Puis avec un peu d'irritation, il conclut:
-- Laissez-moi tranquille, Messieurs, je n'ai pas de compte à vous
rendre.
Ainsi la police même était en désarroi, la garde acquise au
général. On savait que la garnison ne jurait que par lui. Enfin le
bruit courait que les ministres, pris de panique, faisaient leurs
malles pour décamper en tapinois et se réfugier dans des cachettes
préparées d'avance où ils espéraient se dérober au premier feu des
représailles.
Donc le régime se démantibulait, croulait dans son ignominie.
Toutes les chances étaient pour Boulanger.
Hélas! il allait manquer à sa fortune.
Vers onze heures, on connut le résultat définitif: Paris avait élu
le général à plus de quatre-vingt mille voix de majorité.
Aussitôt une immense clameur tonna depuis la Madeleine jusqu'à
l'extrémité des boulevards: Vive Boulanger!
Et tout de suite après, le cri qui dictait son devoir au général:
-- À l'Élysée! À l'Élysée!
Dans le salon de Durand, les amis de Boulanger le pressaient
d'obéir à la volonté populaire. Déroulède se montrait le plus
éloquent. Mais l'élu hésitait, se dérobait, multipliait les
arguties, parlait d'illégalité. Pourtant il fallait prendre un
parti. Il déclara qu'il voulait s'isoler dans un cabinet adjacent
pour réfléchir.
Or, dans ce cabinet, il y avait Mme de Bonnemain. Que lui dit-
elle? Sans doute quelque chose dans le genre: -- Ah! mon Georges,
si tu descends dans la rue, tu cours le risque d'attraper un
mauvais coup. Si tu m'aimes, tu n'écouteras pas tous ces exaltés.
-- Tu as raison, ma chérie, dût-il répondre.
O défaillance d'une âme efféminée, capable de concevoir de grands
desseins, inapte à les réaliser pour le salut de son pays! Est-ce
que Bonaparte a consulté Joséphine au 18 Brumaire? Ou plutôt est-
ce que Joséphine, au lieu de l'amollir, ne le seconda pas en
dupant le directeur Gohier?
Boulanger rentra dans le salon et dit d'un ton qui ne souffrait
pas de réplique que, satisfait du résultat obtenu, il refusait
absolument de se prêter à une action violente contre le régime.
Alors Georges Thiébault, plein d'amertume et de prévisions
sinistres, tira sa montre: -- Il est minuit cinq, dit-il, depuis
cinq minutes, le boulangisme est en baisse...
C'était vrai; de ce jour le déclin de Boulanger commença; il alla
en se précipitant jusqu'au coup de revolver final.
Cependant, dehors, on trépignait, on exigeait la présence du
général. Il ne se montra même pas au balcon. Puis des journalistes
descendirent qui murmurèrent qu'il refusait le pouvoir offert par
trois cent mille dévoués et, derrière eux, par toute la France.
Quelle désillusion nous serra le coeur! Comment: les
parlementaires étaient en déconfiture; Paris attendait l'acte
décisif qui les rejetterait au néant; il n'y avait même plus à
combattre pour emporter le pouvoir et Boulanger préférait au giron
de la gloire celui de la Bonnemain?
Pendant plus d'une heure on demeura sur place, espérant toujours
quelque péripétie qui déterminerait le général à l'action. Rien ne
vint que la pluie.
Alors les chants et les cris s'éteignirent; la foule se dispersa
peu à peu avec le sentiment que l'occasion manquée ne se
représenterait plus...
* * * * *
Bien des années ont passé depuis cet avortement d'un effort tenté
par la vraie France pour échapper à l'aberration parlementaire. Il
y eut le Panama, l'affaire Dreyfus, la persécution religieuse, la
cession du Congo et la mise à plat ventre devant les exigences
allemandes. Le pays, après quelques sursauts d'indignation contre
tant de hontes et de crimes, s'est toujours laissé ressaisir,
garrotter et bâillonner par la Loge, les Huguenots, les Juifs et
les Métèques qui le sucent.
Sortirons-nous de cette lâche somnolence, de cette veule
soumission aux intrigues d'une bande de jouisseurs sans scrupules?
Peut-être. -- Des indices de réveil se manifestent. Une jeunesse
catholique et monarchique attaque le régime. L'action virile,
l'action joyeuse, l'action française reprend ses droits.
Mais il faudrait un homme pour coaliser, diriger tant de généreux
dévouements. Il faudrait un César ou un Monk.
Pour moi, je préférerais Monk...
CHAPITRE X
CHEZ LES GNOSTIQUES.
Quel grouillement de pseudo-religions autour de l'Église
catholique! Il y a là une foule d'esprits inquiets qui s'efforcent
d'adapter ses dogmes et ses préceptes aux caprices de leur
imagination ou de leur orgueil. Certains, rebutés par le
matérialisme ambiant, cherchent, par des voies dangereuses, un
nouvel idéal. D'autres restaurent des hérésies condamnées dès les
premiers siècles du christianisme. D'autres encore, s'affiliant à
la Franc-Maçonnerie, espèrent y trouver une conciliation entre les
principes révolutionnaires et ceux de l'Évangile.
Je ne parle que des âmes de bonne foi, car, à côté de celles-ci,
l'on rencontre de véritables possédés pour qui la Gnose constitue
une arme de guerre contre l'Église, qu'ils haïssent et qu'ils
rêvent de détruire.
Des premiers, quelques uns demeurent ancrés dans leurs illusions
jusqu'à la fin de leurs jours. Telle cette lady X..., duchesse
espagnole et pairesse d'Écosse, dont la famille fut jadis alliée à
une maison royale éteinte, et qui représentait naguère en France
la théosophie d'après les enseignements de cette illuminée
baroque: la Slave Blavatsky.
Lady X... croyait que Marie Stuart s'était réincarnée en elle.
Pleine de bon sens sur d'autres points, affable, charitable,
cultivée, du jour où cette aberration s'empara d'elle, rien ne put
l'empêcher de fonder une secte où prédominaient les spirites. Sous
l'inspiration de la Blavatsky, elle publia ensuite une revue
l'_Aurore_, qui préconisait une rénovation religieuse et sociale
basée sur le culte des morts.
Afin de montrer quel désordre apportent dans des intelligences,
par ailleurs pondérées, les théories gnostiques, je transcris
quelques passages des brochures -- à peu près introuvables
aujourd'hui -- où lady X... exposa sa doctrine.
Voici, par exemple, une révélation sur l'origine du mal qu'elle
prétend avoir reçue simultanément de Marie Stuart et de Jeanne
d'Arc!
«Le mal est le résultat de la limitation de l'esprit par la
matière, car l'esprit est Dieu et Dieu est bon. C'est pourquoi en
limitant Dieu, la matière limite le bien. S'il ne se projette dans
l'être, Dieu demeure inactif, solitaire et non manifesté; par
conséquent il demeure inconnu, sans culte, sans amour et sans
action. S'il crée, il se heurte à la limite. Les ténèbres de
l'ombre de Dieu correspondent intensivement avec l'éclat de la
lumière de Dieu...»
Ce mélange de manichéisme et de divagations montanistes n'est déjà
pas mal. Mais cette fuligineuse métaphysique s'aggrave de
véritables blasphèmes touchant la Vierge et même Notre-Seigneur.
Ceci: «L'homme va en avant ou il recule. C'est en retrouvant la
virginité qu'il devient immaculé. _L'âme étant immaculée conçoit
le Christ et l'enfante...»_
De là à dire que le Christ historique n'est qu'un symbole du
Christ intérieur; de là à dire que notre âme immaculée est figurée
par la Vierge Marie immaculée dans sa conception et qu'elle
enfante le véritable Christ, le Christ spirituel et divin, il n'y
a qu'un pas. Lady X... le franchit. Dans ses écrits, Notre-
Seigneur s'évanouit, avec sa chair, avec sa personne divine, avec
son humanité, dans un mythe orgueilleux et subtil. La Vierge n'est
plus qu'un symbole. L'homme devient Dieu en produisant Dieu!
C'est le fond qu'on découvre dans les théories de toutes les
sectes gnostiques. D'une façon plus ou moins détournée, avec une
audace plus ou moins formelle, elle promulguent cette doctrine
néfaste de l'humanité s'adorant elle-même qui se retrouve aussi
dans les enseignements secrets de la Franc-Maçonnerie.
Suivent, chez lady X..., des considérations stupéfiantes sur la
personne du Christ: «Jésus est le même principe que celui qui est
appelé Bouddha par les Bouddhistes, Vichnou par les Brahmanes,
Logos par les philosophes grecs. Ce principe tient la place de la
seconde personne de la Trinité. Il a été choisi pour être présenté
comme un exemple de la Divinité dans l'homme à laquelle nous
pouvons tous aspirer...
