-- Tiens, me dit-il, c'est vous... Je croyais bien, à cette heure,

qu'il n'y avait personne ici.

-- Et vous, qu'y faites-vous? demandais-je.

-- Oh! je viens de la ferme, là au bout... J'ai été porter des

boutures au fermier qui me les avaient demandées.

Je le reconnus malgré l'obscurité croissante; c'était un des plus

violents amoureux de la terre que possédât le village. Son idée

fixe: agrandir son bien. Qu'une parcelle quelconque fût mise en

vente, il accourait muni d'écus âprement épargnés à force de

privations. Et il entrait dans de sournoises fureurs quand les

agents des Juifs truffés d'or du voisinage l'emportaient sur lui

par d'écrasantes surenchères.

Je ne sais quel absurde désir de lui faire partager mon émotion me

traversa l'esprit. Je me mis à lui vanter la lumière agonisante à

l'horizon, la majesté des vieux arbres, la grâce fantomale des

parterres conquis par les fleurs sauvages, les lointains noyés de

brume bleuâtre. Il m'écoutait d'un air surpris, avec un pli

goguenard aux lèvres. Je me tus, me rappelant soudain que les

paysans ne _voient pas la nature_ et que, par conséquent, mon

lyrisme tombait dans le vide. Il me dit alors: -- J'comprends

point ce que vous trouvez de beau dans tout cela: des charmes qui

pourrissent sur pied, des mares d'eau sale, des carrés où ne

pousse plus que de la _foirolle, _ça fait pitié. -- Ah! si on ne

devrait pas, nous autres de Guermantes, rafler tous ces hectares

perdus pour les remettre en valeur!... Ça serait mieux à nous

qu'au baron. Nous y planterions des pommes de terre et ça

rapporterait au moins... Tandis que maintenant...

Il eut un geste coupant qui rasait les futaies et il ajouta: La

cognée dans tout cela!

Le voyant excité, je voulus en profiter pour découvrir jusqu'où

allait sa pensée. Je lui dis: -- Mais à supposer que le baron

mette le domaine en vente comme on en parle, vous savez bien que

Rothschild, qui le guette, vous le chiperait.

Il rougit; un éclair de rage lui passa dans les prunelles: -- Oh!

celui-là, gronda-t-il, on devrait...

-- On devrait quoi?

-- Rien, reprit-il et il serra les dents, ressaisi par la prudence

coutumière à sa classe.

Mais il avait révélé sa convoitise et son visage revêtit pendant

quelques secondes une expression féroce. D'évaluer toute cette

terre inculte le mettait hors de lui. Je sentis que le feu des

anciennes Jacqueries rougeoyait toujours au fond de l'âme

paysanne.

J'en conclus qu'on peut, sans exagération, avancer que l'homme de

la campagne se tient, d'une façon plus ou moins confuse, pour le

maître légitime du sol et qu'il regarde comme un usurpateur -- à

chasser, à détruire, le cas échéant -- quiconque lui en ravit des

lambeaux dans un but d'agrément.

* * * * *

Ne demandez pas non plus au paysan de goûter la poésie de son

terroir sous quelque forme que ce soit. Ni les jeux de la lumière

et de l'ombre dans les frondaisons épaisses, ni les moires

argentées qui frissonnent sur les champs d'avoine, ni l'éclat des

coquelicots et des bleuets parmi les blés mûrissants ne

l'émeuvent. S'il regarde le ciel au lever ou au coucher du soleil,

ce n'est que pour en tirer des pronostics sur le temps qu'il va

faire et jamais pour en admirer les nuances. Bien plus, tels

épisodes des saisons qui nous ravissent le gênent et l'irritent.

En voici un exemple: je le cite parce que, sous une forme comique,

il démontre fort bien à quel point le paysan est réfractaire à la

sensation de beauté.

À Guermantes, le pays était plein de rossignols qui, d'avril à

juin, chantaient sans repos. C'était un enchantement, surtout par

les nuits d'étoiles ou de pleine lune. Des roulades cristallines,

de longues notes tenues jusqu'à perte de souffle montaient dans

l'ombre transparente, fusaient en gerbes harmonieuses à travers le

grand silence de la campagne assoupie.

Un jour de printemps, de bon matin, j'étais au travail, la fenêtre

ouverte, comme d'habitude, lorsque j'entendis dialoguer sur la

route, tout près de ma maison. Je me penchai et je reconnus le

père Butelot, cantonnier, qui interpellait François, le garde

champêtre, en ces termes:

-- Qué que t'as, Françouès? Te v'la les yeux gros et la figure

rabougrie comme si t'avais pas dormi.

-- Ben non, mon vieux, répondit l'autre, j'ai pas dormi. Tu sais,

devant chez moi, il y a un gros hêtre ben touffu. Il y a un cochon

de rossignol qui s'est installé dedans et qui n'a fait que gueuler

toute la nuit. Je ne pouvais pas fermer l'oeil. À la fin, je me

suis levé, j'ai pris une perche et j'ai tapé dans les feuilles

pour qu'il se taise... Ah bien oui, ce salaud, il a clos son bec

pendant quelques minutes; mais quand je me suis recouché il a

recommencé plus fort comme pour se gausser de moi... Faudra que je

le guette et que je lui flanque un coup de fusil...

Cette façon d'apprécier le chant du rossignol me parut si cocasse

que je fus pris de fou rire. Je me montrai dans l'embrasure: --

Quoi donc, dis-je, mon pauvre François, cela vous ennuie quand les

rossignols gueulent?...

Il me regarda d'un air offensé: -- Bien sûr qu'ils m'embêtent...

Et il n'y a pas de quoi rire et vous payer ma tête. Ces oiseaux-

là, c'est une vraie vermine. Je vous demande un peu s'ils ne

devraient pas dormir comme tout le monde?

Il eut été fort inutile de prêcher au garde champêtre l'admiration

de cette mélodie nocturne. Je me retirai donc sans insister. Mais

je notais tout de suite la diatribe de François, certain qu'elle

me servirait un jour ou l'autre.

-- O Heine, ô Shelley, ô Banville, ô lyriques éperdus qui dans le

rossignol saluiez un frère en passionnée poésie, que pensez-vous

de ce Caliban?

* * * * *

Une autre fois, j'eus l'occasion de constater combien l'esprit

concret, positif du paysan répugnait à toute action désintéressée

-- même impliqua-t-elle de l'héroïsme.

La traduction du voyage de Nansen au pôle nord venait de paraître.

Je l'avais dévorée et je me sentais tout vibrant d'enthousiasme

pour le tranquille courage de ce Norvégien qui, avec un seul

compagnon, avait affronté les ténèbres glacées des régions

boréales, subi sans sourciller des fatigues inouïes, bravé des

dangers formidables et avancé, plus que quiconque à cette époque,

vers le point mystérieux où se rencontrent tous les méridiens du

globe.

J'étais si rempli des exploits de Nansen que le soir, à la

veillée, je ne pus m'empêcher d'en parler. Il y avait là, entre

autres, Butelot, son fils, garçon de charrue, Gendret, betteravier

cossu, deux ou trois femmes qui tricotaient ou reprisaient du

linge, et parmi celles-ci la mère Fortuné, une octogénaire

éleveuse de lapins et pleine de malice.

Tous m'écoutèrent avec assez d'intérêt à peu près comme si je leur

avais conté quelque histoire fabuleuse.

Quand j'eus terminé le récit du merveilleux voyage, Gendret

demanda: -- À quoi cela lui a servi d'aller là-bas?

-- Mais, répondis-je, à découvrir des régions inexplorées et à

préciser, ce qu'on soupçonnait seulement, à savoir que les abords

du pôle forment un désert où il n'y a que de la neige et de la

glace.

-- Point de culture, alors?

-- Mais non, puisque c'est une mer qui ne dégèle jamais

complètement.

-- Ben, qu'est-ce que ça lui a rapporté, alors?

-- De la gloire.

Mes auditeurs se regardèrent avec stupéfaction et semblèrent se

demander si je ne les mystifiais point. De la gloire? De la

gloire? De la gloire? Le mot ne signifiait rien pour eux. La mère

Fortuné résuma l'opinion générale.

-- C't'homme là, dit-elle, ça devait être un fou de se donner tant

de mal pour rien.

