VI

C'est l'unique séance de spiritisme à laquelle j'aie assisté. Je

ne tiens pas à recommencer, car j'estime qu'il est malsain de

fréquenter ces milieux d'aberration où règne, en maître souverain,

un esprit de malice qui, certes, prend plaisir à égarer toujours

davantage ces pauvres âmes.

Les spirites comme les théosophes sont des révoltés contre la

Règle unique: celle de l'Église. Enfreignant ses défenses,

méprisant ses enseignements, empoisonnés d'orgueil jusqu'au

tréfonds de la conscience, ils se croient en passe de devenir des

dieux.

Hélas! ce ne sont point des dieux qu'ils deviendront!...

Une société en décomposition, comme la nôtre, voit se multiplier

le nombre de ceux que le matérialisme écoeure. Ils cherchent

éperdument une issue dans le Surnaturel. Mais comme ils refusent

d'obéir à la Sagesse catholique, le Surnaturel où ils se plongent

les contamine autant et plus que ne le feraient les rêveries de la

science athée.

-- Nous voulons l'Idéal, s'écrient-ils.

Or, comme l'a dit brutalement, mais justement, Huysmans dans _En

route:_ «Le spiritisme et la théosophie, ce sont les _goguenots

_de l'Idéal...»

CHAPITRE IV

DE PÈRES EN FILS

Les gens de bon sens admettent volontiers que les Bonnot, les

Garnier, les Raymond Callemin dit «la Science» sont les produits

obligés d'une évolution qui commença par la vogue de Rousseau et

la proclamation des Droits de l'Homme, qui se continua par des

crimes politiques, puis par des crimes sans épithète, qui

s'achèvera, sans doute, si un Maître suscité de Dieu n'intervient,

par un cataclysme social où sombrera la France.

Le sophisme primordial: l'homme naît bon, ce sont les institutions

mauvaises qui le pervertissent a donné ses fruits:

l'individualisme et l'irréligion. Pour les avoir savourés, depuis

plus de cent ans, notre pays souffre d'une fièvre infectieuse dont

les redoublements périodiques ont peu à peu empoisonné ce qu'il

restait de sain dans ses organes. Il y a bien encore des

apparences de lois, des simulacres de hiérarchies. En réalité, il

n'y a plus qu'une cohue d'affolés, se haïssant les uns les autres,

se bousculant, se meurtrissant, se massacrant au besoin pour la

conquête immédiate des jouissances matérielles.

La bourgeoisie, soi-disant éclairée, qui visa le pouvoir sous la

Restauration, qui depuis s'en empara, ne veut pas s'avouer ces

choses. Elle a nié Dieu, sapé l'autorité, détruit la famille.

Censitaire, plébiscitaire, libérale, radicale, elle a tour à tour

relâché puis rompu les entraves préservatrices qui retenaient la

nature humaine sur la pente d'aberration où l'entraîne sa

perversité originelle. Aujourd'hui elle s'étonne d'avoir engendré

les bêtes sauvages qui, récemment, se retournèrent contre elle

pour la dévorer: les anarchistes.

C'est à peu près comme si les eaux croupies s'étonnaient de

produire la typhoïde.

D'ailleurs, il faut remarquer que, même parmi les anarchistes,

entre les assembleurs de nuées qui rêvaient une société communiste

sans Dieu ni Maître et où tout le monde serait bon, vertueux,

désintéressé, altruiste parmi des auges toujours pleines de

victuailles, et les frénétiques qui volent et qui tuent au nom de

la liberté intégrale, la transition ne fut pas immédiate.

De Kropotkine et Reclus, d'une part, à Bonnot et Garnier, d'autre

part, il y eut Ravachol, Vaillant, Émile Henry et pas mal de

rhéteurs plus ou moins inconscients. Je voudrais, dans les lignes

qui suivent, donner un croquis de ces divers protagonistes de

l'Anarchie. Je n'aurai pour cela qu'à me rappeler le temps où,

Dieu ne m'ayant pas encore montré la Voie unique, je partageais

leur folie.

* * * * *

Au bas de la rue Mouffetard, face à l'église Saint-Médard, une

haute maison, à façade enfumée, crevassée, sordide. Un escalier

obscur, dont les marches périlleuses branlent sous le pied qui s'y

pose, mène à une mansarde où se rédige la _Révolte, _journal qui

représente à cette époque -- 1893 -- quelque chose comme le

moniteur de l'Anarchie.

C'est là que gîte Jean Grave, ancien cordonnier, formé aux idées

libertaires par Kropotkine, puis promu rédacteur en chef du papier

hebdomadaire dont la périodicité fut assurée, tant bien que mal,

par des cotisations venues d'un peu partout -- voire de l'Amérique

du Sud.

Dans le fond de la mansarde, sous l'angle surbaissé du toit, un

lit de fer aux couvertures en désordre. Près de la fenêtre

étroite, à petits carreaux, une large table en bois blanc, posée

sur des tréteaux et couverte de paperasses. Trois ou quatre

chaises de paille. À la muraille des gravures révolutionnaires

dont l'une montre, accrochés à des potences, le président Carnot,

Léon XIII, le tzar et Rothschild. En monceaux poussiéreux, dans

les coins, les _bouillons_ du journal.

Jean Grave se tient assis contre la table et griffonne en charabia

un article où les principes de l'Anarchie sont formulés avec

rigueur et selon le pédantisme le plus cocasse.

C'est un petit homme trapu, aux épaules massives, doué d'un ventre

qui se permet de bedonner. Sa tête toute ronde grisonne. Une

moustache en brosse coupe sa face débonnaire. Ses yeux jaunes

n'offrent qu'une expression très inoffensive sous des sourcils en

broussaille.

Car Jean Grave n'est pas méchant. Il appartient à cette catégorie

d'anarchistes qui se plaisent surtout à rêver l'âge d'or

communiste dont ils voudraient gratifier l'humanité.

Ce qui ne l'empêche pas de rédiger des diatribes où, grisé de

sophismes slaves, il préconise les chambardements les plus

extrêmes.

D'ailleurs opposé à ce que les compagnons pratiquent le vol sous

prétexte de «reprise individuelle» et incapable de tuer un

moustique, lui eût-il piqué dix fois le nez.

C'est un contraste qu'on note assez fréquemment parmi les

théoriciens de l'Anarchie: chez eux, la violence, parfois

meurtrière, de la pensée s'allie à une grande douceur de moeurs.

Ils écriront tranquillement: «Étripons tous les propriétaires.» Et

la minute d'après, ils auront la larme à l'oeil pour un marmot qui

s'est laissé choir sur le pavé glissant et qui braille...

Vis-à-vis Jean Grave, accoudé sur la table et dévorant un tome de

Haeckel, le nommé Martin, ancien séminariste, aujourd'hui orateur

dans les réunions ouvrières. Il est maigre, famélique, affublé

d'une redingote en loques. Des yeux pleins de chassie, un nez

immense qui lui encombre toute la figure.

Malgré son apostasie, Martin a gardé quelque chose de clérical

dans l'allure et dans les propos.

Un jour, érigeant un index solennel, il articula devant moi, cette

déclaration: -- Nous sommes les Pères de l'Église anarchiste et

nous en promulguons les dogmes...

Ce pourquoi il fut vivement rabroué par Jean Grave en ces termes:

As-tu fini de poser au Bon Dieu, espèce de défroqué!

Mais Martin n'en demeure pas moins convaincu qu'il est un Apôtre,

un Docteur, presque un Prophète. Du reste, vivant, lui aussi, dans

un songe: lorsqu'il fut arrêté en 1894 et englobé dans le procès

des Trente, il ne parvenait pas à comprendre ce qu'on lui

reprochait.

-- Mais je n'ai rien fait, disait-il, que me veut-on?...

Il fut acquitté.

Le matin d'avril où je trouvais mes deux camarades en tête à tête

comme je viens de le décrire, j'avais été convoqué par Jean Grave

pour faire connaissance d'Élisée Reclus.

J'étais assez impatient de cette entrevue. D'abord j'admirais

beaucoup Reclus pour cette oeuvre magistrale: _la géographie

universelle _où la beauté du style met en valeur une science de

premier ordre. Ensuite, le sachant libertaire, je désirais fort

l'entendre parler sur la doctrine. Il me semblait que cette

puissante intelligence me fournirait de nouveaux motifs de

propager l'Anarchisme.