«D'après cette règle de la véritable Gnose, ce qui est impliqué
dans le terme d'Incarnation est un événement dont la nature est
purement spirituelle et qui est en puissance dans tous les hommes
et qui se passe perpétuellement à toutes les époques, puisqu'il a
lieu dans tout homme régénéré, étant à la fois la cause et l'effet
de sa régénération. Le Christ est en nous tous, ses frères. Il est
donc évident que nous ne devons pas confondre Notre-Seigneur avec
le Seigneur, celui qui donne la vie...»
En voilà suffisamment pour démontrer jusqu'où peuvent s'égarer des
esprits que ne maintient plus la foi simple et robuste telle que
nous la recommande l'Église. Ils ont voulu raffiner sur la
Révélation et ils ont abouti à ce culte du Moi qui énerve l'âme
sans retour à moins qu'il ne l'affole.
* * * * *
Une aberration du même genre inspire les écrits et les discours
d'une prophétesse récente, une certaine Annie Besan, femme d'un
pasteur anglican qui lâcha sa famille pour propager la théosophie.
Je trouve dans un journal de la secte (_Le Théosophe, n° du 16
août 1911)_ la sténographie d'une de ses conférences.
Voici quelques-uns de ses dires:
«Notre société théosophique doit aller au-devant du christianisme
pour l'aider à instituer de nouveau les mystères qui conduisent à
l'initiation...»
Aux premiers siècles de l'Église, Simon, Manès, Valentin,
émettaient également cette prétention de diriger les chrétiens
vers une compréhension supérieure des mystères.
Plus loin, Annie Besan affirme: «Jésus n'a pas le moins du monde
racheté les pêchés des hommes, mais, par ses vertus, il vivifie le
principe divin de celui qui réussit à s'unir à Lui... L'union avec
le Christ implique que le Christ est en nous, car seul le divin
peut s'unir au divin. Voilà la véritable explication de la
Rédemption: c'est la Vie du Christ agissant à l'intérieur et
conduisant l'homme à la libération par le Christ qui est en lui.
C'est un soleil fait pour vivifier et non pour racheter les
hommes. Ainsi compris, le Christ devient un frère aîné des hommes,
un maître prenant forme humaine pour éclairer l'homme et lui
montrer comment il est possible à celui-ci de s'unir à sa propre
divinité. De là, la raison d'être de ce que l'on appelle: la
naissance du Christ en soi jusqu'à égaler la stature du Christ...»
Ces blasphèmes s'encadrent de considérations nébuleuses sur la
prière et prétendent s'appuyer sur certains passages des épîtres
de Saint Paul.
Annie Besan possède, m'a-t-on dit, une grande puissance de
persuasion. Je connais, du reste, une pauvre femme qui, fort bonne
catholique lorsqu'elle la connut, se laissa influencer au point de
se faire la propagatrice zélée de sa doctrine dans les patronages
de jeunes filles. Elle ne se confesse plus; elle foule aux pieds
les commandements de l'Église. Et pourtant elle continue à
communier, aggravant de sacrilège ses égarements.
* * * * *
Ainsi qu'il est logique, tous ces inventeurs de religions
s'entendent assez mal entre eux. L'orgueil qui les tient les fait
se considérer chacun comme le dépositaire de la vérité unique. Un
gnostique, qui fut patriarche de la secte et qui, avant de mourir,
reconnut ses erreurs et reçut les Sacrements, écrivait d'eux aux
derniers temps de sa vie: «Dans cette Babel où se parlent et se
confondent tous les dialectes infernaux, s'agite un peuple
désordonné. Ces infortunés tâtonnent dans les ténèbres, se ruent
vers l'illusion avec une épouvantable facilité. La terre en est
couverte. On les trouve partout, sur tous les continents et par
delà les mers. Je les ai vus de près. Leurs docteurs sont gonflés
de fausse science et d'orgueil. Jaloux les uns des autres, ils se
contredisent et s'excommunient. Leur tohu-bohu serait burlesque
s'il n'était redoutable. En effet, ils se glissent partout,
pénètrent dans tous les milieux, finissent par confondre les
ténèbres avec la lumière, deviennent réfractaires à toute vérité,
joignent l'ignorance à l'entêtement et, pour s'être trop livrés
aux prestiges, ferment les yeux aux miracles quand Dieu daigne en
faire devant eux pour les désabuser. Ne leur apportez pas en
témoignage les merveilles que Dieu accomplit par ses saints, ne
leur parlez pas des fins dernières, ils vous diront, avec une
pitié méprisante, qu'ils connaissent mieux que vous ce qui se
passe dans l'au-delà. Avec eux, les raisons échouent, les
arguments vacillent, les exhortations s'évaporent.»
S'il faut en croire l'auteur de ces lignes, c'est surtout parmi
les spirites que se manifestent cette arrogance et cet
aveuglement. Il ajoute: «Dans cette foule bariolée, il y a des
gens de bonne foi. Ils ont besoin de croire à quelque chose de
supérieur; et comme à la racine de leur incrédulité l'ignorance
germe, le spiritisme jaillit de cette racine. La femme surtout
s'adonne à cette religion de l'enfer. Ses nerfs la rendent plus
sensible que l'homme aux conditions qui font le _medium..._»
C'est vrai que le nombre des spirites est considérable et va
croissant chaque jour.
Mais d'autres sectes, moins nombreuses, donnent dans des
aberrations qui pour être plus ignorées, n'en sont pas moins
virulentes. Par exemple les adorateurs d'Ennoïa dont les chimères
valent qu'on les dénonce.
* * * * *
Simon le Samaritain fut le fondateur de cette doctrine que
combattit Saint Pierre, comme il est rapporté aux Actes des
Apôtres. Voici le système de cet hérésiarque.
Au commencement, il y avait le Feu qui se développe selon deux
natures: dans sa manifestation extérieure sont renfermés les
germes de la matière; dans sa manifestation intérieure évolue le
monde spirituel. Il contient donc l'absolu et le relatif: la
matière et l'esprit, l'un et le multiple, Dieu et les émanations
de Dieu.
Du feu primordial procèdent par couples des esprits, l'un féminin,
l'autre masculin que la Gnose appelle les Éons et qui relient le
monde spirituel au monde matériel. Ils composent la trame de
l'esprit et la trame de la matière réalisant Dieu dans les choses,
et ramenant les choses à Dieu. Et la foi qui les élève et les
abaisse, les noue et les dénoue, c'est le Feu qui la détermine.
Il y a là, en somme, une sorte de panthéisme mystique dont on
retrouve l'analogue dans la doctrine de Plotin.
Simon place au sommet des Éons le Père qui est Dieu et qui a pour
épouse sa propre pensée sous le nom d'Ennoïa, sur la terre, c'est
Hélène, une prostituée que le charlatan gnostique avait rencontrée
au cours de ses pérégrinations et dont il avait fait sa compagne.
Ennoïa déchue de sa grandeur céleste soupire sans cesse vers le
Père et lutte contre les esprits contraires qui l'ont enfermée
dans un corps souillé. Elle poursuit à travers les siècles un
douloureux exode de transmigrations.
Cette chute d'Ennoïa, cette décadence de la pensée dans la
matière, c'est, d'après Simon, l'origine du mal.
Hélène erre donc d'âge en âge, s'incarne d'une femme dans l'autre
jusqu'au moment où elle doit être rachetée. Le jour où Simon, qui
se disait lui-même la grande vertu de Dieu et l'incarnation du
Père, la tira d'une maison malfamée de Tyr pour en faire sa
concubine, il osa lui appliquer la parabole de la brebis perdue et
retrouvée et il la donna pour le point central de son système.
S'égalant au Seigneur, le Mage ajoutait qu'en même temps que Jésus
avait paru en Judée, sous le nom de Fils, lui-même avait paru en
Samarie sous le nom de Père et Hélène -- la pensée de Dieu ou le
Saint-Esprit -- chez les Gentils, tous trois pour compléter la
création et la rectifier.
Hélène était donc à la fois Dieu et femme. Elle devint pour les
disciples de Simon la représentation du divin dans le monde plus
encore que le fondateur de la secte et, avaient-ils l'audace
sacrilège d'ajouter, plus que Jésus-Christ.
Comme il arrive presque toujours chez les hérétiques, cette
métaphysique équivoque servit de prétexte à Simon et à Hélène pour
affranchir leurs adeptes du joug de la morale.»Tout est pur aux
purs», disaient-ils.
On voit où menait cette doctrine soi-disant transcendante qui se
formulait d'ailleurs en deux règles essentielles: donne-toi à la
science qui est la joie de l'esprit. Donne-toi à l'amour qui est
la joie de la chair.