Les autres approuvèrent en hochant la tête. Et je vis que moi

aussi j'étais jugé un insensé du même acabit que Nansen puisque je

m'emballais pour des exploits dont ne résultait aucun sac d'écus.

Ici se marque une différence notable entre le paysan et l'ouvrier

-- surtout l'ouvrier parisien. Celui-ci prise l'esprit d'aventure.

Il comprend, jusqu'à un certain point, le dévouement et

l'abnégation. Il est même capable de se sacrifier à un idéal, de

souffrir pour une cause.

Le paysan, presque jamais. Puis toute curiosité qui n'a point

rapport à son existence quotidienne lui demeure étrangère.

Pour preuve: Guermantes n'est qu'à une trentaine de kilomètres de

Paris; les communications sont aisées. Eh bien, lors de

l'Exposition de 1900, une grande partie des gens du village ne se

dérangea pas pour la visiter. Cela leur était tellement égal.

Bien plus, il y avait cinq ou six vieillards, comme Butelot père,

qui n'étaient jamais allés plus loin que Lagny. Leur terroir leur

suffisait et ils n'éprouvaient pas le besoin d'en sortir.

* * * * *

Voyons aussi ce qui reste dans leur esprit de l'instruction reçue

à l'école. Je pourrais multiplier les exemples. Deux me suffiront.

Je sortais pour une promenade dans la campagne quand le bruit

d'une discussion m'arrêta. Arthur, fils aîné de la mère Fortuné,

un haut gaillard d'un mètre quatre-vingts, qui avait été

charretier quelque temps à la ville et qui s'y était dégourdi,

interpellait le jeune Butelot. Celui-ci, âgé de seize ans,

l'écoutait, tête basse, un pli d'obstination au front, et opposait

des dénégations opiniâtres à tous les arguments de l'autre.

Arthur m'aperçut: -- Venez donc, Monsieur Retté, me cria-t-il,

voilà un mulet qui ne veut pas croire que la terre tourne sur

elle-même et autour du soleil. Vous devriez lui expliquer la

chose... Moi, j'y perds ma peine.

-- Non, dit énergiquement Butelot, elle ne tourne pas, sans quoi

on la verrait remuer. Et elle ne marche pas non plus autour du

soleil. Est-ce que je ne vois pas le soleil sortir du bas du ciel,

monter jusqu'à midi et descendre, le soir, de l'autre côté: c'est

donc lui qui marche. La terre, elle bouge pas... Soutenir le

contraire, c'est une menterie.

-- Mais Butelot, dis-je, est-ce que l'on ne vous a pas appris les

mouvements de la terre à l'école? Il n'y a pas si longtemps que

vous y étiez encore et vous ne devez pas avoir oublié les

enseignements du maître.

-- Sûrement, reprit Arthur, on l'apprend à l'école. Quoique j'aie

tout à l'heure trente ans, moi je m'en souviens.

-- Ah! s'écria Butelot, le maître, il pouvait bien nous raconter

tout ce qu'il voulait, n'est-ce pas? On n'était pas forcé de le

croire et puis ensuite est-ce qu'on saisit quelque chose dans tous

les mots longs d'un kilomètre qu'il emploie?... Moi, je m'en tiens

à ce que je vois.

En désignant l'astre qui flamboyait dans un ciel sans nuages, il

ajouta: -- Tenez, le soleil, il y a une minute, il était là,

maintenant il est plus haut. Donc, c'est lui qui marche: je veux

rien savoir d'autre...

J'essayai de lui exposer, en termes aussi simples que possible,

les lois de la gravitation. Il m'écouta sans m'interrompre, mais

il ne se rendit pas. Il me fut évident qu'il ne me croyait pas

plus qu'il n'avait cru le maître d'école.

Je le laissai donc avec Arthur qui, très fier d'être assuré que la

terre tourne, le criblait de quolibets.

Il eût été par trop ardu d'expliquer à ce partisan de l'apparence

que nos sens ne sont pas les meilleurs guides pour nous rendre

compte des phénomènes cosmiques. Et qu'aurait-il dit si je lui

avais servi la déclaration de M. Henri Poincaré qui nous apprend

que la certitude scientifique n'existe pas, que la théorie de la

gravitation se base sur une hypothèse invérifiable et que «même

les mathématiques n'offrent, en somme, que des formules

conventionnelles sans valeur objective quelconque»?

Eh bien, me dis-je, en m'en allant, voilà, une fois de plus,

avérée, la banqueroute de la science. Non seulement cette

magicienne est incapable de créer la certitude par le

raisonnement, mais encore elle échoue à inculquer au jeune Butelot

l'acte de foi qui s'impose à l'origine de toute démonstration.

Nous autres, catholiques, nous possédons du moins cette

supériorité d'admettre que tout est mystère en nous, autour de

nous et de croire qu'au fond de ce mystère, il y a Dieu...

L'autre fait, que je veux citer, a rapport à l'histoire de France

et ne me semble pas moins significatif.

On sait qu'au programme de l'école primaire, la Révolution tient

une place capitale. On s'attache surtout à persuader aux enfants

que la période qui précéda cette époque mémorable fut un temps de

barbarie, d'obscurantisme et de souffrance où le peuple se

composait de faibles agneaux dévorés par les bêtes féroces de la

noblesse et du clergé.

Il serait donc logique que les faits marquants de la Révolution

demeurassent gravés dans la mémoire de ceux à qui on les fit

apprendre avec tant de parti pris.

Or il n'en est rien. Les enquêtes instituées à ce sujet ont prouvé

d'une façon surabondante que là encore l'enseignement laïque tombe

en déconfiture.

Le facteur rural, qui desservait la commune, m'apporta une lettre

recommandée. C'était un jeune homme d'environ vingt-six ans,

d'esprit très éveillé.

Je signai sur son registre et je datai. Le calendrier indiquait le

dix août.

-- Tiens, remarquai-je, le dix août, c'est une date fameuse. Vous

qui êtes un républicain zélé, elle doit vous rappeler des

souvenirs glorieux.

Le facteur ouvrit de grands yeux: il ne saisissait pas du tout ce

à quoi je faisais allusion.

-- Mais oui, voyons, le 10 août 1792, la prise des Tuileries par

le peuple, le renversement de la royauté: à l'école, vous avez

appris cela.

Il balbutia: -- Peut-être bien; je n'ai pas souvenance.

Alors l'idée me vint de lui faire passer une sorte d'examen. Je

l'interrogeai sur l'abandon des privilèges, sur le procès de Louis

XVI, sur la Terreur, sur Valmy, Jemmapes, Fleurus, sur le 18

Brumaire.

Il ne savait plus rien sauf en ce qui concerne Bonaparte.

-- C'était, me dit-il, un général qui remporta des victoires et

qu'on a fait empereur.

-- Mais quelles victoires?

Il réfléchit un moment: -- Solferino, répondit-il enfin.

Puis, agacé parce que j'insistais, lui demandant s'il ne lui

arrivait jamais de lire quelque livre d'histoire, il s'écria: --

Est-ce que vous croyez que j'ai le temps? Toute la journée je

trime sur la route et, le soir, je suis si fatigué que je m'endors

aussitôt que j'ai soupé. Des fois, les jours de repos, je vais au

café faire une manille.

-- Vous avez bien raison: dix heures de bon sommeil vous sont plus

profitables que deux heures passées sur quelque bouquin civique

qui, je vous en donne ma parole, ne vous fourrerait dans la tête

que des calembredaines. Et la manille vous est plus salutaire que

la méditation des «immortels principes».

-- Ça, c'est bien vrai, répondit-il en avalant à ma santé le verre

de vin que je lui offrais...

Le bon sens et l'expérience commanderaient d'apprendre seulement

au paysan à lire, à écrire, à calculer. Avec quelques notions de

la géographie de son pays et quelques préceptes d'hygiène, c'est

tout ce qu'il lui faudrait (_Il y aurait aussi la morale, et ce

devrait être l'affaire du curé. Mais nos dirigeants éclairés ne

veulent pas du prêtre. Et pourtant, quelle faillite encore que

celle de la morale laïque!). _Tandis qu'en lui matagrabolisant la

cervelle de sciences variées, on le fait souffrir tant qu'il

fréquente l'école. Un sur cent garde quelque chose de cette

culture sottement intensive. Les autres oublient tout dès qu'ils

ne sont plus sous la férule du pédagogue.

Alors à quoi bon les tourmenter?

