Nous nous étions logés à Venise sur le grand canal, chez un

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ALINE ET VALCOUR,

ou

LE ROMAN PHILOSOPHIQUE.

par

D.A.F. DE SADE

* * * * *

TOME II.

TROISIÈME PARTIE.

* * * * *

Écrit à la Bastille un an avant la Révolution de France.

ORNÉ DE SEIZE GRAVURES.

1795.

* * * * *

Nam veluti pueris absinthia tetra medentes,

Cum dare conantur prius oras pocula circum

Contingunt mellis dulci flavoque liquore,

Ut puerum aetas improvida ludificetur

Labrorum tenus; interea perpotet amarum

Absinthy lathicem deceptaque non capiatur,

Sed potius tali tacta recreata valescat.

Luc. Lib. 4.

* * * * *

LETTRE TRENTE-CINQUIÈME,

_Déterville à Valcour_.

Verfeuille, 16 Novembre.

HISTOIRE DE SAINVILLE ET DE LÉONORE[1].

C'est en présentant l'objet qui l'enchaîne, qu'un amant peut se flatter

d'obtenir l'indulgence de ses fautes: daignez jeter les yeux sur

Léonore, et vous y verrez à-la-fois la cause de mes torts, et la raison

qui les excuse.

Né dans la même ville qu'elle, nos familles unies par les noeuds du sang

et de l'amitié, il me fut difficile de la voir long-tems sans l'aimer;

elle sortait à peine de l'enfance, que ses charmes faisaient déjà le

plus grand bruit, et je joignis à l'orgueil d'être le premier à leur

rendre hommage, le plaisir délicieux d'éprouver qu'aucun objet ne

m'embrâsait avec autant d'ardeur.

Léonore dans l'âge de la vérité et de l'innocence, n'entendit pas l'aveu

de mon amour sans me laisser voir qu'elle y était sensible, et l'instant

où cette bouche charmante sourit pour m'apprendre que je n'étais point

haï, fut, j'en conviens, le plus doux de mes jours. Nous suivîmes la

marche ordinaire, celle qu'indique le coeur quand il est délicat et

sensible, nous nous jurâmes de nous aimer, de nous le dire, et bientôt

de n'être jamais l'un qu'à l'autre. Mais nous étions loin de prévoir les

obstacles que le sort préparait à nos desseins.--Loin de penser que

quand nous osions nous faire ces promesses, de cruels parens

s'occupaient à les contrarier, l'orage se formait sur nos têtes, et la

famille de Léonore travaillait à un établissement pour elle au même

instant où la mienne allait me contraindre à en accepter un.

Léonore fut avertie la première; elle m'instruisit de nos malheurs; elle

me jura que si je voulais être ferme, quels que fussent les inconvéniens

que nous éprouvassions, nous serions pour toujours l'un à l'autre; je ne

vous rends point la joie que m'inspira cet aveu, je ne vous peindrai que

l'ivresse avec laquelle j'y répondis.

Léonore, née riche, fut présentée au Comte de Folange, dont l'état et

les biens devaient la faire jouir à Paris du sort le plus heureux; et

malgré ces avantages de la fortune, malgré tous ceux que la nature avait

prodigués au Comte, Léonore n'accepta point: un couvent paya ses refus.

Je venais d'éprouver une partie des mêmes malheurs: on m'avait offert

une des plus riches héritières de notre province, et je l'avais refusée

avec une si grande dureté, avec une assurance si positive à mon père,

qu'ou j'épouserais Léonore, ou que je ne me marierais jamais, qu'il

obtint un ordre de me faire joindre mon corps, et de ne le quitter de

deux ans.

Avant de vous obéir, Monsieur, dis-je alors, en me jettant aux genoux de

ce père irrité, souffrez que je vous demande au moins la cruelle raison

qui vous force à ne vouloir point m'accorder celle qui peut seule faire

le bonheur de ma vie? Il n'y en a point, me répondit mon père, pour ne

pas vous donner Léonore, mais il en existe de puissantes pour vous

contraindre à en épouser une autre. L'alliance de Mademoiselle de Vitri,

ajouta-t-il, est ménagée par moi depuis dix ans; elle réunit des biens

considérables, elle termine un procès qui dure depuis des siècles, et

dont la perte nous ruinerait infailliblement.--Croyez-moi, mon fils, de

telles considérations valent mieux que tous les sophismes de l'amour: on

a toujours besoin de vivre, et l'on n'aime jamais qu'un instant.--Et les

parens de Léonore, mon père, dis-je en évitant de répondre à ce qu'il me

disait, quels motifs allèguent-ils pour me la refuser?--Le désir de

faire un établissement bien meilleur; dussé-je faiblir sur mes

intentions, n'imaginez jamais de voir changer les leurs: ou leur fille

épousera celui qu'on lui destine, ou on la forcera de prendre le voile.

Je m'en tins là, je ne voulais pour l'instant qu'être instruit du genre

des obstacles, afin de me décider au parti qui me resterait pour les

rompre. Je suppliai donc mon père de m'accorder huit jours, et je lui

promis de me rendre incessamment après où il lui plairait de m'exiler.

J'obtins le délai désiré, et vous imaginez facilement que je n'en

profitai que pour travailler à détruire tout ce qui s'opposait au

dessein que Léonore et moi avions de nous réunir à jamais.

J'avais une tante religieuse au même Couvent où on venait d'enfermer

Léonore; ce hasard me fit concevoir les plus hardis projets: je contai

mes malheurs à cette parente, et fus assez heureux pour l'y trouver

sensible; mais comment faire pour me servir, elle en ignorait les

moyens.--L'amour me les suggère, lui dis-je, et je vais vous les

indiquer.... Vous savez que je ne suis pas mal en fille; je me

déguiserai de cette manière; vous me ferez passer pour une parente qui

vient vous voir de quelques provinces éloignées; vous demanderez la

permission de me faire entrer quelques jours dans votre Couvent.... Vous

l'obtiendrez.--Je verrai Léonore, et je serai le plus heureux des

hommes.

Ce plan hardi parut d'abord impossible à ma tante; elle y voyait cent

difficultés; mais son esprit ne lui en dictait pas une, que mon coeur ne

la détruisît à l'instant, et je parvins à la déterminer.

Ce projet adopté, le secret juré de part et d'autre, je déclarai à mon

père que j'allais m'exiler, puisqu'il l'exigeait, et que, quelque dur

que fût pour moi l'ordre où il me forçait de me soumettre, je le

préférais sans doute au mariage de Mademoiselle de Vitri. J'essuyai

encore quelques remontrances; on mit tout en usage pour me

persuader;mais voyant ma résistance inébranlable, mon père m'embrassa,

et nous nous séparâmes.