Hélène reçut un culte parmi les disciples de Simon. Certaines
populations païennes au milieu desquelles elle prêcha, lui
élevèrent des statues comme elles en dressèrent à Simon. Son nom
se prononçait comme un mot sacré et donnait accès aux réunions des
premiers gnostiques. On ne sait ni où ni comment elle mourut.
Mais les hérésies, comme ont pu le constater ceux qui se livrent à
ce genre d'études, ne disparaissent jamais complètement. Celle-ci
traversa les siècles et finit par se concentrer dans le culte
exclusif d'Ennoïa qui compte encore aujourd'hui, notamment à Paris
et à Lyon, un certain nombre d'adeptes.
Un gnostique, rencontré jadis, m'a donné quelques renseignements
sur les faits et gestes de la secte. C'était lui-même un homme
fort intelligent, fort lettré, mais qui annihilait ses qualités
dans d'épuisantes débauches. D'une des chambres de son
appartement, il avait fait un oratoire où l'on voyait un autel
surmonté d'une statue d'Hélène en marbre blanc. Le plafond et les
murailles étaient revêtus de tentures bleu-ciel semées d'étoiles
d'or. Des vitraux de couleur ne laissaient pénétrer qu'une demi-
lumière. Des ornements en stuc, d'une signification obscène,
garnissaient la frise.
Là se tenaient périodiquement des réunions où l'on récitait des
prières à Ennoïa. Ces oraisons parodiaient souvent les litanies de
la Vierge ou les hymnes de la liturgie catholique. Le patriarche
prononçait un sermon sur quelque texte gnostique. On brûlait des
parfums violents. Puis la séance se terminait par une orgie sur
laquelle il est inutile d'insister.
Retenons simplement que les disciples d'Ennoïa prétendent qu'elle
erre toujours dans le monde sous la forme d'une femme et que quand
ils l'auront découverte et intronisée, son ascendant sera
tellement irrésistible qu'elle réunira tous les gnostiques, tous
les spirites et tous les francs-maçons pour un assaut suprême à
l'Église.
* * * * *
Voici maintenant quelques passages gnostiques d'un rituel où le
culte d'Ennoïa est exposé d'une façon plus ou moins claire.
D'abord, un aphorisme prononcé par Ennoïa elle-même, qui,
prétendent les adeptes, apparaît à certains initiés:
_De Ennoïa-Helena silendum est. Qui tamen invocant et adamant eam
non confundentur. Semper enim est vivens ad dandam seipsam
nobis, facie ad faciem. Nam I.N.R.I._
Traduction: Il faut garder le silence au sujet d'Hélène-Ennoïa.
Cependant, ceux qui l'invoquent et l'aiment passionnément ne
seront point confondus. En effet, elle est toujours vivante pour
se donner elle-même à nous face à face. Car c'est par le feu que
la nature sera rénovée intégrale (Au premier chapitre de ce livre
j'ai cité cette interprétation sacrilège du titre de la Croix).
Voici encore une exhortation adressée aux servants d'Ennoïa par un
évêque gnostique: «Hélène c'est Ennoïa, c'est la fille de Dieu;
c'est la pensée de Dieu incarnée comme Jésus fils de Dieu s'est
incarné. Elle est l'Esprit Consolateur qui va se manifester sur la
terre sous la forme d'une femme. Notre prière doit monter à Elle
comme à Dieu. Les Initiés la verront, l'entendront, la toucheront,
lui feront cortège. Elle se manifestera tout à coup sans père ni
mère. Elle marchera, mangera, boira, dormira parmi nous. Elle se
donnera à nous, à l'un de nous et à tous. Il faut la désirer;
c'est celui qui saura le mieux la désirer qui l'aura chez lui.
Néanmoins, elle se donnera à tous ses élus par sa parole, par son
sourire, par sa présence, par sa doctrine, par ses miracles. Elle
est celle qui doit venir: Notre-Dame-le-Saint-Esprit.»
On m'excusera de faire ces citations. Cette phraséologie
blasphématoire valait d'être signalée, car elle constitue un moyen
d'action fort puissant sur certaines âmes d'éducation catholique,
surtout -- j'ai eu l'occasion de le vérifier -- sur des femmes
imaginatives et névrosées...
Si les malheureuses pouvaient savoir vers quelles ignobles
sentines on cherche à les entraîner, sous prétexte d'initiation à
un idéalisme supérieur!
En tout cas, je crie casse-cou... Et ce chapitre n'a pas d'autre
but.
Je citerai pour finir trois strophes d'un hymne où la belle
séquence latine de saint Thomas d'Aquin est parodiée d'une façon
abominable:
_Adoro te supplex, patens Deitas_
_Quoe in hoc sacello te manifestas!_
_Tibi se cor meum totum subjicit_
_Quia te contemplans totum deficit._
_Visus, tactus in te nunquam fallitur_
_Nam aspectu tuo, late creditur_
_Credo quod hic adest exul angelus,_
_Nil hoc veritatis visu verius..._
_Dea quem praesentem nunc aspicio,_
_Oro fiat illud quod tam sitio,_
_Ut te perpetua cernens facie,_
_Tactu sim beatus tuae gloriae._
J'ai su qu'aux exercices du culte gnostique, cet hymne s'adressait
à la partie féminine de l'assistance qui était censée alors
symboliser Ennoïa. Partant, on devine la signification qu'il
prenait. C'est pourquoi je me garderai bien de le traduire. Il
suffira aux latinistes de le lire sous cet aspect pour être
renseignés.
* * * * *
N'est-il pas significatif que toutes les sectes occultistes
s'acharnent de la sorte à emprunter et à déformer la liturgie de
l'Église? N'est-il pas caractéristique également qu'en leurs
réunions, elles célèbrent des sortes de messes où le Saint-
Sacrifice prend parfois un sens immonde?
Ces démoniaques -- conscients ou inconscients -- rendent par là
une sorte d'hommage à la Vérité unique qu'ils abominent et qu'ils
voudraient anéantir. C'est l'un des mille moyens qu'ils emploient
pour s'insinuer dans l'Église et pour lui voler des âmes. Ceux
qui, par orgueil ou par curiosité puérile, se laissent entraîner
dans ces voies ténébreuses sont perdus ou, du moins, leur salut
éternel se trouve horriblement compromis.
J'ai voulu les avertir. Puissé-je en détourner quelques uns des
pièges de la Malice qui toujours veille!...
CHAPITRE XI
EN BELGIQUE
Une des choses qui nous frappent le plus au cours d'un voyage dans
un pays étranger où l'on parle le français, ce n'est pas seulement
les moeurs et les coutumes différentes des nôtres, c'est aussi la
façon dont les indigènes déforment notre langue.
Déforment? -- Le mot est peut-être excessif. Disons plutôt qu'ils
donnent à des vocables très français par eux-mêmes un sens qui
nous est insolite. De sorte que nous sommes parfois déroutés
lorsqu'ils frappent nos oreilles ou lorsque nous les lisons dans
un journal.
Encore y a-t-il des degrés. Ainsi, en Belgique, deux races se
juxtaposent qui n'offrent pas beaucoup de cohésion: les Wallons,
très proches de nous sous bien des rapports, les Flamands qui sont
des Germains présentant de grandes affinités avec les Hollandais
et les Allemands des provinces rhénanes.
Les premiers marquent de la sympathie pour la France. Les seconds
ne nous aiment guère et ne se gênent pas pour nous le faire
sentir.
D'ailleurs, même entre eux, ils s'entendent assez mal. Le lien
administratif qui les unit demeure artificiel. Des jalousies, des
rivalités d'influence, des rancunes créent des conflits entre les
deux moitiés, à peu près égales comme chiffres, de la nation.
Elles s'accusent réciproquement de viser à la prépondérance. Elles
se vexent et se dénigrent à l'excès. Il en résulte une animosité
qui va croissant depuis quelques années.
C'est au point que certains Belges rêvent de constituer deux
gouvernements différents, l'un réunissant les populations
wallonnes, l'autre, les pays de langue flamande. Ils n'auraient de
commun que le même souverain et ce serait, en somme, quelque chose
comme la monarchie austro-hongroise.
Un député, M. Jules Destrée, vient d'adresser au roi Albert une
lettre ouverte où il préconise cette solution d'un antagonisme
qui, s'il s'aggravait, pourrait mettre en question l'existence
même de la Belgique.
Le problème est grave et nous intéresse directement. Car si, comme
on n'en peut guère douter, l'Allemagne, en cas de conflit avec
nous, se propose d'envahir la vallée de la Meuse et le Luxembourg
belge, il est bon que nous soyons fixés sur les sentiments à notre
égard de nos voisins du Nord.
