Le soir, S... me conduisit dans une des rues les plus paisibles du
quartier Léopold. Il était nerveux; chemin faisant, il ne me parla
que par phrases saccadées où il était question de mystères
sublimes et de révélations irrésistibles. Pour moi, j'étais aussi
calme que si j'allais assister à une séance de prestidigitation.
Nous fûmes devant une maison d'aspect quelconque. Une bonne
également quelconque ouvrit à notre coup de sonnette et nous
introduisit dans un salon où une dizaine de personnes faisaient le
cercle et jacassaient à tue-tête.
Les femmes dominaient. La maîtresse de la maison, une forte brune
quadragénaire et qui commençait à grisonner. De la poudre
enfarinait à outrance son visage soufflé. Un binocle d'homme à
monture d'or chevauchait son nez aquilin. Elle avait des yeux
bovins à fleur de tête et une petite voix flûtée qui maniérait les
phrases. À côté d'elle, une longue bique, à profil chevalin, à
denture d'institutrice anglaise, à mains énormes et rouges
tortillant un sautoir en simili garni d'amulettes. Puis une sorte
de naine, jaune de teint et ridée comme une vieille pomme de
reinette. Les autres devaient être fort insignifiantes: je ne me
les rappelle que comme de vagues silhouettes.
Trois hommes surnageaient parmi ces jupes. Un personnage
ventripotent et rougeaud dont le crâne, entièrement chauve,
luisait comme une boule de jardin et qui parlait d'une voix
grasse, coupée par les râlements d'un asthme chronique. Un petit
chafouin, perdu dans une redingote noire trop large; ses yeux de
lapin clignotaient entre des paupières flasques dépourvues de
cils. Il brochait des babines en émettant des aphorismes qui
semblaient sortir d'une clarinette enrouée.
Enfin un Juif. Celui-là était hideux. Certes il n'est pas défendu
d'être laid. Mais il y a une certaine laideur qui semble n'être
que le _repoussé_ physique de toutes les abominations morales.
C'était le cas pour cet enfant de Sem. Sa figure, molle, verdâtre,
paraissait imprégnée d'huile. Ses yeux troubles, obliquant vers
les tempes, étaient couleur de vert-de-gris; son nez énorme,
spongieux, épaté, s'appliquait sur sa face comme un panaris. Une
bouche dont les lèvres violettes se gonflaient en bourrelets. La
main exsangue et tellement humide, qu'après l'avoir touchée, on
éprouvait une envie violente de se tamponner avec un mouchoir.
Et tout cela n'était rien. C'était l'expression de cette
physionomie qui inquiétait surtout: un mélange de ruse, de
bassesse et de feinte mansuétude à donner la chair de poule.
Cet Hébreu s'appelait Blumenthal, nom printanier, qui faisait un
contraste, bizarre et répugnant à la fois, avec l'aspect de
l'individu.
Les présentations faites, sans grand cérémonial, la maîtresse de
la maison m'ayant flûté quelques compliments sur mes conférences,
les autres m'ayant regardé d'un air plutôt méfiant -- ce que
j'attribuai à ma notoriété de catholique, -- je priai qu'on reprît
la conversation interrompue par notre entrée. Et me fourrant dans
un coin, je me préparai à prendre des notes mentales.
V
Comme je l'ai dit plus haut, tout le monde pérorait à la fois: on
se serait cru dans une cage pleine de perruches. Par moments, il
est vrai, quelqu'un enflait la voix davantage et tentait d'entamer
une harangue. Mais aussitôt, on lui coupait la parole et il lui
fallait se résigner à faire simplement sa partie dans l'ensemble.
Seul, Blumenthal demeurait à peu près silencieux. Il se caressait
le menton en promenant son regard terne sur l'assistance,
s'inclinait, sans répondre, quand on l'interpellait et me donnait
l'impression d'un renard aux aguets.
Pour S..., il me parut un peu déconfit de ce tumulte ahurissant.
Il me guignait en dessous et semblait craindre que je ne prisse
guère au sérieux les agitations de ses frères et soeurs en
occultisme.