Je m'éloignai sans doute; mais il s'en fallait bien que ce fût pour

obéir à mon père. Sachant qu'il avait placé chez un banquier à Paris une

somme très-considérable, destinée à l'établissement qu'il projetait pour

moi, je ne crus pas faire un vol en m'emparant d'avance des fonds qui

devaient m'appartenir, et muni d'une prétendue lettre de lui, forgée par

ma coupable adresse, je me transportai à Paris chez le banquier, je

reçus les fonds qui montaient à cent mille écus, m'habillai promptement

en femme, pris avec moi une soubrette adroite, et repartis sur-le-champ

pour me rendre dans la Ville et dans le Couvent où m'attendait la tante

chérie qui roulait bien favoriser mon amour. Le coup que je venais de

faire était trop sérieux pour que je m'avisasse de lui en faire part; je

ne lui montrai que le simple désir de voir Léonore devant elle, et de me

rendre ensuite au bout de quelques jours aux ordres de mon père.... Mais

comme il me croyait déjà à ma destination, dis-je à ma tante, il

s'agissait de redoubler de prudence; cependant, comme on nous apprit

qu'il venait de partir pour ses biens, nous nous trouvâmes plus

tranquilles, et dès l'instant nos ruses commencèrent.

Ma tante me reçoit d'abord au parloir, me fait faire adroitement

connoissance avec d'autres religieuses de ses amies, témoigne l'envie

qu'elle a de m'avoir avec elle, au moins pendant quelques jours, le

demande, l'obtient; j'entre, et me voilà sous le même toit que Léonore.

Il faut aimer, pour connaître l'ivresse de ces situations; mon coeur

suffit pour les sentir, mais mon esprit ne peut les rendre.

Je ne vis point Léonore le premier jour, trop d'empressement fût devenu

suspect. Nous avions de grands ménagemens à garder; mais le lendemain,

cette charmante fille, invitée à venir prendre du chocolat chez ma

tante, se trouva à côté de moi, sans me reconnaître; déjeuna avec

plusieurs autres de ses compagnes, sans se douter de rien, et ne revint

enfin de son erreur, que lorsqu'après le repas, ma tante l'ayant retenue

la dernière, lui dit, en riant, et me présentant à elle:--Voilà une

parente, ma belle cousine, avec laquelle je veux vous faire faire

connaissance: examinez-la bien, je vous prie, et dites-moi s'il est

vrai, comme elle le prétend, que vous vous êtes déjà vues ailleurs....

Léonore me fixe, elle se trouble; je me jette à ses pieds, j'exige mon

pardon, et nous nous livrons un instant au doux plaisir d'être sûrs de

passer au moins quelques jours ensemble.

Ma tante crut d'abord devoir être un peu plus sévère; elle refusa de

nous laisser seuls; mais je la cajolai si bien, je lui dis un si grand

nombre de ces choses douces, qui plaisent tant aux femmes, et sur-tout

aux religieuses, qu'elle m'accorda bientôt de pouvoir entretenir

tête-à-tête le divin objet de mon coeur.

Léonore, dis-je à ma chère maîtresse, dès qu'il me fut possible de

l'approcher: ô Léonore, me voilà en état de vous presser d'exécuter nos

sermens; j'ai de quoi vivre, et pour vous, et pour moi, le reste de nos

jours. Ne perdons pas un instant, éloignons-nous.--Franchir les murs, me

dit Léonore effrayée; nous ne le pourrons jamais.--Rien n'est impossible

à l'amour, m'écriai-je; laissez-vous diriger par lui, nous serons réunis

demain. Cette aimable fille m'oppose encore quelques scrupules, me fait

entrevoir des difficultés; mais je la conjure de ne se rendre, comme

moi, qu'au sentiment qui nous enflamme.... Elle frémit.... Elle promet,

et nous convenons de nous éviter, et de ne plus nous revoir, qu'au

moment de l'exécution. Je vais y réfléchir, lui dis-je, ma tante vous

remettra un billet; vous exécuterez ce qu'il contiendra; nous nous

verrons encore une fois, pour disposer tout, et nous partirons.

Je ne voulais point mettre ma tante dans une telle confidence.

Accepterait-elle de nous servir; ne nous trahirait-elle pas? Ces

considérations m'arrêtaient; cependant il fallait agir. Seul, déguisé,

dans une maison vaste dont je connoissais à peine les détours et les

environs; tout cela était fort difficile; rien ne m'arrêta cependant,

et vous allez voir les moyens que je pris.