Je crois que les Wallons feraient cause commune avec nous, bien
assurés qu'ils sont que nous ne méditons pas de les annexer. Pour
les Flamands, c'est beaucoup moins sûr, car leurs sympathies vont
plutôt aux Teutons.
* * * * *
Je me suis écarté de mon sujet. Je voudrais seulement, dans ces
lignes, signaler cette «déviation» de notre langue dont je parlais
plus haut.
Flânant, il y a peu, en pays wallon, j'ai pris quelques notes à ce
sujet. Ce sont elles que je vais donner.
J'arrive à Liège. Dès la sortie de la gare, je vois un enfant de
quatre ou cinq ans qui échappe à sa mère et va flatter les naseaux
d'une haridelle de fiacre somnolente entre ses brancards.
La maman s'alarme et se précipite en gloussant comme une poule
dont le poussin s'écarte.
Mais le cocher intervenant: -- I n'peut mal, savez-vous, Madame?
La bête n'est pas méchante...
Information prise, _i n'peut mal _signifie: il n'y a pas de
danger.
Et voilà déjà un belgicisme.
En voici un autre: J'entre dans une pâtisserie où des dames
absorbent des éclairs au chocolat et des babas au rhum. Elles
semblent prendre le plus grand plaisir à cette collation. L'une
d'elles, fixant sa voisine d'un air affriandé, lui demande: -- Ça
goûte?
L'autre répond: -- oui, beaucoup.
Or, _ça goûte_ signifie: trouvez-vous cela bon, cela vous plaît-
il?
Voici maintenant la locution si _you plaît _(s'il vous plaît).
Interrogative, elle veut dire: comment? ou plaît-il?
C'est encore une formule de politesse. Les garçons de restaurant
ne manquent jamais de vous la servir avec les plats qu'ils vous
apportent.
Je vais par les rues. Les maisons, à deux étages au maximum, se
succèdent, offrant des façades de briques encadrées de pierres
bleuâtres et qu'endeuillent les poussières de charbon, car nous
sommes en pays minier: trente houillères entourent Liège, poussant
leurs galeries sous la ville.
Beaucoup de ces maisons offrent à une fenêtre du rez-de-chaussée,
cet écriteau mystérieux: _quartier à louer._ Même, à une devanture
de boucherie, je lis avec horreur cette inscription: _quartier de
demoiselle!_
Quoi donc, les Liégeois seraient-ils anthropophages? Ce boucher
débite-t-il, au lieu de mouton ou de boeuf, des jeunes filles
coupées en morceaux?
Rassurez-vous. Un quartier, en dialecte belge, c'est un
appartement. Un quartier de demoiselle, cela signifie simplement
que dans cette maison, l'on ne se soucie pas de louer aux
représentants du sexe mâle.
Cet emploi du mot quartier donne lieu à d'autres quiproquos non
moins amusants.
J'ouvre un journal; mes regards tombent sur les annonces et je lis
ceci: _Forte fille demande quartier._
Que lui arrive-t-il donc à cette gaillarde vigoureuse? De quel
péril se trouve-t-elle menacée pour implorer ainsi la pitié?
Or voici la traduction française de cette phrase émouvante: une
femme de ménage robuste demande à être employée à la journée.
Un autre annonce: _On demande une fille de quartier sérieuse.
_J'imagine que ceci doit être rédigé par des gens austères qui
n'admettent pas que leur bonne ait le sourire. Les postulantes
sont averties; si elles possèdent un caractère jovial, inutile de
se présenter...
Plus loin: à louer quartier de toute utilité pour personnes
honorables et tranquilles.
Cela, c'est l'annonce psychologique. Et quelle admirable netteté
dans cette phrase! En effet, elle signifie: si vous êtes des
galvaudeux, des bohèmes tapageurs et désordonnés, ce n'est pas la
peine de solliciter un abri sous notre toit paisible. Au
contraire, si vous êtes des gens respectables, douillets, amis des
pantoufles feutrées et des capitons, accourez: il vous sera on ne
peut plus profitable d'habiter chez nous.
C'est le cas de s'écrier avec M. Jourdain:
-- Quoi, tant de choses en si peu de mots?
Mon Dieu, oui, le belge a de ces ressources.
* * * * *
Mais les annonces contiennent bien d'autres propos obscurs. En
voici une où l'on demande une _demi-gouvernante._
Qu'est-ce que cela peut bien être qu'une demi-gouvernante?
Eh bien, il paraît qu'il s'agit d'une bonne, munie de quelque
instruction et de quelque éducation, qui puisse, à la fois,
épousseter les meubles, laver la vaisselle, mener les enfants à la
promenade, leur apprendre les belles manières et leur faire
répéter leurs leçons.
D'autres annonces détournent complètement le sens des mots.
Voici des commerces à _remettre_, c'est-à-dire à céder.
Voici, à vendre ou à louer, une prairie _arborée_, c'est-à-dire
plantée d'arbres. En France, nous nous contentons d'arborer un
drapeau ou, par métaphore, une opinion. En Belgique, on arbore un
verger. Mais cela ne signifie pas la même chose.
Explorant la ville, je note au passage quelques enseignes. Celle-
ci: _l'épouse Une Telle, négociante._
Pourquoi pas? Ce féminin ne présente, après tout, rien de
choquant, bien qu'il soit inusité chez nous.
Autre enseigne: Verdures à l'étuvée.
J'hésite, je regarde l'étalage et j'y vois des mottes d'épinards
en pyramides et, dans des jattes, des haricots gonflés par l'eau
bouillante.
Très bien: il s'agit de légumes cuits.
Plus loin: Un Tel, chausseur.
Or c'est un magasin de cordonnerie. Mais voyez l'avantage de cette
brève indication. Le brave homme qui tient cette boutique a
réalisé une sérieuse économie. Car, évidemment, le peintre de
lettres qui fignola son enseigne lui aurait pris davantage
d'argent pour tracer, au-dessus des croquenots alignés derrière la
vitrine, cette inscription: _commerce de chaussures_ ou tout autre
analogue...
Je pénètre dans le faubourg d'Amercoeur. Soit dit en passant, je
voudrais bien savoir l'origine de ce nom. Peut-être ne trouve-t-on
ici que des gens lugubres, des misanthropes broyant du noir,
remâchant les amertumes d'une existence déçue et sans avenir. Je
n'ai pu obtenir d'éclaircissements sur ce point.
Pourtant Amercoeur me paraît for gai d'aspect. On y voit maints
jardinets fleuris de roses et de géraniums. La physionomie des
passants qu'on croise exprime une assez joyeuse insouciance. Les
marmots, qui se trémoussent en piaillant sur le pavé, ne semblent
pas prématurément dégoûtés de la vie. Ici l'on mange et l'on boit
comme ailleurs. En effet, voici un estaminet où des mécaniciens
barbouillés de suie, trinquent en échangeant des propos
goguenards.
Par exemple, l'enseigne est déconcertante: _Friture des artistes_.
J'entre chez un marchand de tabac; je me fais servir de quoi
m'intoxiquer de nicotine et je demande le prix.
-- Un demi-franc et deux cennes.
À ce coup, je ne comprends pas. J'implore la traduction de cette
phrase ténébreuse et j'apprends qu'il s'agit de payer cinquante
quatre centimes...
Plus tard, montant l'escalier de mon logis, j'entends la patronne
de la maison crier à sa domestique: -- Séraphine, apportez-moi
vite la _loque à reloqueter_.
-- Oui, Madame!...
Je me penche sur la rampe et je vois la servante se précipiter
dans une chambre du premier étage en brandissant un carré de
laine. Je devine qu'une loque à reloqueter c'est tout simplement
un torchon...
* * * * *
Comme on le voit, il n'est pas très difficile d'apprendre le belge
-- du moins sous sa forme wallonne. Car, en pays flamand, le
français subit des déformations beaucoup plus extraordinaires. Il
arrive même que les Flamands mêlent à leur langue des mots
français gratifiés d'une désinence germanique.
Un seul exemple. Un jour, à Bruxelles, j'entendis un homme du
peuple dire à un autre: --_Komm, une fois, promeniren._
Mais en Wallonie, les natifs mettent beaucoup de complaisance à
vous renseigner sur les particularités de leur dialecte. Je le
répète; là-bas, on nous aime, et au voyageur de chez nous l'on
prodigue les amabilités et les marques de courtoisie.
CHAPITRE XII
LE CHASSEUR NOIR
Les feuilles jaunissent et tombent de bonne heure cette année. Un
été pluvieux, des froids précoces ont éprouvé ma chère forêt de
Fontainebleau; de sorte qu'elle revêt, dès cette fin de septembre,
sa parure d'automne alors que, d'habitude, c'est seulement vers la
Toussaint qu'elle s'habille de pourpre et d'or, comme pour une
dernière fête, avant de s'endormir sous les givres de l'hiver.