En l'attendant, notre conversation fut sans grand intérêt. Je me

souviens pourtant que Grave me reprocha de donner trop de temps à

la poésie. Il se croyait d'un esprit très positif, tenait, disait-

il, les vers pour un bruit agréable mais vain et m'exhortait à

publier des brochures en prose à l'usage des prolétaires.

-- Je le ferai, dis-je, mais cela ne m'empêchera pas de versifier,

car, ô Jean Grave, je chéris la Muse.

Il haussa les épaules! -- Ces poètes! Tous des enfants!...

Survint un certain M..., peintre, architecte, graveur, sculpteur,

raté dans tous les genres. Parce que la réalisation ne

correspondait pas à ses velléités d'art, il était devenu

anarchiste et il dépensait une assez jolie fortune à subventionner

les compagnons. En outre, il était borgne, ce qui l'empêchait de

voir la société d'un bon oeil.

À ce propos, je noterai que, comme l'ont remarqué tous ceux qui

fréquentèrent les anarchistes, il y a parmi ceux-ci une forte

proportion de disgraciés de la nature. Les uns clopinent sur des

béquilles; d'autres sont bossus ou scrofuleux; d'autres divaguent

par suite d'une cervelle atrophiée.

Ce sont ces éclopés qui montrent le plus de virulence dans la

haine. Incapables de résignation, ils considèrent leurs tares

comme une iniquité dont l'époque leur doit compte. Dans les

réunions, ils préconisent les mesures les plus violentes.

C'est un spectacle lugubre et comique à la fois que celui de ces

valétudinaires poussant à des «coups de force» qui demanderaient

la vigueur d'une équipe d'athlètes.

M... ne manquait pas à cette règle. À peine entré, il parla de

mixtures explosives dont il se proposait d'étudier les effets.

Je dois dire qu'il rencontrait peu d'écho dans la mansarde.

Jean Grave, perdu de chimères d'ordre spéculatif, ne suit qu'à

regret les apologistes de la bombe et du poignard. Martin n'aurait

pas donné une chiquenaude au propriétaire le plus implacable de

Paris. Quant à moi, -- je l'ai dit mais je le répète, -- j'avais

l'horreur du sang versé, fût-ce pour des théories dont, alors, je

n'arrivais pas à percevoir les conséquences meurtrières.

L'arrivée de Reclus rompit les propos sanguinaires que tenait M...

-- Le célèbre géographe était un homme de petite taille, à la

barbe blanche, aux yeux bleus, très profonds et très doux. Un

aimable sourire entrouvrait ses lèvres sur une denture intacte

malgré l'âge.

Il eut pour chacun de nous quelques mots gracieux. Quand Grave

m'eut présenté, il me complimenta sur des articles publiés

récemment et où j'avais exposé la doctrine.

Ensuite nous descendîmes déjeuner chez un mastroquet de la rue

Mouffetard. Végétarien mitigé, Reclus mangea des oeufs sur le plat

et quelques légumes; il ne but que de l'eau. Mais il ne fit nulle

observation en nous voyant absorber du saucisson, du gigot

saignant et du vin au litre.

La conversation effleura d'abord des sujets quelconques. Puis

Grave, que préoccupait un litige avec plusieurs compagnons, dit

soudain à Reclus: -- Il faut que je vous demande votre avis. Vous

savez que j'ai publié, dans l'avant-dernier numéro de la

_Révolte_, un article où, à propos des cambriolages de Pini, je

soutenais que, dans une société dont le dépouillement des pauvres

par les riches constitue la raison d'être, les Anarchistes ne

devaient pas voler, car, ce faisant, ils se conduisaient comme des

bourgeois... Là-dessus, on m'a écrit des choses violentes.

Certains m'ont déclaré que la reprise individuelle constituait un

droit strict pour les Anarchistes et que c'était un préjugé bêta

qui m'aveuglait l'esprit. D'autres m'ont fait remarquer que Pini

avait employé le produit de ses cambriolages à la propagande et à

venir en aide aux familles de ses camarades en prison... C'est

vrai: néanmoins j'ai envie de répondre que, voulant établir le

règne de la justice dans le monde, nous devons éviter l'injustice

qui consiste à léser autrui, même si autrui est notre adversaire.

J'ajouterais ceci: les exploiteurs de notre état social ignorent,

pour la plupart, que leur domination résulte d'une iniquité

sociale et, par conséquent, ils ne sont pas responsables. Je

terminerai en disant: instruisons-les, apprenons leur que les

hommes sont innocents, que les institutions seules sont mauvaises

et que quand l'humanité se sera délivrée de ces instruments

d'oppression: la religion, la propriété, le militarisme, la

famille, les lois, elle pourra développer sans effort ses

instincts originairement bons dans le communisme. Dites moi si

vous m'approuvez.

Cet exposé sommaire, ce décalque des rêveries de Rousseau

constituait bien en effet le programme des doctrinaires de

l'Anarchie. Aussi ne fus-je pas étonné quand Reclus répondit: -- À

mon sens, vous avez raison... Non, continua-t-il -- en fixant M...

qui protestait à la sourdine, -- l'Anarchiste ne doit ni tuer ni

voler. Précurseurs d'une ère où les hommes comprendront que pour

être heureux il leur importe d'éviter la violence, les Anarchistes

ne rempliront leur mission que s'ils donnent l'exemple des vertus

qui régiront -- sans foi ni loi -- la société future. Que

recherchons-nous? L'équilibre entre les instincts égoïstes et les

instincts altruistes. Or nous devons, dès à présent, nous efforcer

de l'établir en nous et par conséquent éviter ce qui le romprait -

- à savoir, le dommage causé à autrui.

Grave marqua de la satisfaction. Moi aussi, car les meurtres et

les vols auxquels maints libertaires donnaient un sens de juste

revendication m'étaient des cauchemars qui troublaient mon beau

rêve d'âge d'or dans le paradis terrestre de l'Anarchie.

Martin extatique murmura: -- Aimons-nous les uns les autres!...

Pour M..., admirateur forcé de Ravachol et de Vaillant, il aurait

volontiers protesté. Mais la déférence que lui inspirait, malgré

tout, Reclus le retint.

Il n'y eut plus d'échangé que des phrases insignifiantes. Puis

l'on se sépara. Depuis je n'ai revu Élisée Reclus qu'une seule

fois, pendant quelques minutes à Bourg-la-Reine où il habitait. Il

m'avait prié de venir pour me charger d'une commission charitable

qui n'avait rien à voir avec l'Anarchie...

J'ai tenu à rapporter intégralement cette conversation. Elle

marque, je crois, un certain écart entre la génération des Reclus

et des Kropotkine et celle des Carrouy, des Callemin et des

Bonnot. Comment expliquer que les conceptions idylliques et

humanitaires des premiers aient motivé les horreurs où se

complurent les seconds?

C'est ce que je vais essayer de montrer, en examinant d'abord,

pour cela la génération intermédiaire.

* * * * *

Il n'est pas d'anarchiste qui ne se peigne fortement, au-dedans de

soi, la société future telle qu'il l'imagine. Il la voit toute

belle, toute pastorale, toute paisible dans une lumière douce qui

pénètre jusqu'aux derniers replis de son âme. Il s'hallucine à la

considérer; durant qu'il la possède par le rêve, il oublie la

réalité présente.

Or dès qu'il revient à lui, cette réalité l'assaille avec d'autant

plus de violence qu'il en avait perdu tout à fait la notion. Il

voit les hommes tels qu'ils sont le plus souvent: durs, perfides,

égoïstes, presque toujours occupés à se nuire les uns aux autres.

Il voit la souffrance tenailler l'univers. Comme il ne croit pas,

il ne peut admettre que cette loi de la douleur soit inéluctable

et voulue de Dieu pour notre rachat. Le contraste entre le songe

enchanté où il se plongeait et cette guerre incessante, cette

lutte de tous les instants que constitue la vie vraie lui devient

trop douloureux, -- si poignant que son esprit s'égare et que son

attendrissement se tourne en fureur.

Ajoutez l'immense orgueil qui possède tous les anarchistes. Imbus,

pour la plupart, encore aujourd'hui, des théories surannées de

l'évolution et du déterminisme, ils se considèrent comme les

représentants les plus avancés, les plus complets de l'humanité en

marche vers son perfectionnement.

