Comme je l'ai dit, dans l'arrondissement d'Argelès, la
préoccupation qui domine force électeurs c'est d'assurer le
maintien des pèlerinages. Beaucoup de ceux qui donnèrent la
majorité à Dupuy invoquaient cette excuse: le jeune homme étant
appuyé par le gouvernement, et ayant déclaré, tant qu'on voulait,
qu'il défendrait la Grotte, il était habile de voter pour lui.
Or je crois que c'est là un calcul sans portée. En effet ce qui
empêche l'interdiction des pèlerinages, c'est l'intérêt
pécuniaire: les cinq cent mille pèlerins qui viennent chaque année
à Lourdes y laissent énormément d'argent dont bénéficient les
Compagnies de chemin de fer, les hôteliers, les commerçants de
tout genre, les paysans qui approvisionnent la ville. D'autre
part, les terrains ont acquis une plus-value très forte; on bâtit
sans cesse et des sociétés financières, dont le Crédit foncier, en
tirent des profits considérables.
C'est pour ces raisons très prosaïques que le gouvernement ne
ferme pas la Grotte malgré les objurgations de la franc-
maçonnerie.
Si donc l'arrondissement élisait un député de l'opposition, rien
ne serait changé, celui-ci fût-il plus réactionnaire que feu Blanc
de Saint-Bonnet.
Il y aurait à la Chambre un bavard ou un muet de plus. Et voilà
tout.
CHAPITRE VIII
SOUFFLEURS DE BULLES, NOCTAMBULES, SOMNAMBULES
Revenons un peu sur la période littéraire dont j'ai donné une
esquisse au premier chapitre de ce livre. Elle mérite de retenir
l'attention parce qu'elle révèle un état d'esprit assez semblable
à celui qui, à la même époque, prédominait chez un grand nombre de
théoriciens: sociologues et politiques. Je veux dire
l'individualisme.
En somme, l'individualisme étant une doctrine stérile,
n'impliquant guère que des négations et des mouvements de révolte
contre les doctrines traditionnelles qui, seules, peuvent
maintenir l'union entre concitoyens, en le préconisant, en nous
efforçant de l'appliquer dans nos oeuvres, nous ajoutions au
désordre et à l'incohérence dont souffrait, dont souffre encore
notre pays.
Nous ne pouvions guère être rendus responsables de cette anarchie.
En effet, notre formation d'art s'était faite, en grande partie,
par le romantisme, c'est-à-dire par une littérature qui exalte le
sentiment et la passion au détriment de la raison, l'outrance au
détriment de l'équilibre. Élevés, pour la plupart, sans croyances
religieuses, nous ignorions ce sens de l'ordre spirituel et moral
que l'Église inculque à ses fidèles en leur fournissant le frein
unique contre les écarts de la nature humaine. Les idées fausses
dont la Révolution frelata les intelligences pendant tout le cours
du dix-neuvième siècle nous tenaient en garde contre les bienfaits
de l'ordre matériel représenté par la Monarchie. L'alliance
salutaire de celle-ci avec l'Église ne nous représentait qu'un
intolérable despotisme. L'histoire antérieure à 89, nous l'avions
apprise chez des sectaires qui ne cherchaient dans les
institutions du passé qu'un prétexte à déclamations erronées ou
des tares, plus ou moins fictives, pour motiver leurs rancunes et
leur haines. Au point de vue scientifique, les hypothèses fragiles
du déterminisme nous avaient été données pour des certitudes. De
ce fait, beaucoup d'entre nous en étaient devenus follement
fatalistes. Enfin, les métaphysiques allemandes, soit les
sophismes troubles d'Hegel, soit les mornes aphorismes de
Schopenhauer, soit la mégalomanie de Nietzsche empoisonnaient bien
des cerveaux. D'autres s'étaient imbus d'occultisme ou de
panthéisme.
Le tout formait un amas de doctrines contradictoires, une
atmosphère de nuées fuligineuses où nous tâtonnions parmi les
sursauts de l'imagination et les caprices de l'instinct.
Ajoutez l'invasion des barbares dans la littérature. Il y eut
quelques années où la France littéraire parut oublier que c'était
elle qui avait instruit, dégrossi quelque peu ces Scandinaves, ces
Teutons, ces Slaves dont on prétendait nous imposer les
divagations comme des modèles de style et de pensée fort
supérieurs à ceux que fournissait l'art classique. On nous proposa
de nous mettre à l'école chez Ibsen, Tolstoï, Novalis, Jean-Paul
Richter, que sais-je?
D'autre part force étrangers, installés chez nous depuis peu, se
mettaient à publier dans notre langue. Et ces métèques
s'acharnaient à bouleverser notre syntaxe et notre prosodie.
Les Juifs, qui portent avec eux tous les ferments de destruction
et de corruption, jouèrent un rôle considérable dans cet assaut
donné à notre esthétique.
Et la France, éprise soudain de cosmopolitisme, engourdie par
l'opium démocratique, laissa ces bandes suspectes, issues de
ghettos puants, la circonvenir. Elle souffrit les insultes du Juif
Nordau, les monitions outrecuidantes du Juif Brandès. Les poètes
assistèrent, sans empoigner le sifflet, aux controverses du Juif
Kahn et de la Juive Krysinska qui se disputèrent le mérite (?)
d'avoir inventé un nouveau vers libre où toutes les règles étaient
piétinées avec désinvolture.
Ce furent des Juifs également qui propagèrent tout d'abord les
théories anarchistes et qui se firent les apologistes des poèmes
rédigés en un charabia des plus obscurs où Stéphane Mallarmé
dépensait sa névrose.
Ceux-là, les frères Natanson, venus de Varsovie, fondèrent la
_Revue blanche_ où collaboraient, avec quelques Français dévoyés,
diverses tribus hébraïques. Les Bernard Lazare, les Cohen, les
Blum, les Cahen, les Bloch, les Ular y pullulaient, s'y livraient
à des acrobaties de style et de pensée que quelques naïfs et un
certain nombre de détraqués s'empressaient d'imiter.
Henri de Bruchard, dans ses incisifs _Petits Mémoires du temps de
la Ligue, _a fort bien décrit ce milieu. Il a croqué sur le vif
«ces juifs boursiers, assoiffés de boulevard, portant dans les
lettres, avec de fausses apparences de mécénat, ce goût malsain de
parodier et de parader qui est le propre de leur nation haïssable,
et traînant derrière eux toute une équipe de ghetto dont ils
infligèrent le style, les images, les dégénérescences à une
jeunesse sans guides, sans appui, que l'anarchie littéraire
attirait en réaction des bassesses et des médiocrités de la
salonnaille opportuniste. En réalité, la meilleure part du labeur
fourni par les revues de jeunes aboutissait à cette officine où
les esthètes coudoyaient les usuriers, les peintres
impressionnistes, les lanceurs de bombes, où se tutoyaient et
s'associaient bookmakers et auteurs dramatiques».
De Bruchard donne ensuite une peinture fort amusante et fort
exacte du salon des Natanson: «Chaque jour ils semblaient couvrir
d'un mauvais vernis boulevardier la crasse importée du Ghetto de
Varsovie. Ne s'avisaient-ils pas de protéger les peintres? On
devine, par exemple, quelle peinture était exaltée par ces affolés
de modernisme. Ils se lançaient aussi dans leur monde et
s'avisèrent de donner des soirées. Ce fut même assez comique.
«Évidemment on ne pouvait avoir d'emblée l'élite parisienne. Aussi
se contentait-on chez les Natanson de la famille Mirbeau, de
Clemenceau, de Marcel Prévost. Puis, pour faire nombre, quelques
gens de lettres et obligatoirement les collaborateurs de la revue.
«Dans les salons rôdait le vieux père Natanson, sournois et
méfiant, qui songeait à son ghetto et qui se rappelait l'échoppe
d'autrefois, le quartier malpropre, refuge de toute sa vie...
«Paris s'amusa fort des glorioles que les Natanson affichaient.
Dès leur second bal, la Pologne délégua tous ses juifs,
traducteurs de romans étrangers, rédacteurs d'agences de presse
tripliciennes, correspondants des gazettes sémitiques du monde
entier. Puis apparut l'armée des traducteurs. Une invasion
d'Anglais, d'Américains, de Suédois, de Danois, d'Allemands tomba
sur nos libraires. Dans la presse, c'était l'âpre concurrence des
petits juifs si humbles la veille, la monopolisation du théâtre,
le boycottage pour tout ce qui portait un nom français...»