Après avoir profondément étudié pendant vingt-quatre heures, tout ce que

la situation pouvait me permettre, je m'aperçus qu'un sculpteur venait

tous les jours dans une chapelle intérieure du couvent, réparer une

grande statue de _Sainte Ultrogote_, patrone de la maison, en laquelle

les religieuses avaient une foi profonde; on lui avait vu faire des

miracles; elle accordait tout ce qu'on lui demandait. Avec quelques

patenôtres, dévotement récitées au bas de son autel, on était sûr de la

béatitude céleste. Résolu de tout hasarder, je m'approchai de l'artiste,

et après quelques génuflexions préliminaires, je demandai à cet homme,

s'il avait autant de foi que ces dames au crédit de la sainte qu'il

rajustait. Je suis étrangère dans cette maison, ajoutai-je, et je serais

bien aise d'entendre raconter par vous quelques hauts faits de cette

bienheureuse.--Bon, dit le sculpteur, en riant, et croyant pouvoir

parler avec plus de franchise, d'après le ton qu'il me voyait prendre

avec lui.--Ne voyez-vous pas bien que ce sont des béguines, qui croyent

tout ce qu'on leur dit. Comment voulez-vous qu'un morceau de bois fasse

des choses extraordinaires? Le premier de tous les miracles devrait être

de se conserver, et vous voyez bien qu'elle n'en a pas là puissance,

puisqu'il faut que je la raccommode. Vous ne croyez pas à toutes ces

momeries là, vous, mademoiselle.--Ma foi, pas trop, répondis-je; mais il

faut bien faire comme les autres. Et m'imaginant que cette ouverture

devait suffir pour le premier jour, je m'en tins là. Le lendemain, la

conversation reprit, et continua sur le même ton. Je fus plus loin; je

lui donnai beau jeu et il s'enflamma, et je crois que si j'eusse

continué de l'émouvoir, l'autel même de la miraculeuse statue, fût

devenu le trône de nos plaisirs.... Quand je le vis là, je lui saisis la

main. Brave homme, lui dis-je, voyez en moi, au lieu d'une fille, un

malheureux amant, dont vous pouvez faire le bonheur.--Oh ciel! monsieur,

vous allez nous perdre tous deux.--Non, écoutez-moi; servez-moi,

secourez-moi, et votre fortune est faite; et en disant cela, pour donner

plus de force à mes discours, je lui glissai un rouleau de vingt-cinq

louis, l'assurant que je n'en resterais pas là, s'il voulait m'être

utile.--Eh bien, qu'exigez-vous?--Il y a ici une jeune pensionnaire que

j'adore, elle m'aime, elle consent à tout, je veux l'enlever, et

l'épouser; mais je ne le puis, sans votre secours.--Et comment puis-je

vous être utile?--Rien de plus simple; brisons les deux bras de cette

statue, dites qu'elle est en mauvais état, que quand vous avez voulu la

réparer, elle s'est démantibulée toute seule, qu'il vous est impossible

de la rajuster ici; qu'il est indispensable qu'elle soit emportée chez

vous.... On y consentira, on y est trop attaché, pour ne pas accepter

tout ce qui peut la conserver.... Je viendrai seul la nuit, achever de

la rompre; j'en absorberai les morceaux, ma maîtresse, enveloppée sous

les attirails qui parent cette statue, viendra se mettre à sa place,

vous la couvrirez d'un grand drap, et aidé d'un de vos garçons, vous

l'emporterez de bon matin dans votre atelier; une femme à nous s'y

trouvera; vous lui remettrez l'objet de mes voeux; je serai chez vous

deux heures après; vous accepterez de nouvelles marques de ma

reconnaissance, vous direz ensuite à vos religieuses, que la statue est

tombée en poussière, quand vous avez voulu y mettre le ciseau, et que

vous allez leur en faire une neuve. Mille difficultés s'offrirent aux

yeux d'un homme qui, moins épris que moi, voyait sans-doute infiniment

mieux. Je n'écoutai rien, je ne cherchai qu'à vaincre; deux nouveaux

rouleaux y réussirent, et nous nous mîmes dès l'instant à l'ouvrage. Les

deux bras furent impitoyablement cassés. Les religieuses appelées, le

projet du transport de la sainte approuvé, il ne fut plus question que

d'agir.

Ce fut alors que j'écrivis le billet convenu à Léonore; je lui

recommandai de se trouver le soir même à l'entrée de la chapelle de

_Sainte Ultrogote_ avec le moins de vêtemens possible, parce que j'en

avois de sanctifiés à lui fournir, dont la vertu magique seroit de la

faire aussitôt disparoître du couvent.

Léonore ne me comprenant point, vint aussitôt me trouver chez ma tante.

Comme nous avions ménagé nos rendez-vous, ils n'étonnèrent personne.

On nous laissa seuls un instant, et j'expliquai tout le mystère.

Le premier mouvement de Léonore fut de rire. L'esprit qu'elle avait ne

s'arrangeant pas avec le bigotisme, elle ne vit d'abord rien que de

très-plaisant au projet de lui faire prendre la place d'une statue

miraculeuse; mais la réflexion refroidit bientôt sa gaîté.... Il fallait

passer la nuit là.... Quelque chose pouvait s'entendre; les Nones....

Celles, au moins, qui couchaient près de cette chapelle, n'avaient qu'à

s'imaginer que le bruit qui en venait, était occasionné par la Sainte,

furieuse de son changement; elles n'avaient qu'à venir examiner,

découvrir.... Nous étions perdus; dans le transport, pouvait-elle

répondre d'un mouvement?... Et si on levait le drap, dont elle serait

couverte.... Si enfin.... Et mille objections, toutes plus raisonnables

les unes que les autres, et que je détruisis d'un seul mot, en assurant

Léonore qu'il y avait un Dieu pour les amans, et que ce Dieu imploré par

nous, accomplirait infailliblement nos voeux, sans que nul obstacle vint

en troubler l'effet.

Léonore se rendit, personne ne couchait dans sa chambre; c'était le plus

essentiel. J'avais écrit à la femme qui m'avait accompagné de Paris, de

se trouver le lendemain, de très-grand matin, chez le sculpteur, dont je

lui envoyais l'adresse; d'apporter des habits convenables pour une jeune

personne presque nue, qu'on lui remettrait, et de l'emmener aussi-tôt

à l'auberge où nous étions descendus, de demander des chevaux de poste

pour neuf heures précises du matin; que je serais sans faute, de retour

à cette heure, et que nous partirions de suite.

Tout allant à merveille de ce côté, je ne m'occupai plus que des projets

intérieurs; c'est-à-dire des plus difficiles, sans-doute.

Léonore prétexta un mal de tête, afin d'avoir le droit de se retirer de

meilleure heure, et dès qu'on la crut couchée, elle sortit, et vint me

trouver dans la chapelle, où j'avais l'air d'être en méditation. Elle

s'y mit comme moi; nous laissames étendre toutes les nones sur leurs

saintes couches, et dès que nous les supposames ensevelies dans les

bras du sommeil, nous commençames à briser et à réduire en poudre la

miraculeuse statue, ce qui nous fut fort aisé, vu l'état dans lequel

elle était. J'avais un grand sac, tout prêt, au fond duquel étaient

placées quelques grosses pierres. Nous mimes dedans les débris de la

sainte, et j'allai promptement jetter le tout dans un puits. Léonore,

peu vêtue, s'affubla aussi-tôt des parures de Sainte-Ultrogote; je

l'arrangeai dans la situation penchée, où le sculpteur l'avait mise,

pour la travailler. Je lui emmaillotai les bras, je mis à côté d'elle,

ceux de bois, que nous avions cassé la veille, et après lui avoir donné

un baiser.... Baiser délicieux, dont l'effet fut sur moi bien plus

puissant que les miracles de toutes les Saintes du Ciel; je fermai le

temple où reposait ma déesse, et me retirai tout rempli de son culte.

Le lendemain, de grand matin, le sculpteur entra, suivi d'un de ses

élèves, tous deux munis d'un drap. Ils le jetterent sur Léonore, avec

tant de promptitude et d'adresse, qu'une none qui les éclairait, ne put

rien découvrir; l'artiste aidé de son garçon, emporta la prétendue

Sainte; ils sortirent, et Léonore reçue par la femme qui l'attendait,

se trouva à l'auberge indiquée, sans avoir éprouvé d'obstacle à son

évasion.

