Khlopoucha et Béloborodoff ne dirent mot, et échangèrent un sombre

regard. Je sentis la nécessité de changer le sujet de l’entretien,

qui pouvait se terminer pour moi d’une fort désagréable façon. Me

tournant vers Pougatcheff, je lui dis d’un air souriant: «Ah!

j’avais oublié de te remercier pour ton cheval et ton _touloup_.

Sans toi je ne serais pas arrivé jusqu’à la ville, car je serais

mort de froid pendant le trajet.»

Ma ruse réussit. Pougatcheff se mit de bonne humeur.

«La beauté de la dette, c’est le payement, me dit-il avec son

habituel clignement d’oeil. Conte-moi maintenant l’histoire;

qu’as-tu à faire avec cette jeune fille que Chvabrine persécute?

n’aurait-elle pas accroché ton jeune coeur, eh?

-- Elle est ma fiancée, répondis-je à Pougatcheff en m’apercevant

du changement favorable qui s’opérait eu lui, et ne voyant aucun

risque à lui dire la vérité.

-- Ta fiancée! s’écria Pougatcheff; pourquoi ne l’as-tu pas dit

plus tôt? Nous te marierons, et nous nous en donnerons à tes

noces.»

Puis, se tournant vers Béloborodoff: «Écoute, feld-maréchal, lui

dit-il; nous sommes d’anciens amis, Sa Seigneurie et moi, mettons-

nous à souper. Demain nous verrons ce qu’il faut faire de lui; le

matin est plus sage que le soir.»

J’aurais refusé de bon coeur l’honneur qui m’était proposé; mais

je ne pouvais m’en défendre. Deux jeunes filles cosaques, enfants

du maître de _l’isba_, couvrirent la table d’une nappe blanche,

apportèrent du pain, de la soupe au poisson et des brocs de vin et

de bière. Je me trouvais ainsi pour la seconde fois à la table de

Pougatcheff et de ses terribles compagnons.

L’orgie dont je devins le témoin involontaire continua jusque bien

avant dans la nuit. Enfin l’ivresse finit par triompher des

convives. Pougatcheff s’endormit sur sa place, et ses compagnons

se levèrent en me faisant signe de le laisser. Je sortis avec eux.

Sur l’ordre de Khlopoucha, la sentinelle me conduisit au greffe,

où je trouvai Savéliitch, et l’on me laissa seul avec lui sous

clef. Mon menin était si étonné de tout ce qu’il voyait et de tout

ce qui se passait autour de lui, qu’il ne me fit pas la moindre

question. Il se coucha dans l’obscurité, et je l’entendis

longtemps gémir et se plaindre. Enfin il se mit à ronfler, et moi,

je m’abandonnai à des réflexions qui ne me laissèrent pas fermer

l’oeil un instant de la nuit.

Le lendemain matin on vint m’appeler de la part de Pougatcheff. Je

me rendis chez lui. Devant sa porte se tenait une _kibitka_

attelée de trois chevaux tatars. La foule encombrait la rue.

Pougatcheff, que je rencontrai dans l’antichambre, était vêtu d’un

habit de voyage, d’une pelisse et d’un bonnet kirghises. Ses

convives de la veille l’entouraient, et avaient pris un air de

soumission qui contrastait fort avec ce que j’avais vu le soir

précédent. Pougatcheff me dit gaiement bonjour, et m’ordonna de

m’asseoir à ses côtés dans la _kibitka_.

Nous prîmes place.

«À la forteresse de Bélogorsk!» dit Pougatcheff au robuste cocher

tatar qui, debout, dirigeait l’attelage.

Mon coeur battit violemment. Les chevaux s’élancèrent, la

clochette tinta, la _kibitka_ vola sur la neige.

«Arrête! arrête!» s’écria une voix que je ne connaissais que trop;

et je vis Savéliitch qui courait à notre rencontre. Pougatcheff

fit arrêter.

«Ô mon père Piôtr Andréitch, criait mon menin, ne m’abandonne pas

dans mes vieilles années au milieu de ces scél...

