec qui
elle était, ni quel paraissait être l'objet de son voyage; ce peu de
circonstances est tout ce que j'ai su, je me hâte de vous en faire part,
ne doutant point que cette Française, si conforme au portrait que vous
m'avez fait voir, ne soit celle que vous cherchez.--Ah! Monsieur,
m'écriai-je, vous me donnez à-la-fois et la vie et la mort; je ne
respirerai plus que je n'aie atteint ce maudit bâtiment; je n'aurai pas
un moment de repos que je ne sois instruit des raisons qui lui font
emporter celle que j'adore au fond de l'univers. Je priai en même-tems
cet homme honnête de me fournir quelques lettres de crédit et de
recommandation pour le Cap. Il le fit, m'indiqua les moyens de trouver
un léger bâtiment à bon prix au port de _Salé_, et nous nous séparâmes.
Je retournai donc à ce port célèbre de l'Empire de Maroc[5], où je
m'arrangeai assez promptement d'une barque hollandaise de 50 tonneaux:
pour avoir l'air de faire quelque chose, j'achetai une petite cargaison
d'huile, dont on m'a dit que j'aurais facilement le débit au Cap.
J'avais avec moi vingt-cinq matelots, un assez bon pilote, et mon
valet-de-chambre, tel était mon équipage.
Notre bâtiment n'étant pas, assez bon voilier pour garder la grande mer,
nous courûmes les côtes sans nous en écarter de plus de quinze à vingt
lieues, quelquefois même nous y abordions pour y faire de l'eau ou pour
acheter des vivres aux Portugais de la Guinée. Tout alla le mieux du
monde jusqu'au golfe, et nous avions fait près de la moitié du chemin,
lorsqu'un terrible vent du Nord nous jeta tout-à-coup vers l'isle de
_Saint-Mathieu_. Je n'avais encore jamais vu la mer dans un tel
courroux: la brume était si épaisse, qu'il devenait impossible de nous
distinguer de la proue à la poupe; tantôt enlevé jusqu'aux nues par
la fureur des vagues, tantôt précipité dans l'abîme par leur chûte
impétueuse, quelquefois entièrement inondés par les lames que nous
embarquions malgré nous, effrayés du bouleversement intérieur et du
mugissement épouvantable des eaux, du craquement des couples; fatigués
du roulis violent qu'occasionnait souvent la violence des rafales, et
l'agitation inexprimable des lots, nous voyions la mort nous assaillir
de par-tout, nous l'attendions à tout instant.
C'est ici qu'un philosophe eût pu se plaire à étudier l'homme, à
observer la rapidité avec laquelle les changemens de l'atmosphère le
font passer d'une situation à l'autre. Une heure avant, nos matelots
s'enivraient en jurant... maintenant, les mains élevées vers le ciel,
ils ne songeaient plus qu'à se recommander à lui. Il est donc vrai que
la crainte est le premier ressort de toutes les religions, et qu'elle
est, comme dit Lucrèce, la mère des cultes. L'homme doué d'une meilleure
constitution, moins de désordres dans la nature, et l'on n'eût jamais
parlé des Dieux sur la terre.
Cependant le danger pressait; nos matelots redoutaient d'autant plus les
rochers à fleur d'eau, qui environnent l'île Saint-Mathieu, qu'ils
étaient absolument hors d'état de les éviter. Ils y travaillaient
néanmoins avec ardeur, lorsqu'un dernier coup de vent, rendant leurs
soins infructueux, fait toucher la barque avec tant de rudesse sur un de
ces rochers, qu'elle se fend, s'abîme, et s'écroule en débris dans les
flots.
Dans ce désordre épouvantable; dans ce tumulte affreux des cris des
ondes bouillonnantes, des sifflements de l'air, de l'éclat bruyant de
toutes les différentes parties de ce malheureux navire, sous la faulx de
la mort enfin, élevée pour frapper ma tête, je saisis une planche, et
m'y cramponnant, m'y confiant au gré des flots, je suis assez heureux,
pour y trouver un abri, contre les dangers qui m'environnent. Nul de mes
gens n'ayant été si fortuné que moi, je les vis tous périr sous mes
yeux. Hélas! dans ma cruelle situation, menacé comme je l'étais, de tous
les fléaux qui peuvent assaillir l'homme, le ciel m'est témoin que je ne
lui adressai pas un seul voeu pour moi. Est-ce courage, est-ce défaut de
confiance; je ne sais, mais je ne m'occupai que des malheureux qui
périssaient, pour me servir; je ne pensai qu'à eux, qu'à ma chère
Léonore, qu'à l'état dans lequel elle devait être, privée de son époux
et des secours qu'elle en devait attendre.