J'avais prévenu de mon départ. Il n'étonna personne. J'affectai, au

milieu de ces dames, d'être surpris de ne point voir Léonore, on me dit

qu'elle était malade. Très en repos sur cette indisposition, je ne

montrai qu'un intérêt médiocre. Ma tante, pleinement persuadée que nous

nous étions fait nos adieux mystérieusement, la veille, ne s'étonna

point de ma froideur, et je ne pensai plus qu'à revoler avec

empressement, où m'attendait l'objet de tous mes voeux.

Cette chère fille avait passé une nuit cruelle, toujours entre la

crainte et l'espérance; son agitation avait été extrême; pour achever de

l'inquiéter encore plus, une vieille religieuse était venue pendant la

nuit prendre congé de la Sainte; elle avait marmotté plus d'une heure,

ce qui avait presqu'empêché Léonore de respirer; et à la fin des

patenôtres, la vieille bégueule en larmes avait voulu la baiser au

visage; mais mal éclairée, oubliant sans doute le changement d'attitude

de la statue, son acte de tendresse s'était porté vers une partie

absolument opposée à la tête; sentant cette partie couverte, et

imaginant bien qu'elle se trompait, la vieille avait palpé pour se

convaincre encore mieux de son erreur. Léonore extrêmement sensible,

et chatouillée dans un endroit de son corps dont jamais nulle, main ne

s'était approchée, n'avait pu s'empêcher de tressaillir; la none avait

pris le mouvement pour un miracle; elle s'était jettée à genoux, sa

ferveur avait redoublé; mieux guidée dans ses nouvelles recherches, elle

avait réussi à donner un tendre baiser sur le front de l'objet de son

idolâtrie, et s'était enfin retirée.

Après avoir bien ri de cette aventure, nous partîmes, Léonore, la femme

que j'avais amenée de Paris, un laquais et moi; il s'en fallut de bien

peu que nous ne fissions naufrage dès le premier jour. Léonore fatiguée,

voulut s'arrêter dans une petite ville qui n'était pas à dix lieues de

la nôtre: nous descendîmes dans une auberge; à peine y étions-nous,

qu'une voiture en poste s'arrêta pour y dîner comme nous.... C'était

mon père; il revenait d'un de ses châteaux; il retournait à la ville,

l'esprit bien loin de ce qui s'y passait. Je frémis encore quand je

pense à cette rencontre; il monte; on l'établit dans une chambre

absolument voisine de la nôtre, là, ne croyant plus pouvoir lui

échapper, je fus prêt vingt fois à aller me jeter à ses pieds pour

tâcher d'obtenir le pardon de mes fautes; mais je ne le connaissais pas

assez pour prévoir ses résolutions, je sacrifiais entièrement Léonore

par cette démarche; je trouvai plus à propos de me déguiser et de partir

fort vite. Je fis monter l'hôtesse; je lui dis que le hasard venait de

faire arriver chez elle un homme à qui je devais deux cents louis; que

ne me trouvant ni en état, ni en volonté de le payer à présent, je la

priai de ne rien dire, et de m'aider même au déguisement que j'allais

prendre pour échapper à ce créancier. Cette femme, qui n'avait aucun

intérêt à me trahir, et à laquelle je payai généreusement notre dépense,

se prêta de tout son coeur à la plaisanterie.

Léonore et moi nous changeâmes d'habit, et nous passâmes ainsi tous deux

effrontément devant mon père, sans qu'il lui fût possible de nous

reconnaître, quelqu'attention qu'il eût l'air de prendre à nous. Le

risque que nous venions de courir décida Léonore à moins écouter l'envie

qu'elle avait de s'arrêter par-tout, et notre projet étant de passer en

Italie, nous gagnâmes Lyon d'une traite.

Le Ciel m'est témoin que j'avais respecté jusqu'alors la vertu de celle

dont je voulais faire ma femme; j'aurais cru diminuer le prix que

j'attendais de l'hymen, si j'avais permis à l'amour de le cueillir. Une

difficulté bien mal entendue détruisit notre mutuelle délicatesse, et la

grossière imbécillité du refus de ceux que nous fûmes implorer, pour

prévenir le crime, fut positivement ce qui nous y plongea tous deux[2].

O Ministres du Ciel, ne sentirez-vous donc jamais qu'il y a mille cas où

il vaut mieux se prêter à un petit mal, que d'en occasionner un grand,

et que cette futile approbation de votre part, à laquelle on veut bien

se prêter, est pourtant bien moins importante que tous les dangers qui

peuvent résulter du refus. Un grand Vicaire de l'Archevêque, auquel nous

nous adressâmes, nous renvoya avec dureté; trois Curés de cette ville

nous firent éprouver les mêmes désagrémens, quand Léonore et moi,

justement irrités de cette odieuse rigueur, résolûmes de ne prendre que

Dieu pour témoin de nos sermens, et de nous croire aussi bien mariés en

l'invoquant aux pieds de ses autels, que si tout le sacerdoce romain eût

revêtu notre hymen de ses formalités; c'est l'âme, c'est l'intention que

l'Éternel désire, et quand l'offrande est pure, le médiateur est

inutile.

Léonore et moi, nous nous transportâmes à la Cathédrale, et là, pendant

le sacrifice de la messe, je pris la main de mon amante, je lui jurai

de n'être jamais qu'à elle, elle en fit autant; nous nous soumîmes tous

deux à la vengeance du Ciel, si nous trahissions nos sermens; nous nous

protestâmes de faire approuver notre hymen dès que nous en aurions le

pouvoir, et dès le même jour la plus charmante des femmes me rendit le

plus heureux des époux.

Mais ce Dieu que nous venions d'implorer avec tant de zèle, n'avait pas

envie de laisser durer notre bonheur: vous allez bientôt voir par quelle

affreuse catastrophe il lui plut d'en troubler le cours.

Nous gagnâmes Venise sans qu'il nous arrivât rien d'intéressant; j'avais

quelque envie de me fixer dans cette ville, le nom de _Liberté_, de

_République_, séduit toujours les jeunes gens; mais nous fûmes bientôt à

même de nous convaincre, que si quelque ville dans le monde est digne de

ce titre, ce n'est assurément pas celle-là, à moins qu'on ne l'accorde à

l'État que caractérise la plus affreuse oppression du peuple, et la plus

cruelle tyrannie des grands.

Nous nous étions logés à Venise sur le grand canal, chez un nommé

_Antonio_, qui tient un assez bon logis, aux armes de France, près le

pont de Rialto; et depuis trois mois, uniquement occupés de visiter les

beautés de cette ville flottante, nous n'avions encore songé qu'aux

plaisirs; hélas! l'instant de la douleur arrivait, et nous ne nous en

doutions point. La foudre grondait déjà sur nos têtes, quand nous ne

croyions marcher que sur des fleurs.