Afin d'en savourer encore un peu la beauté défaillante, je vais
par les sentiers tout bruissants de feuilles mortes, par les
taillis où des baies de corail éclatent sur les houx sombres. Je
gagne, à pas lents, le _Long-Rocher_: un des sites les plus
grandioses de la vieille sylve.
Au bas de la colline, un groupe de bouleaux surgit qui palpite au
souffle d'une brise presque insensible. Leurs troncs argentés,
leurs feuillages d'or clair se dessinent délicatement sur le fond
de nuances fauves et pourprées que forment au loin les chênes qui
tapissent les hauteurs où commence la futaie des _Ventes à la
Reine_; frêles et plaintifs, ils chuchotent leurs adieux à la
lumière puis pleurent de se résigner aux jours brumeux et froids
qui viendront bientôt.
Ils semblent des jeunes filles qui songent à la mort...
Je gravis la pente méridionale de la colline, parmi des grès
entassés comme les ruines d'une ville de Cyclopes. Je parcours un
large plateau où les bruyères flétries couvrent le sol d'une
toison roussâtre, où les rochers, à demi ensevelis,
s'arrondissent, pareils à des échines de mammouths.
De ce sommet l'on découvre un paysage d'une majesté incomparable.
Dix lieues de forêt s'étendent sous les regards.
Au nord, les lignes mélancoliques, enveloppées de pins bleuâtres,
du _Haut-Mont_ et de la _Malmontagne_ se découpent sur le ciel. À
l'horizon, les sommets en triangles dénudés du _Rocher d'Avon_
plaquent des taches de deuil et d'ocre aride.
Dans les fonds, les hêtres et les chênes déferlent en larges
vagues de feuillage, couleur de vieil or et de sang caillé. Ça et
là, des fumées de charbonniers tremblent au-dessus des cimes.
Après une longue contemplation, je tourne à l'ouest; je me glisse
sous une voûte de grès au cintre surbaissé; je débouche dans un
cirque où des roches abruptes, les une couvertes de mousses
sombres, les autres âprement nues, se surplombent ou s'oppriment
en un chaos formidables.
On dirait quelque avalanche des vieux âges suspendue dans sa chute
par le geste d'une divinité. Puis certains rocs, qui
m'investissent de toutes parts, ouvrent des gueules de chimères et
de dragons. J'ai un peu l'impression d'être enfermé dans un cercle
de l'enfer de Dante.
Mais le sentier remonte par une brèche pour atteindre la grande
_platière _qui occupe le centre _du Long-Rocher_. Un nouvel aspect
se présente au sud, par delà une plaine de fougères brunâtres.
Les massifs des _Trembleaux_, plantés d'essences multiples,
déploient la magnificence des couleurs de l'automne. C'est toute
la gamme des nuances du jaune et de l'orangé, depuis l'ambre
jusqu'à la rouille. Par endroits, des feuillages de carmin
tranchent à vif sur ce fond d'opulence tandis que quelques jeunes
hêtres, encore verts, scintillent sourdement comme des émeraudes.
Vers le couchant, la hauteur des _Étroitures_, avec sa pinède,
apparaît, par contraste, presque noire. Le ciel s'est couvert de
nuées gris perle qui cendrent un peu les ors des feuillages. Il ne
reste, à la crête des collines les plus occidentales, qu'un pan de
bleu limpide d'où le soleil déclinant baigne de longues clartés
mourantes les arbres, les rochers et les vapeurs immobiles. Plus
un souffle n'agite l'air.
Et le silence des fins d'après-midi dans la forêt plane, comme un
aigle de royale envergure, sur les frondaisons pleines de pénombre
chatoyante et de reflets atténués...
* * * * *
Comme je redescendais par le sentier qui mène à la route de
Fontainebleau, je vis se dresser à ma gauche un vieux sapin qui,
sous sa pèlerine vert sombre, ressemblait à un ermite. Comme il
bruissait mystérieusement, je prêtai l'oreille et je crus
percevoir de vagues paroles où il était question de la bêtise
humaine. Cela ne m'étonna pas trop, car je sais que les arbres
sont beaucoup plus sages que les hommes.
Je m'arrêtai. Saluant l'ancêtre morose, je lui adressai le
discours suivant:
-- Vieil ami, n'oublie pas que les poètes te tiennent pour un
modèle de logique et de cadence. Et quoi de surprenant à cela? Tes
branches sont si merveilleusement alternées! Tu sais aussi que le
philosophe Kant eut recours à l'un de tes frères pour l'aider à
construire des syllogismes. Ce sapin s'élevait vis-à-vis de la
fenêtre qui éclairait son cabinet de travail. Et Kant avait
tellement l'habitude de le regarder en travaillant et d'accrocher
ses méditations aux rameaux dont les vitres étaient frôlées que,
privé de son sapin, il n'aurait sans doute plus réussi à
coordonner les antinomies où se complait sa doctrine.
Or il arriva que le sapin fut jeté bas et débité en bûches et en
allumettes. Sa disparition mit le philosophe et sa philosophie en
désarroi. Il dut interrompre ses travaux, et il tâtonna longtemps
avant de renouer le fil de ses idées. Bien plus, il faillit se
réfuter lui-même!
Faute d'un sapin, nous avons encouru le risque d'être privés de la
_Critique de la Raison pure_, de _l'Impératif catégorique_ et de
tous les rhéteurs protestants qui s'emploient, avec zèle, à
insuffler ces lourdes fumées dans les cervelles françaises.
Ne trouves-tu pas que c'est là une tradition glorieuse, digne
d'être perpétuée dans les annales de ta famille?...
Le sapin se balança ironiquement. Il me parut qu'un rire moqueur
courait parmi ses aiguilles et qu'il me répondait: -- Vous autres,
hommes, vous vous figurez que vos systèmes importent à la marche
du monde. Mais nous, sapins, nous en faisons aussi peu de cas que
d'une graine de pissenlit emportée par le vent. Suppose que ce
Kant en ait été réduit, par la mort de mon frère, à briser sa
plume, crois-tu qu'un aussi minime incident aurait empêché la
terre de tourner?...
J'aurais pu objecter au conifère sceptique, que, tout de même, une
doctrine philosophique a plus d'importance qu'une graine de
pissenlit. Je n'en fis pourtant rien pour cette raison que je
n'aime pas du tout les rêveries de Kant. Notamment, son _Impératif
catégorique_ me produit l'effet d'un moellon dont il est
déplorable de nous alourdir l'intelligence.
Je saluai donc le sapin et, sans ajouter un mot, je repris ma
promenade...
* * * * *
Je traversais les taillis qui bordent le _Rocher aux Nymphes_
quand je me rappelais soudain que c'est dans cette partie de la
forêt et aussi vers les pentes du _Rocher d'Avon_, la route de
Moret et le carrefour du _Chêne feuillu_, qu'on signale les
apparitions du Chasseur Noir.
La nuit montante, l'aspect fantastique du site me portèrent à me
remémorer cette légende dont voici les détails d'après les
chroniqueurs et les mémoires.
Pierre Matthieu, historien, auteur _d'une Vie d'Henri IV_, raconte
ceci à la date de 1599: «Le Roi, accompagné de quelques seigneurs,
étant à la chasse vers la route de Moret et le _Rocher aux
Nymphes_, entendit un grand bruit de plusieurs personnes qui
donnaient du cor assez loin et les jappements des chiens et les
cris des chasseurs, bien différents de l'ordinaire et éloignés de
lui d'une demi-lieue. Et en un instant, tout ce tumulte se fit
entendre tout près de lui.
«Sa Majesté, surprise et émue, envoya le comte de Soissons et
quelques autres pour découvrir ce que c'était. Aussitôt ils
entendirent ce bruit près d'eux, sans voir d'où il venait ni ce
que c'était. Et tout à coup, ils aperçurent, dans l'épaisseur de
quelques broussailles, un grand Homme Noir fort hideux qui leva la
tête et leur dit: _M'entendez-vous?_ ou _Qu'attendez-vous?_ ou
_Amendez-vous_, ce qu'ils ne purent distinguer étant saisis de
frayeur. Et tout aussitôt après ce spectacle disparut comme une
vapeur.
«Ce qui ayant été rapporté au Roi, Sa Majesté s'informa des
charbonniers, bergers et bûcherons qui sont ordinairement dans
cette forêt, s'ils avaient déjà vu de tels fantômes et entendu de
tels bruits.