Il se fait dans leur tête un étrange amalgame où les hypothèses de

Darwin et les assertions frauduleuses de Haeckel se marient aux

sophismes hégéliens de Bakounine et aux aphorismes de _la Morale

sans obligation ni sanction_ de Guyau. Ces théories deviennent

pour eux une sorte de _Credo_. Comme beaucoup sont des

autodidactes qui se bourrèrent de lectures abstraites, sans

méthode, sans préparation ni direction, on imagine à quel point

leur intelligence se fausse. Persuadés alors qu'ils détiennent la

vérité absolue, imbus de science matérialiste jusqu'à la folie,

ils en arrivent donc à se concevoir comme des êtres supérieurs

ayant pour mission non de réformer mais de détruire. Et ils

s'acharnent à saper les barrières que la société multiplia, par

instinct de conservation et pour se garder de ses propres écarts.

Ils les considèrent comme des obstacles à ce qu'ils nomment

«l'expansion intégrale de l'individu»; ils éprouvent une volupté

intense à se croire des types d'humanité affranchie des préjugés

qui entravent la marche du fétiche progrès.

L'un d'eux me disait: -- Nos idées étant les plus récentes

produites par l'évolution sont, par conséquent, les plus justes.

C'est pourquoi elles doivent triompher.

Qu'il est représentatif aussi de l'état d'âme anarchiste, ce

Raymond Callemin dit la Science qui, entre deux meurtres ou deux

cambriolages, ne cessait de ressasser d'un ton impérieux et comme

des axiomes irréfutables, les racontars hâtifs qu'il avait puisés

dans les manuels de vulgarisation dont il faisait sa pâture

quotidienne!

La raison de l'énergie stupéfiante que déploient la plupart des

criminels anarchistes réside là: chimériques, ils gardent la

vision permanente de l'idylle communiste qu'ils tiennent pour

l'aboutissement paradisiaque de l'évolution humaine. Comme la

réalité ne correspond pas à ce rêve, ils tentent de la supprimer

dans la mesure de leurs moyens. Enfin l'orgueil, qui régit toutes

leurs pensées et tous leurs actes, leur persuade qu'ils sont les

héros précurseurs de la félicité future.

Reclus, Kropotkine, hommes d'étude et de réflexion, demeurèrent

des théoriciens. On a vu que le premier réprouvait la violence.

S'il était imbu de l'illusion du progrès, il n'attendait que de la

persuasion le triomphe des idées. Je ne serais pas loin d'admettre

qu'à part soi, il éprouvait une certaine épouvante à constater la

façon dont certains de ses disciples les mettaient en oeuvre, s'en

réclamaient pour jeter des bombes et donner des coups de poignard.

Ceci démontre le danger de la doctrine anarchiste: à peine

formulée par des savants authentiques puis répandue par des

publications comme la _Révolte, le Libertaire, les Temps nouveaux

_et une multitude de brochures à un sou, elle se manifesta par des

atrocités.

«Sois mon frère ou je te tue», cette raillerie acérée que Rivarol

décocha aux philanthropes à la Rousseau qui firent la Terreur,

devint la devise de l'Anarchie.

Ainsi naquirent les Vaillant, les Émile Henry, les Caserio.

Toutefois il y a entre ces assassins et les bandits comme Bonnot

et Garnier une différence capitale. Les premiers demeuraient de

sombres idéalistes qui, tenant leurs attentats pour des «leçons de

chose» données aux prolétaires, afin de les orienter vers la

révolution sociale, n'eurent jamais la pensée d'en tirer un profit

personnel.

Pleins d'un désintéressement farouche, ils croyaient travailler

pour l'avenir -- et rien de plus.

Les seconds, il semble bien qu'ils tuèrent et volèrent pour

s'assurer des jouissances immédiates.

En résumé, les théoriciens disaient: -- l'humanité pourrait être

heureuse par l'Anarchie. Leurs disciples immédiats tirèrent cette

déduction: -- l'humanité future sera heureuse par l'Anarchie et

nous travaillerons à son bonheur en frappant la société actuelle.

Les Garnier et Bonnot conclurent: -- Oui, frappons la société mais

pour nous rendre d'abord heureux nous-mêmes en nous appliquant le

butin que nous ferons sur elle.

En une trentaine d'années, on alla des utopistes aux bandits.

Ah! cette recherche enragée d'un bonheur qui, même partiellement

réalisé, ne peut être que transitoire, c'est elle qui cause la

plus grande partie des égarements où la pauvre âme humaine

tourbillonne, semblable à une feuille de novembre fouaillée par la

bise!...

«Ici-bas, disait Balzac, il n'y a de complet que le malheur.» Mais

les hommes ne veulent pas admettre cette vérité. Les plus aberrés

d'entre eux poursuivent férocement ce bonheur qui les fuit. Niant

Dieu, ils en viennent à verser le sang; et alors qu'ils croyaient

propager la vie, ils instaurent le culte de la mort...

* * * * *

Parmi ces âmes tragiques, l'une des plus étranges fut celle

d'Émile Henry. J'ai jadis rencontré, une fois ou deux, cet

adolescent funèbre aux bureaux du journal _l'En-Dehors_ qui eut

son heure de vogue dans les milieux libertaires.

Le directeur était un certain Charles G..., qui avait pris le

bizarre pseudonyme de Zo d'Axa. Né d'une famille de bourgeoisie

aisée que ses incartades consternaient, ce n'était, à proprement

parler, ni un théoricien ni même un révolutionnaire de conviction,

mais un fantaisiste qui éprouvait à souffler la révolte le même

plaisir qu'un gamin des rues ressent à tirer des sonnettes et à

casser des réverbères. Très lettré, doué d'un style mordant, il

publiait des articles brefs où les gens du pouvoir et la

magistrature recevaient force nasardes, chiquenaudes et

croquignoles. Il tenait les bénéficiaires du régime pour des

pantins inesthétiques qu'un homme de goût ne pouvait prendre au

sérieux. Les larder de prestes épigrammes lui semblait un devoir

strict auquel il s'en fut voulu de se dérober.

Avec cela portant beau, juponnier, promenant dans Paris son

insolence à l'égard des mufles comme un panache et tirant l'épée

pour un oui ou pour un non. -- Il est peut-être allé trente fois

sur le terrain.

Clemenceau, qui garde un penchant plus ou moins avoué pour tous

les êtres de désordre, le surnomma, dans un article élogieux, «le

mousquetaire de l'anarchie». L'appellation était assez exacte.

Les manifestations anarchistes lui parurent d'excellentes

plaisanteries parce qu'elles semaient l'épouvante chez les

propriétaires et les rentiers. Sa prédilection se portait

particulièrement sur les bombes jetées par Ravachol. Aussi quand

le bandit fut arrêté par les soins du garçon de café Lhérot, Zo

d'Axa s'acharna sur les magistrats chargés de requérir contre lui:

M. Cruppi et M. Quesnay de Beaurepaire furent spécialement

bafoués.

Comme il fallait s'y attendre, les condamnations plurent sur le

pamphlétaire. Or il ne souciait pas du tout d'aller en prison.

Dépistant la police, lancée à ses trousses, il gagne Londres. Mais

comme il ne parle pas l'anglais, il s'y ennuie. Et il s'y ennuie

d'autant plus que les compagnons réfugiés là-bas l'assomment par

leurs querelles intestines, leur pédantisme et leur manque

d'humour.

Il s'embarque pour la Hollande. À Rotterdam il trouve un chaland

qui se préparait à remonter le Rhin jusqu'à Spire. Il persuade aux

mariniers de le prendre avec eux. Et pendant une quinzaine de

jours, il goûte le plaisir d'admirer de beaux paysages,

nonchalamment étendu sur une bâche.

De Spire, il gagne à pied la Forêt Noire puis la Suisse qu'il

traverse en largeur. Il franchit les Alpes et arrive à Milan où il

se propose de séjourner quelques semaines. Mais la police

italienne se renseigne sur son compte et, très ombrageuse quant

aux anarchistes, l'arrête. Il est question de le livrer aux

autorités françaises. Mais il proteste, se démène, parvient à

établir sa qualité de condamné politique. C'est bien: il ne sera

pas rendu à la France mais, comme on le juge indésirable, expulsé

sur l'heure. On lui met les menottes et deux carabiniers le

conduisent à la frontière autrichienne.

De là, il file sur Trieste. Flânant au quai du port, il avise un

paquebot en partance pour le Pirée.

Tiens, se dit-il, si j'allais en Grèce!

Aussitôt fait que projeté. Il loue une cabine et se réjouit à la

pensée de se réciter du Sophocle sur les lieux même où le poète

conçut ses drames.

Une tempête formidable assaille le navire à la sortie de

l'Adriatique. Le vaisseau, cependant, tint bon et Zo d'Axa en est

quitte pour un ample mal de mer.