Venise est entourée d'une grande quantité d'isles charmantes, dans

lesquelles le citadin aquatique quittant ses lagunes empestées, va

respirer de tems en tems quelques atomes un peu moins mal sains. Fidèles

imitateurs de cette conduite, et l'isle de _Malamoco_ plus agréable,

plus fraîche qu'aucune de celles que nous avions vues, nous attirant

davantage, il ne se passait guères de semaines que Léonore et moi

n'allassions y dîner deux ou trois fois. La maison que nous préférions

était celle d'une veuve dont on nous avait vanté la sagesse; pour une

légère somme, elle nous apprêtait un repas honnête, et nous avions de

plus tout le jour la jouissance de son joli jardin. Un superbe figuier

ombrageait une partie de cette charmante promenade; Léonore,

très-friande du fruit de cet arbre, trouvait un plaisir singulier à

aller goûter sous le figuier même, et à choisir là tour-à-tour les

fruits qui lui paraissaient les plus mûrs.

Un jour... ô fatale époque de ma vie!... Un jour que je la vis dans la

grande ferveur de cette innocente occupation de son âge, séduit par un

motif de curiosité, je lui demandai la permission de la quitter un

moment, pour aller voir, à quelques milles de là, une abbaye célèbre,

par les morceaux fameux du Titien et de Paul Véronese, qui s'y

conservaient avec soin. Émue d'un mouvement dont elle ne parut pas être

maîtresse. Léonore me fixa. Eh bien! me dit-elle, te voilà déjà _mari_;

tu brûles de goûter des plaisirs sans ta _femme_.... Où vas-tu, mon ami;

quel tableau peut donc valoir l'original que tu possèdes?--Aucun

assurément, lui dis-je, et tu en es bien convaincue; mais je sais que

ces objets t'amusent peu; c'est l'affaire d'une heure; et ces présens

superbes de la nature, ajoutai-je, en lui montrant des figues, sont bien

préférables aux subtilités de l'art, que je désire aller admirer un

instant.... Vas, mon ami, me dit cette charmante fille, je saurai être

une heure sans toi, et se rapprochant de son arbre: vas, cours à tes

plaisirs, je vais goûter les miens.... Je l'embrasse, je la trouve en

larmes.... Je veux rester, elle m'en empêche; elle dit que c'est un

léger moment de faiblesse, qu'il lui est impossible de vaincre. Elle

exige que j'aille où la curiosité m'appelle, m'accompagne au bord de la

gondole, m'y voit monter, reste au rivage, pendant que je m'éloigne,

pleure encore, au bruit des premiers coups de rames, et rentre à mes

yeux, dans le jardin. Qui m'eût dit, que tel était l'instant qui allait

nous séparer! et que dans un océan d'infortune, allaient s'abîmer nos

plaisirs....Eh quoi, interrompit ici madame de Blamont; vous ne faites

donc que de vous réunir? Il n'y a que trois semaines que nous le sommes,

madame, répondit Sainville, quoiqu'il y ait trois ans que nous ayons

quitté notre patrie.--Poursuivez, poursuivez, Monsieur; cette

catastrophe annonce deux histoires, qui promettent bien de l'intérêt.

Ma course ne fut pas longue, reprit Sainville; les pleurs de Léonore

m'avaient tellement inquiété, qu'il me fut impossible de prendre aucun

plaisir à l'examen que j'étais allé faire. Uniquement occupé de ce cher

objet de mon coeur, je ne songeais plus qu'à venir la rejoindre. Nous

atteignons le rivage.... Je m'élance.... Je vole au jardin,... et au

lieu de Léonore, la veuve, la maîtresse du logis, se jette vers moi,

toute en larmes... me dit qu'elle est désolée, qu'elle mérite toute ma

colère.... Qu'à peine ai-je été à cent pas du rivage, qu'une gondole,

remplie de gens qu'elle ne connaît pas, s'est approchée de sa maison,

qu'il en est sorti six hommes masqués, qui ont enlevé Léonore, l'ont

transportée dans leur barque, et se sont éloignés avec rapidité, en

gagnant la haute mer.... Je l'avoue, ma première pensée fut de me

précipiter sur cette malheureuse, et de l'abattre d'un seul coup à mes

pieds. Retenu par la faiblesse de son sexe, je me contentai de la saisir

au col, et de lui dire, en colère, qu'elle eût à me rendre ma femme, ou

que j'allais l'étrangler à l'instant.... Exécrable pays, m'écriai-je,

voilà donc la justice qu'on rend dans cette fameuse république! Puisse

le ciel m'anéantir et m'écraser à l'instant avec elle, si je ne retrouve

pas celle qui m'est chère.... A peine ai-je prononcé ces mots, que je

suis entouré d'une troupe de sbires; l'un d'eux s'avance vers moi; me

demande si j'ignore qu'un étranger ne doit, à Venise, parler du

gouvernement, en quoi que ce puisse être; scélérat, répondis-je, hors de

moi, il en doit dire et penser le plus grand mal, quand il y trouve le

droit des gens et l'hospitalité aussi cruellement violés.... Nous

ignorons ce que vous voulez dire, répondit l'alguasil; mais ayez pour

agréable de remonter dans votre gondole, et de vous rendre sur-le-champ

prisonnier dans votre auberge, jusqu'à ce que la république ait ordonné

de vous.

Mes efforts devenaient inutiles, et ma colère impuissante; je n'avais

plus pour moi que des pleurs, qui n'attendrissaient personne, et des

cris qui se perdaient dans l'air. On m'entraîne. Quatre de ces vils

fripons m'escortent, me conduisent dans ma chambre, me consignent à

Antonio, et vont rendre compte de leur scélératesse.

C'est ici où les paroles manquent au tableau de ma situation! Et comment

vous rendre, en effet, ce que j'éprouvai, ce que je devins, quand je

revis cet appartement, duquel je venais de sortir, depuis quelques

heures, libre et avec ma Léonore, et dans lequel je rentrais prisonnier,

et sans elle. Un sentiment pénible et sombre succéda bientôt à ma rage

... Je jetai les yeux sur le lit de mon amante, sur ses robes, sur ses

ajustemens, sur sa toilette; mes pleurs coulaient avec abondance, en

m'approchant de ces différentes choses. Quelquefois, je les observais

avec le calme de la stupidité. L'instant d'après, je me précipitais

dessus avec le délire de l'égarement.... La voilà, me disais-je, elle

est ici.... Elle repose.... Elle va s'habiller.... Je l'entends; mais

trompé par une cruelle illusion, qui ne faisait qu'irriter mon chagrin,

je me roulais au milieu de la chambre; j'arrosais le plancher de mes

larmes, et faisais retentir la voûte de mes cris. O Léonore! Léonore!

c'en est donc fait, je ne te verrai plus.... Puis, sortant, comme un

furieux, je m'élançais sur Antonio, je le conjurais d'abréger ma vie;

je l'attendrissais par ma douleur; je l'effrayais par mon désespoir.