J'avais heureusement sauvé toute ma fortune; les précautions prises de
l'échanger en papier du Cap à Maroc, m'avait facilité les moyens de la
mettre à couvert. Mes billets fermés avec soin dans un portefeuille de
cuir, toujours attaché à ma ceinture, se retrouvaient ainsi tous avec
moi, et nous ne pouvions périr qu'ensemble; mais quelle faible
consolation, dans l'état où j'étais.
Voguant seul sur ma planche, en bute à la fureur des élémens, je vis un
nouveau danger prêt à m'assaillir, danger affreux, sans doute, et auquel
je n'avais nullement songé; je ne m'étais muni d'aucuns vivres, dans
cette circonstance, où le désir de se conserver, aveugle toujours sur
les vrais moyens d'y parvenir; mais il est un dieu pour les amans; je
l'avais dit à Léonore, et je m'en convainquis. Les Grecs ont eu raison
d'y croire; et quoique dans ce moment terrible, je ne songeai guères
plus à invoquer celui-là, qu'un autre; ce fut pourtant à lui que je dus
ma conservation: je dois le croire au moins, puisqu'il m'a fait sortir
vainqueur de tant de périls, pour me rendre enfin à celle que j'adore.
Insensiblement le temps se calma; un vent frais fit glisser ma planche
sur une mer tranquille, avec tant d'aisance et de facilité, que je revis
la côte d'Afrique, le soir même; mais je descendais considérablement,
quand je pris terre; le second jour, je me trouvai entre Benguele, et le
royaume des Jagas, sur les côtes de ce dernier empire, aux environs du
Cap-nègre; et ma planche, tout-à-fait jetée sur le rivage, aborda sur
les terres mêmes de ces peuples indomptés et cruels, dont j'ignorais
entièrement les moeurs. Excédé de fatigue et de besoin, mon premier
empressement, dès que je fus à terre, fut de cueillir quelques racines
et quelques fruits sauvages, dont je fis un excellent repas; mon second
soin fut de prendre quelques heures de sommeil.
Après avoir accordé à la nature, ce qu'elle exigeait si impérieusement,
j'observai le cours du soleil; il me sembla, d'après cet examen, qu'en
dirigeant mes pas, d'abord en avant de moi, puis au midi, je devais
arriver par terre au Cap, en traversant la Cafrerie et le pays des
Hottentots. Je ne me trompais pas; mais quel danger m'offrait ce parti?
Il était clair que je me trouvais dans un pays peuplé d'anthropophages;
plus j'examinais ma position, moins j'en pouvais douter. N'était-ce pas
multiplier mes dangers, que de m'enfoncer encore plus dans les terres.
Les possessions portugaises et hollandaises, qui devaient border la
côte, jusqu'au Cap, se retraçaient bien à mon esprit; mais cette côte
hérissée de rochers, ne m'offrait aucun sentier qui parût m'en frayer la
route, au lieu qu'une belle et vaste plaine se présentait devant moi, et
semblait m'inviter à la suivre. Je m'en tins donc au projet que je viens
de vous dire, bien décidé, quoi qu'il pût arriver, de suivre l'intérieur
des terres, deux ou trois jours à l'occident, puis de rabattre
tout-à-coup au midi. Je le répète, mon calcul était juste; mais que de
périls, pour le vérifier!
M'étant muni d'un fort gourdin, que je taillai en forme de massue, mes
habits derrière mon dos, l'excessive chaleur m'empêchant de les porter
sur moi; je me mis donc en marche. Il ne m'arriva rien cette première
journée, quoique j'eusse fait près de dix lieues. Excédé de fatigue,
anéanti de la chaleur, les pieds brûlés par les sables ardens, où
j'enfonçais jusqu'au dessus de la cheville, et voyant le soleil prêt
à quitter l'horizon, je résolus de passer la nuit sur un arbre, que
j'aperçus près d'un ruisseau, dont les eaux salutaires venaient de me
rafraîchir. Je grimpe sur ma forteresse, et y ayant trouvé une attitude
assez commode, je m'y attachai, et je dormis plusieurs heures de suite.
