«Je crois, Votre Excellence, dit-il, qu’il ne faut agir ni

offensivement ni défensivement.

-- Comment cela, monsieur le conseiller de collège? repartit le

général stupéfait. La tactique ne présente pas d’autres moyens; il

faut agir offensivement ou défensivement.

-- Votre Excellence, agissez subornativement[54].

-- Eh! oh! votre opinion est très judicieuse; les actions

subornatives sont admises aussi par la tactique, et nous

profiterons de votre conseil. On pourra offrir pour la tête du

coquin soixante-dix ou même cent roubles à prendre sur les fonds

secrets.

-- Et alors, interrompit le directeur des douanes, que je sois un

bélier kirghise au lieu d’être un conseiller de collège, si ces

voleurs ne nous livrent leur _ataman_ enchaîné par les pieds et

les mains.

-- Nous y réfléchirons et nous en parlerons encore, reprit le

général. Cependant, pour tous les cas, il faut prendre aussi des

mesures militaires. Messieurs, donnez vos voix dans l’ordre

légal.»

Toutes les opinions furent contraires à la mienne. Les assistants

parlèrent à l’envi du peu de confiance qu’inspiraient les troupes,

de l’incertitude du succès, de la nécessité de la prudence, et

ainsi de suite. Tous étaient d’avis qu’il valait mieux rester

derrière une forte muraille en pierre, sous la protection du

canon, que de tenter la fortune des armes en rase campagne. Enfin,

quand toutes les opinions se furent manifestées, le général secoua

la cendre de sa pipe, et prononça le discours suivant:

«Messieurs, je dois tous déclarer que, pour ma part, je suis

entièrement de l’avis de M. l’enseigne; car cette opinion est

fondée sur les préceptes de la saine tactique, qui préfère presque

toujours les mouvements offensifs aux mouvements défensifs.»

Il s’arrêta un instant, et bourra sa pipe. Je triomphais dans mon

amour-propre. Je jetai un coup d’oeil fier sur les employés

civils, qui chuchotaient entre eux d’un air d’inquiétude et de

mécontentement.

«Mais, messieurs, continua le général en lâchant avec un soupir

une longue bouffée de tabac, je n’ose pas prendre sur moi une si

grande responsabilité, quand il s’agit de la sûreté des provinces

confiées à mes soins par Sa Majesté Impériale, ma gracieuse

souveraine. C’est pour cela que je me vois contraint de me ranger

à l’avis de la majorité, laquelle a décidé que la prudence ainsi

que la raison veulent que nous attendions dans la ville le siège

qui nous menace, et que nous repoussions les attaques de l’ennemi

par la force de l’artillerie, et, si la possibilité s’en fait

voir, par des sorties bien dirigées.»

Ce fut le tour des employés de me regarder d’un air moqueur. Le

conseil se sépara. Je ne pus m’empêcher de déplorer la faiblesse

du respectable soldat qui, contrairement à sa propre conviction,

s’était décidé à suivre l’opinion d’ignorants sans expérience.

Plusieurs jours après ce fameux conseil de guerre, Pougatcheff,

fidèle à sa promesse, s’approcha d’Orenbourg. Du haut des

murailles de la ville, je pris connaissance de l’armée des

rebelles. Il me sembla que leur nombre avait décuplé depuis le

dernier assaut dont j’avais été témoin. Ils avaient aussi de

l’artillerie enlevée dans les petites forteresses conquises par

Pougatcheff. En me rappelant la décision du conseil, je prévis une

longue captivité dans les murs d’Orenbourg, et j’étais prêt à

pleurer de dépit.