Cet homme, avec l'air de la bonne foi, me conjura de me calmer; je

rejetai d'abord ses consolations: l'état dans lequel j'étais

permettait-il de rien entendre.... Je consentis enfin à

l'écouter.--Soyez pleinement en repos sur ce qui vous regarde, me dit-il

d'abord; je ne prévois qu'un ordre de vous retirer dans vingt-quatre

heures des terres de la république, elle n'agira sûrement pas plus

sévèrement avec vous.--Eh! Que m'importe ce que je deviendrai; c'est

Léonore que je veux, c'est elle que je vous demande.--Ne vous imaginez

pas qu'elle soit à Venise; le malheur dont elle est victime est arrivé

à plusieurs autres étrangères, et même à des femmes de la ville: il se

glisse souvent dans le canal des barques turques; elles se déguisent,

on ne les reconnaît point; elles enlèvent des proies pour le serrail,

et quelques précautions que prenne la république, il est impossible

d'empêcher cette piraterie. Ne doutez point que ce ne soit là le malheur

de votre Léonore: la veuve du jardin de Malamoco n'est point coupable,

nous la connaissons tous pour une honnête femme; elle vous plaignait de

bonne foi, et peut-être que, sans votre emportement, vous en eussiez

appris davantage. Ces isles, continuellement remplies d'étrangers, le

sont également d'espions, que la République y entretien; vous avez tenu

des propos, voilà la seule raison de vos arrêts.--Ces arrêts ne sont pas

naturels, et votre gouvernement sait bien ce qu'est devenue celle que

j'aime; ô mon ami! faites-là moi rendre, et mon sang est à vous.--Soyez

franc, est-ce une fille enlevée en France? Si cela est, ce qui vient de

se faire pourrait bien être l'ouvrage des deux Cours; cette circonstance

changerait absolument la face des choses.... Et me voyant balbutier:--Ne

me cachez rien, poursuit Antonio, apprenez-moi ce qui en est, je vole à

l'instant m'informer; soyez certain qu'à mon retour je vous apprendrai

si votre femme a été enlevée par ordre pu par surprise.--Eh bien!

répondis-je avec cette noble candeur de la jeunesse, qui, toute

honorable qu'elle est, ne sert pourtant qu'à nous faire tomber dans tous

les pièges qu'il plaît au crime de nous tendre.... Eh bien! je vous

l'avoue, elle est ma femme, mais à l'insçu de nos parens.--Il suffit,

me dit Antonio, dans moins d'une heure vous saurez tout.... Ne sortez

point, cela gâterait vos affaires, cela vous priverait des

éclaircissemens que vous avez droit d'espérer. Mon homme part et ne

tarde pas à reparaître.

On ne se doute point, me dit-il, du mystère de votre intrigue;

l'Ambassadeur ne sait rien, et notre République nullement fondée à avoir

les yeux sur votre conduite, vous aurait laissé toute votre vie

tranquille sans vos blasphèmes sur son gouvernement; Léonore est donc

sûrement enlevée par une barque turque; elle était guettée depuis un

mois; il y avait dans le canal six petits bâtimens armés qui

l'escortèrent, et qui sont déjà à plus de vingt lieues en mer. Nos gens

ont couru, ils ont vu, mais il leur a été impossible de les atteindre.

On va venir vous apporter les ordres du Gouvernement, obéissez-y;

calmez-vous, et croyez que j'ai fait pour vous tout ce qui pouvait

dépendre de moi.

A peine Antonio eut-il effectivement cessé de me donner ces cruelles

lumières, que je vis entrer ce même chef des Sbires qui m'avait arrêté;

il me signifia l'ordre de partir dès le lendemain au matin; il m'ajouta

que, sans la raison que j'avais effectivement de me plaindre, on n'en

aurait pas agi avec autant de douceur; qu'on voulait bien pour ma

consolation me certifier que cet enlèvement ne s'était point fait par

aucun malfaiteur de la République, mais uniquement par des barques des

Dardanelles qui se glissaient ainsi dans la mer adriatique, sans qu'il

fût possible d'arrêter leurs désordres, quelques précautions que l'on

pût prendre.... Le compliment fait, mon homme se retira, en me priant de

lui donner quelques sequins pour l'honnêteté qu'il avait eue de ne me

consigner que dans mon hôtel, pendant qu'il pouvait me conduire en

prison.

J'étais infiniment plus tenté, je l'avoue, d'écraser ce coquin, que de

lui donner pour boire, et j'allai le faire sans doute, quand Antonio me

devinant, s'approcha de moi, et me conjura de satisfaire cet homme.

Je le fis, et chacun s'étant retiré, je me replongeai dans l'affreux

désespoir qui déchirait mon âme.... A peine pouvais-je réfléchir,

jamais un dessein constant ne parvenait à fixer mon imagination; il

s'en présentait vingt à-la-fois, mais aussitôt rejetés que conçus,

ils faisaient à l'instant place à mille autres dont l'exécution était

impossible. Il faut avoir connu une telle situation pour en juger, et

plus d'éloquence que moi pour la peindre. Enfin, je m'arrêtai au projet

de suivre Léonore, de de la devancer si je pouvais à Constantinople, de

la payer de tout mon bien au barbare qui me la ravissait, et de la

soustraire au prix de mon sang, s'il le fallait, à l'affreux sort qui

lui était destiné. Je chargeai Antonio de me fréter une felouque; je

congédiai la femme que nous avions amené, et la récompensai sur le

serment qu'elle me fit que je n'aurais jamais rien à craindre de son

indiscrétion.

La felouque se trouva prête le lendemain au matin, et vous jugez si

c'est avec joie que je m'éloignai de ces perfides bords. J'avais 15

hommes d'équipage, le vent était bon; le surlendemain, de bonne heure,

nous aperçûmes la pointe de la fameuse citadelle de Corfou, frère rivale

de Gibraltar, et peut-être aussi imprenable que cette célèbre clef de

l'Europe[3]; le cinquième jour nous doublâmes le Cap de Morée, nous

entrâmes dans l'Archipel, et le septième au soir, nous touchâmes Pera.