* * * * *

Ai-je voulu, en exposant quelques unes des caractéristiques de

l'âme paysanne, déprécier les hommes de la terre?

Pas le moins du monde. Le paysan garde des qualités et des vertus

qui, bien dirigées, constitueraient une réserve d'énergie pour la

France. Mais notre société en désordre ne sait plus lui assurer

les conditions qui lui permettraient de remplir normalement sa

fonction de producteur.

_Every man in his humour, _disait le vieux Ben Jonson: chacun

dans son caractère, chacun à sa place. Or le propre de la

démocratie égalitaire c'est d'inculquer à chacun qu'il pourrait

lui être profitable d'abandonner la place hiérarchique que lui

assignent son hérédité, ses facultés et le bien général. Nous

pullulons de danseurs qui se croient calculateurs, de sauteurs qui

se prennent pour des hommes politiques.

Le paysan n'a pas échappé à cette inquiétude. Aussi, à mesure que

les générations formées par le régime se succèdent, les campagnes

se dépeuplent. Tel jeune campagnard qui jadis serait demeuré aux

champs, n'aurait jamais eu le désir de s'en éloigner, s'empresse,

après son service militaire, de courir dans les grandes villes où

il se déprave, s'alcoolise, végète misérablement.

Il faut dire aussi que ce qui contribue à cette désertion, ce sont

les conditions déplorables dans lesquelles se trouve la propriété

rurale. On l'écrase d'impôts, surtout en matière de succession.

M. Méline, dans un discours récent, signalait quelques unes des

iniquités du fisc. Il cite des exemples extraordinaires: 41

immeubles estimés par le fisc 1.200.000 francs ont été vendus

585.000 francs et les héritiers ont payé des droits qu'ils ne

devaient pas sur 680.000 francs, ce qui «les avait majorés, sur

certains immeubles, de 600 %». Dans un autre cas, étudié avec

grand soin, l'actif successoral encaissé par plusieurs centaines

d'héritiers ne dépassait pas 12 millions; l'administration

l'estima 21 millions. Les héritiers ont donc dû payer des droits

sur une somme de 9 millions qu'ils n'avaient pas touchés.

«Qu'on s'étonne après cela, conclut M. Méline, que les capitaux se

détournent de la terre et refusent de s'enfouir dans un placement

qui, en quelques années, si plusieurs décès viennent à se produire

dans une même famille, se volatilise complètement au profit du

fisc et ne laisse plus aux malheureux héritiers que les yeux pour

pleurer. On se lamente sur la désertion des campagnes et l'on ne

veut pas comprendre l'état d'esprit de ces fils d'agriculteurs,

témoins ou victimes de l'effondrement du patrimoine familial,

fruit des labeurs de plusieurs générations. Ils partent pour la

ville, la mort dans l'âme et plus jamais l'idée ne leur viendra de

mettre leurs petites économies dans la terre.»

Oui, à la campagne comme ailleurs, la République a tout ravagé au

profit des Allemands plus ou moins naturalisés, des métèques, des

juifs et des francs-maçons. Il faut que notre pays possède une

vitalité transcendante pour n'avoir pas déjà succombé sous les

suçoirs de tant de parasites.

Toutefois, il importe d'aviser à remettre les choses dans l'ordre:

ce sera la besogne du Maître que tout le monde appelle, sauf les

quelques idéalistes troubles qui croient encore aux bienfaits de

la démocratie...

* * * * *

Pour terminer, je voudrais esquisser trois figures de paysans que

j'ai rencontrés et qui faisaient exception à la règle du

positivisme terre-à-terre. Ils furent mes amis.

Le premier, je le connus à Guermantes. De profession apparente,

c'était un jardinier qui travaillait, pendant la belle saison,

pour les bourgeois en villégiature. Mais, il faut bien le dire,

son occupation favorite consistait à braconner sur les domaines

regorgeant de gibier des Rothschild et des Péreire qui infestent

le département de Seine-et-Marne. Par le plomb, par les collets,

par des pièges divers il détruisait force lièvres, faisans,

perdreaux, à la consternation des gardes qui jamais ne

réussissaient à le prendre sur le fait.

D'ailleurs, c'était la chasse pour elle-même qui le passionnait,

car il ne consommait pas son butin. Il le cédait à des marchands

de comestibles; et du produit de la vente, il s'achetait du plomb,

de la poudre et des vêtements.

Avec cela, c'était un grand rêveur. Ne buvant pas, ne godaillant

d'aucune façon, aimant beaucoup son accorte jeune femme, il

passait des heures à méditer ou à songer devant quelques uns des

paysages exquis dont Guermantes s'environne. Celui-là voyait la

nature et il la comprenait selon la poésie la plus intense.

Un soir de juillet, tout tiède encore des ardeurs d'une journée

caniculaire, il était étendu près de moi, dans l'herber du verger

que j'ai décrit plus haut. Il faut dire que nous étions très bien

ensemble depuis qu'il m'avait évoqué, en des termes colorés à

miracle, certains aspects des sous-bois rothschildiens au petit

jour.

Un calme immense régnait sur la campagne. Le ciel d'un bleu foncé,

pareil à un dôme soyeux, fourmillait d'étoiles et la voie lactée y

déployait, tout au large, son écharpe de lumière phosphorescente.

Les arbres dormaient, immobiles. Pas un bruit, sauf par instants,

le chevrotement plaintif d'une hulotte. Le parfum des cent roses-

thé fleurissant le grand rosier qui tapissait, en espalier, la

façade de ma maison, imprégnait l'atmosphère.

La face tournée vers le firmament, Jacques, c'était le nom de mon

ami, absorbait la belle nuit odorante et radieuse par toutes les

puissances de son être. Et moi de même.

Ainsi nous contemplions en silence depuis près de deux heures

lorsque Jacques se mit soudain sur le côté, me prit la main et me

dit d'une voix toute tressaillante d'une émotion magnifique: --

Quand je regarde trop longtemps les étoiles, j'ai envie de

mourir!...

Je frissonnai d'admiration. En effet, quelle phrase sublime! Du

premier coup, ce simple, cet illettré avait formulé le sentiment

de l'infini. Nommez le poète, le philosophe qui aurait pu mieux

dire?

Je me gardai bien d'affaiblir par une glose oiseuse la splendeur

de ce cri. Quiconque a senti son âme s'épanouir dans l'ombre et

monter aux étoiles le comprendra sans plus...

Le second de mes amis, je l'ai connu dans la forêt de

Fontainebleau. Après avoir essayé de plusieurs métiers: garde

particulier, garçon d'hôtel, employé de tramway, il était devenu,

vers la trentaine, l'un des cinq ou six tâcherons qui

entretiennent les sentiers tracés par feu Colinet à travers les

futaies et les rochers de la grande sylve. C'était là sa vraie

vocation: vivre sous les arbres lui était devenu si nécessaire que

même les jours de repos, il délaissait la ville pour des longues

promenades dans les combes et les gorges les plus secrètes --

celles où l'on est sûr de ne point rencontrer ces touristes

insupportables qui troublent, par leurs criailleries et leurs

remarques saugrenues, le recueillement des frondaisons

mystérieuses.

Je l'avais maintes fois rencontré et nous étions devenus fort

amis, car je n'avais pas tardé à découvrir qu'il aimait la forêt

autant que je le faisais moi-même.

La dernière fois que je le vis, c'était dans un fond de la vallée

de la Sole où les vieux chênes et les hêtres chenus enlacent leurs

branches pour former une voûte pleine d'ombre sacrée et de

murmures solennels. Un mince sentier serpente sous la colonnade

des fûts énormes et se laisse à peine deviner parmi les fougères

arborescentes qui le couvrent de leurs palmes.

La solitude grandiose de ce site prend le coeur des amoureux de la

forêt. Ils s'y plaisent si fort qu'ils n'en voudraient jamais

sortir.

Et c'était bien le sentiment qui tenait mon ami. En effet, lorsque

je le découvris accoudé à une roche moussue, il me dit, les yeux

pleins de rêve et sans autre préambule: -- Ah qu'on est heureux

ici! N'est-ce pas, Monsieur que les arbres valent mieux à

fréquenter que les hommes?

-- C'est mon avis, répondis-je, je l'ai même écrit dans plusieurs

de mes livres, au grand scandale de quelques personnes qui

n'admettent pas qu'on préfère la chanson des feuillages aux propos

fastidieux où elles dispersent leur âme rudimentaire...

