dans le jardin impérial. La matinée était superbe. Le soleil
dorait de ses rayons les cimes des tilleuls qu’avait déjà jaunis
la fraîche haleine de l’automne. Le large lac étincelait immobile.
Les cygnes, qui venaient de s’éveiller, sortaient gravement des
buissons du rivage. Marie Ivanovna se rendit au bord d’une
charmante prairie où l’on venait d’ériger un monument en l’honneur
des récentes victoires du comte Roumiantzieff[68]. Tout à coup un
petit chien de race anglaise courut à sa rencontre en aboyant.
Marie s’arrêta effrayée. En ce moment résonna une agréable voix de
femme.
«N’ayez point peur, dit-elle; il ne vous mordra pas.»
Marie aperçut une dame assise sur un petit banc champêtre vis-à-
vis du monument, et alla s’asseoir elle-même à l’autre bout du
siège. La dame l’examinait avec attention, et, de son côté, après
lui avoir jeté un regard à la dérobée, Marie put la voir à son
aise. Elle était en peignoir blanc du matin, en bonnet léger et en
petit mantelet. Cette dame paraissait avoir cinquante ans; sa
figure, pleine et haute en couleur, exprimait le calme et une
gravité tempérée par le doux regard de ses jeux bleus et son
charmant sourire. Elle rompit la première le silence:
«Vous n’êtes sans doute pas d’ici? dit-elle.
-- Il est vrai, madame; je suis arrivée hier de la province.
-- Vous êtes arrivée avec vos parents?
-- Non, madame, seule.
-- Seule! mais vous êtes bien jeune pour voyager seule.
-- Je n’ai ni père ni mère.
-- Vous êtes ici pour affaires?
-- Oui, madame; je suis venue présenter une supplique à
l’impératrice.
-- Vous êtes orpheline; probablement vous avez à vous plaindre
d’une injustice ou d’une offense?
-- Non, madame; je suis venue demander grâce et non justice.
-- Permettez-moi une question: qui êtes-vous?
-- Je suis la fille du capitaine Mironoff.
-- Du capitaine Mironoff? de celui qui commandait une des
forteresses de la province d’Orenbourg?
-- Oui; madame.»
La dame parut émue.
«Pardonnez-moi, continua-t-elle d’une voix encore plus douce, de
me mêler de vos affaires. Mais je vais à la cour; expliquez-moi
l’objet de votre demande; peut-être me sera-t-il possible de vous
aider.»
Marie se leva et salua avec respect. Tout, dans la dame inconnue,
l’attirait involontairement et lui inspirait de la confiance.
Marie prit dans sa poche un papier plié; elle le présenta à sa
protectrice inconnue qui le parcourut à voix basse.
Elle commença par lire d’un air attentif et bienveillant; mais
soudainement son visage changea, et Marie, qui suivait des yeux
tous ses mouvements, fut effrayée de l’expression sévère de ce
visage si calme et si gracieux un instant auparavant.
«Vous priez pour Grineff, dit la dame d’un ton glacé.
L’impératrice ne peut lui accorder le pardon. Il a passé à
l’usurpateur, non comme un ignorant crédule, mais comme un vaurien
dépravé et dangereux.
-- Ce n’est pas vrai! s’écria Marie.
-- Comment! ce n’est pas vrai? répliqua la dame qui rougit
jusqu’aux yeux.
-- Ce n’est pas vrai, devant Dieu, ce n’est pas vrai. Je sais
tout, je vous conterai tout; c’est pour moi seule qu’il s’est
exposé à tous les malheurs qui l’ont frappé. Et s’il ne s’est pas
disculpé devant la justice, c’est parce qu’il n’a pas voulu que je
fusse mêlée à cette affaire.»
Et Marie raconta avec chaleur tout ce que le lecteur sait déjà.
La dame l’écoutait avec une attention profonde.
«Où vous êtes-vous logée?» demanda-t-elle quand la jeune fille eut
terminé son récit.
Et en apprenant que c’était chez Anna Vlassievna, elle ajouta avec
un sourire:
«Ah! je sais. Adieu; ne parlez à personne de notre rencontre.
