-- Merci; fais-moi plutôt donner un logement.

-- Quel logement te faut-il? Reste chez moi.

-- Je ne le puis, je ne suis pas seul.

-- Eh bien, amène aussi ton camarade.

-- Je ne suis pas avec un camarade; je suis... avec une dame.

-- Avec une dame! où l’as-tu pêchée, frère?»

Après avoir dit ces mots, Zourine siffla d’un ton si railleur que

tous les autres se mirent à rire, et je demeurai tout confus.

«Eh bien, continua Zourine, il n’y a rien à faire; je te donnerai

un logement. Mais c’est dommage; nous aurions fait nos bamboches

comme l’autre fois. Holà! garçon, pourquoi n’amène-t-on pas la

commère de Pougatcheff? Est-ce qu’elle ferait l’obstinée? Dis-lui

qu’elle n’a rien à craindre, que le monsieur qui l’appelle est

très bon, qu’il ne l’offensera d’aucune manière, et en même temps

pousse-la ferme par les épaules.

-- Que fais-tu là? dis-je à Zourine; de quelle commère de

Pougatcheff parles-tu? c’est la fille du défunt capitaine

Mironoff. Je l’ai délivrée de sa captivité et je l’emmène

maintenant à la maison de mon père, où je la laisserai.

-- Comment! c’est donc toi qu’on est venu m’annoncer tout à

l’heure? Au nom du ciel, qu’est-ce que cela veut dire?

-- Je te raconterai tout cela plus tard. Mais à présent, je t’en

supplie, rassure la pauvre fille, que les hussards ont

horriblement effrayée.»

Zourine fit à l’instant toutes ses dispositions. Il sortit lui-

même dans la rue pour s’excuser auprès de Marie du malentendu

involontaire qu’il avait commis, et donna l’ordre au maréchal des

logis de la conduire au meilleur logement de la ville. Je restai à

coucher chez lui.

Nous soupâmes ensemble, et dès que je me trouvai seul avec

Zourine, je lui racontai toutes mes aventures. Il m’écouta avec

une grande attention, et quand j’eus fini, hochant de la tête:

«Tout cela est bien, frère, me dit-il; mais il y a une chose qui

n’est pas bien. Pourquoi diable veux-tu te marier? En honnête

officier, en bon camarade, je ne voudrais pas te tromper. Crois-

moi, je t’en conjure: le mariage n’est qu’une folie. Est-ce bien à

toi de t’embarrasser d’une femme et de bercer des marmots? Crache

là-dessus. Écoute-moi, sépare-toi de la fille du capitaine. J’ai

nettoyé et rendu sûre la route de Simbirsk; envoie-la demain à tes

parents, et toi, reste dans mon détachement. Tu n’as que faire de

retourner à Orenbourg. Si tu tombes derechef dans les mains des

rebelles, il ne te sera pas facile de t’en dépêtrer encore une

fois. De cette façon, ton amoureuse folie se guérira d’elle-même,

et tout se passera pour le mieux.»

Quoique je ne fusse pas pleinement de son avis, cependant je

sentais que le devoir et l’honneur exigeaient ma présence dans

l’armée de l’impératrice; je me décidai donc à suivre en cela le

conseil de Zourine, c’est-à-dire à envoyer Marie chez mes parents,

et à rester dans sa troupe.

Savéliitch se présenta pour me déshabiller. Je lui annonçai qu’il

eût à se tenir prêt à partir le lendemain avec Marie Ivanovna. Il

commença par faire le récalcitrant.

«Que dis-tu là, seigneur? Comment veux-tu que je te laisse? qui te

servira, et que diront tes parents?»

Connaissant l’obstination de mon menin, je résolus de le fléchir

par ma sincérité et mes caresses.

«Mon ami Arkhip Savéliitch, lui dis-je, ne me refuse pas, sois mon

bienfaiteur. Ici je n’ai nul besoin de domestique, et je ne serais

pas tranquille si Marie Ivanovna se mettait en route sans toi. En

la servant, tu me sers moi-même, car je suis fermement décidé à

l’épouser dès que les circonstances me le permettront.»

Savéliitch croisa les mains avec un air de surprise et de

stupéfaction inexprimable.

«Se marier! répétait-il, l’enfant veut se marier! Mais que dira

ton père? et ta mère, que pensera-t-elle?