-- Ah! vieux hibou, dit Pougatcheff, Dieu nous fait encore

rencontrer. Voyons, assieds-toi sur le devant.

-- Merci, tsar, merci, mon propre père, répondit Savéliitch en

prenant place; que Dieu te donne cent années de vie pour avoir

rassuré un pauvre vieillard! Je prierai Dieu toute ma vie pour

toi, et je ne parlerai jamais du _touloup_ de lièvre.»

Ce _touloup_ de lièvre pouvait à la fin fâcher sérieusement

Pougatcheff, Mais l’usurpateur n’entendit pas ou affecta de ne pas

entendre cette mention déplacée. Les chevaux se remirent au galop.

Le peuple s’arrêtait dans la rue, et chacun nous saluait en se

courbant jusqu’à la ceinture. Pougatcheff distribuait des signes

de tête à droite et à gauche. En un instant nous sortîmes de la

bourgade et prîmes notre course sur un chemin bien frayé.

On peut aisément se figurer ce que je ressentais. Dans quelques

heures je devais revoir celle que j’avais crue perdue à jamais

pour moi. Je me représentais le moment de notre réunion; mais

aussi je pensais à l’homme dans les mains duquel se trouvait ma

destinée, et qu’un étrange concours de circonstances attachait à

moi par un lien mystérieux. Je me rappelais la cruauté brusque, et

les habitudes sanguinaires de celui qui se portait le défenseur de

ma fiancée. Pougatcheff ne savait pas qu’elle fût la fille du

capitaine Mironoff; Chvabrine, poussé à bout, était capable de

tout lui révéler, et Pougatcheff pouvait apprendre la vérité par

d’autres voies. Alors, que devenait Marie? À cette idée un frisson

subit parcourait mon corps, et mes cheveux se dressaient sur ma

tête.

Tout à coup Pougatcheff interrompit mes rêveries: «À quoi, Votre

Seigneurie, dit-il, daignes-tu penser?

-- Comment veux-tu que je ne pense pas? répondis-je; je suis un

officier, un gentilhomme; hier encore je te faisais la guerre, et

maintenant je voyage avec toi, dans la même voiture, et tout le

bonheur de ma vie dépend de toi.

-- Quoi donc! dit Pougatcheff, as-tu peur?»

Je répondis qu’ayant déjà reçu de lui grâce de la vie, j’espérais,

non seulement en sa bienveillance, mais encore en son aide.

«Et tu as raison, devant Dieu tu as raison, reprit l’usurpateur.

Tu as vu que mes gaillards te regardaient de travers; encore

aujourd’hui, le petit vieux voulait me prouver à toute force que

tu es un espion et qu’il fallait te mettre à la torture, puis te

pendre. Mais je n’y ai pas consenti, ajouta-t-il en baissant la

voix de peur que Savéliitch et le Tatar ne l’entendissent, parce

que je me suis souvenu de ton verre de vin et de ton _touloup_. Tu

vois bien que je ne suis pas un buveur de sang, comme le prétend

ta confrérie.»

Me rappelant la prise de la forteresse de Bélogorsk je ne crus pas

devoir le contredire, et ne répondis mot.

«Que dit-on de moi à Orenbourg? demanda Pougatcheff après un court

silence.

-- Mais on dit que tu n’es pas facile à mater. Il faut en

convenir, tu nous as donné de la besogne.»

Le visage de l’usurpateur exprima la satisfaction de l’amour-

propre.

«Oui, me dit-il d’un air glorieux, je suis un grand guerrier.

Connaît-on chez vous, à Orenbourg, la bataille de Iouzeïeff[58]?

Quarante généraux ont été tués, quatre armées faites prisonnières.

Crois-tu que le roi de Prusse soit de ma force?»

La fanfaronnade du brigand me sembla passablement drôle.

«Qu’en penses-tu toi-même? lui dis-je; pourrais-tu battre

Frédéric?

-- Fédor Fédorovitch[59]? et pourquoi pas? Je bats bien vos

généraux, et vos généraux l’ont battu. Jusqu’à présent mes armes

ont été heureuses. Attends, attends, tu en verras bien d’autres

quand je marcherai sur Moscou.