Loin de moi l’intention de décrire le siège d’Orenbourg, qui

appartient à l’histoire et non à des mémoires de famille. Je dirai

donc en peu de mots que, par suite des mauvaises dispositions de

l’autorité, ce siège fut désastreux pour les habitants, qui eurent

à souffrir la faim et les privations de tous genres. La vie à

Orenbourg devenait insupportable; chacun attendait avec angoisse

la décision de la destinée. Tous se plaignaient de la disette, qui

était affreuse. Les habitants finirent par s’habituer aux bombes

qui tombaient sur leurs maisons. Les assauts mêmes de Pougatcheff

n’excitait plus une grande émotion. Je mourais d’ennui. Le temps

passait lentement. Je ne pouvais recevoir aucune lettre de

Bélogorsk, car toutes les routes étaient coupées, et la séparation

d’avec Marie me devenait insupportable. Mon seul passe-temps

consistait à faire des promenades militaires.

Grâce à Pougatcheff, j’avais un assez bon cheval, avec lequel je

partageais ma maigre pitance. Je sortais tous les jours hors du

rempart, et j’allais tirailler contre les éclaireurs de

Pougatcheff. Dans ces espèces d’escarmouches, l’avantage restait

d’ordinaire aux rebelles, qui avaient de quoi vivre abondamment,

et d’excellentes montures. Notre maigre cavalerie n’était pas en

état de leur tenir tête. Quelquefois notre infanterie affamée se

mettait aussi en campagne; mais la profondeur de la neige

l’empêchait d’agir avec succès contre la cavalerie volante de

l’ennemi. L’artillerie tonnait vainement du haut des remparts, et,

dans la campagne, elle ne pouvait avancer à cause de la faiblesse

des chevaux exténués. Voilà quelle était notre façon de faire la

guerre, et voilà ce que les employés d’Orenbourg appelaient

prudence et prévoyance.

Un jour que nous avions réussi à dissiper et à chasser devant nous

une troupe assez nombreuse, j’atteignis un Cosaque resté en

arrière, et j’allais le frapper de mon sabre turc, lorsqu’il ôta

son bonnet, et s’écria:

«Bonjour, Piôtr Andréitch; comment va votre santé?»

Je reconnus notre _ouriadnik_. Je ne saurais dire combien je fus

content de le voir.

«Bonjour, Maximitch, lui dis-je; y a-t-il longtemps que tu as

quitté Bélogorsk?

-- Il n’y a pas longtemps, mon petit père Piôtr Andréitch; je ne

suis revenu qu’hier. J’ai une lettre pour vous.

-- Où est-elle? m’écriai-je tout transporté.

-- Avec moi, répondit Maximitch en mettant la main dans son sein.

J’ai promis à Palachka de tacher de vous la remettre.»

Il me présenta un papier plié, et partit aussitôt au galop. Je

l’ouvris, et lus avec agitation les lignes suivantes:

«Dieu a voulu me priver tout à coup de mon père et de ma mère. Je

n’ai plus sur la terre ni parents ni protecteurs. J’ai recours à

vous, parce que je sais que vous m’avez toujours voulu du bien, et

que vous êtes toujours prêt à secourir ceux qui souffrent. Je prie

Dieu que cette lettre puisse parvenir jusqu’à vous. Maximitch m’a

promis de vous la faire parvenir. Palachka a ouï dire aussi à

Maximitch qu’il vous voit souvent de loin dans les sorties, et que

vous ne vous ménagez pas, sans penser à ceux qui prient Dieu pour

vous avec des larmes. Je suis restée longtemps malade, et lorsque

enfin j’ai été guérie, Alexéi Ivanitch, qui commande ici à la

place de feu mon père, a forcé le père Garasim de me remettre

entre ses mains, en lui faisant peur de Pougatcheff. Je vis sous

sa garde dans notre maison. Alexéi Ivanitch me force à l’épouser.