Au débarqué, il s'aperçoit qu'il ne lui reste presque plus

d'argent. Il écrit une lettre pathétique à sa famille, supplie

qu'on lui adresse quelques fonds poste restante, et, en attendant

la réponse, gagne Athènes d'un pied léger.

Là, comme il veut ménager ses derniers sous, et que la température

est douce, il escalade l'Acropole et s'installe, pour passer les

nuits, dans les ruines du Parthénon. Il se nourrit de pain, de

figues et de pastèques arrosés d'eau claire et de quelque raki. Il

se lie avec des officiers hellènes que sa verve émerveille et

ahurit tour à tour.

L'argent arrive. Comme l'Attique n'a plus d'attraits pour Zo

d'Axa, il prend le bateau pour Constantinople. Dans cette ville

disparate il badaude au hasard, allant çà et là où le vent le

pousse. Un jour il se faufile, sans savoir, dans des

fortifications dont l'entrée est interdite au public. Un

factionnaire lui enjoint de rétrograder. Il ne comprend pas

l'injonction et poursuit sa promenade. Sur quoi, cri d'alarme,

coup de fusil, vingt soldats, jaillis d'un poste voisin, à sa

poursuite. Il se sauve éperdument et parvient à se dérober. Mais

craignant les suites, et sachant la police hamidienne peu tendre

aux révolutionnaires, il gagne, de nuit, la Corne d'Or et fait

marcher un caboteur italien qui, de Smyrne à Rhodes, de Rhodes à

Beyrouth, le mène à Jaffa où il reprend terre.

Or les Ottomans avaient découvert son exode et, s'étant renseignés

à Paris, invitèrent le consul de France à l'arrêter, en vertu des

Capitulations, dès qu'il débarquerait.

C'est ce qui arrive. À peine sur le quai de Jaffa, il est empoigné

par les _chaouchs _du consulat, interrogé sommairement par le

consul puis enfermé dans une chambre, au rez-de-chaussée, qui ne

contient qu'un lit de fer sans sommier ni matelas. Une lucarne

exiguë l'éclaire.

La nuit vient. Zo d'Axa ne rêve que d'évasion. Il se hisse jusqu'à

la lucarne, dans l'intention de se faufiler dehors. Hélas, elle

est trop étroite pour qu'il passe. Alors il redescend, démantibule

le lit et, s'armant d'une tringle qui formait l'un des montants,

il travaille à élargir l'ouverture. La besogne est malaisée car il

lui faut s'efforcer de faire le moins de bruit possible pour ne

pas donner l'alarme à ses gardiens. Enfin, au petit jour, le trou

est percé. Le prisonnier saute dehors et s'enfuit sur la route de

Jérusalem.

Mais il a été aperçu. Les _chaouchs_ se mettent, en hurlant, à sa

poursuite. Comme il a quelque avance, il espère les dépister.

Avisant une sorte de bazar sur le bord de la route, il s'y

précipite et supplie le propriétaire de le cacher. Celui-ci -- un

Juif clignotant et crasseux -- l'examine un bon moment puis lui

demande: -- Vous avoir de l'argent?

Zo d'Axa n'en a point. Au moment de son arrestation, on lui a

enlevé tout ce qu'il portait sur lui.

Sur sa réponse négative, l'Israélite le pousse dehors. Les

_chaouchs_ surviennent, empoignent l'évadé, le garrottent et le

reconduisent, en triomphe, au consulat. Il y attend neuf jours

l'arrivée du bateau qui doit le ramener en France.

Le paquebot en rade, il est transporté à bord et enchaîné sur le

pont. Au bout de quarante-huit heures, le capitaine, qui l'a

interrogé et que ses dires spirituels et goguenards séduisent, ne

le jugeant guère dangereux, lui fait donner sa parole de ne pas

tenter d'évasion aux escales et lui enlève ses chaînes.

Au débarcadère, à Marseille, deux agents de la sûreté attendent Zo

d'Axa, lui repassent les menottes et le conduisent à Paris. Il est

enfermé à Sainte-Pélagie où il liquide les mois de prison auxquels

il fut condamné.

Après sa sortie, l'existence lui devint difficile. Une tentative

pour recommencer l_'En-Dehors_ ne réussit pas. Il végétait, quand

à l'époque de l'insurrection des Boxers, il parvint à se faire

envoyer en Chine pour le compte d'un journal illustré.

Depuis, on n'eut aucune nouvelle de lui. Est-il mort? Est-il

devenu l'oracle de quelque tribu mongole qu'il convertit à

l'anarchie? Il y a là un mystère qui n'a jamais été éclairci...

On trouve chez les anarchistes pas mal de ces aventuriers sans

grande conviction et qui travaillent à la révolution sociale

simplement parce que le régime les agace et parce que, d'âme

inquiète et vagabonde, ils sont incapables de s'enraciner ou de

s'encadrer.

Zo d'Axa représente à merveille ces réfractaires par tempérament.

C'est pourquoi j'ai cru intéressant de donner un croquis de son

odyssée.

* * * * *

Il venait beaucoup de monde à l'_En-Dehors:_ c'était une sorte de

tour de Babel où des nihilistes russes se coudoyaient avec des

sans-travail, des fruits secs de l'Université, des syndicalistes,

où maints snobs de la bourgeoisie riche fraternisaient avec maints

poètes férus de symbolisme.

Comme le journal avait une réelle tenue littéraire, des écrivains,

qui depuis ne se montrèrent nullement subversifs, y collaboraient.

Je me souviens, entre autres, d'un article antimilitariste signé

d'un académicien récent qui ne serait peut-être pas enchanté si

l'on republiait ce péché de jeunesse.

Émile Henry fréquentait donc, ainsi que beaucoup d'autres, l'

l_'En-Dehors_. Je crois même que, comme il était la plupart du

temps sans domicile, Zo d'Axa le laissait coucher sur des tas de

journaux.

L'assassin était de petite taille; il avait les épaules étroites,

les membres frêles; la peau lui collait sur les os. Sa figure

longue, au teint bilieux, se trouait de deux prunelles ardentes et

sombres qui, sous des sourcils froncés, exprimaient une mélancolie

farouche. Une barbe rare et mal plantée lui frisottait aux joues.

Il se tenait, d'habitude, assis dans un coin, sans jamais prendre

part à la conversation. Tandis que fusaient, autour de lui, les

paradoxes, les tirades ampoulées, les propositions saugrenues, il

se tenait immobile, les bras croisés, promenant de l'un à l'autre

des regards vindicatifs. Je ne lui ai vu manifester quelque

sentiment que lorsque tel des interlocuteurs réprouvait «la

propagande par le fait» (_On sait que cet euphémisme anarchiste

signifie l'assassinat. De même, le vol, c'est «la reprise

individuelle»)._

Alors il haussait violemment les épaules, ses yeux flambaient et

il marmottait entre ses dents: -- Imbécile, couard, graine de

bourgeois!...

Si on lui adressait la parole, il répondait par monosyllabes,

semblait gêné, rompait tout de suite le propos en s'esquivant.

Sa destinée fut particulièrement malchanceuse. Il était le fils de

Fortuné Henry, membre du Comité central, colonel de fédérés sous

la Commune, fusillé, je crois, dans la cour de la caserne Lobau,

lorsque les troupes du maréchal de Mac Mahon reprirent Paris.

L'idée de venger son père le domina dès son enfance, quoique sa

mère, personne fort douce et peu révolutionnaire, essayât pour

l'apaiser. À l'instigation de cette brave femme, qui employait ses

dernières ressources à lui faire faire des études complètes, il

prépara, cependant, l'examen de Polytechnique. Fort intelligent,

très laborieux, il avait bien des chances d'être admis.

Or il échoua faute de quelques points. À la maison, c'était la

misère. Il s'aigrit, se révolta, refusa les emplois proposés par

des amis de son père qui s'intéressaient à lui et se jeta

furieusement dans l'Anarchie.

Comment vécut-il pendant plusieurs années? On n'en sait trop rien.

Il fut l'une de ces mille épaves que l'océan parisien ballotte et

qui presque toujours finissent par mourir d'épuisement dans un

hôpital ou à l'infirmerie d'une prison.

C'était un concentré, une de ces âmes taciturnes que leur

répugnance à s'épancher voue, presque fatalement, à l'idée fixe.