Nous allâmes, côte à côte, par les ravins touffus, par les rochers

aux profils fabuleux, jusqu'à la nuit tombée. Nous ne disions pas

grand-chose: -- Parfois mon compagnon me désignait une éclaircie

où les rayons du soleil déclinant teignaient de rose les troncs

blanchâtres des bouleaux; parfois il souriait d'extase à ouïr les

longs accords mélancoliques que le vent du soir détachait de ces

grandes lyres frémissantes: les pins et les mélèzes. Et j'admirais

combien ce pauvre paysan, sans instruction, s'était affiné au

contact de la nature sylvestre jusqu'à développer en lui à ce

point le sens du beau dont Dieu l'avait gratifié...

Le troisième exemple d'une âme admirable m'a été fourni par un

paysan des Landes en pèlerinage à Lourdes. Baigneur à la piscine,

j'eus l'occasion de m'occuper de lui pendant plusieurs jours. J'ai

dit ailleurs quelle leçon d'abnégation il nous donna. Je ne puis

mieux faire que de reproduire mon récit.

«Ce brave homme, âgé d'une cinquantaine d'années, était paralysé

au point de ne pouvoir remuer un seul membre. De plus, des plaies

affreuses lui couvraient tout le corps, dégageant une odeur

fétide. Comme il ne pouvait ni bouger, ni s'aider lui-même, nous

étions obligés de nous mettre à six pour l'étendre sur une planche

et le plonger dans l'eau. Bien que nous prenions toutes les

précautions possibles, chaque mouvement lui était une souffrance.

Mais il témoignait d'une patience et d'une piété qui nous

l'avaient fait prendre en affection.

Trois jours de suite il fut baigné sans aucun résultat. Sa foi

n'en fut pas ébranlée: au contraire il semblait que les déceptions

l'avivassent.

La veille du jour où le pèlerinage devait repartir, il obtint de

passer la nuit en prière à la Grotte, en compagnie du jeune

brancardier qui s'occupait plus particulièrement de lui.

Le lendemain, il vint à la piscine comme d'habitude. Baigné une

dernière fois, il sortit de l'eau toujours inerte. Cependant sa

figure recueillie ne marquait nul découragement: une sérénité

religieuse lui emplissait les prunelles. Nous nous empressions

autour de lui et nous lui rappelions qu'il arrive souvent que la

Sainte Vierge guérisse de retour chez eux les malades qu'elle ne

favorisa pas d'un miracle à la piscine.

Alors il nous dit: -- Non, je sens que je ne guérirai pas.

D'ailleurs j'ai demandé, cette nuit, à la Sainte Vierge qu'elle me

laisse mes maux et qu'elle les accepte pour le rachat des péchés

de ma paroisse dont la plupart des habitants ne croient pas. Et

j'ai senti qu'Elle m'exauçait. Ne me plaignez pas: je suis très

heureux.

Nous demeurâmes dans l'admiration à écouter cet humble qui, par

son abnégation magnifique, s'égalait presque aux grandes victimes

volontaires de la loi de substitution: sainte Lydwine, la soeur

Catherine Emmerich, d'autres encore...»

* * * * *

Encore un coup, de telles âmes sont exceptionnelles. Pour le plus

grand nombre, les paysans ne se haussent pas jusque là.

Toutefois, hier, pour les élever au-dessus d'eux-mêmes, ils

avaient la foi. Le catéchisme, les sacrements, l'influence et

l'autorité du prêtre allumaient un peu l'idéal dans ces âmes

asservies au lucre et à la sensualité grossière.

Aujourd'hui, la franc-maçonnerie qui nous opprime a pris à tâche

de leur enlever cette lumière. Aussi qu'arrive-t-il? Les nouvelles

générations se bestialisent de plus en plus. Les églises

villageoises tombent en ruines. Le prêtre, en maints endroits, à

peine toléré, se heurte à l'indifférence goguenarde des neuf

dixièmes de ses paroissiens. La France s'enlise dans un marécage

où flotte le cadavre de ses croyances séculaires. Et les âmes,

oiseaux sans ailes, dépérissent dans l'atmosphère de matérialisme

qui les enveloppe.

Seigneur, quand donc viendra la délivrance?...

CHAPITRE VII

UNE ÉLECTION DANS LES HAUTES-PYRÉNÉES

Dans n'importe quelle province de France, une élection, au

suffrage universel, c'est toujours une farce abondante en

péripéties bouffonnes. Si l'on y assiste comme spectateur

désintéressé, cela fournit déjà pas mal de documents sur les

motifs qui influencent «le peuple souverain» dans le choix de ses

mandataires. Mais si l'on pénètre dans les coulisses, si l'on met

la main aux ficelles qui font gigoter celui-ci et gambader celui-

là, si l'on vérifie quels sales cartonnages doublent les décors

pompeux que les turlupins de la politique parlementaire offrent à

l'admiration badaude des électeurs, on ne garde guère d'illusion

sur la portée de cette parade.

Le rideau tombé, les bouts de papier extraits du pot suspect où

ils s'entassent, on éprouve un sentiment complexe. Recensant les

cabrioles des candidats, l'on a envie de rire. Récapitulant les

clapotis bourbeux de la «matière électorale», on a envie de

pleurer.

Ah! qui veut conserver de l'optimisme touchant la nature humaine

fera bien de ne pas se fourvoyer dans une aventure de ce genre...

Cette guigne m'advint et, par surcroît, ce fut dans les Hautes-

Pyrénées, c'est-à-dire dans une contrée où la politique purement

alimentaire se manifeste sans aucun voile.

Je n'y allais pas de gaîté de coeur. Venu à Lourdes pour prier et

pour écrire un volume sous la protection immédiate de l'Immaculée

qui rayonne à la Grotte, je ne me sentais nullement enclin à

prendre parti pour l'un quelconque des individus baroques qui

sollicitaient les suffrages des montagnards.

Mais des personnes, dont je respecte le caractère et les

intentions, m'affirmèrent que l'intérêt de l'Église était en jeu

et qu'il importait beaucoup de la servir en cette occasion.

Je n'en fus jamais fort convaincu d'autant que je tiens le

suffrage universel pour une des inventions les plus ineptes et les

plus malfaisantes à la fois de la démocratie.

-- Pourtant, me dis-je, ne fût-ce que pour récolter des exemples à

l'appui de mon opinion, il n'y a pas grand inconvénient à étudier

de près la façon dont se pratique cette burlesque cuisine.

Ce sont donc quelques unes des notes prises au cours d'une

campagne électorale dans l'arrondissement d'Argelès, en 1910, que

je développe ci-dessous.

* * * * *

Ah! que l'on était tranquille à Lourdes, en ce mois de février qui

précéda l'élection. La petite ville rendue à sa somnolence

coutumière, en attendant la période des grands pèlerinages, menait

son train-train monotone. La température était si douce qu'il

n'était presque jamais besoin d'allumer le feu. Les sommets

neigeux des montagnes se découpaient sur un ciel presque toujours

clair. Les nuées opiniâtres qui versaient alors des torrents de

pluie sur le reste de la France passaient loin de nous. À la

Grotte, on était une demi-douzaine au plus pour prier. Les

oraisons montaient paisiblement vers la Dame de Bon Conseil avec

la flamme des cierges et mêlaient leur murmure au cantique

tumultueux du Gave.

Mes journées coulaient heureuses: la messe et la communion de

chaque jour, la rédaction de mon livre: _Sous l'étoile du Matin,

_de longues stations au pieds de la Mère de miséricorde; parfois

une ascension au Jers, au Béou, à l'ermitage de Saint-Savin, vers

Cauterets ou Gavarni. Assez rudes ces escalades, mais si fécondes

en images splendides! Car les Pyrénées sont plus grandioses en

hiver qu'en n'importe quelle saison.

Dans la seconde quinzaine du mois, cette retraite studieuse, ce

recueillement sanctifié commencèrent à être troublés.

Un matin débarqua de Paris un personnage du nom de Renaud; il

ambitionnait de remplacer dans l'arrondissement le député sortant

qui ne se représentait pas.

Il dirigeait le _Soleil_, journal royaliste qui eut de la valeur à

l'époque où Charles Maurras et d'autres lettrés y écrivaient. Sous

ce Renaud, il avait fort dégringolé. Il acheva de perdre toute

influence quand l'_Action Française_ se fonda.