Il dit qu’il m’a sauvé la vie en ne découvrant pas la ruse

d’Akoulina Pamphilovna quand elle m’a fait passer près des

brigands pour sa nièce; mais il me serait plus facile de mourir

que de devenir la femme d’un homme comme Chvabrine. Il me traite

avec beaucoup de cruauté, et menace, si je ne change pas d’avis,

si je ne consens pas à ses propositions, de me conduire dans le

camp du bandit, où j’aurai le sort d’Élisabeth Kharloff[55]. J’ai

prié Alexéi Ivanitch de me donner quelque temps pour réfléchir. Il

m’a accordé trois jours; si, après trois jours, je ne deviens pas

sa femme, je n’aurai plus de ménagement à attendre. Ô mon père

Piôtr Andréitch, vous êtes mon seul protecteur. Défendez-moi,

pauvre fille. Suppliez le général et tous vos chefs de nous

envoyer du secours aussitôt que possible, et venez vous-même si

vous le pouvez. Je reste votre orpheline soumise,

«Marie Mironoff.»

Je manquai de devenir fou à la lecture de cette lettre. Je

m’élançai vers la ville, en donnant sans pitié de l’éperon à mon

pauvre cheval. Pendant la course je roulai dans ma tête mille

projets pour délivrer la malheureuse fille, sans pouvoir m’arrêter

à aucun. Arrivé dans la ville, j’allai droit chez le général, et

j’entrai en courant dans sa chambre.

Il se promenait de long en large, et fumait dans sa pipe d’écume.

En me voyant, il s’arrêta; mon aspect sans doute l’avait frappé,

car il m’interrogea avec une sorte d’anxiété sur la cause de mon

entrée si brusque.

«Votre Excellence, lui dis-je, j’accours auprès de vous comme

auprès de mon pauvre père. Ne repoussez pas ma demande; il y va du

bonheur de toute ma vie.

-- Qu’est-ce que c’est, mon père? demanda le général stupéfait;

que puis-je faire pour toi? Parle.

-- Votre Excellence, permettez-moi de prendre un bataillon de

soldats et un demi-cent de Cosaques pour aller balayer la

forteresse de Bélogorsk.»

Le général me regarda fixement, croyant sans doute que j’avais

perdu la tête, et il ne se trompait pas beaucoup.

«Comment? comment? balayer la forteresse de Bélogorsk! dit-il

enfin.

-- Je vous réponds du succès, repris-je avec chaleur; laissez-moi

seulement sortir.

-- Non, jeune homme, dit-il en hochant la tête. Sur une si grande

distance, l’ennemi vous couperait facilement toute communication

avec le principal point stratégique, ce qui le mettrait en mesure

de remporter sur vous une victoire complète et décisive. Une

communication interceptée, voyez-vous...»

Je m’effrayai en le voyant entraîné dans des dissertations

militaires, et je me hâtai de l’interrompre.

«La fille du capitaine Mironoff, lui dis-je, vient de m’écrire une

lettre; elle demande du secours. Chvabrine la force à devenir sa

femme.

-- Vraiment! Oh! ce Chvabrine est un grand coquin. S’il me tombe

sous la main, je le fais juger dans les vingt-quatre heures, et

nous le fusillerons sur les glacis de la forteresse. Mais, en

attendant, il faut prendre patience.

-- Prendre patience! m’écriai-je hors de moi. Mais d’ici là il

fera violence à Marie.

-- Oh! répondit le général. Mais cependant ce ne serait pas un

grand malheur pour elle. Il lui conviendrait mieux d’être la femme

de Chvabrine, qui peut maintenant la protéger. Et quand nous

l’aurons fusillé, alors, avec l’aide de Dieu, les fiancés se

trouveront. Les jolies petites veuves ne restent pas longtemps

filles; je veux dire qu’une veuve trouve plus facilement un mari.

-- J’aimerais mieux mourir, dis-je avec fureur, que de la céder à

Chvabrine.

-- Ah bah! dit le vieillard, je comprends à présent; tu es

probablement amoureux de Marie Ivanovna. Alors c’est une autre

affaire. Pauvre garçon! Mais cependant il ne m’est pas possible de

te donner un bataillon et cinquante Cosaques. Cette expédition est

déraisonnable, et je ne puis la prendre sous ma responsabilité.»