-- Ils consentiront sans nul doute, répondis-je, dès qu’ils

connaîtront Marie Ivanovna. Je compte sur toi-même. Mon père et ma

mère ont en toi pleine confiance. Tu intercéderas pour nous,

n’est-ce pas?»

Le vieillard fut touché.

«Ô mon père Piôtr Andréitch, me répondit-il, quoique tu veuilles

te marier trop tôt, Marie Ivanovna est une si bonne demoiselle,

que ce serait pécher que de laisser passer une occasion pareille.

Je ferai ce que tu désires. Je la reconduirai, cet ange de Dieu,

et je dirai en toute soumission à tes parents qu’une telle fiancée

n’a pas besoin de dot.»

Je remerciai Savéliitch, et allai partager la chambre de Zourine.

Dans mon agitation, je me remis à babiller. D’abord Zourine

m’écouta volontiers; puis ses paroles devinrent plus rares et plus

vagues, puis enfin il répondit à l’une de mes questions par un

ronflement aigu, et j’imitai son exemple.

Le lendemain, quand je communiquai mes plans à Marie, elle en

reconnut la justesse, et consentit à leur exécution. Comme le

détachement de Zourine devait quitter la ville le même jour, et

qu’il n’y avait plus d’hésitation possible, je me séparai de Marie

après l’avoir confiée à Savéliitch, et lui avoir donné une lettre

pour mes parents. Marie Ivanovna me dit adieu toute éplorée; je ne

pus rien lui répondre, ne voulant pas m’abandonner aux sentiments

de mon âme devant les gens qui m’entouraient. Je revins chez

Zourine, silencieux et pensif, il voulut m’égayer, j’espérais me

distraire; nous passâmes bruyamment la journée, et le lendemain

nous nous mîmes en marche.

C’était vers la fin du mois de février. L’hiver, qui avait rendu

les manoeuvres difficiles, touchait à son terme, et nos généraux

s’apprêtaient à une campagne combinée. Pougatcheff avait rassemblé

ses troupes et se trouvait encore sous Orenbourg. À l’approche de

nos forces, les villages révoltés rentraient dans le devoir.

Bientôt le prince Galitzine remporta, une victoire complète sur

Pougatcheff, qui s’était aventuré près de la forteresse de

Talitcheff: le vainqueur débloqua Orenbourg, et il semblait avoir

porté le coup de grâce à la rébellion. Sur ces entrefaites,

Zourine avait été détaché contre des Bachkirs révoltés, qui se

dispersèrent avant que nous eussions pu les apercevoir. Le

printemps, qui fit déborder les rivières et coupa ainsi les

routes, nous surprit dans un petit village tatar, où nous nous

consolions de notre inaction par l’idée que cette petite guerre

d’escarmouches avec des brigands allait bientôt se terminer.

Mais Pougatcheff n’avait pas été pris: il reparut bientôt dans les

forges de la Sibérie[61]. Il rassembla de nouvelles bandes et

recommença ses brigandages. Nous apprîmes bientôt la destruction

des forteresses de Sibérie, puis la prise de Khasan, puis la

marche audacieuse de l’usurpateur sur Moscou. Zourine reçut

l’ordre de passer la Volga.

Je ne m’arrêterai pas au récit des événements de la guerre.

Seulement je dirai que les calamités furent portées au comble. Les

gentilshommes se cachaient dans les bois; l’autorité n’avait plus

de force nulle part; les chefs des détachements isolés punissaient

ou faisaient grâce sans rendre compte de leur conduite. Tout ce

vaste et beau pays était mis à feu et à sang. Que Dieu ne nous

fasse plus voir une révolte aussi insensée et aussi impitoyable!

Enfin Pougatcheff fut battu par Michelson et contraint à fuir de

nouveau. Zourine reçut, bientôt après, la nouvelle de la prise du

bandit et l’ordre de s’arrêter. La guerre était finie. Il m’était

donc enfin possible de retourner chez mes parents. L’idée de les

embrasser et de revoir Marie, dont je n’avais aucune nouvelle, me

remplissait de joie. Je sautais comme un enfant. Zourine riait et

me disait en haussant les épaules: «Attends, attends que tu sois

marié; tu verras que tout ira au diable».