Malgré son dreyfusisme militant, malgré l'appui que lui donnaient
maintes juiveries influentes, la _Revue blanche_ périclita. Ses
fondateurs, ayant subi des revers à la Bourse, en cessèrent la
publication et cédèrent leurs abonnés à l'un de leurs compatriotes
le Juif Finckelhaus dit Jean Finot qui se vantait d'avoir pour
lectrices de sa _Revue_ «toutes les têtes couronnées».
* * * * *
Toutefois dans ce tohu-bohu de déclamations anarchistes et de
littérature extravagante, quelques uns gardaient le sens de la
tradition française et combattaient sans merci les infiltrations
du cosmopolitisme.
Ainsi Charles Maurras qui, dès lors, avec une logique implacable
et un art consommé, maintenait les droits de la culture gréco-
latine. Il soutenait l'école romane et refusait absolument à l'art
germanique le droit de rivaliser avec l'hellénisme.
Nous eûmes, tous deux, à cette époque (1891) une polémique assez
intéressante. Imprégné de Wagner jusqu'aux moelles, j'avais avancé
que les héros de _Niebelungen _valaient bien ceux de l'_Iliade_ et
de l'_Odyssée_. Et je reprochais à Maurras son parti pris en
faveur des derniers.
Maurras me répondit (dans la revue l'_Ermitage_): «Des nombreux
adversaires de l'école romane, vous fûtes à peu près le seul à
montrer de la courtoisie. Vos discours furent véhéments et je n'y
lus aucune injure. Je n'y vis pas la moindre trace de cette basse
envie qui enfla tout l'été les moindres ruisseaux du Parnasse.
Vous compariez les _Niebelungen _à l'_Iliade._ Vous osiez opposer
Brunehild à Hélène, Siegfrid au valeureux Achille. Vous répandiez
sur nos félibres un singulier dédain et vous réussissiez à dire
ces blasphèmes dans la prose d'un honnête homme.
«Vous répondre? J'en eus envie. Mais les événements vous
répondaient d'eux-mêmes.
«Il y a peu de jours encore, un poète anglais passait le détroit.
Ne déclarait-il pas, comme on l'interrogeait sur les époques de la
littérature française que la plus brillante était, à son goût, le
temps des cours d'amour.
«Et il ajoutait que Swinburne, Morris et Rossetti et lui-même
devaient leur science et leur art aux exemples des grandes
trouveurs gascons et provençaux...»
Après quelques considérations sur Shakespeare, Maurras ajoutait:
«Ceux à qui il convient d'aimer l'art préraphaélite iront visiter
les églises de l'Ombrie plutôt que la maison Morris. Ils
étudieront l'hellénisme ailleurs que dans le _Second Faust_ et
précisément dans les oeuvres où le plus grand génie du Nord est
allé, en nécessiteux, recueillir de beaux rythmes et de belles
pensées. Si, en effet, on néglige ce qu'il tira de l'art roman, je
ne sais trop à quoi se réduit l'art des Barbares. Ou plutôt je le
sais pour l'avoir indiqué déjà: il reste aux poètes septentrionaux
ce qui peut aussi bien se trouver n'importe où: un sang riche, des
nerfs sensibles et du talent. Mais ceci ne se transmet point.
C'est la matière des oeuvres d'art. Ce n'en est point la forme.
C'est un secret tout personnel et l'on ne s'assimile point de
pareils caractères: ils ne s'enseignent pas...»
On sait comment, depuis, Maurras n'a cessé de développer les idées
si judicieuses qui nourrissent son esthétique et aussi sa
politique. Certes, des esprits de notre génération, il était celui
qui pouvait le mieux rapprendre la mesure et le goût à la pensée
française. Il a continué, il continue tous les jours et beaucoup -
- je ne fais pas scrupule d'avouer que j'en suis -- s'instruisent
à son école.
* * * * *
Après avoir donné, autant que quiconque, dans les divagations
germaniques et juives, je commençai pourtant à réagir. Je demeurai
féru d'antichristianisme et vaguement libertaire; mais je pris en
grippe les théories nébuleuses du symbolisme et plus
particulièrement les oeuvres où des poètes, perdus d'abstraction,
tentaient de les appliquer. Mallarmé étant leur grand homme,
j'attaquai Mallarmé.
On ne saurait se figurer aujourd'hui l'influence prise par ce
rhéteur «abscons» sur nombre d'esprits qui, par ailleurs,
raisonnaient quelquefois juste mais qui, dès qu'il s'agissait de
ses vers énigmatiques ou de sa conversation tarabiscotée, se
mettaient à délirer sans mesure.
Ah! les mardis de Mallarmé, ces réunions où maints poètes se
suggestionnaient pour découvrir des abîmes de beauté dans les
propos mystérieux du Maître!
J'en ai donné, jadis, un croquis que je crois intéressant de
reproduire.
«On s'entassait sur des chaises, des fauteuils et un canapé, dans
un petit salon que remplissait bientôt un nuage de fumée de tabac.
«Perdu dans ce brouillard symbolique, Mallarmé se tenait debout,
adossé à un grand poêle en faïence. La conversation était lente,
solennelle, toute en aphorismes et en jugements brefs. Parfois de
grands silences d'un quart d'heure tombaient où les disciples
méditaient, sans doute, la parole du Maître. Mais moi je me
sentais pénétré d'un froid singulier, au point qu'il me semblait
qu'une chape de glace s'appesantissait sur mes épaules.
«Seul, M. de Régnier rompait de temps en temps la congélation
générale, par une saillie spirituelle qui nous ramenait un peu à
la vie. D'autres alors émettaient, d'une voix sourde, quelques
phrases où ils s'efforçaient d'impliquer un monde de pensées. Et
Mallarmé souriant tirait trois bouffées de sa pipe -- en
conclusion.
«Parmi ces pétrifiés, il y en avait de plus pétrifiés encore. Tel
un jeune homme glabre et tondu de près qui, pendant deux ans, vint
tous les mardis et ne prononça jamais une syllabe.
«Un soir, il ne revint plus. Mallarmé demanda: -- Pourquoi ne
voit-on plus ce monsieur qui écoutait si bien? Quelqu'un le
connaît-il?
«Les assistants se consultèrent du regard; on fit une sorte
d'enquête d'où il résulta que personne ne le connaissait et qu'on
savait seulement, d'une façon vague, qu'il était l'ami du
sculpteur Rodin...»
Les choses se passaient donc dans l'intérieur d'un frigorifique.
Quant aux discours de Mallarmé, ils avaient toujours trait à
quelque subtilité d'ordre métaphysique ou littéraire. Guère de
vues d'ensemble mais un amour du détail poussé jusqu'à la minutie.
Je ne lui entendis jamais émettre que des sophismes exigus, des
paradoxes fumeux et des aperçus tellement fins qu'ils en
devenaient imperceptibles.
Parfois aussi Mallarmé récitait un sonnet qu'il avait mis six mois
à rendre inintelligible; puis il en confiait le texte à ses
disciples afin qu'ils l'étudiassent à loisir et que chacun
cherchât le sens de ces mots juxtaposés, semblait-il, au hasard.
C'était là un exercice du même genre que les travaux des personnes
patientes qui cherchent la solution des charades publiées par
certains périodiques.
Comme je l'ai dit, en Israël, on goûtait fort Mallarmé. Bernard
Lazare, qui devait plus tard se vouer à la réhabilitation de
Dreyfus, préludait à ce labeur ardu en s'efforçant d'élucider les
énigmes que proposait le Maître. Fervent admirateur du nébuleux
poète, il passait pour très expert dans l'art de l'expliquer aux
profanes.
Cette réputation lui valut une mésaventure assez cocasse.
Un mardi, Bernard Lazare avait été empêché de se rendre chez
Mallarmé. En compensation, il avait donné rendez-vous à quelques
uns de ses co-séides afin qu'ils lui rapportassent les oracles
promulgués, ce soir là, par son idole.
Or un de ceux-ci, grand mystificateur, avait imaginé de composer,
avec des phrases assemblées en désordre et munies de rimes, un
soi-disant sonnet de Mallarmé qu'il soumit à Lazare en le priant
d'en donner la signification.
Bernard Lazare se mit au travail et il accoucha bientôt d'un
commentaire où il exposait les mille pensées profondes, les dix
mille beautés d'images incluses dans ce plus que pastiche. -- Bien
entendu, le prétendu poème ne signifiait rien du tout. Aussi l'on
juge de la fureur du Juif quand il apprit le tour qu'on lui avait
joué.
Il fut d'ailleurs assez souvent victime de plaisanteries du même
genre. M. Henri Mazel m'a raconté qu'un jour où l'on discutait sur
le néo-platonisme, Lazare se laissa prendre à un faux texte de
Plotin fabriqué par M. Paul Masson et qu'il ne manqua pas d'y
étayer force arguments à l'appui de son opinion. Pour en revenir à
Mallarmé, on se demande comment on a jamais pu prendre au sérieux
un écrivain qui déclarait préférer «à tout texte, même sublime,
des pages blanches portant un dessin espacé de virgules et de
points».