-- Et tu comptes marcher sur Moscou?»

L’usurpateur se mit à réfléchir; puis il dit à demi-voix: «Dieu

sait, ... ma rue est étroite, ... j’ai peu de volonté, ... mes

garçons ne m’obéissent pas, ... ce sont des pillards, ... il me

faut dresser l’oreille... Au premier revers ils sauveront leurs

cous avec ma tête.

-- Eh bien, dis-je à Pougatcheff, ne vaudrait-il pas mieux les

abandonner toi-même avant qu’il ne soit trop tard, et avoir

recours à la clémence de l’impératrice?»

Pougatcheff sourit amèrement: «Non, dit-il, le temps du repentir

est passé; on ne me fera pas grâce; je continuerai comme j’ai

commencé. Qui sait?... Peut-être!... Grichka Otrépieff a bien été

tsar à Moscou.

-- Mais sais-tu comment il a fini? On l’a jeté par une fenêtre, on

l’a massacré, on l’a brûlé, on a chargé un canon de sa cendre et

on l’a dispersée à tous les vents.»

Le Tatar se mit à fredonner une chanson plaintive; Savéliitch,

tout endormi, vacillait de côté et d’autre. Notre _kibitka_

glissait rapidement sur le chemin d’hiver... Tout à coup j’aperçus

un petit village bien connu de mes yeux, avec une palissade et un

clocher sur la rive escarpée du Iaïk. Un quart d’heure après, nous

entrions dans la forteresse de Bélogorsk.

CHAPITRE XII

_L’ORPHELINE_

La _kibitka_ s’arrêta devant le perron de la maison du commandant.

Les habitants avaient reconnu la clochette de Pougatcheff et

étaient accourus en foule. Chvabrine vint à la rencontre de

l’usurpateur; il était vêtu en Cosaque et avait laissé croître sa

barbe. Le traître aida Pougatcheff à sortir de voiture, en

exprimant par des paroles obséquieuses son zèle et sa joie. À ma

vue il se troubla; mais se remettant bientôt: «Tu es avec nous?

dit-il; ce devrait être depuis longtemps».

Je détournai la tête sans lui répondre.

Mon coeur se serra quand nous entrâmes dans la petite chambre que

je connaissais si bien, où se voyait encore, contre le mur, le

diplôme du défunt commandant, comme une triste épitaphe.

Pougatcheff s’assit sur ce même sofa où maintes fois Ivan

Kouzmitch s’était assoupi au bruit des gronderies de sa femme.

Chvabrine apporta lui-même de l’eau-de-vie à son chef. Pougatcheff

en but un verre, et lui dit en me désignant: «Offres-en un autre à

Sa Seigneurie».

Chvabrine s’approcha de moi avec son plateau; je me détournai pour

la seconde fois. Il me semblait hors de lui-même. Avec sa finesse

ordinaire, il avait deviné sans doute que Pougatcheff n’était pas

content de lui. Il le regardait avec frayeur et moi avec méfiance.

Pougatcheff lui fit quelques questions sur l’état de la

forteresse, sur ce qu’on disait des troupes de l’impératrice et

sur d’autres sujets pareils. Puis, tout à coup, et d’une manière

inattendue:

«Dis-moi, mon frère, demanda-t-il, quelle est cette jeune fille

que tu tiens sous ta garde? Montre-la-moi.»

Chvabrine devint pâle comme la mort.

«Tsar, dit-il d’une voix tremblante, tsar, ... elle n’est pas sous

ma garde, elle est au lit dans sa chambre.

-- Mène-moi chez elle», dit l’usurpateur en se levant.

Il était impossible d’hésiter. Chvabrine conduisit Pougatcheff

dans la chambre de Marie Ivanovna. Je les suivis.

Chvabrine s’arrêta dans l’escalier: «Tsar, dit-il, vous pouvez

exiger de moi ce qu’il vous plaira; mais ne permettez pas qu’un

étranger entre dans la chambre de ma femme.

-- Tu es marié! m’écriai-je, prêt à le déchirer.