Et cependant, je dois en convenir, un sentiment étrange

empoisonnait ma joie. Le souvenir de cet homme couvert du sang de

tant de victimes innocentes et l’idée du supplice qui l’attendait

ne me laissaient pas de repos. «Iéméla[62], Iéméla, me disais-je

avec dépit, pourquoi ne t’es-tu pas jeté sur les baïonnettes ou

offert aux coups de la mitraille? C’est ce que tu avais de mieux à

faire[63].»

Cependant Zourine me donna un congé. Quelques jours plus tard,

j’allais me trouver au milieu de ma famille, lorsqu’un coup de

tonnerre imprévu vint me frapper.

Le jour de mon départ, au moment où j’allais me mettre en route,

Zourine entra dans ma chambre, tenant un papier à la main et d’un

air soucieux. Je sentis une piqûre au coeur; j’eus peur sans

savoir de quoi. Le major fit sortir mon domestique et m’annonça

qu’il avait à me parler.

«Qu’y a-t-il? demandai-je avec inquiétude.

-- Un petit désagrément, répondit-il en me tendant son papier. Lis

ce que je viens de recevoir.»

C’était un ordre secret adressé à tous les chefs de détachements

d’avoir à m’arrêter partout où je me trouverais, et de m’envoyer

sous bonne garde à Khasan devant la commission d’enquête créée

pour instruire contre Pougatcheff et ses complices. Le papier me

tomba des mains.

«Allons, dit Zourine, mon devoir est d’exécuter l’ordre.

Probablement que le bruit de tes voyages faits dans l’intimité de

Pougatcheff est parvenu jusqu’à l’autorité. J’espère bien que

l’affaire n’aura pas de mauvaises suites, et que tu te justifieras

devant la commission. Ne te laisse point abattre et pars à

l’instant.»

Ma conscience était tranquille; mais l’idée que notre réunion

était reculée pour quelques mois encore me serrait le coeur. Après

avoir reçu les adieux affectueux de Zourine, je montai dans ma

_téléga_[64], deux hussards s’assirent à mes côtés, le sabre nu, et

nous prîmes la route de Khasan.

CHAPITRE XIV

_LE JUGEMENT_

Je ne doutais pas que la cause de mon arrestation ne fut mon

éloignement sans permission d’Orenbourg. Je pouvais donc aisément

me disculper, car, non seulement on ne nous avait pas défendu de

faire des sorties contre l’ennemi, mais on nous y encourageait.

Cependant mes relations amicales avec Pougatcheff semblaient être

prouvées par une foule de témoins et devaient paraître au moins

suspectes. Pendant tout le trajet je pensais aux interrogatoires

que j’allais subir et arrangeais mentalement mes réponses. Je me

décidai à déclarer devant les juges la vérité toute pure et tout

entière, bien convaincu que c’était à la fois le moyen le plus

simple et le plus sûr de me justifier.

J’arrivai à Khasan, malheureuse ville que je trouvai dévastée et

presque réduite en cendres. Le long des rues, à la place des

maisons, se voyaient des amas de matières calcinées et des

murailles sans fenêtres ni toitures. Voilà la trace que

Pougatcheff y avait laissée. On m’amena à la forteresse, qui était

restée, intacte, et les hussards mes gardiens me remirent entre

les mains de l’officier de garde. Celui-ci fit appeler un maréchal

ferrant qui me mit les fers aux pieds en les rivant à froid. De

là, on me conduisit dans le bâtiment de la prison, où je restai

seul dans un étroit et sombre cachot qui n’avait que les quatre

murs et une petite lucarne garnie de barres de fer.

Un pareil début ne présageait rien de bon. Cependant je ne perdis

ni mon courage ni l’espérance. J’eus recours à la consolation de

tous ceux qui souffrent, et, après avoir goûté pour la première

fois la douceur d’une prière élancée d’un coeur innocent et plein

d’angoisses, je m’endormis paisiblement, sans penser à ce qui

adviendrait de moi.

Le lendemain, le geôlier vint m’éveiller en m’annonçant que la

commission me mandait devant elle. Deux soldats me conduisirent, à

travers une cour, à la demeure du commandant, s’arrêtèrent dans

l’antichambre et me laissèrent gagner seul les appartements

intérieurs.

J’entrai dans un salon assez vaste. Derrière la table, couverte de

papiers, se tenaient deux personnages, un général avancé en âge,

d’un aspect froid et sévère, et un jeune officier aux gardes,

ayant au plus une trentaine d’années, d’un extérieur agréable et

dégagé; près de la fenêtre, devant une autre table, était assis un

secrétaire, la plume sur l’oreille et courbé sur le papier, prêt à

inscrire mes dépositions.