Les rayons brûlans qui me dardèrent le lendemain matin, malgré le
feuillage qui m'environnait, m'avertirent enfin qu'il était temps de
poursuivre, et je le fis, toujours avec le même projet de route. Mais la
faim me pressait encore, et je ne trouvais plus rien, pour la
satisfaire. O viles richesses, me dis-je alors m'apercevant que j'en
étais couvert, sans pouvoir me procurer avec, le plus faible secours de
la vie!... quelques légers légumes, dont je verrais cette plaine semée,
ne seraient-ils pas préférables à vous? Il est donc faux que vous soyez
réellement estimables, et celui qui, pour aller vous arracher du sein de
la terre, abandonne le sol bien plus propice qui le nourrirait sans
autant de peine, n'est qu'un extravagant bien digne de mépris. Ridicules
conventions humaines, que de semblables erreurs vous admettez ainsi,
sans en rougir, et sans oser les replonger dans le néant, dont jamais
elles n'eussent dû sortir.
A peine eus-je fait cinq lieues, cette seconde journée, que je vis
beaucoup de monde devant moi. Ayant un extrême besoin de secours, mon
premier mouvement fut d'aborder ceux que je voyais; le second, ramenant
à mon esprit l'affreuse idée que j'étais dans des terres peuplées de
mangeurs d'hommes, me fit grimper promptement sur un arbre, et attendre
là, ce qu'il plairait au sort de m'envoyer.
Grand dieu! comment vous peindre ce qui se passa!... Je puis dire avec
raison, que je n'ai vu de ma vie, un spectacle plus effrayant.
Les Jagas que je venais d'apercevoir, revenaient triomphans d'un combat
qui s'était passé entr'eux et les sauvages du royaume de Butua, avec
lesquels ils confinent. Le détachement s'arrêta sous l'arbre même sur
lequel je venais de choisir ma retraite; ils étaient environ deux cents,
et avaient avec eux une vingtaine de prisonniers, qu'ils conduisaient
enchaînés avec des liens d'écorce d'arbres.
Arrivé là, le chef examina ses malheureux captifs, il en fit avancer
six, qu'il assomma lui-même de sa massue, se plaisant à les frapper
chacun sur une partie différente, et à prouver son adresse, en les
abattant d'un seul coup. Quatre de ses gens les dépecèrent, et on les
distribua tous sanglans à la troupe; il n'y a point de boucherie où un
boeuf soit partagé avec autant de vitesse, que ces malheureux le furent,
à l'instant, par leurs vainqueurs. Ils déracinèrent un des arbres
voisins de celui sur lequel j'étais, en coupèrent des branches, y mirent
le feu, et firent rôtir à demi, sur des charbons ardens, les pièces de
viande humaine qu'ils venaient de trancher. A peine eurent-elles vu la
flamme, qu'ils les avalèrent avec une voracité qui me fit frémir. Ils
entremêlèrent ce repas de plusieurs traits d'une boisson qui me parut
enivrante, au moins, dois-je le croire à l'espèce de rage et de
frénésie, dont ils furent agités, après ce cruel repas: ils redressèrent
l'arbre qu'ils avaient arraché, le fixèrent dans le sable, y lièrent un
de ces malheureux vaincus, qui leur restait, puis se mirent à danser
autour, en observant à chaque mesure, d'enlever adroitement, d'un fer
dont ils étaient armés, un morceau de chair du corps de ce misérable,
qu'ils firent mourir, en le déchiquetant ainsi en détail.[6] Ce morceau
de chair s'avalait crud, aussitôt qu'il était coupé; mais avant de le
porter à la bouche, il fallait se barbouiller le visage avec le sang qui
en découlait. C'était une preuve de triomphe. Je dois l'avouer,
l'épouvante et l'horreur me saisirent tellement ici, que peu s'en fallut
que mes forces ne m'abandonnassent; mais ma conservation dépendait de
mon courage, je me fis violence, je surmontai cet instant de faiblesse,
et me contins.
La journée toute entière se passa à ces exécrables cérémonies, et c'est
sans doute une des plus cruelles que j'aie passée s de mes jours. Enfin
nos gens partirent au coucher du soleil, et au bout d'un quart-d'heure,
ne les apercevant plus, je descendis de mon arbre, pour prendre moi-même
un peu de nourriture, que l'abattement dans lequel j'étais, me rendait
presqu'indispensable.