-- Silence! interrompit Pougatcheff, c’est mon affaire. Et toi,

continua-t-il en se tournant vers Chvabrine, ne fais pas

l’important. Qu’elle soit ta femme ou non, j’amène qui je veux

chez elle. Votre Seigneurie, suis-moi.»

À la porte de la chambre Chvabrine s’arrêta de nouveau et dit

d’une voix entrecoupée: «Tsar, je vous préviens qu’elle a la

fièvre, et depuis trois jours elle ne cesse de délirer.

-- Ouvre!» dit Pougatcheff.

Chvabrine se mit à fouiller dans ses poches et finit par dire

qu’il avait oublié la clef. Pougatcheff poussa la porte du pied;

la serrure céda, la porte s’ouvrit et nous entrâmes.

Je jetai un rapide coup d’oeil dans la chambre et faillis

m’évanouir. Sur le plancher et dans un grossier vêtement de

paysanne, Marie était assise, pâle, maigre, les cheveux épars.

Devant elle se trouvait une cruche d’eau recouverte d’un morceau

de pain. À ma vue elle frémit et poussa un cri perçant. Je ne

saurais dire ce que j’éprouvai.

Pougatcheff regarda Chvabrine de travers, et lui dit avec un amer

sourire: «Ton hôpital est en ordre!»

Puis, s’approchant de Marie: «Dis-moi, ma petite colombe, pourquoi

ton mari te punit-il ainsi?

-- Mon mari! reprit-elle; il n’est pas mon mari; jamais je ne

serai sa femme. Je suis résolue à mourir plutôt, et je mourrai si

l’on ne me délivre pas.»

Pougatcheff lança un regard furieux sur Chvabrine: «Tu as osé me

tromper, s’écria-t-il; sais-tu, coquin, ce que tu mérites?»

Chvabrine tomba à genoux.

Alors le mépris étouffa en moi tout sentiment de haine et de

vengeance. Je regardai avec dégoût un gentilhomme se traîner aux

pieds d’un déserteur cosaque. Pougatcheff se laissa fléchir.

«Je te pardonne pour cette fois, dit-il à Chvabrine; mais sache

bien qu’à ta première faute je me rappellerai celle-là.»

Puis, s’adressant à Marie, il lui dit avec douceur: «Sors, jolie

fille, je suis le tsar».

Marie Ivanovna lui jeta un coup d’oeil rapide, et devina que

c’était l’assassin de ses parents qu’elle avait devant les yeux.

Elle se cacha le visage des deux mains, et tomba sans

connaissance. Je me précipitais pour la secourir, lorsque ma

vieille connaissance Palachka entra fort hardiment dans la chambre

et s’empressa autour de sa maîtresse. Pougatcheff sortit, et nous

descendîmes tous trois dans la pièce de réception.

«Eh! Votre Seigneurie, me dit Pougatcheff en riant, nous avons

délivré la jolie fille; qu’en dis-tu? ne faudrait-il pas envoyer

chercher le pope, et lui faire marier sa nièce. Si tu veux, je

serai ton _père assis_, Chvabrine le garçon de noce, puis nous

nous mettrons à boire, et nous fermerons les portes.»

Ce que je redoutais arriva. Dès qu’il entendit la proposition de

Pougatcheff, Chvabrine perdit la tête.

«Tsar, dit-il en fureur, je suis coupable, je vous ai menti; mais

Grineff aussi vous trompe. Cette jeune fille n’est pas la nièce du

pope: elle est la fille d’Ivan Mironoff, qui a été supplicié à la

prise de cette forteresse.»

Pougatcheff darda sur moi ses yeux flamboyants.

«Qu’est-ce que cela veut dire? s’écria-t-il avec la surprise de

l’indignation.

-- Chvabrine t’a dit vrai, répondis-je avec fermeté.

-- Tu ne m’avais pas dit celai reprit Pougatcheff dont le visage

s’assombrit tout à coup.

-- Mais sois-en le juge, lui répondis-je; pouvais-je déclarer

devant tes gens qu’elle était la fille de Mironoff? Ils l’eussent

déchirée à belles dents; rien n’aurait pu la sauver.