Et l'idée fixe chez lui fut de punir la société qui l'avait lésé,

pensait-il, en supprimant son père puis en lui refusant la place

dont son orgueil le jugeait digne. Pour la châtier, il décida de

frapper les premiers venus, car, a-t-il dit devant les Assises,

_il n'y a pas d'innocents:_ ce sont tous ces résignés, tous ces

endormis formant le plus grand nombre qui perpétuent le règne de

l'injustice.

On sait comment il réalisa son épouvantable rêve. D'abord, il

tenta de pénétrer, muni d'une bombe, un soir d'abonnement, dans la

salle de l'Opéra. Comme il était en guenilles, on lui refusa

l'entrée. Alors il gagna le café de l'Hôtel Terminus, s'assit

devant un bock, et tandis que les consommateurs fort nombreux

écoutaient l'orchestre, il lança l'engin au milieu de la salle.

Des hommes, des femmes, des enfants furent tués ou grièvement

blessés.

Comme presque tous les assassins nourris de la doctrine

anarchiste, Émile Henry était un solitaire. Il n'avait confié son

odieux projet à personne. Le feu de haine qui le dévorait ne se

manifesta au dehors que par quelques phrases sanguinaires. Mais

les bavards et les scribes puérils de l' l_'En-Dehors_, le tenant

pour un timide, ne l'auraient jamais cru capable d'un acte de

violence. Aussi furent-ils stupéfaits en apprenant l'attentat du

Terminus.

C'est ce silence, même à l'égard des compagnons, qui caractérise

également l'assassin du président Carnot: Caserio. On sait qu'à

Cette, où il fut garçon boulanger, les groupes libertaires ne le

connaissaient pas. Il vivait à l'écart, muré dans son rêve

homicide, s'empoisonnant le cerveau des livres et des brochures où

les théoriciens de l'Anarchie divaguent avec prodigalité (_La

lecture de Victor Hugo fut aussi pour quelque chose dans la genèse

de son crime. On sait qu'il se plaisait surtout aux _Châtiments_

et qu'il avait appris par coeur le poème où le grand maître du

romantisme pousse à l'assassinat de Napoléon III. Le vers: _Tu

peux tuer cet homme avec tranquillité_ fut particulièrement goûté

de Caserio)._

En ce temps-là, il n'y eut jamais complot entre les Anarchistes

pour préparer des attentats. C'est ce que prouva, d'une façon

irréfutable, le fiasco du procès des Trente. Les libertaires

n'étaient pas sans savoir que la police entretenait parmi eux un

certain nombre de mouchards et d'agents provocateurs. C'est

pourquoi ils évitaient toute entente pour une action commune, de

crainte de trahison.

Il n'y eut, à ma connaissance, qu'une exception à cette réserve.

Je ne dirai pas laquelle...

Mais le péril social n'est-il pas pire quand on songe que des

âmes, plongées dans les ténèbres de l'orgueil et saturées de

rêveries meurtrières, se tiennent à l'écart, en aiguisant leur

couteau, en chargeant leur bombe, jusqu'à la minute où l'esprit de

destruction qui les tourmente, les jette à travers le monde pour

semer le deuil et la désolation?

* * * * *

Il y a pourtant une différence capitale entre ces possédés qui

croyaient, par leurs actes, avancer le triomphe de l'Anarchie et

les scélérats du genre Bonnot. Ces derniers, malgré quelques

déclarations révolutionnaires, apparaissent surtout comme des

jouisseurs enclins à se procurer, par le meurtre et le vol, les

moyens de godailler. La doctrine anarchiste ne leur fut, semble-t-

il, qu'un prétexte pour justifier la satisfaction de leurs

appétits. Rompant tout lien moral, elle leur enseigna surtout que

leurs instincts étant bons, ils pouvaient leur obéir sans

scrupule.

Bonnot, pourvu de rentes, eût peut-être été un bourgeois comme il

y en a tant: engraissé par l'usure ou les fraudes commerciales,

sournoisement hostile à l'église, dur aux pauvres et submergé

d'égoïsme glacial jusque par-dessus la tête.

En résumé, l'on peut dire que l'Anarchie constitue la

manifestation la plus évidente d'un mal qui contamine la société

tout entière. Du jour où sous l'influence du fou genevois

Rousseau, la Révolution décréta que les hommes naissaient libres,

étaient égaux en droits et bons par nature, le désordre régna en

France puis dans tout l'univers. L'individualisme fit de nous un

peuple en poussière, un troupeau d'agités qui cherchèrent en vain

à donner une forme stable aux pseudo institutions qu'ils pensaient

tirer de ces prémisses insensées. Le matérialisme, préconisé par

les cent bouches d'une science qui se croit infaillible, acheva

d'égarer les âmes.

Dieu voudra-t-il nous tirer du marécage où nous nous enlisons de

plus en plus?

Peut-être. -- Mais si nous sommes ramenés au pied de la Croix

salutaire, ce sera par des catastrophes et des souffrances au

regard desquelles tous les maux que nous avons subis par notre

faute, depuis plus d'un siècle, n'auront été, suivant le mot de

Montaigne, que _verdures_ et _pastourelles_.

CHAPITRE V

UNE SUPERSTITION

Une superstition! il semble bien que ce soit le terme convenable

pour désigner cette croyance, chère à tant de démocrates, qu'en

encombrant les cervelles d'une foule de notions historiques,

scientifiques et littéraires, on améliore l'humanité. Comme je

l'ai rappelé, c'était là une des marottes de Victor Hugo. C'est

également celle qu'agitent le plus volontiers nombre

d'universitaires à qui l'habitude de vivre dans l'abstraction fit

perdre le sens du réel.

Après la guerre de 1870, des gens nous disaient avec un grand

sérieux: «C'est le maître d'école allemand qui a préparé les

victoires de nos ennemis; imitons les, répandons à flots

l'instruction et nous reprendrons l'Alsace-Lorraine.

Un demi-siècle a passé; on a établi l'instruction obligatoire; les

intelligences prolétaires et paysannes ont été triturées par de

zélés pédagogues. Résultat: non seulement nous n'avons pas

reconquis les provinces perdues, mais la diffusion des lumières

n'a point modifié la mentalité du grand nombre. Chez beaucoup,

rien de persista de l'instruction reçue à l'école. Pour preuve,

l'examen que l'on impose aux recrues à leur entrée dans les

régiments. On a publié plusieurs de ces interrogatoires et l'on

sait quelles réponses extraordinaires y furent faites. Neuf sur

dix ignorent les faits les plus importants de l'histoire

contemporaine. Quant à la géographie, quant à la morale, même

quant à l'orthographe, -- néant. Les enseignements des livres et

des maîtres avaient traversé ces têtes comme l'eau traverse les

mailles d'un crible en n'y laissant qu'un résidu de vocables

dénués de sens.

Quelques uns ont retenu un peu davantage. Mais comme on leur

inculqua que jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, la France

tâtonnait dans les ténèbres et gémissait, affreusement misérable,

sous l'oppression des rois et du clergé, comme on leur affirma que

la Révolution les avaient émancipés, ils en ont conclu qu'étant

des hommes libres, ils ne devaient tolérer aucun joug; et ils ont

couru au socialisme révolutionnaire comme le fer court à l'aimant.

N'y a-t-il point là une démonstration évidente de cette

banqueroute de la science qui, parce qu'il la constatait, manqua

de faire lapider Brunetière par la postérité des Jacobins?

* * * * *

Il y a quelques temps, je pensais à ces choses et je ne pouvais

m'empêcher de sourire en me remémorant une chanson de café concert

en vogue vers 1875 et qui avait pour refrain ce distique:

_Un peuple est fort quand il sait lire,_

_Quand il sait lire, un peuple est grand!..._

Eh bien, me dis-je, maintenant le peuple français sait lire -- ou

à peu près. Est-il devenu plus fort? Non, car il se traîne, comme

un faible bétail, sous la houlette suspecte des parlementaires qui

le dupent.

Est-il devenu grand? Non, car une nation n'est point grande quand

elle abandonne l'ambition de s'affirmer la première de toutes,

sous prétexte d'humanitairerie. Ce qui semble bien être notre cas.

Sur ces entrefaites, je découvris, dans une boîte de bouquiniste,

la brochure d'un petit drame de M. Eugène Manuel intitulé: _Les

Ouvriers._

Ah! je vous certifie que ces vers n'avaient rien de commun avec

les peintures brutales du naturalisme. Les ouvriers, dont ils

narrent les faits et gestes, sont des êtres vertueux et

sentimentaux; et les discours prolixes où ils se dépensent sont

amènes et pleins d'atticisme; leurs actes édifieraient les

moralistes les plus ombrageux. C'est doux, c'est idyllique, cela

fait penser à des chromos enluminés de rose et de bleu d'après

Florian. -- Seulement je crois que les gars de Charonne et de la

Villette ne s'y reconnaîtraient guère.