J’espère que vous n’attendrez pas longtemps la réponse à votre
lettre.»
À ces mots elle se leva et s’éloigna par une allée couverte. Marie
Ivanovna retourna chez elle remplie d’une riante espérance.
Son hôtesse la gronda de sa promenade matinale, nuisible, disait-
elle, pendant l’automne, à la santé d’une jeune fille. Elle
apporta le _samovar_, et, devant, une tasse de thé, elle allait
reprendre ses interminables propos sur la cour, lorsqu’une voiture
armoriée s’arrêta devant le perron. Un laquais à la livrée
impériale entra dans la chambre, annonçant que l’impératrice
daignait mander en sa présence la fille du capitaine Mironoff.
Anna Vlassievna fut toute bouleversée par cette nouvelle.
«Ah! Mon Dieu, s’écria-t-elle, l’impératrice vous demande à la
cour. Comment donc a-t-elle su votre arrivée? et comment vous
présenterez-vous à l’impératrice, ma petite mère? Je crois que
vous ne savez même pas marcher à la mode de la cour. Je devrais
vous conduire; ou ne faudrait-il pas envoyer chercher la fripière,
pour qu’elle vous prêtât sa robe jaune à falbalas?»
Mais le laquais déclara que l’impératrice voulait que Marie
Ivanovna vint seule et dans le costume où on la trouverait. Il n’y
avait qu’à obéir, et Marie Ivanovna partit.
Elle pressentait que notre destinée allait s’accomplir; son coeur
battait avec violence. Au bout de quelques instants le carrosse
s’arrêta devant le palais, et Marie, après avoir traversé une
longue suite d’appartements vides et somptueux, fut enfin
introduite dans le boudoir de l’impératrice. Quelques seigneurs,
qui entouraient leur souveraine, ouvrirent respectueusement
passage à la jeune fille. L’impératrice, dans laquelle Marie
reconnut la dame du jardin, lui dit gracieusement:
«Je suis enchantée de pouvoir exaucer votre prière. J’ai fait tout
régler, convaincue de l’innocence de votre fiancé. Voilà une
lettre que vous remettrez à votre futur beau-père.»
Marie, tout en larmes, tomba aux genoux de l’impératrice, qui la
releva et la baisa sur le front.
«Je sais, dit-elle, que vous n’êtes pas riche, mais j’ai une dette
à acquitter envers la fille du capitaine Mironoff. Soyez
tranquille sur votre avenir.»
Après avoir comblé de caresses la pauvre orpheline, l’impératrice
la congédia, et Marie repartit le même jour pour la campagne de
mon père, sans avoir eu seulement la curiosité de jeter un regard
sur Pétersbourg.
* * *
Ici se terminent les mémoires de Piôtr Andréitch Grineff; mais on
sait, par des traditions de famille, qu’il fut délivré de sa
captivité vers la fin de l’année 1774, qu’il assista au supplice
de Pougatcheff, et que celui-ci, l’ayant reconnu dans la foule,
lui fit un dernier signe avec la tête qui, un instant plus tard,
fut montrée au peuple, inanimée et sanglante. Bientôt après, Piôtr
Andréitch devint l’époux de Marie Ivanovna. Leur descendance
habite encore le gouvernement de Simbirsk. Dans la maison
seigneuriale du village de... on montre la lettre autographe de
Catherine II, encadrée sous une glace. Elle est adressée au père
de Piôtr Andréitch, et contient, avec la justification de son
fils, des éloges donnés à l’intelligence et au bon coeur de la
fille du capitaine.
[1] Célèbre général de Pierre le Grand et de l’impératrice
Anne.
[2] Qui veut dire maître, pédagogue. Les instituteurs
étrangers l’ont adopté pour nommer leur profession.
[3] Ce mot signifie qui n’a pas encore sa croissance. On
appelle ainsi les gentilshommes qui n’ont pas encore pris de
service.
[4] Avdolia, fille de Basile. On sait qu’en Russie le nom
patronymique est inséparable du prénom, et bien plus usité que le
nom de famille.
[5] Diminutif de Piôtr, Pierre.
[6] Anastasie, fille de Garasim.