Ailleurs, il formulait ce principe bizarre que: «Nommer un objet,
c'est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est
faite du bonheur de deviner peu à peu».
Il ajoutait: «Je crois qu'il faut qu'il n'y ait qu'allusion».
Quant aux mots, ces pauvres mots si singulièrement torturés par
lui, sa fantaisie leur confiait une fonction inattendue à quoi
personne n'avait encore pensé: «Il faut, disait-il, que de
plusieurs vocables on refasse un mot total, neuf, étranger à la
langue et comme incantatoire qui nous cause cette surprise de
n'avoir ouï jamais tel fragment ordinaire d'élocution, en même
temps que la réminiscence de l'objet nommé baigne dans une neuve
atmosphère...».
De ces propositions ésotériques on peut conclure que Mallarmé eut
en vue de créer un langage spécial destiné à formuler des pensées
tellement inaccessibles au vulgaire qu'il fallait presque se
transporter, par l'imagination, dans un monde différent du nôtre
si l'on voulait parvenir à en soupçonner la signification
ténébreusement symbolique.
Qu'une pareille aberration ait trouvé faveur auprès de poètes dont
quelques-uns possédaient du talent et le prouvèrent, cela peint
une époque. Mais aussi quelle confusion dans les esprits, quelle
anarchie dont maints écrivailleurs juifs profitaient pour
_saboter_ notre langue, pour faisander la littérature et pour
fausser l'intelligence française!
Heureusement la réaction s'est produite. Elle va se fortifiant
tous les jours et nous pouvons espérer qu'elle sera bientôt assez
vigoureuse pour bouter hors de notre pays, pour renvoyer à ses
Ghettos d'Allemagne et de Pologne cette malodorante postérité des
plus sordides talmudistes...
* * * * *
Au temps où Mallarmé bourdonnait dans le vide, Verlaine voyait
croître l'admiration que motivent les vers de _Sagesse, _des_
Fêtes galantes _et des _Liturgies intimes._
Celui-là ne s'enlisait pas dans les marécages où la Juiverie
accumula les limons étrangers. Il restait catholique, patriote,
amoureux de la tradition française. Si, dans ses derniers poèmes,
la langue se contourne parfois à l'excès, du moins elle ne tombe
jamais dans le charabia importé par les métèques.
Verlaine n'est pas seulement l'auteur des plus beaux vers
religieux publiés au dix-neuvième siècle, il est aussi un Gallo-
Latin chez qui l'on reconnaît sans peine l'influence de l'art
classique. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir inauguré une forme
d'art nouvelle tout en nuances et en musiques délicates, tout en
images neuves et en rythmes imprévus.
Et puis comme il a rendu cette floraison suprême du catholicisme:
la Mystique! Parlant des sonnets de _Sagesse, _Jules Lemaître a pu
dire avec raison: «Ces dialogues avec Dieu sont comparables -- je
le dis sérieusement -- à ceux du saint auteur de l'_Imitation_. À
mon avis, c'est peut-être la première fois que la poésie française
a véritablement exprimé l'amour de Dieu».
Oui, je sais, quand on parle de Verlaine, les Pharisiens se
renfrognent et lui jettent la pierre à cause de ses faiblesses, de
ses égarements et des liaisons douteuses où s'acheva son
existence.
Mais les gens de coeur et de bonne foi n'ignorent pas qu'il fut,
presque toujours, horriblement malheureux et que s'il faillit
souvent, ses fautes réclament bien des circonstances atténuantes.
En effet Verlaine fut la victime d'un défaut de caractère que tous
ceux qui l'ont connu purent constater: il ne possédait pas l'ombre
de volonté; jamais il n'en eut plus qu'un enfant de cinq ans. Par
contre, il était doué d'une imagination dévorante.
Ah! l'imagination, c'est une admirable faculté pour un poète. Mais
elle lui est aussi parfois bien néfaste!
Tant qu'il s'agit de forger des strophes d'un sentiment intense,
elle lui rend les plus grands services, mais dès qu'il dépose la
plume pour rentrer dans la vie quotidienne -- la froide et dure
vie quotidienne -- elle lui joue autant de tours que pourrait le
faire une fée malicieuse.
Si, par surcroît, comme Verlaine, le poète est doué d'un
tempérament ardent, s'il manque d'énergie pour résister aux
impulsions de son extrême sensibilité, il sera entraîné aux plus
grands écarts. Oh! il se repentira, il fera des efforts sincères
pour réparer ses fautes. Mais s'il ne trouve pas sur sa route
quelque âme énergique autant qu'aimante qui prenne sur lui de
l'influence, il aura beau lutter pendant des mois, voire pendant
des années, il finira toujours par retomber et, de chute en chute,
il deviendra une triste épave ballottée aux souffles de
l'adversité.
Telle est justement l'histoire du pauvre Verlaine.
Je n'ai pas l'intention de commenter ici son oeuvre. Je l'ai fait
dans de nombreux articles et dans des conférences qui lui
procurèrent -- on me l'affirme -- des admirations et des
indulgences.
Au surplus, maintenant qu'il est mort, tout le monde -- sauf
quelques tardigrades -- rend justice à la beauté de son oeuvre. Il
a son monument au jardin du Luxembourg. Chaque année, le jour
anniversaire de sa mort, des poètes se réunissent pour visiter sa
tombe et célébrer sa mémoire.
Je voudrais seulement le montrer aux derniers temps de sa triste
vie: brisé, malade, et pourtant toujours ingénu, retrouvant, à
travers ses crises d'indicible mélancolie, des minutes de gaîté
enfantine.
Je le revois dans une sombre chambre, sommairement meublée, de la
rive gauche. La maladie le cloue là. Assis dans un fauteuil, sa
jambe gauche, ankylosée par l'arthrite, étendue sur une chaise,
vêtu d'une houppelande râpée, de nuance brunâtre, il s'amuse à
badigeonner, d'une mixture à teinte d'or, sa pipe, sa plume, des
soucoupes, des tabourets, tout ce qui lui tombe sous la main.
Je lui demande s'il ne versifiait plus.
-- Guère, me répondit-il, tenez, j'ai griffonné là quelques
strophes, mais je crois qu'elles ne valent pas grand chose. Et,
d'ailleurs, à quoi bon faire des vers?...
--Bah! dis-je, cela aide toujours à tuer le temps qui a la vie si
dure. Et puis l'art console de bien des choses.
Il secoue la tête; son grand front génial se plisse; ses yeux
s'embrument.
Il soupire et reprend: -- Non, l'art ne me console plus de
rien...Je suis un vieux débris qui achèvera bientôt de se
démantibuler. Mon Pégase est poussif et ma Muse cacochyme...
Versifier? Il faudrait évoquer le passé qui est lugubre ou le
présent qui est sinistre. J'aime autant pas...
Puis, par une de ces sautes d'humeur qui lui étaient habituelles,
il se mit à rire et brandissant son pinceau imprégné d'or fictif
il ajouta: -- Tenez, voici qui vaut mieux. Je dore un tas de
bibelots autour de moi; le soleil, quand il veut bien descendre
dans cette soupente, les fait reluire et miroiter. Je me figure
alors que je suis une sorte de roi Midas et je m'imagine que
j'habite un palais de féerie où tout ce que je touche devient
or... Cela me fait oublier que ma bourse est vide et que la
maladie me taraude les membres.
-- Hélas, me dis-je, après l'avoir quitté, qu'est-ce donc en effet
que cet art pour qui nous souffrons les quolibets et les calomnies
de la foule inepte? Voici un grand poète; il le sait; il n'ignore
pas non plus que ses vers feront battre les coeurs d'une noble
émotion tant qu'il y aura quelques hommes pour aimer la poésie. Et
pourtant, il est plus las et plus désenchanté qu'un fondateur de
dynastie qui se regarde vieillir en exil après avoir conquis et
perdu des empires... Ah! l'arrière-goût cadavéreux de la
gloire!...
Puis je me remémorai la douloureuse chanson de Sagesse où se
résume la destinée de Verlaine. Vous la rappelez-vous?