L’interrogatoire commença. On me demanda mon nom et mon état. Le

général s’informa si je n’étais pas le fils d’André Pétrovitch

Grineff, et, sur ma réponse affirmative, il s’écria sévèrement:

«C’est bien dommage qu’un homme si honorable ait un fils tellement

indigne de lui!»

Je répondis avec calme que, quelles que fussent les inculpations

qui pesaient sur moi, j’espérais les dissiper sans peine par un

aveu sincère de la vérité. Mon assurance lui déplut.

«Tu es un hardi compère, me dit-il en fronçant le sourcil; mais

nous en avons vu bien d’autres.»

Alors le jeune officier me demanda par quel hasard et à quelle

époque j’étais entre au service de Pougatcheff, et à quelles

sortes d’affaires il m’avait employé.

Je répondis avec, indignation qu’étant officier et gentilhomme, je

n’avais pu me mettre au service de Pougatcheff, et qu’il ne

m’avait chargé d’aucune sorte d’affaires.

«Comment donc s’est-il fait, reprit mon juge, que l’officier et le

gentilhomme ait été seul gracié par l’usurpateur, pendant que tous

ses camarades étaient lâchement assassinés? Comment, s’est-il fait

que le même officier et gentilhomme ait pu vivre en fête et

amicalement avec les rebelles, et recevoir du scélérat en chef des

cadeaux consistant en une pelisse, un cheval et un demi-rouble?

D’où provient une si étrange intimité? et sur quoi peut-elle être

fondée, si ce n’est sur la trahison, ou tout au moins sur une

lâcheté criminelle et impardonnable?»

Les paroles de l’officier aux gardes me blessèrent profondément,

et je commençai avec chaleur ma justification. Je racontai comment

s’était faite ma connaissance avec Pougatcheff, dans la steppe, au

milieu d’un ouragan; comment il m’avait reconnu et fait grâce à la

prise de la forteresse de Bélogorsk. Je convins qu’en effet

j’avais accepté de l’usurpateur un _touloup_ et un cheval; mais

j’avais défendu la forteresse de Bélogorsk contre le scélérat

jusqu’à la dernière extrémité. Enfin, j’invoquai le nom de mon

général, qui pouvait témoigner de mon zèle pendant le siège

désastreux d’Orenbourg.

Le sévère vieillard prit sur la table une lettre ouverte qu’il se

mit à lire à haute voix:

«En réponse à la question de Votre Excellence, sur le compte de

l’enseigne Grineff, qui se serait mêlé aux troubles et serait

entré en relations avec le brigand, relations réprouvées par la

loi du service et contraires à tous les devoirs du serment, j’ai

l’honneur, de déclarer que ledit enseigne Grineff s’est trouvé au

service à Orenbourg, depuis le mois d’octobre 1773 jusqu’au 24

février de la présente année, jour auquel il s’absenta de la

ville, et depuis lequel il ne s’est plus représenté. Cependant, on

a ouï dire aux déserteurs ennemis qu’il s’était rendu au camp de

Pougatcheff, et qu’il l’avait accompagné à la forteresse de

Bélogorsk, où il avait été précédemment en garnison. D’un autre

coté, par rapport à sa conduite, je puis...»

Ici le général interrompit sa lecture, et me dit avec dureté:

«Eh bien, que diras-tu maintenant pour ta justification?»

J’allais continuer comme j’avais commencé et révéler ma liaison

avec Marie aussi franchement que tout le reste. Mais je ressentis

soudain un dégoût invincible à faire une telle déclaration. Il me

vint à l’esprit que, si je la nommais, la commission la ferait

comparaître; et l’idée d’exposer son nom à tous les propos

scandaleux des scélérats interrogés, et de la mettre elle-même en

leur présence, cette horrible idée me frappa tellement que je me

troublai, balbutiai et finis par me taire.