«Ils répondirent qu'assez souvent il leur apparaissait un grand
homme noir, avec l'équipage d'un chasseur et qu'on appelait le
Grand Veneur...»
Michelet, qui commente, d'après Matthieu, cette apparition,
suppose qu'on voulut agir sur l'imagination d'Henri IV et que ce
prestige avait été machiné pour l'incliner à la dévotion après la
mort de Gabrielle d'Estrées. Mais Michelet a, lui aussi, beaucoup
d'imagination.
D'ailleurs Pierre Matthieu ne donne aucune indication dans ce
sens. Il se contente d'ajouter que, le même jour, Sully, se
trouvant dans son cabinet, au pavillon du Grand Parterre, entendit
une forte et discordante sonnerie de cor. Surpris que la chasse
rentrât si tôt, le ministre sortit précipitamment pour saluer le
roi.
Mais, dehors, il n'y avait personne. Les gardes interrogés
répondirent qu'ils n'avaient rien vu ni rien entendu. -- Notez, au
surplus, que du pavillon de Sully à l'endroit où se trouvait Henri
IV, on compte une dizaine de kilomètres.
Chose singulière, Sully ne parle point, dans ses _Mémoires_, de ce
dernier incident. Il dit seulement à propos de l'apparition elle-
même:
«On cherche encore de quelle nature pouvait être ce prestige vu si
souvent et par tant d'yeux dans la forêt de Fontainebleau. C'était
un fantôme environné de chiens dont on entendait les cris et qu'on
voyait de loin mais qui disparaissait lorsqu'on s'en approchait.»
Péréfixe et l'Estoile font un récit analogue à celui de Matthieu.
Péréfixe ajoute: «On attribue cette vision à des jeux de sorciers
ou de mauvais esprits». Quant à l'Estoile il rapporte que le
fantôme apparut au Roi lui-même et que celui-ci en fut «tout froid
de peur» et en demeura longtemps fort troublé.
Bongars, diplomate employé par Henri IV auprès des princes
d'Allemagne, écrit, dans une de ses épîtres latines, qu'étant venu
à Fontainebleau rendre compte au roi d'une de ses missions, il
entendit plusieurs personnes parler de la dernière apparition du
_Chasseur Noir_. Un piqueur qu'il interrogea lui répondit: «Ce
doit être un gentilhomme qui fut assassiné du temps de François
1er et qui revient».
Enfin la _Chronologie septénaire_ raconte que le roi et les
courtisans s'étaient d'abord moqués du Chasseur Noir comme d'une
fable mais qu'ils l'aperçurent un jour distinctement dans un
hallier sous la figure d'un homme d'une taille élevée et au visage
ténébreux. Ils eurent si peur qu'ils s'enfuirent; et ce fut à qui
courrait le plus vite.
Sous Louis XIII, en 1628, M. Herbet a relevé, dans son
_Dictionnaire de la forêt de Fontainebleau_, une apparition du
Chasseur Noir à deux gentilshommes de la Cour. Cette relation fort
circonstanciée est tirée d'une plaquette très rare qui se trouve à
la Bibliothèque Nationale.
M. Herbet donne aussi une explication de l'apparition à Henri IV
due à Hurtaut et Magny. D'après ces auteurs, il se serait agi
d'attirer le roi dans un guet-apens et de l'assassiner.
Or, en 1699, le Chasseur Noir apparut de nouveau à Louis XIV. --
L'abbé Guilbert rapporte le fait dans sa _Description des château,
bourg et forêt de Fontainebleau_, publié en 1731. Mais loin
d'éclaircir cette mystérieuse histoire, il la complique encore en
y mêlant un artisan prophétique.
Il reproduit d'abord le récit de Matthieu puis il ajoute: «Cent
ans après, Louis XIV, étant à la chasse, eut cette même vision qui
l'avertit de certains faits particuliers dont il ne parla, dit-on,
à personne et dont il fut très impressionné. Ces faits lui furent
confirmés par un maréchal ferrant de Salon-de-Craux en Provence,
parent de Nostradamus et qui se crut chargé de révéler au Roi
certaines choses qui regardaient sa conscience et qui, malgré le
secret, donnèrent lieu à bien des conjectures.
«Ce qu'il y a de sûr c'est que le Roi allant à la messe, ce
nouveau prophète se trouva sur son passage. M. le maréchal de
Duras, qui suivait le Roi, dit alors: -- Si cet homme n'est pas
fou, je ne suis pas noble.
«Le Roi qui l'entendit, se retourna et dit: -- Cet homme là n'est
pas fou. Il parle de fort bon sens et pourtant vous êtes noble.
«Voilà tout ce que j'en sais. Bien des gens ont cherché à deviner
le reste. Mais c'est un secret qu'on ne juge pas à propos de
révéler...»
* * * * *
Pendant des années, nulle mention du Chasseur Noir. Mais voilà
qu'en 1899, on se mit à nouveau à parler de lui.
Une femme Dubail habitant Veneux-Nadon, près de Moret, prétendit
que son «petit gars», âgé d'une douzaine d'années, avait aperçu le
fantôme, dans un taillis du _Chêne feuillu_ à la tombée de la
nuit.
On lui demanda comment l'enfant le dépeignait.
«Il dit, répondit-elle, que c'est un grand homme noir, habillé
très collant, qu'il est à cheval et qu'il galope sans faire de
bruit.
-- Et vous-même, qu'en pensez-vous?
-- Il y en a qui disent que ce n'est pas un homme vivant. Mais on
ne sait qui ce peut bien être...»
Diverses ramasseuses de fagots, des vagabonds occupés à cueillir
des champignons ou à braconner dans la forêt, affirmèrent
également avoir vu le Chasseur Noir ou entendu son cor, le soir,
vers le _Rocher aux Nymphes_.
Enfin une jeune Écossaise, en cette même année 1899, au mois de
juillet, soutint qu'elle avait rencontré le fantôme.
Villégiaturant à Barbizon, elle avait été rendre visite à des amis
à Moret et elle regagnait son hôtel, à bicyclette, à travers la
forêt, vers dix heures du soir. Elle a raconté l'apparition dans
une lettre dont j'ai la traduction sous les yeux et don voici les
principaux passages:
«Croyant trouver un raccourci, j'avais quitté la grand'route avant
le carrefour du _Chêne feuillu_ et j'avais pris un chemin à gauche
qui m'emmena vers le _Rocher d'Avon_. J'arrivai à un carrefour où
se croisaient sept routes et près duquel il y avait une mare. Je
m'étais égarée et je ne savais plus guère comment me retrouver.
J'étais d'autant plus ennuyée que le sol était formé de sable fin
où les roues de la bicyclette enfonçaient plus d'à moitié. Je mis
pied à terre et, la main au guidon, je cherchai à m'orienter. La
pleine lune brillait mais cela ne me servait à rien car de
nouveaux sentiers s'ouvraient sans cesse devant moi et je ne
savais lequel prendre...»
En effet, même en plein jour, quelqu'un qui ne possède pas à fond
la topographie de la forêt est à peu près certain de s'égarer s'il
quitte les voies principales tant les sentiers se coupent et
s'entrecroisent pour former un véritable labyrinthe. Dans
l'obscurité, c'est encore pire. Bon gré mal gré, on décrit des
courbes obtuses qui vous ramènent au point d'où l'on était parti.
Il semblerait que les esprits sylvestres prennent alors plaisir à
faire piétiner en vain les indiscrets qui violent leur domaine.
La jeune fille s'égara donc complètement. Elle finit par déboucher
dans une petite clairière où croissaient seulement quelques
fougères, des genêts et de jeunes chênes épars. Des blocs de grès
blanc luisaient sous la lune.
Elle continue: «Je m'étais arrêtée dans cette petite plaine.
J'avais d'abord un peu peur, mais la forêt était si tranquille que
je commençais à me rassurer quand, tout à coup, un cerf sortit des
buissons en face de moi. En m'apercevant il fit un écart puis prit
la fuite par les fourrés à ma droite et disparut.
«À ce moment, j'entendis au loin le son d'un cor de chasse et les
aboiements d'une meute. Ce bruit d'abord très faible grandit
rapidement et se rapprocha. Ce n'étaient pas des sonneries de
chasse; c'étaient de longues notes tristes qui me donnèrent une
sorte de plaisir mélancolique. Je restai immobile, comme
charmée...
«Tout à coup, je vis apparaître, dans le chemin à ma gauche, une
masse mouvante qui rasait le sol. C'était la meute. Les yeux des
chiens faisaient comme des points de feu. Derrière eux, venait un
cheval sombre qui galopait sans bruit. Sur son dos il y avait un
être vêtu de noir qui portait un cor de chasse brillant en
bandoulière. Quand il passa près de moi, il porta la main à sa
tête comme pour me saluer. L'ensemble de l'apparition était
vaporeux et comme effacé. Les chiens et le fantôme traversèrent la
petite plaine en silence. Ensuite ils se perdirent, comme une
fumée, dans les taillis, de l'autre côté...