_Je suis venu, calme orphelin,_
_Riche de mes seuls yeux tranquilles,_
_Vers les hommes des grandes villes --_
_Ils ne m'ont pas trouvé malin._
_À vingt ans, un trouble nouveau,_
_Sous le nom d'amoureuses flammes,_
_M'a fait trouver belles les femmes --_
_Elles ne m'ont pas trouvé beau._
_Bien que sans patrie et sans roi_
_Et très brave ne l'étant guère,_
_J'ai voulu mourir à la guerre --_
_La mort n'a pas voulu de moi._
_Qu'est-ce que je fais en ce monde?_
_Suis-je né trop tôt ou trop tard?_
_O vous tous, ma peine est profonde:_
_Priez pour le pauvre Gaspard..._
Oui, prions pour Verlaine et pour tous les infortunés poètes que
la bêtise humaine mordille, que l'hypocrisie humaine lapide, que
la méchanceté humaine écorche vifs. Dieu, qui est miséricorde, ne
leur inflige, sans doute, qu'un bref Purgatoire: ils ont déjà tant
souffert sur notre déplorable planète! Espérons aussi qu'une fois
purifiés par les flammes réparatrices, ils seront chargés, Là-
Haut, de tracer, avec des plumes de cygnes, des arabesques d'or
lumineux sur les portes du Paradis...
* * * * *
Verlaine, du moins, parvint à la cinquantaine avec l'assurance que
ses vers étaient acclamés dans le monde entier -- malgré Caliban
et la muflerie démocratique.
Mais que dire des poètes qui moururent jeunes sans avoir entrevu
la première aube de la gloire?
Ah! qu'ils furent nombreux dès le temps où nous nous embarquions,
auréolés d'espoir, vers les Hespérides du rêve!
_Dans la galère capitane_
_Nous étions quatre-vingts... rimeurs._
C'était bien une galère où l'on ramait fort rudement contre le
fleuve de vilenies fangeuses qui submergeaient la littérature.
Mais elle était pavoisée de soies multicolores et les lanières
dont la Muse impérieuse nous fouaillait, pour nous stimuler vers
l'Idéal, étaient incrustées de pierreries chatoyantes!
N'importe: trop des nôtres ont péri durant le voyage.
Je l'ai dit ailleurs:»La vie de Paris, si dure aux pauvres, en a
tué quelques uns; d'autres étaient marqués, dès leurs débuts, d'un
sceau de fatalité. Pressentant, sans doute, qu'ils mouraient
bientôt, ils ont dépensé leur jeunesse, en prodigues, à tous les
carrefours. Ils ont brûlé, comme des torches aux flammes mi-
parties de violet et d'or parmi les songes où ils tentaient de
leurrer leur tristesse foncière et de transfigurer une réalité
morne...»
Tel fut, entre tant d'autres, le sort d'Emmanuel Signoret dont je
tiens à vous parler un peu.
Signoret, ce nom ne vous dit rien, n'est-ce pas? -- Eh bien ce fut
un poète qui donna les plus beaux espoirs à sa génération.
Poète, certes, rien qu'un poète, incapable de produire autre chose
que des vers et quelques proses d'un lyrisme puissant. Il vint de
Provence à Paris, avec l'idée naïve que son métier suffirait à le
faire vivre: illusion dangereuse en tout temps mais surtout à une
époque de matérialisme comme la nôtre où la poursuite d'un idéal
de beauté pure apparaît au grand nombre comme la plus morbide des
aberrations.
Signoret ne put s'adapter à un milieu aussi réfractaire; sans le
sol, incapable de monnayer ses rythmes ou de s'astreindre à des
besognes journalistiques, il tomba dans un dénuement total.
Néanmoins, ce n'est pas tant la misère et la maladie qui l'ont tué
que, comme l'a dit un de ses intimes, _le manque de gloire._
Quelques années il se débattit, produisant des vers accomplis à un
âge où la plupart des écrivains se cherchent encore. Ses émules
l'appréciaient à sa valeur mais le public demeurait sourd --
passait indifférent.
Il ne s'en rendit d'abord point compte. C'est que, dit son ami
M. André Gide, «il était pour les choses terrestres sinon aveugle
comme Homère, du moins d'une si extraordinaire myopie que la
laideur ou l'infirmité du réel ne venait pas heurter la poétique
vision dans laquelle il avançait en rêve. Ce que d'autres
appellent inspiration, visitation de la Muse dont tels poètes
sortent las et boiteux comme Jacob de la lutte avec l'ange,
c'était pour lui l'état constant, normal -- à ce point qu'au
contraire, ce qui l'en distrayait, les soins matériels et urgents
de la vie devenaient pour lui des causes de maladie et de
ruine...»
Dans un article nécrologique que je lui consacrai, je tâchai
d'expliquer également cette faculté d'abstraction qui tenait
presque du surnaturel: «Tandis qu'il traînait par les rues son
corps maladif, mal couvert de vêtements sordides, tandis que sa
vue basse le faisait se heurter aux passants et aux murailles, son
esprit déployait joyeusement des ailes de lumière sous les voûtes
du palais d'azur fluide où habitaient ses dieux. Des images
splendides ondoyaient autour de lui. Les villes, les campagnes,
transfigurées au prisme de son imagination, devenaient les décors
où s'embrasaient ses songes. Il les évoquait avec complaisance,
oubliant qu'il y avait souffert de la faim.
«Ce don qu'il possédait à un degré suprême de couvrir toutes
choses d'un manteau de splendeur ne l'étonnait point. De même
qu'il lui était normal de penser ou de rêver _au-dessus _de la
vie, de même il considérait ses vers comme des modèles qui
l'égalaient aux plus grands. En m'envoyant un de ses volumes, il
m'écrivait: -- Prends ces brûlants poèmes de ton ami si lyrique
que tu salueras en lui la complète et l'exubérante sagesse, celle
de la vie. La beauté vit ici. Sa présence, en nos temps, est un
fait terrible. À nous, hommes libres, de l'acclamer.
«Certains souriront peut-être de ces phrases superbes et
traiteront de folie des grandeurs une telle confiance dans son
propre génie. Ils auront tort. Le seul fait qu'à notre époque,
grouillante de démocrates ratatinés et de politiciens fétides, un
poète se soit haussé de la sorte jusqu'aux régions radieuses de la
Beauté souveraine, constitue une sorte de miracle qu'il sied
d'envisager avec recueillement...»
Hélas, Signoret se rendit enfin compte que, né pour être Pindare
d'un peuple de héros, il perdait ses cris. Agonisant, il regagna
sa Provence et ne fit plus que végéter. Sa veine tarissait.
«Un jour, dit encore M. André Gide, je le vis à Cannes. Je me
plaignis à lui de ce qu'il ne produisait pas davantage. -- Moi, je
suis toujours prêt, répondit-il, j'attends qu'on me commande
quelque chose...»
Il attendit en vain. Il eut un dernier sursaut. Il lança un appel
déchirant dans un poème admirable dont voici les premiers vers:
_Je ne veux pas mourir, la vie est douce et grande:_
_J'ai vu sur l'amandier verdir la jeune amande_
_Et les fruits du pêcher s'enfler comme des seins._
_Muse vous soutenez mes plus hardis desseins:_
_Ma parole de feu vous l'avez enfantée_
_Pour qu'elle soit enfin des races écoutée..._
Nul écho ne lui répondit: l'occasion de célébrer, aux
applaudissements des hommes, la noblesse cruelle de l'art ne lui
fut point fournie. Alors il garda définitivement le silence. Puis,
par un soir de décembre, la mort vint et l'emporta sous son aile
sombre.
Il avait vingt-neuf ans.
* * * * *
Signoret possédait un grand talent; encouragé, tiré de
l'indigence, il aurait peut-être eu du génie. Mais que dire de ces
avortés, de ces incomplets qui, dans le même temps que lui,
clopinaient à travers la littérature?
Que nous en vîmes qui se croyaient poètes et qui, après avoir
promené d'éditeur en éditeur d'absurdes manuscrits, finissaient
par rengainer leurs strophes difformes et par se noyer dans les
fanges les plus opaques de la sentine parisienne.
Toute profession a ses déchets. Mais je ne crois pas qu'il en
existe de plus lamentables que ces invalides de l'art. Certains
exerçaient des métiers vagues: tel celui-là qui, pour se nourrir,
s'était fait savetier et rapetassait des chaussures dans une
échoppe fumeuse, près du square de Cluny. D'autres, en proie à une
paresse incoercible, vivaient on ne sait de quoi, traînaient,
guenilleux, de café en café, hantaient les cénacles pour y
emprunter quarante sous à de moins pauvres qu'eux. Ils récoltaient
ici un bock, là une invitation à dîner, ailleurs une culotte ou
une paire de pantoufles. D'autres, enragés d'orgueil malsain,
dévorés d'envie, devenaient anarchistes. Tous terminaient leur
morne existence en prison ou dans les hôpitaux.
Je revois l'une de ces larves. C'était un nommé Alfred Poussin.