Je baissai la tête; le désespoir m’accablait. Tout à coup une idée

me traversa l’esprit, et ce qu’elle fut, le lecteur le verra dans

le chapitre suivant, comme disaient les vieux romanciers.

CHAPITRE XI

_LE CAMP DES REBELLES_

Je quittai le général et m’empressai de retourner chez moi.

Savéliitch me reçut avec ses remontrances ordinaires.

«Quel plaisir trouves-tu, seigneur, à batailler contre ces

brigands ivres? Est-ce l’affaire d’un boyard? Les heures ne sont

pas toujours bonnes, et tu te feras tuer pour rien. Encore, si tu

faisais la guerre aux Turcs ou aux Suédois! Mais c’est une honte

de dire à qui tu la fais.»

J’interrompis son discours:

«Combien ai-je en tout d’argent?

-- Tu en as encore assez, me répondit-il d’un air satisfait. Les

coquins ont eu beau fouiller partout, j’ai pu le leur souffler.»

En disant cela, il tira de sa poche une longue bourse tricotée

toute remplie de pièces de monnaie d’argent.

«Bien, Savéliitch, lui dis-je; donne-moi la moitié de ce que tu as

là, et garde pour toi le reste. Je pars pour la forteresse de

Bélogorsk.

-- Ô mon père Piôtr Andréitch, dit mon bon menin d’une voix

tremblante, est-ce que tu ne crains pas Dieu? Comment veux-tu te

mettre en route maintenant que tous les passages sont coupés par

les voleurs? Prends du moins pitié de tes parents, si tu n’as pas

pitié de toi-même. Où veux-tu aller? Pourquoi? Attends un peu. Les

troupes viendront et prendront tous les brigands. Alors tu pourras

aller des quatre côtés.»

Mais ma résolution était inébranlable.

«Il est trop tard pour réfléchir, dis-je au vieillard, je dois

partir, je ne puis pas ne pas partir. Ne te chagrine pas,

Savéliitch, Dieu est plein de miséricorde; nous nous reverrons

peut-être. Je te recommande bien de n’avoir aucune honte de

dépenser mon argent, ne fais pas l’avare; achète tout ce qui t’est

nécessaire, même en payant les choses trois fois leur valeur. Je

te fais cadeau de cet argent, si je ne reviens pas dans trois

jours...

-- Que dis-tu là, seigneur? interrompit Savéliitch; que je te

laisse aller seul! mais ne pense pas même à m’en prier. Si tu as

résolu de partir, j’irai avec toi, fût-ce à pied, mais je ne

t’abandonnerai pas. Que je reste sans toi blotti derrière une

muraille de pierre! mais j’aurais donc perdu l’esprit. Fais ce que

tu voudras, seigneur; mais je ne te quitte pas.»

Je savais bien qu’il n’y avait pas à disputer contre Savéliitch,

et je lui permis de se préparer pour le départ. Au bout d’une

demi-heure, j’étais en selle sur mon cheval, et Savéliitch sur une

rosse maigre et boiteuse, qu’un habitant de la ville lui avait

donnée pour rien, n’ayant plus de quoi la nourrir. Nous gagnâmes

les portes de la ville; les sentinelles nous laissèrent passer, et

nous sortîmes enfin d’Orenbourg.

Il commençait à faire nuit. La route que j’avais à suivre passait

devant la bourgade de Berd, repaire de Pougatcheff. Cette route

était encombrée et cachée par la neige; mais à travers la steppe

se voyaient des traces de chevaux chaque jour renouvelées.

J’allais au grand trot. Savéliitch avait peine à me suivre, et me

criait à chaque instant:

«Pas si vite, seigneur; au nom du ciel! pas si vite. Ma maudite

rosse ne peut pas attraper ton diable à longues jambes. Pourquoi

te hâtes-tu de la sorte? Est-ce que nous allons à un festin? Nous

sommes plutôt sous la hache, Piôtr Andréitch! Ô Seigneur Dieu! cet

enfant de boyard périra pour rien.»

