IV

Le soir, S... me conduisit dans une des rues les plus paisibles du

quartier Léopold. Il était nerveux; chemin faisant, il ne me parla

que par phrases saccadées où il était question de mystères

sublimes et de révélations irrésistibles. Pour moi, j'étais aussi

calme que si j'allais assister à une séance de prestidigitation.

Nous fûmes devant une maison d'aspect quelconque. Une bonne

également quelconque ouvrit à notre coup de sonnette et nous

introduisit dans un salon où une dizaine de personnes faisaient le

cercle et jacassaient à tue-tête.

Les femmes dominaient. La maîtresse de la maison, une forte brune

quadragénaire et qui commençait à grisonner. De la poudre

enfarinait à outrance son visage soufflé. Un binocle d'homme à

monture d'or chevauchait son nez aquilin. Elle avait des yeux

bovins à fleur de tête et une petite voix flûtée qui maniérait les

phrases. À côté d'elle, une longue bique, à profil chevalin, à

denture d'institutrice anglaise, à mains énormes et rouges

tortillant un sautoir en simili garni d'amulettes. Puis une sorte

de naine, jaune de teint et ridée comme une vieille pomme de

reinette. Les autres devaient être fort insignifiantes: je ne me

les rappelle que comme de vagues silhouettes.

Trois hommes surnageaient parmi ces jupes. Un personnage

ventripotent et rougeaud dont le crâne, entièrement chauve,

luisait comme une boule de jardin et qui parlait d'une voix

grasse, coupée par les râlements d'un asthme chronique. Un petit

chafouin, perdu dans une redingote noire trop large; ses yeux de

lapin clignotaient entre des paupières flasques dépourvues de

cils. Il brochait des babines en émettant des aphorismes qui

semblaient sortir d'une clarinette enrouée.

Enfin un Juif. Celui-là était hideux. Certes il n'est pas défendu

d'être laid. Mais il y a une certaine laideur qui semble n'être

que le _repoussé_ physique de toutes les abominations morales.

C'était le cas pour cet enfant de Sem. Sa figure, molle, verdâtre,

paraissait imprégnée d'huile. Ses yeux troubles, obliquant vers

les tempes, étaient couleur de vert-de-gris; son nez énorme,

spongieux, épaté, s'appliquait sur sa face comme un panaris. Une

bouche dont les lèvres violettes se gonflaient en bourrelets. La

main exsangue et tellement humide, qu'après l'avoir touchée, on

éprouvait une envie violente de se tamponner avec un mouchoir.

Et tout cela n'était rien. C'était l'expression de cette

physionomie qui inquiétait surtout: un mélange de ruse, de

bassesse et de feinte mansuétude à donner la chair de poule.

Cet Hébreu s'appelait Blumenthal, nom printanier, qui faisait un

contraste, bizarre et répugnant à la fois, avec l'aspect de

l'individu.

Les présentations faites, sans grand cérémonial, la maîtresse de

la maison m'ayant flûté quelques compliments sur mes conférences,

les autres m'ayant regardé d'un air plutôt méfiant -- ce que

j'attribuai à ma notoriété de catholique, -- je priai qu'on reprît

la conversation interrompue par notre entrée. Et me fourrant dans

un coin, je me préparai à prendre des notes mentales.

V

Comme je l'ai dit plus haut, tout le monde pérorait à la fois: on

se serait cru dans une cage pleine de perruches. Par moments, il

est vrai, quelqu'un enflait la voix davantage et tentait d'entamer

une harangue. Mais aussitôt, on lui coupait la parole et il lui

fallait se résigner à faire simplement sa partie dans l'ensemble.

Seul, Blumenthal demeurait à peu près silencieux. Il se caressait

le menton en promenant son regard terne sur l'assistance,

s'inclinait, sans répondre, quand on l'interpellait et me donnait

l'impression d'un renard aux aguets.

Pour S..., il me parut un peu déconfit de ce tumulte ahurissant.

Il me guignait en dessous et semblait craindre que je ne prisse

guère au sérieux les agitations de ses frères et soeurs en

occultisme.