[7] Chef-lieu du gouvernement d’Orenbourg, le plus oriental de
la Russie d’Europe, et qui s’étend même en Asie.
[8] Pelisse courte n’atteignant pas le genou.
[9] Jean, fils de Jean.
[10] Le rouble valait alors, comme aujourd’hui le rouble
d’argent, quatre francs de notre monnaie.
[11] Pierre, fils d’André.
[12] Espèce de cidre qui fait la boisson commune des Russes.
[13] Ouragan de neige.
[14] Tapis fait de la seconde écorce du tilleul et qui couvre
la capote d’une kibitka.
[15] Parrain du mariage.
[16] Planchette de sapin ou de bouleau, qui sert de chandelle.
[17] Fleuve qui se jette dans l’Oural.
[18] Bouilloire à thé
[19] Cafetan court.
[20] Les paysans russes portent la hache passée dans la
ceinture ou derrière le dos.
[21] Lit ordinaire des paysans russes.
[22] Allusion aux récompenses faites par les anciens tsars à
leurs boyards, auxquels ils donnent leur pelisse.
[23] Maisons de paysans.
[24] Grossières gravures enluminées.
[25] Jean, fils de Kouzma.
[26] Formule de politesse affable.
[27] Officier subalterne de Cosaques.
[28] Alexis, fils de Jean.
[29] Basile (au féminin), fille d’Iégor.
[30] Jean, fils d’Ignace.
[31] Diminutif de Maria.
[32] Soupe russe faite de viande et de légumes.
[33] En russe, on dit tant d’âmes pour tant de paysans.
[34] Poète célèbre alors, oublié depuis.
[35] Ils sont écrits dans le style suranné de l’époque.
[36] Poète ridicule, dont Catherine II s’est moquée jusque
dans son _Règlement de l’ermitage_.
[37] Manière méprisante d’écrire le nom patronymique.
[38] Formule de consentement.
[39] Environ trois pouces.
[40] De Catherine II.
[41] Jurement tatar.
[42] Ce mot, pris dans Pougatcheff, signifie épouvantail.
[43] Robe parée; c’est l’usage, chez les Russes, d’enterrer
les morts dans leurs plus riches habits.
[44] Ceintures que portent tous les paysans russes.
[45] Pierre III.
[46] Petite armoire plate et vitrée où l’on enferme les
saintes images, et qui forme un autel domestique.
[47] Chef militaire chez les Cosaques.
[48] À vapeur.
[49] Pièce de cinq kopeks en cuivre.
[50] Le premier des faux Démétrius.
[51] Allusion aux anciennes formules des suppliques adressées
au tsar: «Je frappe la terre du front, et je présente ma supplique
à tes yeux lucides...».
[52] Alors on leur arrachait les narines. Cette coutume
barbare a été abolie par l’empereur Alexandre.
[53] Blanc bec.
[54] Il y a également dans le russe un mot forgé avec le verbe
«suborner».
[55] Fille d’un autre commandant de forteresse, que tua
Pougatcheff.
[56] Nom d’un célèbre bandit du siècle précédent, qui a lutté
longtemps contre les troupes impériales.
[57] Pour la torture.
[58] Légère escarmouche où l’avantage était resté à
Pougatcheff
[59] Nom donné à Frédéric le Grand par les soldats russes.
[60] Titre d’un officier supérieur.
[61] Nom général des établissements métallurgiques de l’Oural.
[62] Diminutif de Iéméliane.
[63] Après s’être avancé jusqu’aux portes de Moscou, qu’il
aurait peut-être enlevé si son audace n’eût faibli au dernier
moment, Pougatcheff, battu, avait été livré par ses compagnons
pour cent mille roubles. Enfermé dans une cage de fer et conduit à
Moscou, il fut exécuté en 1775.
[64] Petit chariot d’été.
[65] Un aïeul de Pouschkine fut condamné à mort par Pierre le
Grand.
[66] Chefs du parti russe contre Biron, sous l’impératrice
Anne; ils furent tous deux suppliciés avec barbarie.
[67] Anne, fille de Blaise.
[68] Roumiantzeff, vainqueur des Turcs à Larga et à Kagoul en
1772.
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