Aucun bâtiment, excepté quelques barques de pêcheurs de Dalmatie, ne

s'était offert à nous durant la traversée; nos yeux avaient eu beau se

tourner de toutes parts, rien d'intéressant ne les avait fixés.... Elle

a trop d'avance, me disais-je, il y a long-tems qu'elle est arrivée....

O ciel! elle est déjà dans les bras d'un monstre que je redoute ... je

ne parviendrai jamais à l'en arracher.

Le Comte de Fierval était pour lors Ambassadeur de notre Cour à la

Porte; je n'avais aucune liaison avec lui; en eussé-je eu d'ailleurs,

aurai-je osé me découvrir? C'était pourtant le seul être que je pusse

implorer dans mes malheurs, le seul dont je pusse tirer

quelqu'éclaircissement: je fus le trouver, et lui laissant voir ma

douleur, ne lui cachant aucune circonstance de mon aventure, ne lui

déguisant que mon nom et celui de ma femme, je le conjurai d'avoir

quelque pitié de mes maux, et de vouloir bien m'être utile, ou par ses

actions, ou par ses conseils.

Le Comte m'écouta avec toute l'honnêteté, avec tout l'intérêt que je

devais attendre d'un homme de ce caractère.... Votre situation est

affreuse, me dit-il; si vous étiez en état de recevoir un conseil sage,

je vous donnerais celui de retourner en France, de faire votre paix avec

vos parens, et de leur apprendre le malheur épouvantable qui vous est

arrivé.--Et le puis-je, Monsieur, lui dis-je; puis-je exister où ne sera

pas ma Léonore! Il faut que je la retrouve, ou que je meure.--Eh bien!

me dit le Comte, je vais faire pour vous tout ce que je pourrai ...

peut-être plus que ne devrait me le permettre ma place.... Avez-vous un

portrait de Léonore?--En voici un assez ressemblant, autant au moins

qu'il est possible à l'art d'atteindre à ce que la nature a de plus

parfait.--Donnez-le moi: demain matin à cette même heure, je vous dirai

si votre femme est dans le serrail. Le Sultan m'honore de ses bontés:

je lui peindrai le désespoir d'un homme de ma nation; il me dira s'il

possède ou non cette femme; mais réfléchissez-y bien, peut-être

allez-vous accroître votre malheur: s'il l'a, je ne vous réponds pas

qu'il me la rende.... Juste ciel! elle serait dans ces murs, et je ne

pourrais l'en arracher.... Oh! Monsieur, que me dites-vous? peut-être

aimerai-je mieux l'incertitude.--Choisissez.--Agissez, Monsieur, puisque

vous voulez bien vous intéresser à mes malheurs; agissez: et si le

Sultan possède Léonore, s'il se refuse à me la rendre, j'irai mourir de

douleur aux pieds des murs de son serrail; vous lui ferez savoir ce que

lui coûte sa conquête; vous lui direz qu'il ne l'achète qu'aux dépends

de la vie d'un infortuné.

Le Comte me serra la main, partagea ma douleur, la respecta et la

servit, bien différent en cela de ces ministres ordinaires, qui, tout

bouffis d'une vaine gloire, accordent à peine à un homme le tems de

peindre ses malheurs, le repoussent avec dureté, et comptent au rang de

leurs momens perdus ceux que la bienséance les oblige à prêter l'oreille

aux malheureux.

Gens en place, voilà votre portrait: vous croyez nous en imposer en

alléguant sans cesse une multitude d'affaires, pour prouver

l'impossibilité de vous voir et de vous parler; ces détours, trop

absurdes, trop usés, pour en imposer encore, ne sont bons qu'à vous

faire mépriser; ils ne servent qu'à faire médire de la nation, qu'à

dégrader son gouvernement. O France! tu t'éclaireras un jour, je

l'espère: l'énergie de tes citoyens brisera bientôt le sceptre du

despotisme et de la tyrannie, et foulant à tes pieds les scélérats qui

servent l'un et l'autre, tu sentiras qu'un peuple libre par la nature et

par son génie, ne doit être gouverné que par lui-même[4].

Dès le même soir, le Comte de Fierval me fit dire qu'il avait à me

parler, j'y courus.--Vous pouvez, me dit-il, être parfaitement sûr que

Léonore n'est point au serrail; elle n'est même point à Constantinople.

Les horreurs qu'on a mis à Venise sur le compte de cette Cour n'existent

plus: depuis des siècles on ne fait point ici le métier de corsaire; un

peu plus de réflexion m'aurait fait vous le dire, si j'eusse été occupé

d'autre chose, quand vous m'en avez parlé, que du plaisir de vous être

utile. A supposer que Venise ne vous en a point imposé sur le fait, et

que réellement Léonore ait été enlevée par des barques déguisées, ces

barques appartiennent aux États Barbaresques, qui se permettent

quelquefois ce genre de piraterie; ce n'est donc que là qu'il vous sera

possible d'apprendre quelque chose. Voilà le portrait que vous m'avez

confié; je ne vous retiens pas plus long-tems dans cette Capitale.--Si

vos parens faisaient des recherches, si l'on m'envoyait quelques ordres,

je serais obligé de changer la satisfaction réelle que je viens

d'éprouver en vous servant, contre la douleur de vous faire peut-être

arrêter.... Eloignez-vous.... Si vous poursuivez vos recherches,

dirigez-les sur les cotes d'Afrique.... Si vous voulez mieux faire,

retournez en France, il sera toujours plus avantageux pour vous de faire

la paix avec vos parens, que de continuer à les aigrir par une plus

longue absence.

Je remerciai sincèrement le Comte, et la fin de son discours m'ayant

fait sentir qu'il serait plus prudent à moi de lui déguiser mes projets,

que de lui en faire part... que peut-être même il désirait que j'agisse

ainsi; je le quittai, le comblant des marques de ma reconnaissance, et

l'assurant que j'allais réfléchir à l'un ou l'autre des plans que son

honnêteté me conseillait.

Je n'avais ni payé, ni congédié ma felouque; je fis venir le patron,

je lui demandai s'il était en état de me conduire à Tunis. «Assurément,

me dit-il, à Alger, à Maroc, sur toute la côte d'Afrique, _votre

Excellence_ n'a qu'à parler». Trop heureux dans mon malheur de trouver

un tel secours; j'embrassai ce marinier de toute mon âme.--O brave

homme! lui dis-je avec transport... ou il faut que nous périssions

ensemble, ou il faut que nous retrouvions Léonore.