Venu jadis à Paris pour «faire des vers», il avait été le
compagnon de jeunesse de MM. Richepin, Bouchor et Ponchon.
Un petit héritage lui permit, quelque temps, de se tourner les
pouces en attendant la gloire. Mais ses derniers écus fondirent
vite au creuset de la fainéantise. Il avait pourtant accouché
d'une plaquette de _Versiculets_ qu'un ami charitable fit imprimer
à ses frais. Comme cet opuscule ne révélait pas l'ombre du moindre
talent, il sombra aussitôt dans l'oubli total.
Poussin n'en resta pas moins à Paris. Qu'attendait-il? De quoi
vivait-il? Personne n'en sut jamais rien.
C'était un grand cadavre, décharné par les jeûnes. Sa face glabre,
aux pommettes proéminentes, aux petits yeux bleuâtres, ternis par
l'alcool, se surmontait d'un immuable chapeau haute-forme galeux
et crevassé, l'un de ces couvre-chefs que Léon Bloy nomme des
«ordures cylindriques».
Que faisait-il toute la journée? Mystère. Où habitait-il? Problème
jamais résolu.
Mais dès cinq heures du soir, il arrivait au café Procope. Cet
estaminet eut de la notoriété sous le second Empire lorsque
Gambetta y hurlait aux acclamations des galope-chopine qui,
depuis, s'emparèrent du pouvoir pour dévaliser la France.
Vers 1890, le Procope était tenu par un autre raté de la
littérature qui, d'ailleurs, s'y ruina.
Poussin se fourrait dans un coin sombre et jusqu'à deux heures du
matin s'ingurgitait de l'absinthe puis de la bière. Le patron qui,
je crois, le tenait pour un génie méconnu, lui faisait crédit.
Il était fort rare qu'il desserrât les dents. Il écoutait, d'un
air malveillant, un sourire sarcastique aux lèvres, quelques
jeunes poètes, venus là, aux minutes de désoeuvrement proclamer
leurs espoirs, déclamer leurs vers. Si l'on lui adressait la
parole, il ne répondait que par des grognements brefs.
J'eus parfois la curiosité de rechercher ce qu'il pouvait bien se
passer dans l'esprit de cet homme qui depuis vingt-cinq ans ne
faisait rien, ne disait rien, ne produisait rien. Je n'ai jamais
pu tirer de lui trois phrases de suite. Mais je soupçonne qu'il
nous méprisait profondément, nous qui travaillions, qui publiions,
qui conquérions peu à peu un public...
Une nuit, Poussin fut terrassé par une congestion en sortant du
Procope. On le porta à l'hôpital de la Charité. Il y décéda le
lendemain, plus que jamais muré dans son rogue silence.
* * * * *
La Bohème n'est donc pas ce que le bourgeois pense. Celui-ci la
juge d'après les pasquinades veules et menteuses d'un Mürger. Que
la réalité est différente! La Bohème, c'est une cave sans air où
dépérissent et se stérilisent les poètes d'avenir comme Signoret,
les poètes de génie comme Verlaine. On y souffre, on y grelotte,
on y masque d'un rire désespéré les tiraillements de la faim, on y
pleure quand personne ne vous regarde. Ceux qui s'accommodent,
sans révolte, d'y croupir étaient faits pour elle. Les forts la
traversent, s'en échappent le plus tôt qu'ils peuvent et vont
combattre au grand soleil, au soleil farouche de la vie pour Dieu
et pour l'art.
S'ils meurent à la tâche, du moins, ils tombent l'arme au
poing!...
CHAPITRE IX
SOUVENIRS DU BOULANGISME
Il y a peu, dans une auberge de campagne, au mur de la chambre qui
m'avait été désignée, j'avisai un portrait du général Boulanger.
-- Hé, dis-je à mon hôte, vous aussi, vous avez été
boulangiste?...
-- Mon Dieu, oui, comme tout le monde, me répondit-il. Il
considéra l'image, puis avec un haussement d'épaules énergique, il
ajouta: -- Cet animal, s'il l'avait voulu!...
-- Nous n'en serions pas où nous en sommes, dis-je, en achevant la
phrase.
-- C'est cela même!
Il me laissa seul et je me pris à rêver sur ce singulier épisode
de notre histoire contemporaine.
-- C'est pourtant vrai, pensai-je, il fut un temps où _tout le
monde_ était boulangiste sauf, bien entendu, les francs-maçons,
quelques socialistes et la clique des politiciens opportunistes ou
radicaux. Et il n'est pas moins exact que si Boulanger _avait
voulu_, la France serait, sans doute, aujourd'hui débarrassée du
parlementarisme. Mais le général ne sut pas vouloir. Il n'eut ni
l'audace d'un Bonaparte ni l'esprit de décision d'un Monk. Ce fut
un romantique sentimental, un troubadour à barbe blonde qui, alors
que nous nous donnions à lui aima mieux roucouler aux pieds d'une
Marguerite tuberculeuse que de délivrer son pays de la tyrannie
jacobine.
Brave comme soldat, -- il l'a prouvé en Indochine, en Italie et
pendant la campagne de 70, -- il manquait de courage civil. Toute
la France lui criait: -- Fais le coup de force, renverse le
régime, nous te suivrons!
Il recula, ayant trop pris au sérieux les déclamations ineptes de
Victor Hugo dans l'_Histoire d'un crime._ Peut-être aussi son idée
fixe de rester dans la légalité se doublait-elle du sentiment de
son insuffisance à remplir le rôle magnifique et redoutable qui
lui était offert.
Et puis quels pitoyables lieutenants pour le seconder. Déroulède,
Pierre Denis, Barrès, Thiébault, deux ou trois autres mis à part,
quel ramassis d'aventuriers tarés et de pamphlétaires besogneux
autour de lui! Un Laguerre, un Mermeix, un Vergoin et surtout le
juif Naquet, traître probable, selon les traditions de sa race.
Lui-même resta fort équivoque; flattant les républicains,
caressant les royalistes pour en obtenir des subsides, marivaudant
avec les bonapartistes, allant à Prangins sonder le prince Jérôme,
dînant chez la duchesse d'Uzès, distribuant des poignées de mains
aux disciples de Blanqui, il usa son prestige à louvoyer entre les
partis avec l'arrière-pensée de les duper au profit de son
ambition. Mais là encore, il ne put pas aller jusqu'au bout: la
seule menace d'une prison, d'où la population parisienne l'aurait
tiré dans les vingt-quatre heures, l'effraya. Il prit la fuite,
abandonnant les siens aux vengeances des parlementaires; il alla
ridiculement, lâchement, se suicider sur la tombe de sa maîtresse.
Ah! ce ne fut pas la mort d'un Caton ni même d'un Marc-Antoine
mais celle d'un Roméo suranné.
Ce fatalisme sans ressort, ce manque de caractère ne désignaient
point Boulanger pour être un conducteur de peuples. Ce qu'il faut
retenir de son équipée c'est le sursaut d'instinct vital qui jeta
la France à sa suite: à cette époque chacun sentait, plus ou moins
nettement, que le parlementarisme nous était néfaste et qu'il
fallait en éliminer les virus pour subsister. Tel était le désir
de trouver l'homme nécessaire à cette tâche qu'on acclama, sans
trop de réflexion, celui qui se présentait comme le sauveur
possible. Et puis c'était un général: pour beaucoup il incarnait
la revanche. Sans génie, mais doué d'un charme incontestable, il
séduisit sans avoir besoin de se donner grand peine. Les
circonstances le portèrent. Le jour où elles cessèrent de le
favoriser et où il lui aurait fallu, pour les dominer, montrer
qu'il était digne d'arracher la patrie à la poignée d'aigrefins
qui la pillent et qui l'épuisent, il s'effondra -- plutôt que de
sacrifier ses amours à la mission qu'il avait acceptée.
Et la France retomba sous le joug honteux qu'elle subit encore...
* * * * *
Je n'ai pas l'intention de raconter le boulangisme. D'autres l'on
fait, notamment M. Barrès dans ce beau livre: _l'appel au soldat_
où il analyse avec perspicacité l'énorme mouvement d'espérance qui
porta le pays vers Boulanger.
Je veux seulement rapporter quelques aspects de cette lutte contre
le régime et montrer quelles furent alors nos illusions...
J'ai vu pour la première fois Boulanger au mois d'août 1886. Je
terminais mon service militaire au 12° cuirassiers en garnison à
Angers.
Le général était à ce moment ministre de la guerre. Il avait été
visiter le prytanée de la Flèche et, le même jour, il vint coucher
dans notre ville d'où il repartit, du reste, le lendemain matin
sans avoir mis le pied dans les casernes.