-- Tu as pourtant raison, dit Pougatcheff, mes ivrognes n’auraient

pas épargné cette pauvre fille; ma commère la femme du pope a bien

fait de les tromper.

-- Écoute, continuai-je en voyant sa bonne disposition; je ne sais

comment t’appeler, et ne veux pas le savoir. Mais Dieu voit que je

serais prêt à te payer de ma vie ce que tu as fait pour moi.

Seulement, ne me demande rien qui soit contraire à mon honneur et

à ma conscience de chrétien. Tu es mon bienfaiteur; finis comme tu

as commencé. Laisse-moi aller avec la pauvre orpheline là où Dieu

nous amènera. Et nous, quoi qu’il arrive, et où que tu sois, nous

prierons Dieu chaque jour pour qu’il veille au salut de ton

âme...»

Je parus avoir touché le coeur farouche de Pougatcheff.

«Qu’il soit fait comme tu le désires, dit-il; il faut punir

jusqu’au bout, ou pardonner jusqu’au bout; c’est là ma coutume.

Prends ta fiancée, emmène-la où tu veux, et que Dieu vous donne

bonheur et raison.»

Il se tourna vers Chvabrine, et lui commanda de m’écrire un sauf-

conduit pour toutes les barrières et forteresses soumises à son

pouvoir. Chvabrine se tenait immobile et comme pétrifié.

Pougatcheff alla faire l’inspection de la forteresse; Chvabrine le

suivit, et moi je restai, prétextant les préparatifs de voyage.

Je courus à la chambre de Marie; la porte était fermée. Je

frappai:

«Qui est là?» demanda Palachka.

Je me nommai. La douce voix de Marie se fit entendre derrière la

porte.

«Attendez, Piôtr Andréitch, dit-elle, je change d’habillement.

Allez chez Akoulina Pamphilovna; je m’y rends à l’instant même.»

J’obéis et gagnai la maison du père Garasim. Le pope et sa femme

accoururent à ma rencontre. Savéliitch les avait déjà prévenus de

tout ce qui s’était passé.

«Bonjour, Piôtr Andréitch, me dit la femme du pope. Voilà que Dieu

a fait de telle sorte que nous nous revoyons encore. Comment

allez-vous? Nous avons parlé de vous chaque jour. Et Marie

Ivanovna, que n’a-t-elle pas souffert sans vous, ma petite

colombe! Mais dites-moi, mon père, comment vous en êtes-vous tiré

avec Pougatcheff? Comment ne vous a-t-il pas tué? Eh bien! pour

cela merci au scélérat!

-- Finis, vieille, interrompit le pète Garasim! ne radote pas sur

tout ce que tu sais; à trop parler, point de salut. Entrez, Piôtr

Andréitch, et soyez le bienvenu. Il y a longtemps que nous ne nous

sommes vus.»

La femme du pope me fit honneur de tout ce qu’elle avait sous la

main, sans cesser un instant de parler. Elle me raconta comment

Chvabrine les avait contraints à lui livrer Marie Ivanovna;

comment la pauvre fille pleurait et ne voulait pas se séparer

d’eux; comment elle avait eu avec eux des relations continuelles

par l’entremise de Palachka, fille adroite et résolue, qui

faisait, comme on dit, danser _l’ouriadnik_ lui-même au son de son

flageolet; comment elle avait conseillé à Marie Ivanovna de

m’écrire une lettre, etc. De mon côté, je lui racontai en peu de

mots mon histoire. Le pope et sa femme firent des signes de croix

quand ils entendirent que Pougatcheff savait qu’ils l’avaient

trompé.

«Que la puissance de la croix soit avec nous! disait Akoulina

Pamphilovna; que Dieu détourne ce nuage! Bien, Alexéi Ivanitch!

bien, fin renard!»

En ce moment, la porte s’ouvrit, et Marie Ivanovna parut, avec un

sourire sur son pâle visage. Elle avait quitté son vêtement de

paysanne, et venait habillée comme de coutume, avec simplicité et

bienséance.