Cependant, le tohu-bohu allait croissant. Tous les termes du

vocabulaire spirite, tout le jargon de la théosophie s'entre

choquaient dans l'atmosphère de ce salon frelaté de métaphysiques

virulentes.

Je m'ennuyais fort. Je méditais de m'esquiver sans attirer

l'attention, quand, soudain, Blumenthal prit la parole d'un ton

péremptoire et dit: -- Mesdames, Mesdames, et vous Messieurs, nous

nous égarons. Il faut procéder avec méthode, continuer nos

expériences, joindre de nouvelles manifestations de l'esprit à

celle que nous avons déjà obtenues... Ce soir surtout, ajouta-t-

il, en glissant un clin d'oeil de mon côté, il importe d'obtenir

des résultats.

Il me fut évident que le Juif était le maître de la réunion. Car,

sitôt qu'il eut parlé, le hourvari s'apaisa. Tous s'inclinèrent

avec déférence. Et la maîtresse de la maison dit d'une voix qui se

voulait solennelle: -- Consultons l'oracle.

Sur quoi, le chafouin et le chauve se levèrent, allèrent prendre

dans un coin un guéridon en acajou, monté sur trois pieds, et

l'apportèrent au milieu du salon.

S... me dit: -- C'est maintenant que vous allez voir des choses

étonnantes...

-- Je le souhaite, répondis-je, car jusqu'à présent je n'ai vu et

surtout entendu que des bavards d'une rare incontinence.

La maîtresse de la maison, la naine et le chafouin prirent place

autour du guéridon et, suivant le rite classique du spiritisme, y

posèrent l'extrémité des doigts, leurs auriculaires et leurs

pouces se touchant.

Les autres, enfin silencieux, faisaient le cercle autour. Je

scrutai les physionomies et je constatai qu'ils étaient tous fort

émus. À coup sûr, il n'y avait point, parmi eux, de mystificateurs

ni de sceptiques: ils croyaient de tout leur coeur que quelque

chose de sublime allait se manifester dans cette table.

L'Hébreu s'avança. Il s'efforçait de prendre un air inspiré. Mais

je dois dire qu'il y réussissait fort peu: malgré tout, la

bassesse de son âme transparaissait toujours sur son hideux

visage. Lui seul me fit l'effet d'un charlatan qui joue un rôle.

Il traça un signe serpentin au-dessus du guéridon et proféra en

scandant les mots: -- Au nom du Plérôme, Esprit qui nous libéras

des religions inférieures, envoie-nous, comme tu l'as déjà fait,

l'Éon Hugo, celui qui reniant le Crucifié, propagea dans le monde,

avec magnificence, la gloire d'Ennoïa.

Dès que j'eus entendu ce blasphème gnostique, je fis, sans m'en

cacher le moins du monde, un large signe de croix et je prononçai

mentalement la conjuration: _In nomine Patris et Filï et Spiritus

Sancti, procul recedant phantasmata._

Du reste, personne ne remarqua mon geste. Tous, béants,

frémissants d'attente, se penchaient vers le guéridon, le dévorant

des yeux.

Une dizaine de minutes s'écoulèrent. Un silence absolu régnait

dans le salon. Les mains des trois évocateurs se crispaient sur le

bois.

Tout à coup, la maîtresse de la maison dit, d'une voix étouffée: -

- L'esprit vient, je le sens...

De fait, le guéridon se souleva, en craquant et, d'un de ses

pieds, frappa un coup sur le parquet (On sait que d'après une

convention constante du spiritisme, un coup signifie: oui, deux

coups: non. Pour les autres mots, le nombre de coups correspond au

chiffre de chaque lettre de l'alphabet.)

L'assemblée ondula, en soupirant d'angoisse et de désir d'en

apprendre plus long.

-- Esprit, es-tu là? demanda Blumenthal.

Un coup: -- Oui!

-- Est-ce Hugo qui nous parle? dit la maîtresse de la maison.

Pas de réponse: le guéridon se balance en craquant de nouveau.

Blumenthal répète la question d'une voix impérieuse.

Enfin deux coups: -- Non!