Le _manager _actuel du _Soleil_ éclipsé espérait peut-être, s'il

se faisait élire, donner un regain de vogue à sa feuille. Peut-

être d'autres calculs s'ajoutaient-ils à celui là. En tout cas,

ses chances de réussite étaient fort problématiques car nul ne le

connaissait dans la région. De plus, son étiquette de royaliste

devait plutôt le desservir étant donné que les paysans, portés,

comme ailleurs, à se soumettre au parti qui tient le pouvoir,

gardaient, en leur tréfonds, de la tendresse pour l'Empire.

Ce n'étaient pas les qualités personnelles qui pouvaient l'aider à

surmonter ces difficultés. Esprit étroit et d'une culture moins

que médiocre, dépourvu d'éloquence, vaniteux jusqu'au ridicule,

cassant et désagréable, si infatué de son propre jugement qu'il

rejetait, sans examen, tout avis contrariant ses préjugés et ses

parti-pris, voilà succinctement son portrait au moral. Son

physique ne rachetait pas ces défauts: le poil jaunâtre, la figure

anguleuse, tiraillée de tics nerveux, les yeux bleu-trouble entre

des paupières rouges, un long corps mal bâti, une démarche en

soubresauts, une voix tantôt criarde, tantôt engloutie dans des

cavernes sans écho -- bref, l'ensemble le plus déplaisant qui se

puisse concevoir.

Il débuta par une maladresse en s'abouchant avec une vaste barbe,

rédactrice à Lourdes, depuis quelques années, d'un papier

hebdomadaire qui s'était donné pour tâche à peu près unique de

fronder, sans répit, tous les faits, gestes, pas démarches et

discours de l'Évêque. Cela, bien entendu, au nom d'un catholicisme

épuré.

Quelques gens de bon sens donnèrent à M. Renaud des conseils

judicieux sur sa candidature éventuelle. Ceux qui connaissaient le

pays l'avertirent qu'ici -- comme malheureusement dans toute la

France -- les catholiques étaient fort divisés sur le terrain

politique et qu'il serait ardu de les unir, ainsi qu'il en

témoignait l'intention.

Mais lui, sans les écouter: -- J'ai un plan infaillible, déclara-

t-il.

Puis il reprit le train et l'on n'entendit plus parler de lui

jusqu'à la fin de mars.

Sur ces entrefaites, un autre candidat fit son apparition. Celui-

là était un agréable zéro, un tel néant qu'au regard de lui la

nullité prétentieuse de Renaud offrait presque une certaine

consistance.

C'était M. Paul Dupuy, fils cadet de Jean Dupuy, pour lors

ministre de je ne sais plus quoi et sénateur de la région.

Il avait vingt-six ans. On dit que sa jeunesse s'était dépensée en

godailles excessives et que son papa, las de remplir un panier

constamment percé, lui avait donné à choisir entre un conseil

judiciaire et un siège de député.

Je ne sais pas si la chose est exacte. Mais ce qu'il y a de

certain, c'est que Paul Dupuy était incapable de prononcer trois

phrases de suite sans bafouiller. On lui fit apprendre par coeur

un vague discours qu'il débita, tant bien que mal, dans toutes les

réunions. Interrompu, interrogé, il se mettait à rire, puis

reprenait tranquillement sa phrase à l'endroit où on lui avait

coupé la parole.

Au physique, l'aspect d'un petit jeune homme bien pommadé,

l'élégance du premier commis d'un grand bazar dans une ville de

province.

Mais il avait pour lui, outre ce père très riche et très influent

parmi la radicaille, la franc-maçonnerie, les sionistes,

l'administration, tous les faméliques qui guettaient quelques

reliefs de l'assiette au beurre, et un agent électoral très expert

dans l'art d'extraire de l'urne une tête de bois, une savate, un

pantin à ressort, bref n'importe quel outil commode à manier pour

les meneurs du Bloc.

Tels étaient les adversaires en présence. Nous allons maintenant

les voir à l'oeuvre (Il y avait aussi parmi les tenants de Paul

Dupuy un certain nombre de libéraux tremblants qui se figuraient

que s'ils marquaient de l'hostilité au régime, la Maçonnerie en

profiterait pour faire interdire les pèlerinages. Erreur totale,

comme on le verra).

Je ne puis ni ne veux tout dire des dessous de cette élection. Je

me contenterai d'en montrer le côté anecdotique. Et je crois que

cela sera suffisant pour renseigner les personnes -- de plus en

plus nombreuses -- qui commencent à prendre en dégoût tout régime

basé sur le principe du suffrage universel...

* * * * *

Le décor représente la grand'place d'Argelès, un jour de marché.

Comme il a plu toute la nuit précédente, une boue épaisse, où se

mêlent force détritus et fragments de légumes, enduit le pavé

rocailleux. Des montagnards coiffés du béret pyrénéen, des

Espagnols couleur pain d'épices, venus des villages de l'autre

versant, s'interpellent en un patois rude dont il est impossible

de comprendre un mot. Des attelages de boeufs, traînant des

chariots aux roues massives, encombrent la chaussée. De petits

cochons roses, tachés de noir, vaguent en liberté, grognent

belliqueusement contre qui les bouscule, fouillent la fange d'un

groin avide. Des vieilles femmes, juchées à califourchon sur des

mulets ou des ânes, poussent des cris suraigus pour qu'on les

laisse passer.

À travers cette foule, nous sommes trois qui escortons le

déplorable Renaud, venu là pour faire de la popularité. Nous

arpentons la place de long en large et notre candidat se disloque

le bras à saluer jusqu'à terre tous ceux que nous croisons.

Un peu plus loin, Paul Dupuy, flanqué de son état-major, se livre

au même exercice.

Il paraît que cette démonstration a pour but de prouver aux

électeurs combien on les révère et quel cas énorme on fait de leur

suffrage. Et puis cette expression d'humble gratitude, ce sourire

servile si, par hasard, un passant, ahuri par les salamalecs de ce

monsieur si poli, qu'il voit pour la première fois, rend le salut!

Mais la plupart gardent le béret enfoncé jusqu'aux oreilles. Ils

lancent des regards méfiants et semblent assez peu se soucier

d'entrer en relations avec le solliciteur qui tourne autour d'eux,

la bouche débordante de phrases mielleuses et de promesses

mirifiques!

Je ne puis m'empêcher de dire à Renaud:

-- Je crois que vous perdez votre peine et que vous usez en vain

le bord de votre chapeau. Nous aurions dû amener un trombone et un

tambour; à force de roulements et couacs, ils auraient piqué la

curiosité de ces braves gens. Nous aurions fait former le cercle:

Vous vous seriez mis au milieu et vous y auriez été de votre

boniment. Voulez-vous que je me mette en quête de musiciens?

Renaud, qui n'entend pas du tout la plaisanterie, me rabroue d'un

ton sec. Je rengaine ma proposition et je me contente de suivre en

silence. Cependant je ne puis m'empêcher de penser à part moi que

le métier de candidat implique pas mal de bassesses et que jamais,

sans doute, le despote le plus babylonien n'obtint de ses

courtisans les marques de plat dévouement que les quémandeurs de

votes prodiguent à leur idole d'un jour: le Peuple souverain.

Puis le souvenir me vient d'une parade du même acabit à laquelle

j'assistai à Fontainebleau lors d'une précédente élection. Je

suivais l'avenue du chemin de fer lorsque je vis un groupe de deux

ou trois personnes qui marchaient devant moi. C'était M. Ouvré,

candidat, qui, escorté de ses acolytes, sonnait à toutes les

portes sans en passer une seule. Au domestique ou à la bonne venus

ouvrir, il glissait sa carte cornée en demandant, d'une voix

câline, qu'on la remît avec ses compliments très chauds, au maître

de la maison. Ensuite il ployait l'échine devant le serviteur

ébahi par toutes ces politesses, et poursuivait le cours de ses

exercices.

-- Il faut admettre, me dis-je, que, dans les Pyrénées comme en

Seine-et-Marne, l'électeur aime à être flagorné. Tous les quatre

ans, il goûte, pendant quelques semaines, la volupté de tenir à sa

merci une sorte de mendiant qu'il peut lanterner, brusquer,

bafouer sans en recevoir autre chose que des sourires approbateurs

et des témoignages de soumission. Il est vrai qu'une fois

l'élection terminée, ce sera son tour de s'évertuer à conquérir la

bienveillance de son représentant dans la parlote méphitique qui

tient ses assises au Palais Bourbeux...