Bientôt nous vîmes étinceler les feux de Berd. Nous approchâmes

des profonds ravins qui servaient de fortifications naturelles à

la bourgade. Savéliitch, sans rester pourtant en arrière,

n’interrompait pas ses supplications lamentables. J’espérais

passer heureusement devant la place ennemie, lorsque j’aperçus

tout à coup dans l’obscurité cinq paysans armés de gros bâtons.

C’était une garde avancée du camp de Pougatcheff. On nous cria:

«Qui vive?» Ne sachant pas le mot d’ordre, je voulais passer

devant eux sans répondre; mais ils m’entourèrent à l’instant même,

et l’un d’eux saisit mon cheval par la bride. Je tirai mon sabre,

et frappai le paysan sur la tête. Son bonnet lui sauva la vie;

cependant il chancela et lâcha la bride. Les autres s’effrayèrent

et se jetèrent de côté. Profitant de leur frayeur, je piquai des

deux et partis au galop. L’obscurité de la nuit, qui

s’assombrissait, aurait pu me sauver de tout encombre, lorsque,

regardant en arrière, je vis que Savéliitch n’était plus avec moi.

Le pauvre vieillard, avec son cheval boiteux, n’avait pu se

débarrasser des brigands. Qu’avais-je à faire? Après avoir attendu

quelques instants, et certain qu’on l’avait arrêté, je tournai mon

cheval pour aller à son secours.

En approchant du ravin, j’entendis de loin des cris confus et la

voix de mon Savéliitch. Hâtant le pas, je me trouvai bientôt à la

portée des paysans de la garde avancée qui m’avait arrêté quelques

minutes auparavant. Savéliitch était au milieu d’eux. Ils avaient

fait descendre le pauvre vieillard de sa rosse, et se préparaient

à le garrotter. Ma vue les remplit de joie. Ils se jetèrent sur

moi avec de grands cris, et dans un instant je fus à bas de mon

cheval. L’un d’eux, leur chef, à ce qu’il paraît, me déclara

qu’ils allaient nous conduire devant le tsar.

«Et notre père, ajouta-t-il, ordonnera s’il faut vous pendre à

l’heure même, ou si l’on doit attendre la lumière de Dieu.»

Je ne fis aucune résistance. Savéliitch imita mon exemple, et les

sentinelles nous emmenèrent en triomphe.

Nous traversâmes le ravin pour entrer dans la bourgade. Toutes les

maisons de paysans étaient éclairées. On entendait partout des

cris et du tapage. Je rencontrai une foule de gens dans la rue,

mais personne ne fit attention à nous et ne reconnut en moi un

officier d’Orenbourg. On nous conduisit à une _isba_ qui faisait

l’angle de deux rues. Près de la porte se trouvaient quelques

tonneaux de vin et deux pièces de canon.

«Voilà le palais, dit l’un des paysans; nous allons vous

annoncer.»

Il entra dans _l’isba_. Je jetai un coup d’oeil sur Savéliitch; le

vieillard faisait des signes de croix en marmottant ses prières.

Nous attendîmes longtemps. Enfin le paysan reparut et me dit:

«Viens, notre père a ordonné de faire entrer l’officier».

J’entrai dans _l’isba_, ou dans le palais, comme l’appelait le

paysan. Elle était éclairée par deux chandelles en suif, et les

murs étaient tendus de papier d’or. Du reste, tous les meubles,

les bancs, la table, le petit pot à laver les mains suspendu à une

corde, l’essuie-main accroché à un clou, la fourche à enfourner

dressée dans un coin, le rayon en bois chargé de pots en terre,

tout était comme dans une autre _isba_. Pougatcheff se tenait

assis sous les saintes images, en cafetan rouge et en haut bonnet,

la main sur la hanche. Autour de lui étaient rangés plusieurs de

ses principaux chefs avec une expression forcée de soumission et

de respect. On voyait bien que la nouvelle de l’arrivée d’un

officier d’Orenbourg avait éveillé une grande curiosité chez les

rebelles, et qu’ils s’étaient préparés à me recevoir avec pompe.