Cependant, le tohu-bohu allait croissant. Tous les termes du
vocabulaire spirite, tout le jargon de la théosophie s'entre
choquaient dans l'atmosphère de ce salon frelaté de métaphysiques
virulentes.
Je m'ennuyais fort. Je méditais de m'esquiver sans attirer
l'attention, quand, soudain, Blumenthal prit la parole d'un ton
péremptoire et dit: -- Mesdames, Mesdames, et vous Messieurs, nous
nous égarons. Il faut procéder avec méthode, continuer nos
expériences, joindre de nouvelles manifestations de l'esprit à
celle que nous avons déjà obtenues... Ce soir surtout, ajouta-t-
il, en glissant un clin d'oeil de mon côté, il importe d'obtenir
des résultats.
Il me fut évident que le Juif était le maître de la réunion. Car,
sitôt qu'il eut parlé, le hourvari s'apaisa. Tous s'inclinèrent
avec déférence. Et la maîtresse de la maison dit d'une voix qui se
voulait solennelle: -- Consultons l'oracle.
Sur quoi, le chafouin et le chauve se levèrent, allèrent prendre
dans un coin un guéridon en acajou, monté sur trois pieds, et
l'apportèrent au milieu du salon.
S... me dit: -- C'est maintenant que vous allez voir des choses
étonnantes...
-- Je le souhaite, répondis-je, car jusqu'à présent je n'ai vu et
surtout entendu que des bavards d'une rare incontinence.
La maîtresse de la maison, la naine et le chafouin prirent place
autour du guéridon et, suivant le rite classique du spiritisme, y
posèrent l'extrémité des doigts, leurs auriculaires et leurs
pouces se touchant.
Les autres, enfin silencieux, faisaient le cercle autour. Je
scrutai les physionomies et je constatai qu'ils étaient tous fort
émus. À coup sûr, il n'y avait point, parmi eux, de mystificateurs
ni de sceptiques: ils croyaient de tout leur coeur que quelque
chose de sublime allait se manifester dans cette table.
L'Hébreu s'avança. Il s'efforçait de prendre un air inspiré. Mais
je dois dire qu'il y réussissait fort peu: malgré tout, la
bassesse de son âme transparaissait toujours sur son hideux
visage. Lui seul me fit l'effet d'un charlatan qui joue un rôle.
Il traça un signe serpentin au-dessus du guéridon et proféra en
scandant les mots: -- Au nom du Plérôme, Esprit qui nous libéras
des religions inférieures, envoie-nous, comme tu l'as déjà fait,
l'Éon Hugo, celui qui reniant le Crucifié, propagea dans le monde,
avec magnificence, la gloire d'Ennoïa.
Dès que j'eus entendu ce blasphème gnostique, je fis, sans m'en
cacher le moins du monde, un large signe de croix et je prononçai
mentalement la conjuration: _In nomine Patris et Filï et Spiritus
Sancti, procul recedant phantasmata._
Du reste, personne ne remarqua mon geste. Tous, béants,
frémissants d'attente, se penchaient vers le guéridon, le dévorant
des yeux.
Une dizaine de minutes s'écoulèrent. Un silence absolu régnait
dans le salon. Les mains des trois évocateurs se crispaient sur le
bois.
Tout à coup, la maîtresse de la maison dit, d'une voix étouffée: -
- L'esprit vient, je le sens...
De fait, le guéridon se souleva, en craquant et, d'un de ses
pieds, frappa un coup sur le parquet (On sait que d'après une
convention constante du spiritisme, un coup signifie: oui, deux
coups: non. Pour les autres mots, le nombre de coups correspond au
chiffre de chaque lettre de l'alphabet.)
L'assemblée ondula, en soupirant d'angoisse et de désir d'en
apprendre plus long.
-- Esprit, es-tu là? demanda Blumenthal.
Un coup: -- Oui!
-- Est-ce Hugo qui nous parle? dit la maîtresse de la maison.
Pas de réponse: le guéridon se balance en craquant de nouveau.
Blumenthal répète la question d'une voix impérieuse.
