CONCLUSION

Je feuillette les pages de ce livre et, récapitulant les aventures

disparates auxquelles ma destinée me mêla, j'adore la bonté de

Dieu. Alors que le pauvre trimardeur errait, sans guide et sans

but, par les chemins du matérialisme et de la révolte,

s'étourdissait de paradoxes vénéneux, n'arrêtait de choyer sa

sensualité que pour s'effondrer, aux heures de lassitude et de

satiété, dans les ténèbres de la désespérance, Il l'a pris par la

main, d'une façon bien inattendue, et l'a mené à l'Église.

Ah! quelle délivrance, quelle purification et quel réconfort!

J'appris le sens surnaturel de la vie, j'appris la règle, je

compris que la fidélité aux enseignements et aux préceptes de la

foi catholique, que la fréquentation des sacrements pouvaient

seules me préserver des pièges tendus par le Prince de ce monde à

mon âme immortelle.

Telle est la vraie liberté. Non seulement l'on trouve, au pied de

l'autel, la paix intérieure et la force d'imposer silence aux

instincts dépravants, mais encore l'intelligence, avertie de

l'esclavage où la maintenait naguère sa dévotion aux idoles de

chair et de pêché, libérée des chimères qui la rivaient aux

doctrines de négation, prend une acuité nouvelle. Les idées et les

sentiments se clarifient, se sanctifient; l'esprit de sacrifice,

le zèle pour la défense de l'Église se développent; l'amour de

Dieu brûle toujours plus fervent et nous imprègne du désir de

mériter le maintien et l'accroissement des grâces reçues lors de

la conversion.

Certes, on n'est pas devenu un Saint; il y a encore bien des

lacunes, bien des défaillances dans notre bonne volonté. Mais la

Croix ne cesse de briller devant les yeux de notre âme et nous

savons qu'un simple acte de foi dans les vertus rédemptrices de

Notre-Seigneur nous rendra l'énergie nécessaire pour surmonter nos

faiblesses et dompter les rébellions de la nature déchue.

Ces bienfaits du catholicisme, ceux même que l'amour-propre

n'aveugla pas définitivement sont obligés de les reconnaître.

Voici par exemple Taine, intelligence splendide que l'orgueil

scientifique dirigea pendant des années. Il ne voyait rien en

dehors du déterminisme; il n'admettait pas qu'il y eût dans l'âme

humaine une région dont ses théories ne pussent rendre compte. Il

considérait le sentiment religieux comme une maladie de l'esprit.

Mais un jour, une crise sociale où la France faillit périr, lui

montra son erreur. Ses travaux l'ayant amené à étudier le rôle

séculaire de l'Église, autant qu'un incroyant de bonne foi pouvait

le faire, il en saisit l'importance vitale et il écrivit ces

phrases dont je prie qu'on médite tous les termes:

«Le christianisme, c'est l'organe spirituel, la grande paire

d'ailes indispensable pour soulever l'homme au-dessus de lui-même,

au-dessus de sa vie rampante et de ses horizons bornés pour le

conduire, à travers la patience, la résignation et l'espérance,

jusqu'à la sérénité, pour l'emporter jusqu'au dévouement et au

sacrifice.

«Toujours et partout, depuis dix-huit cents ans, sitôt que ces

ailes défaillent ou qu'on les casse, les moeurs publiques et

privées se dégradent. En Italie, pendant la Renaissance, en

Angleterre, sous la Restauration, en France, sous la Convention et

de Directoire, on a vu l'homme se faire païen comme au 1er siècle.

Du même coup, il se retrouvait tel qu'au temps d'Auguste et de

Tibère, c'est-à-dire voluptueux et dur; il abusait des autres et

de lui-même; l'égoïsme calculateur et brutal avait repris

l'ascendant; la cruauté et la sensualité s'étalaient; la société

devenait un coupe-gorge et un mauvais lieu.

«Quand on s'est donné ce spectacle de près, on peut évaluer

l'apport du christianisme dans nos sociétés modernes, ce qu'il y

introduit de pudeur, de douceur et d'humanité, ce qu'il y

maintient d'honnêteté, de bonne foi et de justice. Ni la raison

philosophique, ni la culture artistique et littéraire, ni même

l'honneur féodal, militaire et chevaleresque, aucun code, aucune

administration, aucun gouvernement ne suffisent à le suppléer dans

ce service. Il n'y a que lui pour nous retenir sur notre pente

natale, pour enrayer le glissement insensible par lequel,

incessamment et de tout son poids originel, notre race rétrograde

vers ses bas-fonds. Et le vieil Évangile est encore aujourd'hui le

meilleur auxiliaire de l'instinct social (Taine: _Les origines de

la France contemporaine, le Régime moderne, tome II_).»