Mes juges, qui semblaient écouter mes réponses avec une certaine

bienveillance, furent de nouveau prévenus contre moi par la vue de

mon trouble. L’officier aux gardes demanda que je fusse confronté

avec le principal dénonciateur. Le général ordonna d’appeler le

_coquin d’hier_. Je me tournai vivement vers la porte pour

attendre l’apparition de mon accusateur. Quelques moments après,

on entendit résonner des fers, et entra... Chvabrine. Je fus

frappé du changement qui s’était opéré en lui. Il était pâle et

maigre. Ses cheveux, naguère noirs comme du jais, commençaient à

grisonner. Sa longue barbe était en désordre. Il répéta toutes ses

accusations d’une voix faible, mais ferme. D’après lui, j’avais

été envoyé par Pougatcheff en espion à Orenbourg; je sortais tous

les jours jusqu’à la ligne des tirailleurs pour transmettre des

nouvelle écrites de tout ce qui se passait dans la ville; enfin

j’étais décidément passé du côté de l’usurpateur, allant avec lui

de forteresse en forteresse, et tâchant, par tous les moyens, de

nuire à mes complices de trahison, pour les supplanter dans leurs

places, et mieux profiter des largesses du rebelle. Je l’écoutai

jusqu’au bout en silence, et me réjouis d’une seule chose: il

n’avait pas prononcé le nom de Marie. Est-ce parce que son amour-

propre souffrait à la pensée de celle qui l’avait dédaigneusement

repoussé, ou bien est-ce que dans son coeur brûlait encore une

étincelle du sentiment qui me faisait taire moi-même? Quoi que ce

fût, la commission n’entendit pas prononcer le nom de la fille du

commandant de Bélogorsk. J’en fus encore mieux confirmé dans la

résolution que j’avais prise, et, quand les juges me demandèrent

ce que j’avais à répondre aux inculpations de Chvabrine, je me

bornai à dire que je m’en tenais à ma déclaration première, et que

je n’avais rien à ajouter à ma justification. Le général ordonna

que nous fussions emmenés; nous sortîmes ensemble. Je regardai

Chvabrine avec calme, et ne lui dis pas un mot. Il sourit d’un

sourire de haine satisfaite, releva ses fers, et doubla le pas

pour me devancer. On me ramena dans la prison, et depuis lors je

n’eus plus à subir de nouvel interrogatoire.

Je ne fus pas témoin de tout ce qui me reste à apprendre au

lecteur; mais j’en ai entendu si souvent le récit, que les plus

petites particularités en sont restées gravées dans ma mémoire, et

qu’il me semble que j’y ai moi-même assisté.

Marie fut reçue par mes parents avec la bienveillance cordiale qui

distinguait les gens d’autrefois. Dans cette occasion qui leur

était offerte de donner asile à une pauvre orpheline, ils voyaient

une grâce de Dieu. Bientôt ils s’attachèrent sincèrement à elle,

car on ne pouvait la connaître sans l’aimer. Mon amour ne semblait

plus une folie même à mon père, et ma mère ne rêvait plus que

l’union de son Pétroucha à la fille du capitaine.

La nouvelle de mon arrestation frappa d’épouvante toute ma

famille. Cependant, Marie avait raconté si naïvement à mes parents

l’origine de mon étrange liaison avec Pougatcheff, que, non

seulement ils ne s’en étaient pas inquiétés, mais que cela les

avait fait rire de bon coeur. Mon père ne voulait pas croire que

je pusse être mêlé dans une révolte infâme dont l’objet était le

renversement du trône et l’extermination de la race des

gentilshommes. Il fit subir à Savéliitch un sévère interrogatoire,

dans lequel mon menin confessa que son maître avait été l’hôte de

Pougatcheff, et que le scélérat, certes, s’était montré généreux à

son égard. Mais en même temps il affirma, sous un serment

solennel, que jamais il n’avait entendu parler d’aucune trahison.

Les vieux parents se calmèrent un peu et attendirent avec

impatience de meilleures nouvelles. Mais pour Marie, elle était

très agitée, et ne se taisait que par modestie et par prudence.

Plusieurs semaines se passèrent ainsi. Tout à coup mon père reçoit

de Pétersbourg une lettre de notre parent le prince B... Après les

premiers compliments d’usage, il lui annonçait que les soupçons

qui s’étaient élevés sur ma participation aux complots des rebelle

ne s’étaient trouvés que trop fondés, ajoutant qu’un supplice

exemplaire aurait dû m’atteindre, mais que l’impératrice, par

considération pour les loyaux services et les cheveux blancs de

mon père, avait daigné faire grâce à un fils criminel; et qu’en

lui faisant remise d’un supplice infamant, elle avait ordonné

qu’il fût envoyé au fond de la Sibérie pour y subir un exil

perpétuel.