Assurément, si j'avais eu le même goût que ce peuple féroce, j'aurais
encore trouvé sur l'arène, de quoi faire un excellent repas; mais une
telle idée, quelque fut ma disette, fit naître en moi tant d'horreur,
que je ne voulus même pas cueillir les racines, dont je me nourrissais,
dans les environs de cet horrible endroit; je m'éloignai, et après un
triste et léger repas, je passai la seconde nuit dans la même position
que la première.
Je commençais à me repentir vivement de la résolution que j'avais prise;
il me semblait que j'aurais beaucoup mieux fait de suivre la côte,
quelqu'impraticable que m'en eût paru la route, que de m'enfoncer ainsi
dans les terres, où il paraissait certain que je devais être dévoré;
mais j'étais déjà trop engagé; il devenait presqu'aussi dangereux pour
moi, de retourner sur mes pas, que de poursuivre; j'avançai donc. Le
lendemain, je traversai le champ du combat de la veille, et je crus voir
qu'il y avait eu sur le lieu même, un repas semblable à celui dont
j'avais été spectateur. Cette idée me fit frissonner de nouveau, et je
hâtai mes pas.... O ciel! ce n'était que pour les voir arrêter bientôt.
Je devais être à environ vingt-cinq lieues de mon débarquement, lorsque
trois sauvages tombèrent brusquement sur moi au débouché d'un taillis
qui les avait dérobés à mes yeux; ils me parlèrent une langue que
j'étais bien loin de savoir; mais leurs mouvemens et leurs actions se
faisaient assez cruellement entendre, pour qu'il ne pût me rester aucun
doute sur l'affreux destin qui m'était préparé. Me voyant prisonnier, ne
connaissant que trop l'usage barbare qu'ils faisaient de leurs captifs,
je vous laisse à penser ce que je devins.... O Léonore, m'écriai-je, tu
ne reverras plus ton amant; il est à jamais perdu pour toi; il va
devenir la pâture de ces monstres; nous ne nous aimerons plus, Léonore;
nous ne nous reverrons jamais. Mais les expressions de la douleur
étaient loin d'atteindre l'âme de ces barbares; ils ne les comprenaient
seulement pas. Il m'avaient lié si étroitement, qu'à peine m'était-il
possible de marcher. Un moment je me crus déshonoré de ces fers; la
réflexion ranima mon courage: l'ignominie qui n'est pas méritée, me
dis-je, flétrit bien plus celui qui la donne, que celui qui la reçoit;
le tyran a le pouvoir d'enchaîner; l'homme sage et sensible a le droit
bien plus précieux de mépriser celui qui le captive, et tel froissé
qu'il sort de ces fers, souriant au despote qui l'accable, _son front
touche la voûte des cieux, pendant que la tête orgueilleuse de
l'oppresseur s'abaisse et se couvre de fange_.[7]
Je marchai près de six heures avec ces barbares, dans l'affreuse
position que je viens de vous dire, au bout desquelles, j'aperçus une
espèce de bourgade construite avec régularité, et dont la principale
maison me parut vaste, et assez belle, quoique de branches d'arbres et
de joncs, liés à des pieux. Cette maison était celle du prince, la ville
était sa capitale, et j'étais en un mot, dans le royaume de _Butua_,
habité par des peuples antropophages, dont les moeurs et les cruautés
surpassent en dépravation tout ce qui a été écrit et dit, jusqu'à
présent, sur le compte des peuples les plus féroces. Comme aucun
Européen n'était parvenu dans cette partie, que les Portugais n'y
avaient point encore pénétré pour lors, malgré le désir qu'ils avaient
de s'en emparer, pour établir par là le fil de communication entre leur
colonie de Benguele, et celle qu'ils ont à Zimbaoé, près du Zanguebar et
du Monomotapa. Comme, dis-je, il n'existe aucune relation de ces
contrées, j'imagine que vous ne serez pas fâché d'apprendre quelques
détails sur la manière dont ces peuples se conduisent, j'affaiblirai
sans doute ce que cette relation pourra présenter d'indécent; mais pour
être vrai, je serai pourtant obligé quelquefois de révéler des horreurs
qui vous révolteront. Comment pourrai-je autrement vous peindre le
peuple le plus cruel et le plus dissolu de la terre?