Et savez-vous pourquoi les ouvriers, tels que les imagina

M. Manuel, sont si bons et si touchants? C'est parce qu'ils savent

lire. La conclusion du drame paraît être, en effet, celle-ci:

prenez une brute, un fainéant, un saboteur, un partisan de _la

chaussette à clous_ et de _la machine à bosseler_, apprenez-lui

l'alphabet: aussitôt, il deviendra le modèle de toutes les

perfections.

Au surplus, voyons le sujet du drame. Marcel, ouvrier graveur,

intellectuel et tout débordant de sentiments généreux, interrogé

par son patron, explique comment il acquit tant de mérites. Et

voici la façon dont il s'exprime:

_Je dessine chez moi, je vais dans les musées,_

_Je suis les cours publics; il s'en fait à foison!_

_J'apprends tant bien que mal à forger ma raison._

_À quoi sert d'habiter une pareille ville_

_Si c'est pour y moisir comme une âme servile?_

_Ma mère en nos longs soirs d'entretiens sérieux,_

_Des choses de l'esprit m'a rendu curieux._

_Puis on veut être utile, étant célibataire:_

_J'ai des Sociétés dont je suis secrétaire..._

Ainsi ce cher garçon -- qui sait lire -- formé par une mère -- qui

savait lire -- estime que pour un célibataire l'idéal c'est le

secrétariat de plusieurs sociétés. Quelles sociétés? On ne nous le

dit pas. Mais étant donné le ton général de l'oeuvre, ce doivent

être des groupes d'enseignement mutuel. À moins qu'il ne s'agisse

de quelqu'une de ces Universités populaires où d'effarants

utopistes s'efforçaient jadis d'éduquer le peuple par le culte de

la Beauté. Pour obtenir ce résultat, ils donnaient, rue Mouffetard

ou avenue de Saint-Ouen, des conférences sur l'esthétique de Vinci

et sur la prosodie de Baudelaire. On devine combien les

cordonniers, les mécaniciens, les maçons qui assistaient à ces

réunions devaient être intéressés et quels progrès gigantesques

ils firent dans le chemin de la vertu!

Il y a encore autre chose dans la dernière phrase de cette tirade.

À la manière dont elle est construite, on dirait que M. Manuel

estime qu'il faut réserver les secrétariats de sociétés à des

célibataires -- et sans doute la présidence à des hommes mariés. À

moins que le poète -- cela semble ressortir aussi de l'inversion -

- n'ait voulu signifier que, seuls, les célibataires sont utiles à

leurs frères d'humanité. L'assertion serait bizarre pour ne pas

dire plus.

Poursuivons. L'interlocuteur de Marcel, tout ahuri de ces

déclarations péremptoires, lui demande comment il en est venu là.

Et le graveur lui répond lyriquement:

_... j'ai lu!_

_Les mauvais et les bons, tous les livres! Le pire_

_Est encore un esprit qui parle et qui respire._

_La vérité d'ailleurs possède un tel pouvoir_

_Que pour la reconnaître il suffit de la voir! ..._

Pas possible! Ainsi les mauvais livres peuvent faire autant de

bien que les bons? Quant à cette affirmation du pouvoir souverain

de la vérité, elle déconcerte car un expérience archi-séculaire

nous prouve que les hommes se laissent beaucoup plus souvent

séduire par le mensonge et l'illusion que par le vrai, celui-ci

fût-il aveuglant de clarté. Néanmoins il faudrait admettre avec

M. Manuel: 1° qu'il est aussi sain de lire des pornographies

écrites en mauvais français que des traités de morale rédigés en

un style attrayant; 2° que la vérité -- laquelle? religieuse?

sociale? scientifique? il ne le dit pas -- s'impose à tous, sans

effort, dès qu'elle se révèle.

Je crains que M. Manuel ne soit un de ces optimistes _quand même_

qui, persuadés, eux aussi, que l'homme naît bon, s'aveuglent, de

parti pris, pour ne pas voir les défauts et les vices de notre

pauvre nature...

Le nommé Marcel continue:

_Aux livres je dois tout; j'en ai là, sur ma planche,_

_Qui me font sans ennui passer tout mon dimanche!_

_Avec eux j'ai senti mon âme s'assainir;_

_Ils m'ont donné la foi que j'ai dans l'avenir;_

_Ma mère me l'a dit: l'ignorance est brutale,_

_Elle imprime au visage une marque fatale!_

_Au mal comme au carcan l'ignorant est rivé;_

_Mais quiconque sait lire est un homme sauvé._

On voudrait bien connaître le catalogue de cette bibliothèque qui

produit tant de merveilles. M. Manuel ne nous le donne pas: c'est

une lacune.

Ensuite cette mère ne porte-t-elle pas un jugement précipité en

inculquant à son fils que l'ignorance marque d'un sceau farouche

le visage des illettrés?

J'ai connu naguère un vieux cultivateur qui ne savait ni A ni B.

Ce n'en était pas moins un fort brave homme, incapable de nuire au

prochain et ne portant nul signe néfaste sur le front.

Quand à l'assertion qu'un homme qui sait lire est sauvé, elle est,

pour le moins... audacieuse.

Citant ces vers, M. Jules Lemaître écrit avec raison: «Il m'est

tout à fait impossible de souscrire à des maximes aussi

imprudemment confiantes... Les livres nous apprennent toutes les

façons dont l'univers s'est reflété dans l'esprit des hommes; mais

ils ne nous apportent la solution de rien. S'il s'agit de morale

(et c'est, en effet, ici et ailleurs, la grande préoccupation de

M. Manuel), il me paraît inutile, sinon dangereux, de connaître

les innombrables et contradictoires explications que d'autres

hommes ont données du monde et de la vie humaine. J'ai beaucoup

vécu avec les simples et les ignorants. Et certes quelques uns

n'étaient que des brutes, quelquefois méchantes. Mais ceux qui

étaient bons l'étaient divinement. Et ils étaient ainsi en vertu

d'une conception de l'univers extrêmement rudimentaire mais ferme

et assurée, et que tout autre livre que le catéchisme et

l'Évangile n'aurait pu qu'obscurcir et altérer. Car les livres ne

sont pas la vérité. Ils sont la recherche, ils sont la critique.

Ce qu'ils semblent parfois nous apporter de bonté, nous l'avions

en nous. J'ai constaté par des expériences répétées que les

paysans munis de certificats d'études ne valaient pas leurs pères

«illettrés», pour parler comme les statistiques... Un ouvrier

comme Marcel, qui va au hasard, qui ne comprend pas tout et qui

n'a pas le temps de faire le tour des livres, j'ai grand'peur que

pour peu qu'il sorte de Jules Verne et du _Magasin pittoresque,

_l'abus de la lecture ne lui soit un danger. Car que la vérité

possède un tel pouvoir qu'il suffise de la voir pour la

reconnaître, rien n'est moins sûr, hélas! Je sais trop bien ce que

Marcel doit lire de préférence. Et si encore il n'y avait que les

livres. Mais il y a les journaux. Je connais les votes de Marcel,

ouvrier de Paris, et je vois qu'ils sont absurdes, bien qu'ils

partent peut-être d'un sentiment généreux. Ce que Marcel a puisé

dans ses livres, c'est d'abord l'horreur des traditions et des

disciplines héritées. Puis ce sont des idées générales que leur

simplicité théorique lui fait croire aisément réalisables. C'est

l'oubli de l'infinie complexité des choses et des dures et

inéluctables conditions où se développe la vie sociale. C'est à la

fois une humanitairerie idyllique et intolérante. Marcel, ouvrier

graveur, et qui a lu, doit être plein de chimères et farouche,

violent même, pour les défendre. Il peut, avec cela, être le

meilleur garçon du monde, le plus honnête, le plus désintéressé.

Mais j'ai grand'peine à croire à la sagesse impeccable que

M. Manuel lui attribue...»

On ne saurait mieux dire.

Continuons l'exposé du drame. Marcel, ayant prêché son patron,

aligne sur sa table des pots de fleurs et des bouquets. Car c'est

la fête de sa mère -- qui sait lire, qui lui donna le goût de la

lecture. -- Ce pourquoi il l'appelle «la sainte».