Je saisis sa main, et ne pus pendant longtemps prononcer une seule

parole. Nous gardions tous deux le silence par plénitude de coeur.

Nos hôtes sentirent que nous avions autre chose à faire qu’à

causer avec eux; ils nous quittèrent. Nous restâmes seuls. Marie

me raconta tout ce qui lui était arrivé depuis la prise de la

forteresse, me dépeignit toute l’horreur de sa situation, tous les

tourments que lui avait fait souffrir l’infâme Chvabrine. Nous

rappelâmes notre heureux passé, en versant tous deux des larmes.

Enfin je ne pouvais lui communiquer mes projets. Il lui était

impossible de demeurer dans une forteresse soumise à Pougatcheff

et commandée par Chvabrine. Je ne pouvais pas non plus penser à me

réfugier avec elle dans Orenbourg, qui souffrait en ce moment

toutes les calamités d’un siège. Marie n’avait plus un seul parent

dans le monde, je lui proposai donc de se rendre à la maison de

campagne de mes parents. Elle fut toute surprise d’une telle

proposition. La mauvaise disposition qu’avait montrée mon père à

son égard lui faisait peur. Je la tranquillisai. Je savais que mon

père tiendrait à devoir et à honneur de recevoir chez lui la fille

d’un vétéran mort pour sa patrie.

«Chère Marie, lui dis-je enfin, je te regarde comme ma femme. Ces

événements étranges nous ont réunis irrévocablement. Rien au monde

ne saurait plus nous séparer.»

Marie Ivanovna m’écoutait dans un silence digne, sans feinte

timidité, sans minauderies déplacées. Elle sentait, aussi bien que

moi, que sa destinée était irrévocablement liée à la mienne; mais

elle répéta qu’elle ne serait ma femme que de l’aveu de mes

parents. Je ne trouvai rien à répliquer. Mon projet devint notre

commune résolution.

Une heure après, l’_ouriadnik_ m’apporta mon sauf-conduit avec le

griffonnage qui servait de signature à Pougatcheff, et m’annonça

que le tsar m’attendait chez lui. Je le trouvai prêt à se mettre

en route. Comment exprimer ce que je ressentais en présence de cet

homme, terrible et cruel pour tous excepté pour moi seul? Et

pourquoi ne pas dire l’entière vérité? Je sentais en ce moment une

forte sympathie m’entraîner vers lui. Je désirais vivement

l’arracher à la horde de bandits dont il était le chef et sauver

sa tête avant qu’il fût trop tard. La présence de Chvabrine et la

foule qui s’empressait autour de nous m’empêchèrent de lui

exprimer tous les sentiments dont mon coeur était plein.

Nous nous séparâmes en amis. Pougatcheff aperçut dans la foule

Akoulina Pamphilovna, et la menaça amicalement du doigt en

clignant de l’oeil d’une manière significative. Puis il s’assit

dans sa _kibitka_, en donnant l’ordre de retourner à Berd, et

lorsque les chevaux prirent leur élan, il se pencha hors de la

voiture et me cria: «Adieu, Votre Seigneurie; peut-être que nous

nous reverrons encore.»

En effet, nous nous sommes revus une autre fois; mais dans quelles

circonstances!

Pougatcheff partit. Je regardai longtemps la steppe sur laquelle

glissait rapidement sa _kibitka_. La foule se dissipa, Chvabrine

disparut. Je regagnai la maison du pope, où tout se préparait pour

notre départ. Notre petit bagage avait été mis dans le vieil

équipage du commandant. En un instant les chevaux furent attelés.

Marie alla dire un dernier adieu au tombeau de ses parents,

enterrés derrière l’église. Je voulais l’y conduire; mais elle me

pria de la laisser aller seule, et revint bientôt après en versant

des larmes silencieuses. Le père Garasim et sa femme sortirent sur

le perron pour nous reconduire. Nous nous rangeâmes à trois dans

l’intérieur de la _kibitka_, Marie, Palachka et moi, et Savéliitch

se jucha de nouveau sur le devant.