Comme je méditais de la sorte, un vieux paysan s'approcha, tira

Renaud par la manche et lui fourra sous le nez une liasse de

papiers malpropres que timbrait l'effigie de Marianne.

Difficilement, en un français approximatif, et truffé de mots de

patois, il expliqua qu'il avait un procès, pour héritage, perdu en

première instance et en appel, pendant en cassation. Il exigeait

que l'infortuné candidat prît connaissance des pièces sur l'heure

et s'occupât, sans désemparer, de lui faire rendre justice.

Renaud était au supplice. Il essaya de quelques phrases

amicalement dilatoires. Puis il tenta de s'esquiver. Mais l'autre

se cramponnait, exigeait qu'on lui donnât sur l'heure un gage

qu'on s'occuperait de son affaire. Il promettait en retour de

voter et de faire voter son gendre et ses trois fils pour celui

qui lui obtiendrait gain de cause. J'ai su qu'il avait relancé de

la même façon Dupuy junior et son comité.

Nous ne réussîmes à lui échapper qu'en nous réfugiant dans la

maison d'un de nos partisans chez qui nous devions rencontrer

quelques «influences» qui disposaient d'un certain nombre de votes

et qui désiraient nous les céder au plus juste prix.

* * * * *

Qu'on n'aille pas s'imaginer que j'exagère quand je parle de

négoce. Dans les Hautes-Pyrénées, le trafic des votes se pratique

ouvertement sans qu'on emploie ces euphémismes et ces

circonlocutions par où, ailleurs, on tente d'atténuer le cynisme

du procédé.

Pour les Bigourdans, un suffrage, cela se vend comme une botte de

poireaux ou une douzaine d'oeufs.

Nous en eûmes de suite la preuve car, après quelques phrases de

préambule, un des personnages qui nous attendait pour nous offrir

son appui, nous exhiba une liste de ses feudataires.

-- Voilà, nous dit-il, ce sont presque toutes les voix de trois

villages -- il nous les nomma -- je vous les laisserai à trente

sous, l'une dans l'autre. L... (C'était l'agent de Dupuy) ne m'en

donne que vingt-cinq. Il dépend de vous d'avoir la préférence...

Ces moeurs électorales s'expliquent. Les trois quarts de

l'arrondissement sont dans la montagne. Or la montagne ne rapporte

guère surtout dans les villages situés à plus de huit cents mètres

de hauteur. Depuis bien des années, les paysans, voués à la gêne,

ont coutume de vivre de l'étranger; leurs revenus, ce sont les

baigneurs de Cauterets, de Saint-Sauveur, de Barèges qui les leur

fournissent; ce sont aussi les touristes de Gavarni et du

Vignemale; ce sont encore les candidats à la députation.

La chose est tellement admise, les bénéfices d'une élection sont

si parfaitement escomptés qu'une des préoccupations des électeurs

c'est de faire durer la pluie d'or. Je me rappelle l'exclamation

joyeuse d'un Lourdais lorsqu'on apprit qu'il y avait ballottage: -

- Quelle chance, je vais gagner encore quelques louis!...

Cela signifiait que, vu la péripétie, il se préparait à vendre son

vote une seconde fois -- et le plus cher possible.

Autre exemple typique: le village d'A..., perché à quinze cents

mètres dans un massif granitique à l'est de Cauterets, était d'un

abord très difficile. On n'y parvenait que par un sentier en

casse-cou, bordé de roches abruptes et de précipices. Il était

tout à fait impossible aux autos de s'y risquer.

Or les habitants enviaient fort la bonne fortune de leurs voisins

qui possédaient un casino, des sources thermales et une belle

route en lacets parcourue par un tramway électrique.

-- Nous aussi, disaient-ils, nous avons de l'eau sulfureuse, des

points de vue renommés, des hôtels qui ne demandent qu'à

s'agrandir. Il ne nous manque qu'un chemin praticable aux

voitures... Mais la commune est pauvre et il nous faudrait de

l'argent pour le construire.

Des demandes de subvention au conseil général et au ministère des

travaux publics n'avaient pas été accueillies.

Mais les candidats à la députation étaient là et l'on pourrait

peut-être leur soutirer une somme suffisante pour commencer les

travaux.

Du moins c'est ce que se dirent les fortes têtes du pays. Une

députation fut envoyée à Renaud et lui demanda tranquillement

quatre mille francs; moyennant quoi tout le village s'engageait à

voter pour lui.

Renaud se déroba non sans peine; mais, une fois, par hasard, il

eut inspiration assez subtile: -- Je ne puis pas grand-chose, dit-

il aux délégués, étant de l'opposition, mais M. Dupuy qui est au

mieux avec le gouvernement vous obtiendra une subvention et tout

d'abord vous versera sans doute de sa poche la somme qui vous est

immédiatement nécessaire. Allez donc le trouver. Si vous échouez

et que je sois élu, alors je vous viendrai en aide.

Les montagnards ne se le firent pas répéter. Ils s'amenèrent

auprès de Dupuy et, naïvement, lui dirent qu'ils étaient envoyés

par Renaud pour lui réclamer les quatre mille francs en question.

Le jeune blocard, mis en méfiance par ses agents qui flairaient un

piège de l'adversaire, comprit que s'il s'exécutait, cette

largesse pourrait servir, par la suite, à prétexter une demande

d'invalidation.

Il refusa. Malheureusement, il était seul au moment où les

solliciteurs l'abordèrent. Il ne sut pas atténuer leur

désappointement par quelques promesses enveloppées de phrases

bénisseuses et lénitives. Il les envoya promener rudement et ne se

priva même pas d'assaisonner sa rebuffade de quelques épithètes

désobligeantes.

Furieux et humiliés, les montagnards se retirèrent en jurant

qu'ils lui feraient payer cher sa grossièreté.

De fait, au premier tour de scrutin comme au ballottage, ils

votèrent en majorité pour Renaud.

D'autres se montraient moins exigeants. Tel l'adjoint d'un village

de la plaine situé à une quinzaine de kilomètres de Lourdes, sur

la route de Bagnère. Celui-là, prévenu que nous devions tenir une

réunion dans sa commune, vint au devant de nous afin de nous

«taper» avant que ses concitoyens fussent mis à même de nous

dévaliser.

Il arrêta l'auto, se nomma, fit connaître sa qualité. Puis,

affirmant qu'il disposait d'une vingtaine de voix: sa famille, ses

débiteurs, ses valets, il nous les offrit à condition qu'on lui

achèterait une paire de boeufs.

On se garda bien de lui répondre par une fin de non-recevoir.

Seulement on ne lui remit qu'un acompte de cinquante francs en lui

promettant qu'il toucherait le reste de la somme après l'élection.

J'ai su qu'il avait fait la même demande à l'agent de Dupuy et

qu'il avait obtenu cent francs aux mêmes conditions.

D'ailleurs rien n'était plus cocasse que l'éclectisme de tous ces

électeurs. Ils s'inquiétaient fort peu de s'enquérir de l'opinion

que représentait le candidat. Aux réunions c'est à peine s'ils

écoutaient les discours. Chacun d'eux calculait à part soi le

profit qu'il pourrait tirer de la circonstance et guettait le

moment de prendre à part l'un de nous pour lui extirper quelque

monnaie. Ils estimaient que l'argent était bon à empocher d'où

qu'il vînt. Quant à leurs convictions politiques, ils votaient

d'après des intérêts locaux qui n'avaient rien à voir avec

l'intérêt général. Il y eut même une commune, largement arrosée

par Dupuy comme par Renaud, où, le jour du scrutin, personne ne se

présenta pour voter: cela leur était tellement égal! Le maire et

le maître d'école rédigèrent un procès-verbal de fantaisie, où

afin de se réconcilier l'administration, ils attribuèrent la

majorité à Dupuy.

Enfin dans beaucoup de villages, dès qu'une réunion était

annoncée, on plaçait une vedette sur la route qui signalait

l'approche de l'un ou l'autre candidat. Aussitôt, suivant le cas,

l'on déployait, entre deux arbres, une bande de calicot portant

imprimés en grosses lettres ces mots: _Vive Dupuy! _ou_ Vive

Renaud!_ Puis les jeunes gens de l'endroit, sonnant du clairon,

battant du tambour, faisant flotter un drapeau tricolore, venaient

à notre rencontre. Suivaient deux ou trois mioches porteurs de

bouquets. Et cette manifestation spontanée de la faveur populaire

coûtait dix francs.