Oh! ce n'est pas qu'elle aille à la messe ni qu'elle prie.

M. Manuel -- qui est, je crois, israélite, ne préconise point la

pratique religieuse. Non cette mère fut et demeure une lectrice

intrépide, ce qui fait qu'elle possède toutes les vertus. Que la

recette est donc commode: voici une femme du peuple; vous

l'écartez de l'Église, puis vous lui faites lire les volumes de

trente-deux bibliothèques municipales. Résultat: une sainte.

Survient la fiancée de Marcel. C'est une vertueuse ouvrière --

puisqu'elle sait lire -- qui nourrit de son travail son petit

frère et sa petite soeur. Son patron, un monsieur Morin, qui a été

son bienfaiteur, doit venir, le jour même, voir la mère de Marcel

afin de conclure le mariage.

Les deux amoureux échangent des propos anodins que résume ce dire

de Marcel:

_La beauté de la femme est l'oeuvre du mari._

Le vers est un peu obscur. Mais je suppose que Marcel veut assurer

à Hélène qu'il ne lui déformera pas le visage à coups de poings

comme le ferait peut-être un ouvrier qui n'aurait pas appris à

lire.

Hélène se retire. Puis rentre la maman toute troublée. Elle confie

à son fils un secret qu'elle lui avait caché jusqu'alors. Elle

n'est pas veuve, comme il le croyait. Son mari l'a quittée, il y a

vingt ans. Mais elle ne veut pas dire le motif de cet abandon. Or

elle vient de rencontrer dans la rue un homme qui lui ressemble.

Si c'était lui!

Justement le voilà qui entre, ce personnage mystérieux. -- C'est

M. Morin, le patron d'Hélène... et c'est aussi le mari de «la

sainte». Reconnaissance mutuelle, explications, exclamations, bref

une de ces scènes lacrymatoires comme il s'en confectionne à

l'usage des drames pédagogiques.

Morin s'accuse et se repent. Il fut jadis un ivrogne fieffé. Un

soir, dans un accès de rage alcoolique, il a frappé Jeanne de deux

coups de couteau puis a pris la fuite.

Pourquoi donc a-t-il voulu assassiner sa femme et pourquoi aussi

fréquentait-il les mastroquets?

Parce qu'il ne savait pas lire. -- C'est lui-même qui nous

l'apprend:

Je n'ai jamais connu le chemin de l'école!

L'école laïque, bien entendu. Car d'école congréganiste il ne

saurait être question. M. Manuel la tient probablement pour pire

que le comptoir des marchands de vins.

Mme Morin guérit de ses blessures à l'hôpital. Héroïque -- elle a

lu tant de livres! -- elle résista aux suggestions de la misère,

trouva du travail, éleva son fils dans l'amour des abécédaires,

puis des manuels de vulgarisation, et fit de lui le secrétaire de

sociétés vertueuses que nous savons.

Quant à Morin, il avait éprouvé des remords; d'ivrogne et de

paresseux qu'il était, il devint sobre et travailleur. De ce

moment, il prospéra, s'enrichit et s'améliora de plus en plus.

Aujourd'hui le voici commerçant à son aise et, en outre,

philanthrope.

Comment s'opéra cette transformation?... Oh! c'est très simple:

dans l'intervalle, Morin avait appris à lire.

Effusions, réconciliation, embrassades, pluie de larmes heureuses.

Hélène paraît. Morin père et mère donnent leur bénédiction aux

jeunes fiancés. Apothéose, feux de Bengale. Tirade finale où Morin

recommande aux spectateurs de lire jour et nuit pour devenir

vertueux. La toile tombe tandis que l'orchestre joue: _Où peut-on

être mieux qu'au sein de sa famille -- quand on sait lire..._

* * * * *

Si je me suis étendu sur ce petit drame où l'extravagance de la

pensée s'exprime en des vers d'une désolante platitude, c'est

parce qu'il me semble fort représentatif d'un état d'esprit tout à

fait baroque.

Quoi donc, voilà des gens cultivés, des universitaires, comme

M. Manuel, qui devraient avoir appris, par la seule expérience,

que ce n'est point en suralimentant l'âme humaine de notions

hétéroclites, et parfois d'une exactitude contestable, sur

l'histoire, la morale, la biologie, les littératures et les arts,

qu'on la rend meilleure.

Que non pas: imbus des sophismes promulgués par la Révolution,

persuadés, -- en bon matérialistes -- que l'homme est un animal

perfectible, convaincus qu'un prolétaire formé par l'école laïque

et, par conséquent, républicain est fort supérieur à tout individu

formé par l'Église et muni de convictions monarchiques, ils

vivent, comme dit Charles Maurras, dans les nuées. Ils ont imaginé

un citoyen idéal que la pratique de la liberté, de l'égalité, de

la fraternité et la vulgarisation de la science doivent rendre

apte à évoluer vers la perfection. Cette chimère leur déforme le

jugement au point qu'ils perdent, je le répète, tout sens du réel.

C'est en vain que la vie leur donne des leçons brutales. C'est en

vain que les systèmes philosophiques, qui s'efforcent d'expliquer

l'univers et d'organiser cette barbarie industrielle, prise par la

plupart de nos contemporains pour une civilisation, font faillite

les uns après les autres. C'est en vain que les riches deviennent

de plus en plus durs et les pauvres de plus en plus haineux. C'est

en vain que l'alcoolisme prospère, que les crimes se multiplient,

que les fous pullulent. Peu leur importe: ils errent dans leurs

ténèbres en répétant avec obstination: l'homme est bon, le Progrès

nous inspire et nous guide vers d'éblouissantes destinées. Demain,

nous serons tous des dieux!...

L'Église de Jésus-Christ les avertit sans cesse qu'ils courent à

des catastrophes. Elle leur montre la Croix qui scintille dans la

nuit où ils vaguent parmi l'or, parmi la boue, les larmes et le

sang.

Constante dans la foi, immuable dans l'espérance, infatigable dans

la charité, elle s'efforce de les éclairer.

Mais pour ne point l'entendre, ils hurlent des blasphèmes. Ou

bien, tristes fous ignorant que l'Église _ne peut pas périr_, ils

se ruent contre elle avec l'espoir qu'en la tuant, ils aboliront

leur conscience.

L'Église essuie sa face couverte de fange. Avec une douceur

inflexible elle poursuit sa mission de rachat universel. Quand

cette société vermoulue, moisie, minée par plus d'un siècle de

métaphysique aberrante, s'écroulera sous les coups des fils de

ceux qui crurent l'édifier à la gloire d'une humanité sans Dieu,

l'Église sera là pour tout reconstruire et pour tout purifier...

CHAPITRE VI

CHEZ LES PAYSANS

Au chapitre précédent je constatais combien l'instruction donnée à

tort et à travers, comme on le fait aujourd'hui, laissait peu de

traces dans les cerveaux qui, très évidemment, ne sont pas faits

pour se l'assimiler.

L'expérience le prouve en ce qui concerne un grand nombre

d'ouvriers des villes. Elle le démontre d'une façon encore plus

frappante à ceux qui vivent d'habitude avec les paysans.

Quand je dis vivre avec eux, je n'entends point par là s'installer

dans une de ces bicoques, d'architecture extravagante, que les

commerçants retirés baptisent, sur plaque de marbre noir, _Mes

Loisirs _ou _Mon Repos._

Ceux-là ne se frottent à l'homme des campagnes que pour lui

acheter des légumes ou, tout au plus, en temps d'élection, pour

briguer un siège au conseil municipal.

D'ailleurs, le paysan ne se livre pas facilement. Il se méfie du

citadin; il le considère un peu comme un être d'une autre race

dont les intérêts ne sauraient être analogues aux siens. Il se

demande ce que cet intrus vient faire au village et il le

soupçonne fort souvent de viser à lui ravi la terre -- ce sol

nourricier, producteur d'écus, vers lequel se tournent toutes ses

ambitions, tous ses désirs, tous ses espoirs et tous ses rêves.

Si après avoir espionné longuement le nouveau venu et analysé,

avec plus ou moins d'exactitude, ses allures et ses moeurs, il

s'aperçoit qu'on n'en veut point à son patrimoine, alors il se

rassérène. Tout en restant sur la défensive, il laisse parfois

l'observateur pénétrer dans son âme obscure et il révèle, sans le

vouloir, quelques-uns des mobiles fort simples qui déterminent les

actes essentiels de son existence.