Aline ici voulut se retirer, mon cher Valcour, et je me flatte que tu
reconnais là cette fille sage, qu'alarme et fait rougir la plus légère
offense à la pudeur. Mais madame de Blamont soupçonnant le chagrin
qu'allait lui causer la perte du récit intéressant de Sainville, lui
ordonna de rester, ajoutant qu'elle comptait assez sur l'honnêteté et la
manière noble de s'exprimer, de son jeune hôte, pour croire qu'il
mettrait dans sa narration, toute la pureté qu'il pourrait, et qu'il
gazerait les choses trop fortes.... Pour de la pureté dans les
expressions, tant qu'il vous plaira, interrompit le comte; mais pour des
gazes, morbleu, mesdames, je m'y oppose; c'est avec toutes ces
délicatesses de femmes, que nous ne savons rien, et si messieurs les
marins eussent voulu parler plus clair, dans leurs dernières relations,
nous connaîtrions aujourd'hui les moeurs des insulaires du Sud, dont
nous n'avons que les plus imparfaits détails; ceci n'est pas une
historiette indécente: monsieur ne va pas nous faire un roman; c'est une
partie de l'histoire humaine, qu'il va peindre; ce sont des
développemens de moeurs; si vous voulez profiter de ces récits, si vous
désirez y apprendre quelque chose, il faut donc qu'ils soient exacts, et
ce qui est gaze, ne l'est jamais. Ce sont les esprits impurs qui
s'offensent de tout. Monsieur, poursuivit le comte, en s'adressant à
Sainville, les dames qui nous entourent ont trop de vertu, pour que des
relations historiques puissent échauffer leur imagination. _Plus
l'infamie du vice est découverte aux gens du monde_, (a écrit quelque
part un homme célèbre,) _et plus est grande l'horreur qu'en conçoit une
âme vertueuse_. Y eut-il même quelques obscénités dans ce que vous allez
nous dire, eh bien, de telles choses révoltent, dégoûtent, instruisent,
mais n'échauffent jamais.... Madame, continua ce vieux et honnête
militaire, en fixant madame de Blamont, souvenez-vous que l'impératrice
Livie, à laquelle je vous ai toujours comparée, disait que _des hommes
nuds étaient des statues pour des femmes chastes_. Parlez, monsieur,
parlez, que vos mots soient décents; tout passe avec de bons termes;
soyez honnête et vrai, et sur-tout ne nous cachez rien; ce qui vous est
arrivé, ce que vous avez vu, nous paraît trop intéressant, pour que nous
en voulions rien perdre.
Le palais du roi de Butua reprit Sainville, est gardé par des femmes
noires, jaunes, mulâtres et blafardes[8], excepté les dernières,
toujours petites et rabougries. Celles que je pus voir, me parurent
grandes, fortes, et de l'âge de 20 à 30 ans. Elles étaient absolument
nues, dénuées même du pague qui couvre les parties de la pudeur chez les
autres peuples de l'Afrique, toutes étaient armées d'arcs et de flèches;
dès qu'elles nous virent, elles se rangèrent en haye, et nous laissèrent
passer au milieu d'elles. Quoique ce palais n'ait qu'un rez-de-chaussée,
il est extrêmement vaste. Nous traversâmes plusieurs appartemens meublés
de nattes, avant que d'arriver où était le roi. Des troupes de femmes se
tenaient dans les différentes pièces où nous passions. Un dernier poste
de six, infiniment mieux faites, et plus grandes, nous ouvrit enfin une
porte de claye, qui nous introduisit où se tenait le monarque. On le
voyait élevé au fond de cette pièce, dans un gradin, à-demi couché sur
des coussins de feuilles, placées sur des nattes très-artistement
travaillées; il était entouré d'une trentaine de filles, beaucoup plus
jeunes que celles que j'avais vu remplir les fonctions militaires. Il y
en avait encore dans l'enfance, et le plus grand nombre, de douze à
seize ans. En face du trône, se voyait un autel élevé de trois pieds,
sur lequel était une idole, représentant une figure horrible, moitié
homme, moitié serpent, ayant les mamelles d'une femme, et les cornes
d'un bouc; elle était teinte de sang. Tel était le Dieu du pays; sur les
marches de l'autel... le plus affreux spectacle s'offrit bientôt à mes
regards. Le prince venait de faire un sacrifice humain; l'endroit où je
le trouvais, était son temple, et les victimes récemment immolées,
palpitaient encore aux pieds de l'idole.... Les macérations dont le
corps de ces malheureuses hosties étaient encore couverts... le sang
qui ruisselait de tous cotes... ces têtes séparées des troncs,...
achevèrent de glacer mes sens.... Je tressaillis d'horreur.