«J'étais demeurée clouée sur place, toute tremblante. Quand je ne
vis plus rien, je me mis à courir au hasard devant moi. Et soudain
je me retrouvai sur la route de Moret, près du _Chêne feuillu_.
«Je suis rentrée chez moi je ne sais trop comment. J'avais été
tellement effrayée que je suis restée plusieurs jours au lit...»
* * * * *
Évidemment l'on peut mettre en doute la réalité de l'apparition en
ce qui concerne la jeune Écossaise. Elle était peut-être fort
impressionnable et douée, en outre, d'une imagination violente. La
solitude de la forêt, l'ombre, le silence, les reflets de la lune
dans le brouillard qui monte souvent des fourrés par les nuits
d'été ont pu agir sur elle au point de lui causer une
hallucination.
Mais même si nous écartons son témoignage et celui des habitués de
la forêt qui, vers cette époque, affirmèrent avoir vu le Chasseur
Noir, il reste les apparitions à Henri IV et à Louis XIV. Ce
dernier ne passe point pour un amateur de mystifications. Dans
quel but aurait-il raconté que le fantôme lui était apparu et lui
avait parlé sur des faits que lui seul connaissait? Pourquoi
aurait-il dit que le maréchal ferrant lui avait confirmé les
paroles du spectre?
En ce qui concerne Henri IV, il est à remarquer que Sully, qui ne
fut ni un esprit superstitieux ni un plaisantin, constate que
beaucoup de personnes ont vu le fantôme.
Que faut-il conclure?...
Il y a une dizaine d'années, réfléchissant à cette légende, j'eus
l'idée d'aller explorer, la nuit, la région où le Chasseur Noir
avait toujours apparu. Vers onze heures du soir, en juin, je
gagnai, par la route de Moret, le carrefour du _Chêne feuillu_
puis je me dirigeai, par un sentier que je connaissais bien, vers
cette mare d'Épisy auprès de laquelle la jeune Écossaise avait
rencontré le fantôme.
J'allais lentement sous les grands arbres; je goûtais, avec
ivresse, la belle nuit d'été tout odorante du parfum des flouves,
des pollens et des résines. Je mirais la pleine lune couleur de
miel qui répandait sa splendeur paisible sur les hautes
frondaisons et dardait de fines clartés, pareilles à des flèches
d'or pâle, à travers le noir treillis des branches. Les ramures
formaient devant moi une suite d'arceaux où des ogives, pleines
d'une fluide lumière, alternaient avec des pans d'obscurité
bleuâtre. J'errais dans un cloître de rêve... Je débouchai enfin
sur le creux où repose la mare. À vingt pas environ du carrefour
des sept routes, elle dort dans une cuvette formée par des pentes
argileuses où croît une herbe drue. Un tertre artificiel, que
soutiennent quelques pierres sommairement façonnées, la surplombe
et dessine un petit plateau circulaire au centre duquel s'élève un
marronnier déjà vieux.
Sur le pourtour, une dizaine de pins font cercle comme pour
recueillir les enseignements de ce patriarche. Sous le tertre,
bâille une cavité d'où filtre une source. Et, de chaque côté du
porche, deux platanes, arbres fort rares dans la forêt, ont
poussé.
Je m'assis au pied du marronnier et je me mis à rêver en
contemplant l'eau paisible de la mare. La pleine lune, presque au
zénith, baignait de lumière le ciel sans nuages, s'étalait, en
grandes nappes pâles, sur le gazon, faisait luire, comme des
chevelures d'argent fin, le feuillage des arbres, et se reflétait,
avec une telle intensité, dans l'onde immobile qu'on eût dit qu'un
fragment de l'astre s'était laissé choir sur la terre.
La forêt reposait à l'infini dans l'enchantement du clair de lune
et du silence. Pas un souffle. Il faisait si calme que j'entendais
les branches se frôler avec douceur, les feuilles chuchoter en
songe et une biche brouter dans le taillis tout proche...
Je rêvais; je me récitais des passages de l'adorable féerie de
Shakespeare:_ Le Songe d'une nuit d'été_. Je croyais voir voltiger
autour de moi Titania et les fées, Puck et les sylphes.
Et j'avais tout à fait oublié que j'étais venu là pour procéder à
une enquête sur le Chasseur Noir.
Quand le souvenir me revint du fantôme, je quittai à regret la
place et, consciencieusement, je commençai à parcourir tous les
endroits où la tradition voulait qu'il se montrât.
J'escaladai les pentes du _Rocher d'Avon_; je redescendis dans la
brousse; je battis les halliers tout autour du _Rocher aux
Nymphes_; je revins sur la route de Moret que j'arpentai jusqu'à
la maison de garde des Sablons.
Rien: nul son de cor; nulle meute aux yeux flamboyants; nul
fantôme vêtu de deuil...
De guerre lasse, je rentrai à Fontainebleau, l'esprit plein
d'images lunaires et sylvestres d'une poésie merveilleuse mais
sans que le Chasseur Noir eût daigné se manifester.
Peut-être réserve-t-il ses apparitions aux Rois de France et aux
jeunes Écossaises...
CHAPITRE XIII
LES CATACOMBES DE PAULINE JARICOT
La ville de Lyon connaîtra peut-être bientôt la joie de voir une
de ses enfants élevée sur les autels. En effet, Mgr Déchelette,
auxiliaire du cardinal-archevêque, vient de se rendre à Rome pour
y déposer les pièces du procès en béatification de Pauline-Marie
Jaricot, créatrice du Rosaire vivant, fondatrice de l'oeuvre de la
Propagation de la Foi.
Ce n'est pas à mes lecteurs qu'il est nécessaire de retracer
l'existence de cette servante de Dieu, choisie pour que, par son
initiative, l'Évangile fût prêchée dans tout l'univers. On sait
également comment le Seigneur permit que cette mission glorieuse
s'accomplît parmi les souffrances physiques de l'élue et les
peines intérieures les plus déchirantes. On n'ignore pas que
Pauline Jaricot fut trompée, dévalisée, ruinée, couverte
d'outrages, abreuvée de calomnies et qu'elle mourut dans un
dénuement total. Ce sont là des épreuves qui ne manquent jamais
aux prédestinés, afin de leur faire gagner, par l'exercice d'une
abnégation héroïque, les trônes qu'ils doivent occuper aux pieds
du Très-Haut.
Me trouvant à Ars pour mon livre sur le bienheureux Vianney, j'y
avais lu cette brochure: _Le Petit sou de la Providence_, où la
fidèle compagne de Pauline-Marie, Mlle Maurin, a résumé sa vie
d'une façon fort attachante. Venu, par la suite, à Lyon, j'y pris
connaissance du récit complet de ses travaux et d'une autre
publication: _Le Curé d'Ars et Pauline-Marie Jaricot_, qui
m'intéressèrent encore plus à cette admirable figure (_La première
brochure a été publiée par l'éditeur Toira, la seconde par la
librairie du Sacré-Coeur, à Lyon)._ Si bien que je voulus visite
le coin de Fourvière où la sainte fille gravit son calvaire et
naquit à la vie éternelle. Ce sont les impressions recueillies au
cours de cette visite que je vais rapporter.
La maison s'élève un peu plus qu'à mi-hauteur de la colline qui
supporte la basilique. Elle date du XVI° siècle, m'a-t-on dit;
elle est assez spacieuse et éclairée par un grand nombre de
fenêtres. À l'intérieur, rien ne subsiste de la distribution des
appartements telle qu'elle existait du temps de Pauline Jaricot ni
du mobilier qui les garnissait.
J'ai vu la chambre où elle rendit le dernier soupir. Une
tapisserie élimée en couvre les murs; des poutres fendillées et
enfumées traversent le plafond bas. Déjà presque à l'agonie,
Pauline fit tirer son lit auprès de la fenêtre afin de contempler
une dernière fois ce Lyon qu'elle avait tant aimé, pour qui elle
s'était offerte si souvent en holocauste. La vue est splendide et
d'une étendue considérable: au premier plan, au pied de la
colline, la cathédrale Saint-Jean, puis la Saône, lente et
limoneuse, puis un océan de toits gris, puis le Rhône entrevu par
endroits et miroitant au débouché des rues qui vont vers la
Guillotière. J'ai rêvé longtemps le front à la vitre où la
mourante appuya peut-être son visage baigné de sueurs de la
dernière minute. J'ai tâché de me mettre dans l'état d'âme qu'il
fallait pour comprendre ses suprêmes pensées telles qu'elles nous
sont rapportées par les témoins de sa fin; je me suis recommandé à
ses prières là-haut.