Un croyant n'eût pas écrit cette dernière phrase telle quelle; il

aurait dit: C'est dans l'Évangile inspiré qu'on trouva, qu'on

trouve et qu'on trouvera l'unique sauvegarde sociale.

Mais tout de même quel loyal aveu! Et comme il y a loin de cette

déclaration d'un philosophe instruit par l'expérience à la boutade

du jeune normalien tout imbu de théories matérialistes: «Le vice

et la vertu sont des produits comme le sucre et le vitriol.»

C'était pourtant le même homme. Mais, dans l'intervalle, il avait

acquis la notion de la vraie science, celle qui se borne à

l'analyse des phénomènes et qui ne cherche pas à empiéter sur

l'Église pour expliquer la Cause.

Que l'on compare un peu l'état d'esprit de Taine pendant les

premières années qui suivirent la guerre et la Commune avec celui

de tel grand homme dont les nuées issues de la Révolution

obnubilaient l'intelligence. Victor Hugo, par exemple, à la même

époque. Je lis ceci dans _le journal des Goncourt_: «Hugo parle de

l'Institut, de ce _Sénat dans le bleu_ comme il l'appelle. Il

voudrait le voir, ses cinq classes assemblées, discuter idéalement

toutes les questions repoussées par la Chambre... Il termine par

ces mots: -- Oui, je le sais, le défaut c'est l'élection par les

membres en faisant partie. Pour que l'institution fût complète, il

faudrait que l'élection fût faite sur une liste présentée par

l'Institut, débattue par le journalisme, nommée par le suffrage

universel...»Au milieu de son _speech_, une allusion à l'église de

Montmartre lui fait dire: -- Moi, vous savez depuis longtemps mon

idée, je voudrais un _liseur_ par village, pour faire contrepoids

au curé, je voudrais un homme qui lirait, le matin, les actes

officiels, les journaux; qui lirait, le soir, des livres (_Le

journal des Goncourt, tome V, année 1873_)»

En voilà des pauvretés! -- Voyez-vous cet Institut, qui se recrute

parmi des écrivains, des artistes, des savants d'opinions fort

diverses, sortir de ses attributions, le voyez-vous perdre son

temps à discutailler de politique et de sociologie? Voyez-vous la

_Lanterne_ et les tenanciers de ce bazar des consciences qui

s'appelle _Le Matin_ chargés de discuter les titres des candidats?

Voyez-vous les électeurs, renseignés par les feuilles publiques --

on devine comment -- choisir les Académiciens? Le suffrage

universel éprouve un violent amour pour les nullités: nous nous en

apercevons, lorsque nous dénombrons le personnel de la Chambre et

du Sénat. Jugez ce qui arriverait si on lui confiait le soin

d'élire les membres de l'Institut.

Mais Hugo n'entrait pas dans ces considérations; pour lui, le

Peuple c'était une entité métaphysique; une sorte de divinité dont

il est sacrilège de discuter les caprices. N'a-t-il pas écrit dans

_l'Histoire d'un Crime_: «Le peuple est toujours sublime, même

quand il se trompe»?

Et que pensez-vous de cette préoccupation d'opposer, dans les

villages, les fariboles du parlementarisme aux enseignements du

curé? Là, l'on découvre le Homais gigantesque que le poète était

devenu à force de blasphèmes grandiloquents et de déclamations

contre l'Église.

Quel est le penseur de Taine qui, à la fin de sa vie, vaincu par

la force de l'évidence, reconnaissait qu'il n'y a que l'Église

pour hausser les hommes vers un idéal supérieur, ou de Hugo qui

galvaudait sa vieillesse en de basse flatteries à la foule

incohérente dont les applaudissements chatouillaient son orgueil?

Mais qu'importe à l'Église? Immuable en ses dogmes, parce qu'elle

sait qu'elle détient la vérité unique, elle oppose la Croix aux

folies humaines. Frappée, persécutée, ensanglantée, elle prie pour

ses bourreaux. Par le saint sacrifice de la Messe, elle

renouvelle, tous les jours, ce miracle de la Rédemption faute de

quoi l'humanité tomberait au-dessous des pourceaux.

Elle est le sel qui nous empêche de pourrir. Elle est, dans notre

nuit, la porte ouverte sur la Lumière éternelle. C'est pourquoi

ceux qui ont appris, même tardivement, à l'aimer, la servent et la

serviront, avec allégresse, jusqu'à leur dernier souffle!...

Au pays des lys noirs: Souvenirs de jeunesse et d'âge mûr · 第 16 / 17 题