Encore cette demi confiance demeure-t-elle fort relative, prompte

à s'effaroucher. Au moindre propos, à la moindre démarche mal

interprétés, il se retire comme un escargot dans sa coquille de

prudence héréditaire vis-à-vis de l'étranger.

Donc, pour arriver à connaître le paysan, il faut vivre de sa vie,

près de lui, comme lui quant au domicile et aux habitudes et, par

surcroît, ne montrer aucune velléité d'acquérir de la terre dans

le pays.

C'est ce que j'ai fait pendant plusieurs années, d'abord vers

Lagny, dans un village dont le terroir était limité par de vastes

domaines appartenant à des Juifs considérables; ensuite, dans un

village situé en lisière de la forêt de Fontainebleau. Ici la

population se composait, par moitié environ, de producteurs

d'asperges et de bûcherons exploitant, pour la boulangerie et les

poteaux de télégraphe, les plantations de pins du bornage. Là, on

cultivait la betterave et le blé.

Dans l'un et l'autre endroit, j'occupais une petite maison dont

les deux ou trois pièces carrelées, blanchies à la chaux, meublées

d'une façon très sommaire, s'encombraient, comme il sied, d'une

quantité de livres.

Le premier de ces villages s'appelle Guermantes. Le second porte

le nom d'Arbonne; il acquit quelque notoriété après que j'eus

publié _Du Diable à Dieu._

Ce sont les notes prises sur le vif à cette époque qui me servent

pour établir que l'instruction, à programme diffus, telle qu'on la

mixture dans les écoles laïques, non seulement ne modifie pas les

mentalités paysannes, mais encore ne laisse aux campagnards que le

souvenir d'une contrainte extrême et d'un labeur pénible dont ils

ne retirèrent aucun profit. Car demander à un paysan de se

passionner pour des abstractions, d'acquérir une science dont il

ne saisira pas l'application immédiate et tangible, c'est enfouir

des grains de café torréfiés dans du sable, avec le fol espoir

qu'ils finiront par germer.

À très peu d'exception près, le paysan ne lit pas sinon quelque

feuille du chef-lieu où il ne s'intéresse guère qu'aux nouvelles

et aux faits divers locaux. Il lit aussi quelquefois l'almanach

pour y rechercher les dates des foires qui se tiennent aux

environs. Enfin, comme je pense le démontrer par des exemples

vécus, ce que nous appelons effort intellectuel, sentiment de

l'idéal, sens de la beauté lui échappent de la façon la plus

absolue.

Faut-il le regretter? Point du tout. Son intelligence, étroite

mais fort lucide en ce qui regarde sa fonction de cultivateur ou

d'appropriateur aux besoins de tous des biens de la terre, se

passe aisément d'art et de science. Il a fallu la folie d'égalité

qui possède la démocratie pour qu'on imaginât de lui fourrer dans

la tête un tas de notions dont il n'aura jamais l'usage, et de le

déguiser en membre conscient du peuple souverain.

* * * * *

Voici maintenant quelques-uns des faits qui m'ont permis de voir

les paysans tels qu'ils sont et non tels que se les figurent les

fabricants de chimères qui déforment la société française depuis

plus de cent ans.

À Guermantes, en été, j'avais coutume de placer mon bureau contre

la fenêtre large ouverte. Comme la chambre où je travaillais était

au rez-de-chaussée, l'on me voyait de la route qui traverse le

village.

J'écrivais, je compulsais des volumes; parfois je levais les yeux

pour savourer le paysage qui s'étendait devant moi. De grands

noyers murmurants, un vieux sycomore, où bruissait un peuple

d'abeilles, bordaient le chemin. Ils m'enveloppaient d'une musique

ondoyante dont le rythme m'était propice pour la cadence de mes

phrases.

Par delà ces arbres, il y avait un verger en pente jalonné de

pommiers dont les fruits luisaient, dans le feuillage sombre,

comme des boules de corail. L'herbe s'étoilait de scabieuses

mauves et de renoncules couleur d'or. Une venelle ombragée

d'aubépines descendait vers un mince ruisseau qui jasait sous les

cressons et les bardanes. C'était un de ces coins de nature fins,

modérés, paisibles, comme il y en a tant dans notre chère Île-de-

France.

Étant fort pris par la rédaction de mes livres et des articles

qu'il me fallait livrer à date fixe, je demeurais cloué des

journées entières à mon bureau -- ce que pouvaient constater les

passants.

Or, le soir venu, il m'arrivait d'aller rendre visite à l'un de

mes voisins, un ressemeleur de chaussures chez qui se réunissaient

parfois, pour la veillée, quelques notables du pays.

Une fois que j'avais noirci du papier pendant neuf heures presque

consécutives, à peine entré, je me laissai tomber sur une chaise

en m'écriant: Ah! que je suis fatigué!

Un éclat de rire général répondit à mon exclamation.

-- Eh bien, repris-je, qu'y a-t-il de si risible à cela?... Je

travaille depuis ce matin.

Alors l'adjoint au maire, un vieux paysan, dont la face toute

rasée se plissait de mille rides malicieuses, déclara: -- Vous ne

pouvez guère être las: vous passez tout votre temps assis à votre

fenêtre. Nous autres qui trimons aux champs, j'voudrions bien être

à votre place.

Les autres approuvèrent.

Je fus d'abord un peu interloqué. Puis je saisis que, pour ces

simples, la production intellectuelle ne représentait rien de

raisonnable. C'est une amusette d'oisif qui ne sait à quoi

employer ses mains. Ils ne comprennent que l'effort musculaire ou

tout au plus des travaux d'ordre utilitaire tels que l'arpentage,

le tracé d'une route par un ingénieur des ponts et chaussées, les

calculs d'un entrepreneur de bâtisses. Mais l'art, la littérature:

lettre close pour eux. En outre, il leur est impossible de

concevoir que le rude labeur de l'écrivain puisse fatiguer autant

et plus que le labourage ou la fumure d'un champ.

J'eus d'abord une velléité d'expliquer à ce brave homme que la

plume était parfois aussi lourde à manier que la pioche; mais

ayant acquis quelque expérience touchant le peu de cas que les

campagnards font de tout ce qui ne concerne pas directement la

terre, je m'abstins de protester.

Si j'avais tenté une démonstration du travail épuisant qu'implique

le métier de littérateur pratiqué avec amour et ténacité, peut-

être par une vague indifférence à l'égard «du monsieur qui lit

dans les livres», mon interlocuteur aurait-il feint d'admettre mes

arguments. Mais tenez pour assuré qu'à part soi, il n'aurait cessé

de me considérer comme un... _feignant_.

* * * * *

J'eus lieu, en une autre occasion, de vérifier la tournure

d'esprit purement utilitaire du paysan.

Il y avait, à l'extrémité ouest du village, un délicieux château,

bâti sous Louis XIII et qu'entourait un grand parc, dessiné, dans

le style grandiose des jardins de Versailles, par Le Nôtre lui-

même.

Ce domaine appartenait au baron de L..., qui, fort éprouvé dans sa

fortune par le _krach _de l'Union générale, le laissait à

l'abandon et n'y résidait que rarement.

J'avais obtenu du gardien de la propriété la permission de me

promener dans le parc et il m'arrivait assez souvent d'errer, à

pas rêveurs, dans ces avenues envahies par la mousse et les herbes

folles.

Un jour, j'y pénétrai au crépuscule. -- Le soleil venait de

disparaître; mais une large lueur de pourpre ardente et d'or en

fusion magnifiait encore les collines occidentales, se glissait à

travers les charmilles dont personne n'élaguait plus, depuis

longtemps, les branches, et venait s'étaler en nappes fauves sur

les boulingrins foisonnant de prêles et d'orties, sur les bassins

dont l'eau dormante prenait des tons de topaze trouble et d'aigue-

marine enfumée. Des taillis inextricables l'ombre montait déjà.

Tout était silence, vétusté, désolation poignante. La mélancolie

de l'heure et la beauté funèbre de ce parc, où les vestiges d'un

passé magnifique achevaient de s'effacer sous les ronces, me

parlaient si fort à l'âme que je m'adossai au fût d'un peuplier à

demi-mort pour mieux en goûter la solennelle tristesse.

Comme je m'absorbais de la sorte, j'entendis marcher dans un

sentier qui rejoignait, entre de vieux ifs, l'avenue où je m'étais

attardé. Presque aussitôt, un homme déboucha près de moi.

Au pays des lys noirs: Souvenirs de jeunesse et d'âge mûr · 第 12 / 17 题