Il ne fut pourtant pas possible de partir, ni le lendemain, ni le jour

d'après: nous étions dans une saison où ces parages sont incertains;

le tems était affreux: nous attendîmes. Je crus inutile de paraître

davantage chez le Ministre de France.... Que lui dire? Peut-être même le

servais-je en n'y reparaissant plus. Le ciel s'éclaircit enfin, et nous

nous mîmes en mer; mais ce calme n'était que trompeur: la mer ressemble

à la fortune, il ne faut jamais se défier autant d'elle, que quand elle

nous rit le plus.

A peine eûmes-nous quitté l'Archipel, qu'un vent impétueux troublant la

manoeuvre des rames, nous contraignit à faire de la voile; la légèreté

du bâtiment le rendit bientôt le jouet de la tempête, et nous fûmes trop

heureux de toucher Malte le lendemain sans accident. Nous entrâmes sous

le fort Saint-Elme dans le bassin de la Valette, ville bâtie par le

Commandeur de ce nom en 1566. Si j'avais pu penser à autre chose qu'à

Léonore, j'aurais sans doute remarqué la beauté des fortifications de

cette place, que l'art et la nature rendent absolument imprenables.

Mais je ne m'occupai qu'à prendre vite une logement dans la ville, en

attendant que nous en puissions repartir avec plus de promptitude

encore, et cela devenant impossible pour le même soir, je me résolus à

passer la nuit dans le cabaret où nous étions.

Il était environ neuf heures du soir, et j'allais essayer de trouver

quelques instans de repos, lorsque j'entendis beaucoup de bruit dans la

chambre à coté de la mienne. Les deux pièces n'étant séparées que par

quelques planches mal jointes, il me fut aisé de tout voir et de tout

entendre. J'écoute... j'observe... quel singulier spectacle s'offre à

mes regards! trois hommes qui me paraissent Vénitiens, placèrent dans

cette chambre une grande caisse couverte de toile cirée; dès que ce

meuble est apporté, celui qui paraît être le chef, s'enferme seul, lève

la toile qui couvre la caisse, et je vois une bière.--O malheureux!

s'écrie cet homme, je suis perdu; elle est morte... elle n'a plus de

mouvement.... Ce personnage est-il fou, me dis-je à moi-même.... Eh

quoi! il s'étonne qu'il y ait un mort dans ce cercueil!... Mais

pourquoi ce meuble funèbre, continue-je. Quelle apparence qu'il fût là,

s'il ne contenait un mort! et mes réflexions font place à la plus grande

surprise, quand je vois celui qui avait parlé, ouvrir la bière, et en

retirer dans ses bras le corps d'une femme; comme elle était habillée,

je reconnus bientôt qu'elle n'était qu'en syncope, et qu'elle avait

sûrement été mise en vie dans ce cercueil. Ah! Je le savais bien,

continua le personnage, je le savais bien qu'elle ne résisterait pas

là-dedans à la tempête; quel besoin de la laisser dans cette position,

dès que nos étions sûrs de n'être pas suivi.... O juste ciel!;... et

pendant ce tems-là, il déposait cette femme sur un lit; il lui tâtait le

poulx,.et s'apercevant sans doute qu'il avait encore du mouvement, il

sauta de joie.--Jour heureux! s'écria-t-il, elle n'est qu'évanouie!...

Fille charmante, je ne serai point privé des plaisirs que j'attends de

toi; je te sommerai de ta parole, tu seras ma femme, et mes peines ne

seront pas perdues.... Cet homme sortit en même-tems d'une petite caisse

des flacons, des lancettes, et se préparait à donner toutes sortes de

secours à cette infortunée, dont la situation où elle avait été placée

m'avait toujours empêché de distinguer les traits.

[Illustration: _Je savais bien qu'elle n'y résisterait pas_.

J'en étais là de mon examen, très-curieux de découvrir la suite de cette

aventure, lorsque le patron de ma felouque entra brusquement dans ma

chambre.--_Excellence_, me dit-il, ne vous couchez pas, la lune se lève,

le tems est beau, nous dînons demain à Tunis, si _votre Excellence_ veut

se dépêcher.

Trop occupé de mon amour, trop rempli du seul désir d'en retrouver

l'objet, pour perdre à une aventure étrangère les momens destinés à

Léonore, je laisse là ma belle évanouie, et vole au plutôt sur mon

bâtiment: les rames gémissent; le tems fraîchit; la lune brille; les

matelots chantent; et nous sommes bientôt loin de Malte.... Malheureux

que j'étais! où ne nous entraîne pas la fatalité de notre étoile....

Ainsi que le chien infortuné de la fable, je laissais la proie pour

courir après l'omble, j'allais m'exposer à mille nouveaux dangers pour

découvrir celle que le hasard venait de mettre dans mes mains.

O grand Dieu! s'écria Madame de Blamont, quoi! Monsieur, la belle morte

était votre Léonore?--Oui, Madame, je lui laisse le soin de vous

apprendre elle-même ce qui l'avait conduite là.... Permettez que je

continue; peut-être verrez-vous encore la fortune ennemie se jouer de

moi avec les mêmes caprices; peut-être me verrez-vous encore, toujours

faible, toujours occupé de ma profonde douleur, fuir la prospérité qui

luit un instant, pour voler où m'entraîne malgré moi la sévérité de mon

sort.

Nous commencions avec l'aurore à découvrir la terre; déjà le Cap _Bon_

s'offrait à nos regards, quand un vent d'Est s'élevant avec fureur, nous

permit à peine de friser la côte d'Afrique, et nous jeta avec une

impétuosité sans égalé vers le détroit de Gibraltar; la légèreté de

notre bâtiment le rendait avec tant de facilité la proie de la tempête,

que nous ne fûmes pas quarante heures à nous trouver en travers du

détroit. Peu accoutumés à de telles courses sur des barques si frêles,

nos matelots se croyaient perdus; il n'était plus question de

manoeuvres, nous ne pouvions que carguer à la hâte une mauvaise voile

déjà toute déchirée, et nous abandonner à la volonté du Ciel, qui,

s'embarrassant toujours assez peu du voeu des hommes, ne lés sacrifie

pas moins, malgré leurs inutiles prières, à tout ce que lui inspire la

bizarrerie de ses caprices. Nous passâmes ainsi le détroit, non sans

risquer à chaque instant d'échouer contre l'une ou l'autre terre;

semblables à ces débris que l'on voit, errants au hasard et tristes

jouets des vagues, heurter chaque écueil tour-à-tour, si nous échappions

au naufrage sur les côtes d'Afrique, ce n'était que pour le craindre

encore plus sur les rives d'Espagne.

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 2 · 第 1 / 19 段