-- Alors qui est là? s'écrie la naine d'une voix suraiguë.

Pas de réponse. Le guéridon se balance, mais ne frappe aucun coup.

-- Qui est là? répète, haletante et congestionnée, la maîtresse de

la maison.

Le guéridon se met à frapper un grand nombre de coups. Blumenthal

compte tout haut.

Les lettres suivantes sont successivement indiquées: P -- E -- R -

- E...

-- Père! braillent tous les assistants.

-- Père, reprend S... qui trépigne et qui m'apparaît alors tout

aussi toqué que les autres, mais quel père?

Et la maîtresse de la maison, soudain larmoyante: -- C'est mon

père, mon bon père qui est mort l'an dernier... Ah! ce n'est pas

la première fois qu'il me rend visite...

Mais l'assistance ne semble pas convaincue que ce soit le père de

la dame qui se trémousse dans le guéridon. L'homme chauve fait

remarquer qu'il s'agit peut-être d'un Père de l'Église gnostique.

-- Ce doit être Valentin, dit-il.

Blumenthal, consulté, se tient sur la réserve.

Cependant la dame s'irrite parce qu'on ne veut pas admettre son

interprétation du mot fatidique.

-- C'est papa! c'est papa! glapit-elle.

Sur quoi tout le monde se lève et recommence à babiller à la fois.

Assourdi, mal à l'aise parmi ce tintamarre, j'étais de nouveau sur

le point de gagner la porte quand un incident se produisit.

La maîtresse de la maison plaque ses mains sur le guéridon et

s'écrie: -- Eh bien, nous allons voir si j'ai raison ou non.

Sonnez la bonne, je vous prie.

Quelqu'un obéit. La bonne vient.

La dame, hors d'elle, lui commande: -- Allez chercher maman et

amenez-là ici, tout de suite.

-- Mais, Madame, elle dort...

-- Cela ne fait rien. Réveillez-là!...

La bonne s'éclipse et la dispute recommence.

Rentre la bonne tenant sous le bras une petite vieille qui pouvait

bien avoir quatre-vingts ans. Boutonnée à la hâte dans une robe de

chambre à carreaux, coiffée d'un bonnet de nuit, mis de travers et

qui laissait échapper quelques pauvres mèches de cheveux blanches,

elle était toute ahurie de ce brusque réveil. Ses yeux vagues

clignotaient et elle balbutiait des mots sans suite.

Je la pris en pitié. Je trouvais révoltant qu'on eût tiré de son

lit cette déplorable aïeule pour la faire assister à ce carnaval

de détraqués.

J'allais formuler -- sans douceur -- ma façon de penser quand,

soit par un mouvement spontané, soit que la dame de la maison

l'eût poussé, le guéridon s'échappa, glissa sur le parquet,

l'espace de deux ou trois mètres, et vint tomber sur la vieille

femme.

Celle-ci poussa un hurlement et prit une attaque de nerfs, dans

les bras de la servante qui l'emporta en grommelant: -- Sont-ils

bêtes!... C'est pas des choses à faire, savez-vous!...

Cependant, la dame de la maison reprenait, triomphante: -- Vous

voyez bien que c'est papa. Qu'est-ce que je vous avais dit?

La querelle, sur cette affirmation, n'en devint que plus violente.

Ce qui m'indigna particulièrement, c'est que personne ne semblait

se soucier de la pauvre vieille. Je dis à S... qu'il faudrait la

soigner et qu'avoir causé une pareille frayeur à une femme de cet

âge, c'était abominable.

Mais il ne m'écoutait pas. Plus frénétique encore que ses voisins,

il se démenait, gesticulait, en vociférant des insanités.

De ce coup, j'en avais assez. Les miasmes de démence et de

diabolisme qui envahissaient de plus en plus le salon me

suffoquaient. J'avais besoin d'air pur. Sans prendre congé, je

sortis brusquement. D'ailleurs personne ne remarqua mon départ:

ils étaient bien trop occupés à s'invectiver et à blasphémer pour

faire attention à moi...

Au pays des lys noirs: Souvenirs de jeunesse et d'âge mûr · 第 11 / 17 题