Mon escadron fut désigné pour lui rendre les honneurs au
débarcadère et pour fournir une garde à l'hôtel où il passa la
nuit.
Je dois dire que, sauf les officiers, le régiment n'avait qu'une
idée très vague de sa notoriété commençante. Ce que nous savions
de lui c'était qu'il avait fait repeindre les guérites en
tricolore, supprimé la masse individuelle et amélioré l'ordinaire.
De son action politique nous ignorions à peu près tout. Cela pour
la bonne raison qu'à cette époque, le service très chargé nous
absorbait complètement et que l'introduction des journaux était
sévèrement interdite au quartier: mesure très bien comprise et
qu'on ne fera pas mal de rétablir le jour où Marianne pourrira aux
gémonies.
Naturellement, nos chefs ne nous communiquaient pas leur opinion
sur Boulanger. Aussi notre seule préoccupation lorsque nous nous
rangeâmes dans la cour de la gare c'était de montrer au ministre
de la guerre que nous étions une troupe bien astiquée, bien
alignée, adroite à manier ses chevaux. À ce point de vue, nous
n'avions pas grand-chose à craindre de sa critique car le service
de deux ans ne sévissait pas encore, nous formions un régiment
parfaitement entraîné sous un colonel très strict mais très juste
s'attachant à développer en nous cet esprit de corps qui fait les
bons soldats.
Il était cinq heures du soir lorsque Boulanger descendit du train.
Il traversa rapidement la place, tandis que les trompettes
sonnaient la marche, et, sans nous inspecter, monta, suivi de ses
officiers d'ordonnance et du général commandant la place, dans le
landau découvert qui l'attendait. À ce moment, je ne fis que
l'entrevoir étant placé, de par mon grade, en serre-file du
quatrième peloton.
Nous l'escortâmes au grand trot jusqu'à l'hôtel. Descendu de
voiture, il passa sur front de l'escadron, dit quelques mots
aimables à notre capitaine puis déclara qu'il ne voulait pas de
garde. Ce qui me frappa ce fut l'aménité de ses manières. Il
manifestait déjà cette préoccupation de plaire qui, servie par un
physique agréable, fut pour beaucoup dans sa popularité.
Mais je n'eus pas le temps de faire des remarques plus
approfondies. Un commandement nous mit en colonne par quatre. Nous
rentrâmes au quartier, enchantés de n'avoir pas à fournir le
service supplémentaire auquel nous nous attendions.
* * * * *
Rentré dans le civil, je ne revis Boulanger qu'en 1887. Je dois
dire qu'à cette époque, ainsi que beaucoup d'écrivains de ma
génération, je ne m'occupais guère de politique. Perché à un
sixième étage de la Rive Gauche, je versifiais éperdument. Les
articles que je publiais, dans des revues éphémères, traitaient
surtout de poésie. Mes amis et moi nous vivions un peu comme en
rêve, nous récitant nos vers, esquissant les théories de l'école
littéraire qui prit, par la suite, le nom de Symbolisme, ne
recherchant, dans nos courses à travers Paris, que des sensations
d'ordre esthétique.
Cependant nous étions unanimes à mépriser le parlementarisme. Nous
trouvions grotesque et humiliant que la France fût soi-disant
représentée et gouvernée par des babouins d'une malhonnêteté
notoire, ayant pour préoccupation unique de se disputer l'assiette
au beurre et de gaver leur clientèle sans souci de la dignité du
pays.
Boulanger combattait ces fantoches qui le persécutaient. Et donc,
par cela seul, il nous était sympathique. Mais nous ne prenions
point part effectivement à la bataille.
Sur ces entrefaites éclata l'affaire Wilson. On se rappelle que
cet anglais, gendre du vieux Grévy, trafiqua de la Légion
d'honneur, commit des faux pour se tirer d'affaire lorsqu'il fut
poursuivi et néanmoins obtint un acquittement des magistrats
inféodés au régime qui furent chargés de le juger.
Le maintien de Grévy à la présidence de la République n'en
devenait pas moins impossible. Paris bouillonnait, menaçait de se
soulever et réclamait la rentrée de Boulanger au ministère.
Sur ce dernier point les parlementaires demeuraient irréductibles:
ils craignaient trop le coup de balai purificateur dont les
partisans du général ne cessaient de les menacer. Mais ils
saisissaient l'urgence de quelques concessions.
C'est pourquoi ils sommèrent Grévy de démissionner. Le vieux, qui
tenait à ses gros appointements, fit d'abord la sourde oreille. Il
se cramponnait à son fauteuil et feignait d'ignorer l'émeute qui
grondait autour de l'Élysée.
Pour lui forcer la main, la Chambre décida de siéger en permanence
jusqu'à ce qu'elle eût reçu sa démission.
Le jour même où elle prit ce parti, tout ce qu'il y avait de
militants dans la ville s'assemblèrent spontanément sur la place
de la Concorde pour presser sur les députés et, au besoin, envahir
le Palais Bourbon et dissoudre l'assemblée si celle-ci manquait à
son devoir.
Accompagné d'un peintre de mes amis, j'étais venu là par
curiosité.
C'était un jour sombre, brumeux et froid de la fin de novembre.
Une foule énorme remplissait la place depuis le bas des Champs-
Élysées jusqu'à la terrasse des Tuileries, depuis les parapets du
quai jusqu'à la rue Royale. De nouvelles colonnes de manifestants
ne cessaient de déboucher par la rue de Rivoli. Un escadron de la
garde barrait le pont. Devant se tenaient quelques officiers de
paix peu zélés et une douzaine d'agents mal disposés à cogner car,
à cette époque, la police, en majeure partie, était boulangiste.
Il y avait de tout sur la place: entre autres des membres de la
Ligue des Patriotes groupés autour de la statue de Strasbourg et
qui chantaient le refrain à la mode:
_Quand les pioupious d'Auvergne iront en guerre,_
_Pour sûr on dansera,_
_Le canon tonnera,_
_On trempera la soupe dans la grande soupière_
_Et pour la manger_
_On n'se passera pas d'Boulanger..._
Presque tout le monde faisait chorus. Et quand on arrêtait de
chanter quelques minutes c'était pour crier sur l'air des
lampions: Démission! Démission! ou pour entonner une autre
chanson:
_C'est Boulange -- lange -- lange,_
_C'est Boulanger qu'il nous faut!..._
Entre temps des camelots glapissaient: -- Demandez la chanson
nouvelle: _Ah! quel malheur d'avoir un gendre!..._On la vend dix
centimes, deux sous.
Outre les patriotes, on coudoyait des socialistes menés par
Founière, Lisbonne et Mme Séverine, des royalistes, des
bonapartistes, des plébiscitaires, force badauds sans opinion
politique bien déterminée mais haïssant les parlementaires et
férus de Boulanger.
Tous s'agitaient, ondulaient, moutonnaient, déferlaient en
poussées formidables vers le pont, échangeaient gaiement des
propos où le régime était jugé de la façon la plus méprisante.
Parfois des huées montaient comme une tempête; puis toujours
revenait la clameur:
_C'est Boulange -- lange -- lange,_
_C'est Boulanger qu'il nous faut!..._
Les agents écoutaient, passifs. Les cavaliers, le sabre à
l'épaule, ne bougeaient pas quand un incident se produisit.
Comme toujours, dans ces sortes de manifestations, des Apaches se
mêlaient à la foule dans l'espoir d'un désordre qui leur
permettrait d'exercer en sécurité leur industrie. Au bout d'un
certain temps, voyant que rien ne se déterminait, ils se mirent à
lancer des pierres et des tessons de bouteille à la troupe.
Plusieurs chevaux furent blessés et commencèrent à se cabrer et à
ruer. Un garde, atteint en pleine figure par un moellon,
dégringola de sa selle.
Alors, brusquement, sans avertir, l'officier qui commandait
l'escadron, voyant ses hommes s'énerver, lança la charge.
Les gardes se déployèrent en éventail sur la place et, filant au
galop, sabrèrent tout ce qui se trouvait sur leur passage. Il y
eut une panique, un reflux de la foule vers les rues voisines. Un
certain nombre de curieux qui s'étaient hissés au rebord des
vasques des fontaines encadrant l'obélisque, culbutèrent dans
l'eau et prirent un bain qui, vu la saison, ne leur procura guère
d'agrément. Mon ami et moi nous décampions comme les autres. Nous
nous étions garés de la charge sous les premiers arbres des
Champs-Élysées quand nous vîmes descendre d'un omnibus Hôtel de
ville -- Porte Maillot, un homme d'une soixantaine d'années qui
portait une valise. Je me le rappelle avec sa barbe blanche et son
air ahuri de ce tumulte auquel il semblait ne rien comprendre.