Enfin deux coups: -- Non!
-- Alors qui est là? s'écrie la naine d'une voix suraiguë.
Pas de réponse. Le guéridon se balance, mais ne frappe aucun coup.
-- Qui est là? répète, haletante et congestionnée, la maîtresse de
la maison.
Le guéridon se met à frapper un grand nombre de coups. Blumenthal
compte tout haut.
Les lettres suivantes sont successivement indiquées: P -- E -- R -
- E...
-- Père! braillent tous les assistants.
-- Père, reprend S... qui trépigne et qui m'apparaît alors tout
aussi toqué que les autres, mais quel père?
Et la maîtresse de la maison, soudain larmoyante: -- C'est mon
père, mon bon père qui est mort l'an dernier... Ah! ce n'est pas
la première fois qu'il me rend visite...
Mais l'assistance ne semble pas convaincue que ce soit le père de
la dame qui se trémousse dans le guéridon. L'homme chauve fait
remarquer qu'il s'agit peut-être d'un Père de l'Église gnostique.
-- Ce doit être Valentin, dit-il.
Blumenthal, consulté, se tient sur la réserve.
Cependant la dame s'irrite parce qu'on ne veut pas admettre son
interprétation du mot fatidique.
-- C'est papa! c'est papa! glapit-elle.
Sur quoi tout le monde se lève et recommence à babiller à la fois.
Assourdi, mal à l'aise parmi ce tintamarre, j'étais de nouveau sur
le point de gagner la porte quand un incident se produisit.
La maîtresse de la maison plaque ses mains sur le guéridon et
s'écrie: -- Eh bien, nous allons voir si j'ai raison ou non.
Sonnez la bonne, je vous prie.
Quelqu'un obéit. La bonne vient.
La dame, hors d'elle, lui commande: -- Allez chercher maman et
amenez-là ici, tout de suite.
-- Mais, Madame, elle dort...
-- Cela ne fait rien. Réveillez-là!...
La bonne s'éclipse et la dispute recommence.
Rentre la bonne tenant sous le bras une petite vieille qui pouvait
bien avoir quatre-vingts ans. Boutonnée à la hâte dans une robe de
chambre à carreaux, coiffée d'un bonnet de nuit, mis de travers et
qui laissait échapper quelques pauvres mèches de cheveux blanches,
elle était toute ahurie de ce brusque réveil. Ses yeux vagues
clignotaient et elle balbutiait des mots sans suite.
Je la pris en pitié. Je trouvais révoltant qu'on eût tiré de son
lit cette déplorable aïeule pour la faire assister à ce carnaval
de détraqués.
J'allais formuler -- sans douceur -- ma façon de penser quand,
soit par un mouvement spontané, soit que la dame de la maison
l'eût poussé, le guéridon s'échappa, glissa sur le parquet,
l'espace de deux ou trois mètres, et vint tomber sur la vieille
femme.
Celle-ci poussa un hurlement et prit une attaque de nerfs, dans
les bras de la servante qui l'emporta en grommelant: -- Sont-ils
bêtes!... C'est pas des choses à faire, savez-vous!...
Cependant, la dame de la maison reprenait, triomphante: -- Vous
voyez bien que c'est papa. Qu'est-ce que je vous avais dit?
La querelle, sur cette affirmation, n'en devint que plus violente.
Ce qui m'indigna particulièrement, c'est que personne ne semblait
se soucier de la pauvre vieille. Je dis à S... qu'il faudrait la
soigner et qu'avoir causé une pareille frayeur à une femme de cet
âge, c'était abominable.
Mais il ne m'écoutait pas. Plus frénétique encore que ses voisins,
il se démenait, gesticulait, en vociférant des insanités.
De ce coup, j'en avais assez. Les miasmes de démence et de
diabolisme qui envahissaient de plus en plus le salon me
suffoquaient. J'avais besoin d'air pur. Sans prendre congé, je
sortis brusquement. D'ailleurs personne ne remarqua mon départ:
ils étaient bien trop occupés à s'invectiver et à blasphémer pour
faire attention à moi...