Ce coup imprévu faillit tuer mon père. Il perdit sa fermeté

habituelle, et sa douleur, muette d’habitude, s’exhala en plainte

amères. «Comment! ne cessait-il de répéter tout hors de lui-même,

comment! mon fils a participé aux complots de Pougatcheff? Dieu

juste! jusqu’où ai-je vécu? L’impératrice lui fait grâce de la

vie; mais est-ce plus facile à supporter pour moi? Ce n’est pas le

supplice qui est horrible; mon aïeul a péri sur l’échafaud pour la

défense de ce qu’il vénérait dans le sanctuaire de sa

conscience[65], mon père a été frappé avec les martyrs Volynski et

Khouchlchoff[66]; mais qu’un gentilhomme trahisse son serment,

qu’il s’unisse à des bandits, à des scélérats, à des esclaves

révoltés, ... honte, honte éternelle à notre race!»

Effrayée de son désespoir, ma mère n’osait pas pleurer en sa

présence et s’efforçait de lui rendre du courage en parlant des

incertitudes et de l’injustice de l’opinion; mais mon père était

inconsolable.

Marie se désolait plus que personne. Bien persuadée que j’aurais

pu me justifier si je l’avais voulu, elle se doutait du motif qui

me faisait garder le silence, et se croyait la seule cause de mes

infortunes. Elle cachait à tous les yeux ses souffrances, mais ne

cessait de penser au moyen de me sauver. Un soir, assis sur son

sofa, mon père feuilletait le _Calendrier de la cour;_ mais ses

idées étaient bien loin de là, et la lecture de ce livre ne

produisait pas sur lui l’impression ordinaire. Il sifflait une

vieille marche. Ma mère tricotait en silence, et ses larmes

tombaient de temps en temps sur son ouvrage. Marie, qui

travaillait dans la même chambre, déclara tout à coup à mes

parents qu’elle était forcée de partir pour Pétersbourg, et

qu’elle les priait de lui en fournir les moyens. Ma mère se montra

très affligée de cette résolution.

«Pourquoi, lui dit-elle, veux-tu aller à Pétersbourg? Toi aussi,

tu veux donc nous abandonner?»

Marie répondit que son sort dépendait de ce voyage, et qu’elle

allait chercher aide et protection auprès des gens en faveur,

comme fille d’un homme qui avait péri victime de sa fidélité.

Mon père baissa la tête. Chaque parole qui lui rappelait le crime

supposé de son fils lui semblait un reproche poignant.

«Pars, lui dit-il enfin avec un soupir; nous ne voulons pas mettre

obstacle à ton bonheur. Que Dieu te donne pour mari un honnête

homme, et non pas un traître taché d’infamie!»

Il se leva et quitta la chambre.

Restée seule avec ma mère, Marie lui confia une partie de ses

projets: ma mère l’embrassa avec des larmes, en priant Dieu de lui

accorder une heureuse réussite. Peu de jours après, Marie partit

avec Palachka et le fidèle Savéliitch, qui, forcément séparé de

moi, se consolait en pensant qu’il était au service de ma fiancée.

Marie arriva heureusement jusqu’à Sofia, et, apprenant que la cour

habitait en ce moment le palais d’été de Tsars-koïé-Sélo, elle

résolut de s’y arrêter. Dans la maison de poste on lui donna un

petit cabinet derrière une cloison. La femme du maître de poste

vint aussitôt babiller avec elle, lui annonça pompeusement qu’elle

était la nièce d’un chauffeur de poêles attaché à la cour, et

l’initia à tous les mystères du palais. Elle lui dit à quelle

heure l’impératrice se levait, prenait le café, allait à la

promenade; quels grands seigneurs se trouvaient alors auprès de sa

personne; ce qu’elle avait daigné dire la veille à table; qui elle

recevait le soir; en un mot, l’entretien d’Anna Vlassievna[67]

semblait une page arrachée aux mémoires du temps, et serait très

précieuse de nos jours. Marie Ivanovna l’écoutait avec grande

attention. Elles allèrent ensemble au jardin impérial, où Anna

Vlassievna raconta à Marie l’histoire de chaque allée et de chaque

petit pont. Toutes les doux regagnèrent ensuite la maison,

enchantées l’une de l’autre.

La fille du capitaine(#13798) · 第 8 / 9 段