Juste comme il posait le pied sur le pavé, un garde passa près de
lui et lui appliqua un grand coup de sabre sur la tête.
Le vieillard roula par terre en criant de toutes ses forces. À ce
moment, comme les trompettes sonnaient le ralliement et que les
cavaliers regagnaient le pont au trot, nous nous élançâmes pour
relever le blessé. -- Heureusement, il avait plus de peur que de
mal, son chapeau, d'ailleurs fendu en deux, ayant amorti le choc.
Néanmoins il saignait d'une coupure superficielle et il pleurait
en nous disant: -- J'arrive de Dijon!... Je viens voir mes
enfants, rue Saint-Honoré... Je ne sais même pas ce qui se
passe... Je descends de l'omnibus et je reçois un coup de
sabre!...
Il y avait, en effet, de quoi se sentir un peu désemparé.
-- Ah! dis-je, vous auriez aussi bien fait de remettre votre
voyage...
Nous le conduisîmes chez un pharmacien tout près de là. Une fois
assurés du peu de gravité de sa blessure, nous revînmes sur la
place, curieux d'apprendre comment tout cela finirait.
Or pas mal de gens avaient été sabrés, ce qui exaspérait la foule.
Marchant sur le pont, elle se préparait, en vociférant: À bas la
Chambre! à forcer le passage.
D'autre part, une escouade d'agents, sortie de la rue Saint-
Florentin, commençait à cogner. Les socialistes de Fournière lui
tenaient tête et, refoulés contre le ministère de la Marine,
tiraient à coup de revolver pour se dégager. Au milieu du tapage
énorme qui remplissait maintenant la place, les détonations ne
faisaient pas plus de bruit qu'un claquement de fouet.
Mon ami et moi nous étions grisés par l'atmosphère belliqueuse,
horripilés par le sang que nous avions vu couler. Nous courions
vers le pont, prêts à prendre part au combat, quand soudain tout
s'arrêta. Un officier de paix pérorait. Nous étions trop loin pour
entendre ce qu'il disait, mais nous le vîmes indiquer du geste les
parapets où une nuée d'afficheurs collaient des papiers blancs.
On se précipita; on lut: c'était enfin le message de démission de
l'antique et malpropre chicanous nommé Grévy.
Il y eut un hourra gigantesque -- puis un cri enthousiaste de:
Vive Boulanger! Ensuite, chacun s'en alla chez soi avec la
conscience du devoir accompli...
C'est la première émeute à laquelle j'ai assisté... -- Par la
suite, je devais en voir bien d'autres où je jouais un rôle
plus... mouvementé.
* * * * *
Je ne sais si cette échauffourée stimula les instincts guerroyants
qui sommeillaient en moi. Mais le fait est que, de ce jour, je ne
rêvai plus que plaies et bosses. Puis je fis la connaissance, dans
le même temps, de quelques boulangistes effervescents qui me
convertirent à l'amour du «brav'général» et je me mis à conspirer
avec eux.
Ils habitaient, comme moi, le quartier latin. Nous y fîmes une
propagande enragée parmi les étudiants, les artistes et les
littérateurs: au Luxembourg, à domicile, dans les cafés, nous
promenions la parole boulangiste.
Partout à peu près, nous étions bien accueillis, tandis que les
rares opposants ne recueillaient que des rebuffades et parfois des
horions.
À ce propos, un incident assez drolatique me revient à la mémoire.
Dans un café du boulevard Saint-Michel, nous étions installés
trois à une table que flanquaient, à notre droite, des adeptes de
la manille et, à notre gauche, des joueurs de domino. Tout en
procédant aux rites de leur culte, ils nous écoutaient prophétiser
la déroute prochaine des parlementaires et applaudissaient à nos
tirades révisionnistes.
Un bonhomme chenu, assis en face de nous, marquait, seul, du
mécontentement. Il commença par grommeler des vocables tels que:
dictature, réaction, République en péril... Ensuite, comme nul ne
faisait cas de ses protestations, il tira de sa poche un journal
antiboulangiste, l'étala devant lui et entama, d'une voix
perçante, la lecture d'un article où Joseph Reinach avait le
toupet d'invoquer contre le général «les lois, les justes lois».
D'abord on se contenta de le blaguer à la sourdine. Puis, comme
notre adversaire haussait de plus en plus le ton, nos voisins de
gauche se mirent à taper les dominos sur le marbre de la table
pour couvrir son fausset.
Une querelle s'ensuivit. L'admirateur de la prose hébraïque nous
traita «d'esclaves attachés à la queue du cheval noir de
Boulanger». On lui rit au nez. Puis, comme il s'entêtait à
reprendre la déclamation de l'article, toute l'assistance le hua.
Lui, gesticulait, brandissait son journal comme un drapeau et ne
cessait de nous cracher des injures.
Enfin le gérant, zélé boulangiste, lui fit remarquer qu'il avait
tout le monde contre lui et le pria de se taire. Vaine
objurgation, il n'en cria que plus fort.
Il fallut l'expulser. Au garçon qui le poussait vers la porte, il
décocha l'épithète de «suppôt du militarisme».
Une fois dehors, il voulut prendre à témoins de notre intolérance,
les consommateurs de la terrasse. Mais ceux-ci ne lui répondirent
que par le cri réitéré de: Vive Boulanger! Alors il s'éloigna,
toujours vociférant, tâchant, sans succès, de recruter quelque
approbateur parmi les passants qui s'écartaient de lui avec
précipitation ou le lardaient d'épigrammes.
Ah! c'est qu'à cette époque, il n'y avait guère d'endroit, à
Paris, où l'on pût manifester impunément de l'opposition à
Boulanger...
* * * * *
Ce fut vers la fin de décembre que je fus présenté au général par
un de ses secrétaires. Il habitait alors rue Dumont D'Urville. Ce
n'était pas facile de l'aborder car, dès l'aube, un flot
d'admirateurs et de solliciteurs stationnaient sur les trottoirs,
devant la maison, envahissaient l'escalier, s'entassaient dans
l'antichambre. Et quels propos brûlants ils échangeaient: actes de
foi dans le génie de Boulanger, espoirs de revanche, malédictions
contre le régime. Les murs en vibraient. Et il aurait fallu que le
général fût plus qu'un homme pour ne pas s'enivrer aux effluves de
cette délirante popularité.
Après trois heures d'attente, je fus admis dans son cabinet de
travail. Il se tenait debout contre la paroi du fond. Il était
vêtu d'une redingote noire, boutonnée, et d'un pantalon bleu
foncé. Au col, une cravate mauve à dessins rouges d'assez mauvais
goût. Assis derrière un bureau couvert de journaux, de brochures
et de lithographies boulangistes, le comte Dillon écrivait sans
s'occuper des allants et venants.
Mon introducteur me nomma et me donna comme délégué par la
jeunesse des Écoles. Ce n'était pas tout à fait vrai, car je
n'avais nul mandat des étudiants pour prendre la parole en leur
nom. Cependant, je pouvais, sans mentir, affirmer que j'apportais
les voeux d'un grand nombre de jeunes gens de la Rive Gauche.
Le général me serra la main. Tandis que je lui disais qu'il
pouvait compter sur nous pour le suivre -- _jusqu'au bout --_ il
fixait sur moi ses yeux bleus et paraissait m'écouter avec
attention. Je remarquai l'extrême douceur de son regard. Comme je
l'ai déjà dit, Boulanger avait un grand charme d'accueil et
possédait un don tout spécial pour attirer et retenir les
dévouements.
Il me répondit par quelques phrases de courtoisie, puis me
certifia que bientôt nous renverserions les parlementaires. Enfin,
il m'exhorta à poursuivre la propagande sans défaillance.
Tout cela fut dit très simplement, mais avec une force de
persuasion qui acheva de me conquérir.
L'entrevue ne dura que quelques minutes, car plus de trois cents
séides attendaient avec impatience leur tour d'être reçus. Après
que le général m'eut serré de nouveau la main en me répétant: --
Bon courage, nous vaincrons, je pris congé, plus que jamais décidé
à servir le boulangisme par la parole, par la plume et, au besoin,
par la trique.
* * * * *
La période électorale s'ouvrit. Le gouvernement sentait bien que
Paris lui échappait; les parlementaires gémissaient,
s'indignaient, jabotaient dans le vide, intriguaient, cherchaient
en vain l'homme à opposer au général. Tous les politiciens de
quelque notoriété qui furent pressentis, se récusèrent avec
empressement, nul d'entre eux ne se souciant d'affronter une
défaite certaine.