Je visitai ensuite la chapelle que Pauline-Marie dédia à sainte
Philomène en reconnaissance d'un miracle de guérison spontanée que
l'angélique martyre lui obtint lors d'un voyage en Italie.
C'est un très humble sanctuaire, mi obscur et de dimensions
exiguës; un petit dôme le surmonte que des ex-voto garnissent de
la base au sommet. Après m'y être recueilli, quelques minutes,
devant le Saint-Sacrement, je sortis pour visiter le souterrain
qui abrita Mlle Jaricot et ses compagnes durant l'insurrection de
mars 1834.
Voici en quelles circonstances la servante de Dieu et ses
compagnes se réfugièrent dans cette catacombe.
Les canuts de la Croix Rousse s'étaient soulevés à la suite d'une
diminution excessive des salaires. Ils occupaient la colline et
tiraient à toutes volées sur la ville. L'artillerie des troupes
chargées de la répression s'alignait sur la place Bellecour et
leur répondait par une pluie de projectiles. De sorte que la
maison de Mlle Jaricot, prise entre deux feux, criblée de balles
qui brisaient les vitres et de bombes qui éclataient dans les
chambres, devint bientôt intenable. On résolut de se réfugier dans
le souterrain qui date probablement de l'époque gallo-romaine et
qui était resté sans usage jusqu'alors.
En 1834, la chapelle de Sainte Philomène n'était pas encore
construite et la messe se disait dans une salle aménagée à cet
effet, et où le Saint-Sacrement était d'habitude exposé. Mlle
Jaricot était au lit, fort malade et incapable de se lever, ne
fût-ce que pour parcourir les 200 mètres qui séparent la maison du
souterrain. Ses compagnes voulurent l'emporter sur un matelas;
mais, au dernier moment, on n'osa se risquer dehors, tant l'orage
des bombes redoublait.
Alors Pauline-Marie se fit apporter le tabernacle portatif où
Notre-Seigneur veillait, caché sous le voile eucharistique. Elle
le prit entre ses bras, et, voyant l'hésitation de tous, elle dit
d'une voix ferme: «Allons sans crainte, puisque nous avons avec
nous Jésus-Christ.»
«Après avoir allumé quelques cierges, dit Mlle Maurin, on sort,
emportant le lit de douleur sur lequel repose, entre les mains de
sa faible créature, Celui qui se nomme le _Dieu des armées, _et
l'on parcourt ainsi très lentement toute la longueur de la
terrasse, sous le croisement de la grêle de feu qui n'atteint
personne...»
Laissons maintenant la parole à Pauline-Marie elle-même. Dans un
mémoire écrit peu après, elle rapporte ceci: «Nous décidâmes de
nous enfoncer dans les profondeurs du souterrain. On m'y traîna
comme on put, tandis que je serrais étroitement entre mes bras
l'Arche de mon unique espérance.
«Nous arrivâmes ainsi à une excavation plus commode et moins
humide que les autres. Au milieu de ce réduit, qui forme une croix
parfaite, mon matelas fut déposé. Mes filles, placées dans les
excavations formant les différentes parties de la croix, se
trouvèrent tout près de moi, à ma droite, à ma gauche, au-dessus
de ma tête, à mes pieds. Les personnes qui partageaient nos
dangers étaient deux domestiques de ma soeur, mon jardinier, une
pauvre petite orpheline, un Frère de Saint-Jean de Dieu, mon
boucher et deux femmes, dont... une actrice. Tous restèrent dans
la première partie du souterrain, en dehors de la croix où nous
étions avec Jésus-Christ.»
Pauline-Marie et les 17 personnes qui l'entouraient demeurèrent là
cinq jours. Tous, élevés au-dessus d'eux-mêmes par la présence de
Jésus et par la sérénité de la sainte fille, vécurent dans le
calme et la prière durant tout ce temps. Nul ne se plaignit de la
fatigue ni de l'insuffisance des vivres sommaires qu'on avait
emportés...
* * * * *
Pénétré de ces détails émouvants, j'entrai dans le souterrain,
guidé par un obligeant jardinier qui portait une lanterne.
Ce ne fut pas très commode; il nous fallut sauter une marche en
ruine au bas de laquelle nous enfonçâmes dans un amas de feuilles
sèches qui nous venait jusqu'à mi jambe. Ensuite, nous ouvrons une
porte dont les gonds rouillés résistent tant qu'ils peuvent à nos
tractions. Un couloir ténébreux bâille devant nous. Élevant son
luminaire, mon compagnon me précède. Nos pieds buttent sur le sol
inégal et rocailleux. La largeur du couloir est de I mètre
environ; je compte 22 pas et nous arrivons au caveau. Il a 4
mètres de longueur sur 2 m 50 de largeur et 2 mètres environ de
hauteur, et il dessine, en effet, une croix. Au centre, à la place
même où Notre-Seigneur et sa fille bien aimée gisaient sur un
pauvre matelas, on a placé un petit piédestal qui supporte un
crucifix. Dans une anfractuosité de la muraille, il y a un buste
de la Sainte Vierge. L'emplacement du caveau, sa forme cruciale,
la nature du ciment qui couvre les parois me confirment que cette
catacombe avait dû être creusée par des chrétiens au temps de
l'Église primitive de Lyon.
En face du caveau s'ouvre un petit réduit haut de 1 mètre, où les
plus las des réfugiés venaient s'étendre à tour de rôle sur le sol
mouillé. Le couloir se prolonge au-delà, jusque sous les
fondations de la basilique de Fourvière. Mais les eaux
d'infiltration l'envahissent, et il est à peu près impraticable.
Je prie quelques minutes; puis je prends des notes accroupi sur
mes talons tandis que le bon jardinier, patient et recueilli,
m'éclaire.
Fait notable: lorsque la colline fut prise, aucun des insurgés ni
des soldats qui les poursuivaient ne découvrit l'entrée du
souterrain. La bataille finie, les réfugiés en sortirent sains et
saufs, et pas un seul d'entre eux ne tomba malade à la suite de
tant d'heures passées dans des ténèbres humides. Ah! c'est qu'ils
avaient eu confiance dans Notre-Seigneur!...
Revenu à la lumière, je pris congé de mon guide en le remerciant
chaudement, et je montai la colline vers la basilique. Il faisait
une soirée exquise; des merles sifflaient dans les cerisiers en
fleurs; des violettes embaumaient dans l'herbe déjà drue de ce
printemps précoce. Pas un nuage au ciel. Le soleil déclinant vers
les collines de Sainte-Foy envoyait de longues flèches d'or à
travers le feuillage des arbres. Lyon, en bas, bruissait
sourdement sous une fine brume mauve et rose.
Je levai les yeux vers le sommet de la colline: la statue dorée de
la Vierge qui surmonte la tour de la vieille église scintillait,
au soleil couchant, comme une grande étoile. Je joignis les mains
et, saluant la Mère Immaculée, je lui dis: «Bonne Mère, protégez,
assistez votre pauvre trimardeur, comme vous avez tant de fois
protégé, assisté votre enfant Pauline-Marie...»
À la suite de cette descente aux catacombes de Fourvière, je suis
allé voir Mlle Maurin. J'ai trouvé une petite femme aux yeux vifs,
très alerte pour ses 85 ans, et qui m'a parlé de la fondatrice du
Rosaire vivant avec un enthousiasme communicatif. J'ai retenu
d'elle à ce propos: «Le cardinal-archevêque dit, dans la lettre
qu'il m'écrivit et qu'il voulut bien me permettre de publier en
tête de ma brochure: _le Petit sou de la Providence_: «Nous aimons
à espérer que le jugement infaillible de la sainte Église
reconnaîtra dans notre Lyonnaise vaillante, humble et généreuse,
un digne émule en sainteté des Bienheureux qui furent sur la terre
ses amis, le curé d'Ars, la Mère Barat, le Vénérable P. Colin, et
que son autorité suprême nous permettra d'unir un jour, dans la
même vénération, notre Blandine, mère des martyrs, et notre
Pauline-Marie, mère des missionnaires.»
«Oui, ajouta Mlle Maurin, ce sera un beau jour celui où la
béatification de ma sainte amie sera proclamée: j'espère vivre
assez pour le voir. Et quelle bénédiction pour Lyon que de mettre
en pendant aux autels de Sainte Blandine ceux de Pauline-
Marie!...»
«Pour Lyon et pour la France!» approuvai-je en prenant congé, car
nous n'aurons jamais trop de saints qui nous protègent et nous
éclairent dans la lutte contre le Mauvais et les sectaires
endiablés qui nous oppriment.