La chose était si bien entendue comme cela que nous tenions la

pièce prête d'avance...

Parfois la réunion avait lieu dans un cabaret. Ceci amenait alors

des incidents drolatiques. Ainsi, nous étions arrivés au village

de G... à l'improviste. Le maire, tenancier d'un des deux

estaminets du pays, était absent. Nous allons à l'autre. Comme

c'était la coutume, nous faisons servir une dizaine de litres de

vin à quatorze sous. Puis Renaud débite sa harangue devant quatre

podagres et un sourd-muet; et nous retournons à Lourdes après

avoir laissé vingt francs pour la consommation (_Le plus terrible,

c'est qu'il fallait trinquer. Le vin noir qu'on nous versait était

copieusement frelaté. Il corrodait l'estomac comme si l'on eût

avalé du vitriol.)_

Le soir, vers dix heures, nous finissions de dîner quand le garçon

nous prévient que le maire de G... était là, demandant à nous

parler. On le fait entrer, on l'assied, on lui entonne du punch et

on lui demande, avec déférence, ce qu'il désire.

Alors, d'un grand sang-froid, il nous explique que s'il avait été

là lors de notre passage, nous serions sûrement allés chez lui, et

qu'ayant raté cette occasion de gagner vingt francs, il venait

chercher le louis auquel il estimait avoir droit.

Dès qu'on le lui eut donné, accompagné de quelques plaisanteries

qui le laissèrent impassible, il repartit sans même remercier.

C'était son dû qu'il venait toucher, voilà tout.

Notez qu'il tombait un pluie mêlée de neige et que de G... à

Lourdes il y a douze kilomètres à couvrir par des chemins de

montagne tellement atroces que, l'après-midi, nous avions été

obligés de laisser l'auto en arrière et de grimper, près de mille

mètres, dans une boue opaque où nous enfoncions jusqu'à mi-jambe.

N'importe, le digne maire s'enfila six lieues dans ces conditions

et en pleine nuit pluvieuse pour gagner vingt francs. Il aurait

été vraiment cruel de les lui refuser...

Dans les villes: Lourdes, Argelès, Cauterets, Luz, la vénalité des

électeurs s'affichait peut-être un peu moins crûment; et puis il y

avait, tout de même, un certain nombre de convaincus qui ne

mettaient pas leur vote à l'encan.

Mais ceux-là, Renaud trouva le moyen de se les aliéner pour la

plupart.

J'ai dit plus haut que lorsque nous lui avions soumis quelques

observations sur la difficulté d'être élu dans un arrondissement

où les catholiques étaient fort divisés, il nous avait répondu

qu'il possédait un moyen sûr de se concilier tous les suffrages.

Or voici ce qu'il imagina.

D'abord, il lui fallait se faire pardonner sa qualité de directeur

d'un journal royaliste qui indisposait les ralliés, les

bonapartistes et les démocrates fort nombreux parmi les

catholiques militants de la région.

Rien de plus simple: il mit son drapeau dans sa poche et déclara

textuellement qu'il y avait en lui deux personnes: un royaliste,

laissé à Paris et dont il demandait ingénument qu'il ne fût pas

question; un «représentant de la catholicité mondiale» _(sic)_ qui

brûlait de zèle pour l'Église en général et pour les intérêts de

la Grotte en particulier.

C'était là un _distinguo _peu facile à faire accepter. Aussi on ne

l'accepta point. Les blocards et francs-maçons ne cessèrent, comme

s'il n'avait rien dit, de le dénoncer comme royaliste honteux. Les

catholiques appartenant à d'autres partis que le sien estimèrent

que ce dédoublement provisoire ne leur fournirait aucune garantie.

En outre, ils craignaient de faire suspecter la sincérité de leurs

propres convictions, s'ils votaient pour lui.

Enfin maints royalistes s'offusquèrent de le voir renier en

paroles, ne fût-ce que pour un mois, l'opinion qu'il soutenait

dans son journal. Ils jugèrent peu digne cette façon de déposer,

comme une valise à la consigne d'une gare, les principes et les

idées qu'ils défendaient ailleurs comme seuls aptes à régénérer la

France.

Résultat: au jour du scrutin, beaucoup s'abstinrent ou votèrent à

bulletin blanc.

À Lourdes, notamment ceux qui lui octroyèrent leur suffrage, le

firent soit parce qu'ils partageaient les animosités et les

rancunes de la barbe solennelle qui combattait l'Évêque dans la

feuille de chou dont j'ai parlé, soit parce qu'ils étaient

partisans des membres de l'ancien conseil municipal dégommés

récemment. Ces derniers pensaient se servir de Renaud pour

reconquérir de l'influence en travaillant à son élection. En cas

de réussite, ils comptaient bien s'appuyer sur ce premier succès

pour ressaisir leurs sièges. C'est pourquoi ils entrèrent presque

tous dans le comité du «catholique mondial».

Ces rivalités, ces ambitions, ces intérêts contradictoires, ces

convictions froissées ne permettaient guère d'augurer le succès.

Renaud acheva de compromettre ses chances par une gaffe formidable

-- et plus qu'une gaffe -- qui lui aliéna définitivement une bonne

partie du clergé ainsi que les chrétiens désintéressés qui, aimant

la Sainte Vierge avec abnégation, mettent sa gloire bien au-dessus

de toutes les vilenies et de tous les calculs dont on est obsédé

sitôt qu'on sort du domaine immédiat de la Grotte.

Donc, notre désolant candidat résolut de se concilier les femmes

de Lourdes. Il les convoqua à une réunion où il leur exposerait le

vrai moyen de sauvegarder la Grotte et d'en assurer la prospérité.

Ayant jugé l'individu à sa valeur, nous n'étions pas sans

inquiétudes sur ses projets. Mais nous eûmes beau lui demander

quels arguments il entendait développer devant ses auditrices, il

refusa de nous les révéler et se contenta de nous affirmer que sa

dialectique serait irrésistible.

Attirées par la curiosité, les dames influentes de la ville

vinrent en assez grand nombre. Pour commencer, Renaud leur fit

distribuer des fleurs. Dans sa pensée, cette galanterie devait

être irrésistible. Or elle ne contribua qu'à le rendre un peu plus

ridicule. Quand il prit la parole, les trois quarts de

l'assistance se moquaient de lui. Mais elles ne tardèrent pas à se

fâcher.

Il y avait de quoi: en effet Renaud leur exposa que s'il était

élu, il s'occuperait aussitôt d'enlever à l'évêque

l'administration des biens de la Grotte. Ensuite il fonderait une

société qui capitaliserait les sommes considérables versées par

les pèlerins. Puis elle émettrait des actions qui, certes, vu la

vogue du pèlerinage, seraient tout de suite très haut cotées et

fourniraient de gros dividendes aux preneurs.

Renaud s'attendait à des acclamations. Aussi fut-il fort surpris

quand il s'aperçut à quel point il avait fait fausse route. Les

femmes ne le huèrent point, parce qu'elles étaient fort bien

élevées. Mais elles gardèrent un silence glacial quand le

malheureux, s'enfonçant de plus en plus, les pria d'exposer à

leurs proches les avantages de sa combinaison.

Dehors, leur indignation éclata. Faisant presque toutes partie de

l'Hospitalité, elles donnaient leur temps, leurs forces, leur

argent sans compter, heureuses de servir la Vierge, d'assister les

malades et les pauvres pour l'amour de Dieu. Jamais il ne leur

serait venu à l'esprit de monnayer leur dévouement.

Que valait donc ce soi-disant catholique qui, plus sordide qu'un

Juif, ne voyait dans les merveilles de foi, d'espérance et de

charité dont la Grotte est le sanctuaire, qu'un prétexte à

spéculations de bourse et qu'un moyen séduisant de faire fortune?

Telle était l'aberration de Renaud qu'il ne voulut jamais

comprendre qu'il s'était coulé dans l'opinion des chrétiens

sincères par sa méconnaissance des mobiles d'ordre surnaturel qui

déterminent les hospitaliers de Lourdes et par les malpropres

appétits de lucre que dénonçait son discours.