Enfin l'on déterra un obscur franc-maçon, nommé Jacques,
distillateur de son métier et que ni le talent ni les services
rendus au régime de désignaient pour assumer la tâche formidable
de lutter contre Boulanger. Il fallait vraiment que le ministère
ne sût plus de quel bois faire flèche pour présenter aux suffrages
des Parisiens une pareille médiocrité.
On pense si ce nom de Jacques suscita les brocards!
Dans les réunions, les boulangistes n'arrêtaient pas de chanter:
Frère Jacques, dormez-vous?...
Aux orateurs, pleins d'abnégation, qui soutenaient cette
candidature bouffonne, on criait: -- As-tu fini de faire le
Jacques?
Rochefort, dans l'_Intransigeant_, qui était le moniteur du
boulangisme et qui tirait à trois cent mille, multipliait les
articles au vitriol contre nos adversaires. Jamais il ne montra
plus de verve.
Je me rappelle, entre autres, un article où il raillait le texte
d'une affiche gouvernementale. Composé de pleutres, incoercibles,
le ministère y insinuait que si Boulanger était élu, il en
résulterait la guerre avec l'Allemagne. Il faisait appel à la
couardise, bien en vain d'ailleurs, car la France entière aspirait
à la revanche (le général-revanche, c'était un des surnoms dont on
désignait Boulanger), et il prédisait la défaite.
Cette vilenie se terminait, en effet, par ces mots: _Pas de
Sedan!_
Rochefort releva la phrase: -- La veste que vous allez remporter,
écrivit-il, vous ne voulez pas qu'elle soit en drap de Sedan? Fort
bien, nous vous l'offrirons en drap d'Elboeuf...
Cependant, au quartier, nous redoublions de zèle. Chaque jour nous
amenait de nouveaux adhérents. Le courant boulangiste devenait de
plus en plus irrésistible, entraînant jusqu'à d'anciens communards
qui avaient fait le coup de feu contre Boulanger en 71.
De baroques personnalités se laissaient aussi séduire. Ainsi, un
soir, au sortir d'une réunion, je fus abordé par un individu,
porteur d'une grande barbe en acajou frisé, qui témoigna le désir
de me poser quelques questions.
Je le pris à part et le priai de s'expliquer.
Mais lui, à brûle pourpoint: -- Savez-vous si Boulanger a fait
fusiller Millière?
Je ne me rappelai pas du tout qui était ce Millière ni en quelle
circonstance il avait passé par les balles. J'avouai mon ignorance
à mon interlocuteur.
Alors il m'expliqua que Boulanger, colonel dans l'armée
versaillaise, lors de l'entrée des troupes de l'ordre à Paris,
faisait partie du corps qui avait occupé la rive gauche. Or, le
nommé Millière, membre de la Commune, avait été arrêté rue de
Vaugirard, et fusillé sans jugement, sur les marches du Panthéon.
-- Je suis disposé, conclut-il, à voter pour le général, pourvu
que je sois sûr qu'il n'a pas pris part à l'exécution de Millière.
Je fus un peu interloqué, car je n'en savais rien du tout.
Toutefois, je pris sur moi de lui affirmer que Boulanger déplorait
les abus de la répression qui marquèrent la défaite de la Commune
et que, par suite, il était incapable d'y avoir trempé.
La conséquence n'était pas très rigoureuse. Mais il était exact
que j'avais lu peu auparavant une déclaration du général destinée
aux blanquistes et où il réprouvait les cruautés commises durant
cette guerre civile.
Mon homme m'écoutait attentivement: --C'est que, dit-il, je fus
l'ami de Millière. Mais d'après ce que vous me rapportez, je crois
que Boulanger ne fut pour rien dans son assassinat.
Puis il ajouta: -- Je voterai donc pour Boulanger.
Le ton dont il prononça cette phrase donnait à entendre qu'il
considérait par là rendre un immense service au général.
Son air solennel, ses allures étranges avaient piqué ma curiosité.
Sous prétexte de lui fournir des documents complémentaires sur le
point qui l'inquiétait, je lui demandai son nom.
Il me dit qu'il s'appelait F..., professeur libre, poète, auteur
d'une _Chanson des étoiles_ qui ne trouvait pas d'éditeur, il
spécifia en outre qu'il était le pontife d'une secte occultiste
qui se donnait pour mission de convertir le monde au manichéisme.
-- Maintenant, me dit-il, que je suis sûr de la pureté de
Boulanger, quand il tiendra le pouvoir, je l'irai trouver et je
lui inspirerai de favoriser nos efforts.
Retenant mon envie de rire, je l'approuvai chaudement. Nous nous
quittâmes et je ne l'ai pas revu depuis. Mais, il y a quelques
jours, une revue occultiste me tomba sous les yeux, qui donnait le
portrait de F... et qui m'apprit qu'il s'était bombardé récemment
évêque de l'église gnostique. Mon colloque avec cet illuminé me
revint alors à la mémoire. Je le mentionne ici parce qu'il prouve
combien le boulangisme s'était infiltré dans toutes les cervelles
-- au point que voilà un rêveur qui, escomptant le succès du
général, méditait de faire de lui le propagateur de sa doctrine.
Chaque fois qu'un mouvement profond agite un peuple, on est sûr de
voir surgir de la sorte nombre de chimériques qui se figurent
volontiers qu'un décret spécial de la Providence suscita la crise
pour la diffusion de leurs systèmes plus ou moins cocasses.
* * * * *
Enfin, à travers mille réunions tumultueuses, manifestations dans
la rue, conflits entre boulangistes et gouvernementaux, on arriva
au dimanche de l'élection. C'était le 27 janvier.
Ce jour-là, tout Paris en fièvre fut dehors dès le matin. On
assiégeait les sections de vote. Les alentours des mairies étaient
encombrés d'une cohue anxieuse où, sans se connaître, on
échangeait des pronostics et des espérances. Fort peu de gens
avouaient avoir voté contre Boulanger. Ils étaient d'ailleurs
obligés de prendre vivement la fuite pour échapper aux invectives
et aux gourmades.
Vers six heures du soir, la foule se porta vers le restaurant
Durand. Boulanger, entouré de ses principaux partisans, y
attendait, dans un salon du premier étage, le résultat du scrutin.
Il y avait tellement de monde sur le boulevard, sur la place de la
Madeleine et rue Royale qu'on pouvait à peine circuler, et de
nouveaux flots de boulangistes, accourus de tous les points de la
ville, ne cessaient d'affluer. Tous les partis qui avaient
soutenus le général fusionnaient. Une phrase courait qui résumait
le sentiment unanime: -- Pour sûr, il est élu; tout à l'heure,
nous le porterons à l'Élysée.
Car il ne faisait aucun doute pour personne que le renversement
immédiat du régime suivît la victoire de Boulanger.
Deux ou trois de mes amis et moi nous nous tenions près de
l'entrée de Durand et nous frémissions de l'impatience d'en finir
avec les parlementaires. En attendant le coup de force qui, nous
en étions certains, mettrait, dans quelques heures, fin à leur
pouvoir, nous guettions le balcon du premier. À mesure que de sûrs
émissaires apportaient des vingt arrondissements les chiffres
proclamés au dépouillement des votes, un transparent les
communiquait à la foule qui les accueillait par des clameurs
triomphales car, en tout lieu, Boulanger l'emportait sur son
ridicule adversaire.
Dans l'intervalle, on se montrait le vieux commissaire Clément qui
arpentait le trottoir en face, la figure impassible et les doigts
tortillant la moustache. C'était lui qui était toujours chargé des
arrestations politiques et l'on se demandait s'il aurait l'audace
de porter la main sur Boulanger quand celui-ci descendrait.
Des ouvriers disaient: -- Ah! bien, s'il touche au général, nous
le mettrons en capilotade.
Mais d'autres répondaient: -- Non, aujourd'hui, c'est jour de fête
pour la France. Faut terminer l'affaire sans casser personne. On
l'écartera simplement et l'on le priera d'aller se faire pendre
ailleurs.
Je parvins à me glisser derrière quelques journalistes qui
abordaient Clément, et j'entendis le dialogue suivant:
-- Vous avez un mandant d'arrêt contre le général?
-- Oui, Messieurs.
-- En ferez-vous usage si la foule porte le général à l'Élysée?
Clément hésita; il regarda un compagnie de la garde à pied rangée
devant la Madeleine et qui semblait très peu disposée à faire
usage de ses armes contre les manifestants.
-- Non, dit-il enfin, ces hommes ne me soutiendraient pas: ils
sont boulangistes pour la plupart. Et je n'ai pas envie de me
faire écharper.
-- Mais n'avez-vous pas des agents?
-- Quelques uns près d'ici...
Et après un silence: -- Eux aussi sont boulangistes.
-- Alors, qu'allez-vous faire?