Pougatcheff me reconnut au premier coup d’oeil. Sa feinte gravité

disparut tout à coup.

«Ah! c’est Votre Seigneurie! me dit-il avec vivacité. Comment te

portes-tu? pourquoi Dieu t’amène-t-il ici?»

Je répondis que je m’étais mis en voyage pour mes propres

affaires, et que ses gens m’avaient arrêté.

«Et pour quelles affaires?» demanda-t-il.

Je ne savais que répondre. Pougatcheff, s’imaginant que je ne

voulais pas m’expliquer devant témoins, fit signe à ses camarades

de sortir. Tous obéirent, à l’exception de deux qui ne bougèrent

pas de leur place.

«Parle hardiment devant eux, dit Pougatcheff, ne leur cache rien.»

Je jetai un regard de travers sur ces deux confidents de

l’usurpateur. L’un d’eux, petit vieillard chétif et courbé, avec

une maigre barbe grise, n’avait rien de remarquable qu’un large

ruban bleu passé en sautoir sur son cafetan de gros drap gris.

Mais je n’oublierai jamais son compagnon. Il était de haute

taille, de puissante carrure, et semblait avoir quarante-cinq ans.

Une épaisse barbe rousse, des yeux gris et perçants, un nez sans

narines et des marques de fer rouge sur le front et sur les joues

donnaient à son large visage couturé de petite vérole une étrange

et indéfinissable expression. Il avait une chemise rouge, une robe

kirghise et de larges pantalons cosaques. Le premier, comme je le

sus plus tard, était le caporal déserteur Béloborodoff. L’autre,

Athanase Sokoloff, surnommé Khlopoucha[56], était un criminel

condamné aux mines de Sibérie, d’où il s’était évadé trois fois.

Malgré les sentiments qui m’agitaient alors sans partage, cette

société où j’étais jeté d’une manière si inattendue fit sur moi

une profonde impression. Mais Pougatcheff me rappela bien vite à

moi-même par ses questions.

«Parle; pour quelles affaires as-tu quitté Orenbourg?»

Une idée singulière me vint à l’esprit. Il me sembla que la

Providence, en m’amenant une seconde fois devant Pougatcheff, me

donnait par là l’occasion d’exécuter mon projet Je me décidai à la

saisir, et sans réfléchir longtemps au parti que je prenais, je

répondis à Pougatcheff:

«J’allais à la forteresse de Bélogorsk pour y délivrer une

orpheline qu’on opprime.»

Les yeux de Pougatcheff s’allumèrent.

«Qui de mes gens oserait offenser une orpheline? s’écria-t-il.

Eût-il un front de sept pieds, il n’échapperait point à ma

sentence. Parle, quel est le coupable?

-- Chvabrine, répondis-je; il tient en esclavage la même jeune

fille que tu as vue chez la femme du prêtre, et il veut la

contraindre à devenir sa femme.

-- Je vais lui donner une leçon, à Chvabrine, s’écria Pougatcheff

d’un air farouche. Il apprendra ce que c’est que de faire chez moi

à sa tête et d’opprimer mon peuple. Je le ferai pendre.

-- Ordonne-moi de dire un mot, interrompit Khlopoucha d’une voix

enrouée. Tu t’es trop hâté de donner à Chvabrine le commandement

de la forteresse, et maintenant tu te hâtes trop de le pendre. Tu

as déjà offensé les Cosaques en leur imposant un gentilhomme pour

chef; ne va donc pas offenser à présent les gentilshommes en les

suppliciant à la première accusation.