* * * * *

J'en ai dit assez. Il est, je pense, démontré, qu'à Lourdes comme

ailleurs, le fonctionnement du suffrage universel ne produit que

des trafics, des intrigues et des capitulations de conscience bons

à écoeurer quiconque garde le souci de sa propreté morale.

L'ennui d'être forcé, malgré moi, d'assister à cette comédie

fangeuse n'était compensé que par le plaisir d'explorer la

montagne au hasard des réunions électorales et d'y admirer

d'incomparables sites. Il y eut aussi quelques expéditions

amusantes.

Celle-ci par exemple.

Un soir que nous étions à Argelès, en train de prendre du thé,

après une fatigante tournée dans la montagne, un personnage

mystérieux fut introduit qui se dit délégué par un groupe radical

de Tarbes. On lui demanda ce qu'il désirait. Alors il nous

expliqua que ses amis ayant des raisons d'entraver la candidature

de Dupuy, nous proposaient des armes contre lui.

Quelles raisons? demandons-nous?

Il ne consentit pas à les donner nettement. À travers les

explications confuses qu'il bégaya, nous comprîmes cependant que

Dupuy père les avait désobligés et qu'ils cherchaient à se venger

en jouant quelque mauvais tour à son fils.

Et comment pouvions-nous les y aider?

Voici: ses amis avaient rédigé un texte flétrissant, au nom des

«immortels principes», certaines manigances de la famille Dupuy.

Ils nous le confieraient, nous le ferions imprimer et afficher et

cela pourrait enlever des votes à notre adversaire.

Après délibération, nous acceptons cette alliance occulte.

L'envoyé nous remet alors une déclaration composée sur la machine

à écrire et où la famille Dupuy était accusée de divers méfaits

plus ou moins saugrenus tels que celui de pactiser en secret avec

la réaction. La diatribe se terminait par une adjuration aux

électeurs républicains de s'abstenir et était signée: _Un groupe

de radicaux sincères._

Puis l'envoyé se retira après nous avoir fait remarquer que, pour

que l'authenticité du document ne fût pas suspectée, il nous

fallait en user de façon à ne pas laisser soupçonner que nous nous

en faisions les propagateurs.

Il avait raison. Aussi prîmes-nous le parti de le faire imprimer à

Pau, car à Lourdes ou à Argelès, la manoeuvre aurait été aussitôt

démasquée. Pour l'affichage nous opérerions de nuit, nous-mêmes,

afin de ne mettre aucun afficheur professionnel dans le secret.

La manoeuvre ainsi conçue, je partis le lendemain matin pour Pau;

l'affiche y fut imprimée en quelques heures, et tirée à plusieurs

centaines d'exemplaires. Je rapportai le paquet le soir à Lourdes.

Mais pourquoi ces radicaux dissidents refusaient-ils de réprouver

ostensiblement les Dupuy?

Ah! c'est que, comme me l'expliqua, par la suite, l'un d'eux qui

avait pris part au complot, ils voulaient bien nuire à leurs

coreligionnaires politiques mais ils se souciaient fort peu de

s'exposer à des représailles.

Restait l'affichage. Pour que la chose réussît, il fallait opérer

en une seule nuit et encore ne pouvions-nous étendre l'affichage à

toutes les communes de l'arrondissement car si l'on mettait trop

de gens dans le secret, fatalement notre entente avec les

rédacteurs du papier serait divulguée.

Tout s'arrangea. Des amis sûrs se chargèrent de tapisser les

murailles de Lourdes, d'Argelès et de Cauterets. Pour le reste,

nous nous concertâmes, l'avoué R..., un patron d'hôtel nommé L...

et moi. L'avant-veille du scrutin, nous partirions de Lourdes,

dans une grande limousine où nous chargerions nos pots à colle, le

ballot d'affiches et des pinceaux. Nous serions vêtus de blouses

et coiffés de vagues casquettes. En partant à 9 heures du soir et

en y mettant de l'activité nous pouvions avoir terminé à l'aube:

il y aurait des affiches à Saint-Pé, à Pierrefitte, à Luz, à Saint

Sauveur et dans plusieurs villages de la rive droite du Gave.

Ainsi fut fait. Comme renfort, je m'étais adjoint Pierre, le

domestique de la maison où je logeais. C'était un garçon discret

et dégourdi dont l'aide nous serait utile.

Nous commençons par Saint-Pé. Nous nous étions partagé la besogne

de la manière suivante: en entrant dans chaque bourgade nous

prenions R... et moi le côté droit de la rue principale, L..., et

Pierre, le côté gauche et nous collions nos affiches dans tous les

endroits propices.

De Saint-Pé, qui est dans la plaine, nous regagnons Lourdes en

quatrième vitesse; nous contournons la ville pour ne pas être

reconnus et nous filons tout droit sur Pierrefitte où nous

renouvelons la manoeuvre. La chose allait fort rapidement: je

n'aurais pas cru que le métier d'afficheur était aussi facile à

exercer.

De Pierrefitte nous couvrons, à grande allure, les onze kilomètres

de la route qui monte à Luz.

De Luz nous nous rendons à Saint-Sauveur. Nulle part nous ne fûmes

dérangés: personne dans les rues -- les montagnards se couchent de

bonne heure -- tout dormait sauf quelques chiens vigilants dont

les abois furieux ne réussirent pas à donner l'alarme.

Le plus gros de la besogne était fait; mais le violent exercice

auquel nous venions de nous livrer nous avait ouvert l'appétit.

Heureusement L..., homme de prévoyance, avait emporté un vaste

panier contenant des volailles froides, des sandwichs au

roastbeef, plusieurs bouteilles de vieux vin et une fiole pleine

de café très fort.

En descendant de Luz, nous décidons de faire collation. Nous nous

arrêtons sur un pont franchissant un gouffre au fond duquel le

Gave écumait en grondant. Il était trois heures du matin.

Le repas fut délicieux: éclairés par une lampe à acétylène au

plafond de la limousine, nous dévorions et nous trinquions en

échangeant des propos dépourvus de mélancolie. Bien entendu le

chauffeur avait part au festin: c'était un personnage jovial, très

expert dans son art. De plus, étranger au pays, bien payé, cette

randonnée nocturne l'amusait beaucoup.

Pour terminer, nous suivîmes, ainsi qu'il était convenu, la rive

droite du Gave. À quatre heures et demie, nous collions nos

dernières affiches sur les murs de Lugagnan et comme cinq heures

sonnaient à la basilique, nous rentrions à Lourdes où nous nous

séparâmes pour aller prendre un repos bien gagné.

* * * * *

Or, malgré cette affiche de la dernière heure, au scrutin de

ballottage, Dupuy fut élu à une majorité formidable.

Dès le début de la campagne, j'avais prévu ce résultat car je

connaissais l'esprit du pays; puis il ne m'avait pas fallu

longtemps pour constater l'insuffisance de Renaud. Ses

imaginations burlesques, ses gaffes et surtout cette odieuse

bêtise de vouloir mettre la Grotte en actions avaient achevé de le

discréditer.

Y a-t-il une moralité à tirer de cette mésaventure?

Assurément celle-ci: on ne saurait en vouloir aux électeurs qui

votent selon leurs intérêts les plus immédiats. Ce faisant, ils

assurent leur tranquillité, parfois leur gagne-pain.

Agir autrement ce serait se conduire en héros. Et peu d'hommes,

surtout en notre temps de matérialisme plat, sont capables

d'héroïsme.

Tant que le suffrage universel fonctionnera, tant que notre pays

subira l'absurde principe de l'égalité politique et la tyrannie

d'une administration centralisée à outrance, il en ira de même.

Toujours des paysans, qui font le grand nombre, voteront pour le

pouvoir quel qu'il soit. Aussi est-ce nourrir une chimère que de

croire qu'on améliorera le régime en modifiant les conditions du

vote.

Ce n'est point pour des harangues, des affiches et des scrutins

qu'on renversera l'équipe de malfaiteurs qui oppriment et

dévalisent la France sous prétexte de République. Seul un maître,

soutenu par les honnêtes gens, par les patriotes qui veulent

guérir de cette maladie infectieuse: l'esprit de la Révolution,

peut les réduire à l'impuissance.

Le coup de force: il n'y a pas d'autre moyen de salut...

Au pays des lys noirs: Souvenirs de jeunesse et d'âge mûr · 第 13 / 17 题