«Adieu, Marie Ivanovna, notre chère colombe; adieu, Piôtr

Andréitch, notre beau faucon, nous disait la bonne femme du pope;

bon voyage, et que Dieu vous comble tous de bonheur!»

Nous partîmes. Derrière la fenêtre du commandant, j’aperçus

Chvabrine qui se tenait debout, et dont la figure respirait une

sombre haine. Je ne voulus pas triompher lâchement d’un ennemi

humilié, et détournai les yeux.

Enfin, nous franchîmes la barrière principale, et quittâmes pour

toujours la forteresse de Bélogorsk.

CHAPITRE XIII

_L’ARRESTATION_

Réuni d’une façon si merveilleuse à la jeune fille qui me causait

le matin même tant d’inquiétude douloureuse, je ne pouvais croire

à mon bonheur, et je m’imaginais que tout ce qui m’était arrivé

n’était qu’un songe. Marie regardait d’un air pensif, tantôt moi,

tantôt la route, et ne semblait pas, elle non plus, avoir repris

tous ses sens. Nous gardions le silence; nos coeurs étaient trop

fatigués d’émotions. Au bout de deux heures, nous étions déjà

rendus dans la forteresse voisine, qui appartenait aussi à

Pougatcheff. Nous y changeâmes de chevaux. À voir la célérité

qu’on mettait à nous servir et le zèle empressé du Cosaque barbu

dont Pougatcheff avait fait le commandant, je m’aperçus que grâce

au babil du postillon qui nous avait amenés, on me prenait pour un

favori du maître.

Quand nous nous remîmes en route, il commençait à faire sombre.

Nous nous approchâmes d’une petite ville où, d’après le commandant

barbu, devait se trouver un fort détachement qui était en marche

pour se réunir à l’usurpateur. Les sentinelles nous arrêtèrent, et

au cri de: «Qui vive?» notre postillon répondit à haute voix: «Le

compère du tsar, qui voyage avec sa bourgeoise.»

Aussitôt un détachement de hussards russes nous entoura avec

d’affreux jurements.

«Sors, compère du diable, me dit un maréchal des logis aux

épaisses moustaches. Nous allons te mener au bain, toi et ta

bourgeoise.»

Je sortis de la _kibitka_ et demandai qu’on me conduisit devant

l’autorité. En voyant un officier, les soldats cessèrent leurs

imprécations, et le maréchal des logis me conduisit chez le major.

Savéliitch me suivait en grommelant: «En voilà un, de compère du

tsar! nous tombons du feu dans la flamme. Ô Seigneur Dieu, comment

cela finira-t-il?»

La _kibitka_ venait au pas derrière nous.

En cinq minutes, nous arrivâmes à une maisonnette très éclairée.

Le maréchal des logis me laissa sous bonne garde, et entra pour

annoncer sa capture. Il revint à l’instant même et me déclara que

Sa Haute Seigneurie[60] n’avait pas le temps de me recevoir,

qu’elle lui avait donné l’ordre de me conduire en prison et de lui

amener ma bourgeoise.

«Qu’est-ce que cela veut dire? m’écriai-je furieux; est-il devenu

fou?

-- Je ne puis le savoir, Votre Seigneurie, répondit le maréchal

des logis; seulement Sa Haute Seigneurie a ordonné de conduire

Votre Seigneurie en prison, et d’amener Sa Seigneurie à Sa Haute

Seigneurie, Votre Seigneurie.»

Je m’élançai sur le perron! les sentinelles n’eurent pas le temps

de me retenir, et j’entrai tout droit dans la chambre où six

officiers de hussards jouaient au pharaon. Le major tenait la

banque. Quelle fut ma surprise, lorsqu’après l’avoir un moment

dévisagé je reconnus en lui cet Ivan Ivanovitch Zourine qui

m’avait si bien dévalisé dans l’hôtellerie de Simbisrk!

«Est-ce possible! m’écriai-je; Ivan Ivanovitch, est-ce toi?

-- Ah bah! Piôtr Andréitch! Par quel hasard? D’où viens-tu?

Bonjour, frère; ne veux-tu pas ponter une carte?

La fille du capitaine(#13798) · 第 7 / 9 段