-- Il n’y a ni à les combler de grâces ni à les prendre en pitié,

dit à son tour le petit vieillard au ruban bleu; il n’y a pas de

mal de faire pendre Chvabrine; mais il n’y aurait pas de mal de

bien questionner M. l’officier. Pourquoi a-t-il daigné nous rendre

visite? S’il ne te reconnaît pas pour tsar, il n’a pas à te

demander justice; et s’il te reconnaît, pourquoi est-il resté

jusqu’à présent à Orenbourg au milieu de tes ennemis?

N’ordonnerais-tu pas de le faire conduire au greffe, et d’y

allumer un peu de feu[57]? Il me semble que Sa Grâce nous est

envoyée par les généraux d’Orenbourg.»

La logique du vieux scélérat me sembla plausible à moi-même. Un

frisson involontaire me parcourut tout le corps quand je me

rappelai en quelles mains je me trouvais. Pougatcheff aperçut mon

trouble.

«Eh! eh! Votre Seigneurie, dit-il en clignant de l’oeil, il me

semble que mon feld-maréchal a raison. Qu’en penses-tu?»

Le persiflage de Pougatcheff me rendit ma résolution. Je lui

répondis avec calme que j’étais en sa puissance, et qu’il pouvait

faire de moi ce qu’il voulait.

«Bien, dit Pougatcheff; dis-moi maintenant dans quel état est

votre ville.

-- Grâce à Dieu, répondis-je, tout y est en bon ordre.

-- En bon ordre! répéta Pougatcheff, et le peuple y meurt de

faim.»

L’usurpateur disait la vérité; mais d’après le devoir que

m’imposait mon serment, je l’assurai que c’était un faux bruit, et

que la place d’Orenbourg était suffisamment approvisionnée.

«Tu vois, s’écria le petit vieillard, qu’il te trompe avec

impudence. Tous les fuyards déclarent unanimement que la famine et

la peste sont à Orenbourg, qu’on y mange de la charogne, et encore

comme un mets d’honneur. Et Sa Grâce nous assure que tout est en

abondance. Si tu veux pendre Chvabrine, fais pendre au même gibet

ce jeune garçon, pour qu’ils n’aient rien à se reprocher.»

Les paroles du maudit vieillard semblaient avoir ébranlé

Pougatcheff. Par bonheur Khlopoucha se mit à contredire son

camarade.

«Tais-toi, Naoumitch, lui dit-il, tu ne penses qu’à pendre et à

étrangler, il te va bien de faire le héros. À te voir, on ne sait

où ton âme se tient; tu regardes déjà dans la fosse, et tu veux

faire mourir les autres. Est-ce que tu n’as pas assez de sang sur

la conscience?

-- Mais quel saint es-tu toi-même? repartit Béloborodoff; d’où te

vient cette pitié?

-- Sans doute, répondit Khlopoucha, moi aussi je suis un pécheur,

et cette main... (il ferma son poing osseux, et, retroussant sa

manche, il montra son bras velu), et cette main est coupable

d’avoir versé du sang chrétien. Mais j’ai tué mon ennemi, et non

pas mon hôte, sur le grand chemin libre et dans le bois obscur,

mais non à la maison et derrière le poêle, avec la hache et la

massue, et non pas avec des commérages de vieille femme.»

Le vieillard détourna la tête, et grommela entre ses dents:

«Narines arrachées!

-- Que murmures-tu là, vieux hibou? reprit Khlopoucha; je t’en

donnerai, des narines arrachées; attends un peu, ton temps viendra

aussi. J’espère en Dieu que tu flaireras aussi les pincettes un

jour, et jusque-là prends garde que je ne t’arrache ta vilaine

barbiche.

-- Messieurs les généraux, dit Pougatcheff avec dignité, finissez

vos querelles. Ce ne serait pas un grand malheur si tous les

chiens galeux d’Orenbourg frétillaient des jambes sous la même

traverse; mais ce serait un malheur si nos bons chiens à nous se

mordaient entre eux.»

La fille du capitaine(#13798) · 第 6 / 9 段