scélérats t’avaient saisi de nouveau. Ah! mon père Piôtr
Andréitch, le croiras-tu? les brigands nous ont tout pris: les
habits, le linge, les effets, la vaisselle; ils n’ont rien laissé.
Mais qu’importe? Grâces soient rendues à Dieu de ce qu’ils ne
t’ont pas au moins ôté la vie! Mais as-tu reconnu, maître, leur
_ataman_[47]?
-- Non, je ne l’ai pas reconnu; qui donc est-il?
-- Comment, mon petit père! tu as déjà oublié l’ivrogne qui t’a
escroqué le _touloup_, le jour du chasse-neige, un _touloup_ de
peau de lièvre, et tout neuf. Et lui, le coquin, a rompu toutes
les coutures en l’endossant.»
Je tombai de mon haut. La ressemblance de Pougatcheff et de mon
guide était frappante en effet. Je finis par me persuader que
Pougatcheff et lui étaient bien le même homme, et je compris alors
la grâce qu’il m’avait faite. Je ne pus assez admirer l’étrange
liaison des événements. Un _touloup_ d’enfant, donné à un
vagabond, me sauvait de la corde, et un ivrogne qui courait les
cabarets assiégeait des forteresses et ébranlait l’empire.
«Ne daigneras-tu pas manger? me dit Savéliitch qui était fidèle à
ses habitudes. Il n’y a rien à la maison, il est vrai; mais je
chercherai partout, et je te préparerai quelque chose.»
Resté seul, je me mis à réfléchir. Qu’avais-je à faire? Ne pas
quitter la forteresse soumise au brigand ou bien se joindre à sa
troupe, était indigne d’un officier. Le devoir voulait que
j’allasse me présenter là où je pouvais encore être utile à ma
patrie, dans les critiques circonstances où elle se trouvait. Mais
mon amour me conseillait avec non moins de force de rester auprès
de Marie Ivanovna pour être son protecteur et son champion.
Quoique je prévisse un changement prochain et inévitable dans la
marche des choses, cependant je ne pouvais me défendre de trembler
en me représentant le danger de sa position.
Mes réflexions furent interrompues par l’arrivée d’un Cosaque qui
accourait m’annoncer que le grand tsar m’appelait auprès de lui.
«Où est-il? demandai-je en me préparant à obéir.
-- Dans la maison du commandant, répondit le Cosaque. Après dîner
notre père est allé au bain; il repose maintenant. Ah! Votre
Seigneurie, on voit bien que c’est un important personnage; il a
daigné manger à dîner deux cochons de lait rôtis; et puis il est
monté au plus haut du bain[48], où il faisait si chaud que Tarass
Kourotchine lui-même n’a pu le supporter; il a passé le balai à
Bikbaïeff, et n’est revenu à lui qu’à force d’eau froide. Il faut
en convenir, toutes ses manières sont si majestueuses, ... et dans
le bain, à ce qu’on dit, il a montré ses signes de tsar: sur l’un
des seins, un aigle à deux têtes grand comme un _pétak_[49]_, _et
sur l’autre, sa propre figure.»
Je ne crus pas nécessaire de contredire le Cosaque, et je le
suivis dans la maison du commandant, tâchant de me représenter à
l’avance mon entrevue avec Pougatcheff, et de deviner comment elle
finirait. Le lecteur me croira facilement si je lui dis que je
n’étais pas pleinement rassuré.
Il commençait à faire sombre quand j’arrivai à la maison du
commandant. La potence avec ses victimes se dressait noire et
terrible; le corps de la pauvre commandante gisait encore sous le
perron, près duquel deux Cosaques montaient la garde. Celui qui
m’avait amené entra pour annoncer mon arrivée; il revint aussitôt,
et m’introduisit dans cette chambre où, la veille, j’avais dit
adieu à Marie Ivanovna.
Un tableau étrange s’offrit à mes regards. À une table couverte
d’une nappe, et toute chargée de bouteilles et de verres, était
assis Pougatcheff, entouré d’une dizaine de chefs cosaques, en
bonnets et en chemises de couleur, échauffés par le vin, avec des
visages enflammés et des yeux étincelants. Je ne voyais point
parmi eux les nouveaux affidés, les traîtres Chvabrine et
l’_ouriadnik_.
«Ah! ah! c’est Votre Seigneurie, dit Pougatcheff en me voyant.
Soyez le bienvenu. Honneur à vous et place au banquet!»
Les convives se serrèrent; je m’assis en silence au bout de la
table. Mon voisin, jeune Cosaque élancé et de jolie figure, me
versa une rasade d’eau-de-vie, à laquelle je ne touchai pas.
J’étais occupé à considérer curieusement la réunion. Pougatcheff
était assis à la place d’honneur, accoudé sur la table et appuyant
sa barbe noire sur son large poing. Les traits de son visage,
réguliers et agréables, n’avaient aucune expression farouche. Il
s’adressait souvent à un homme d’une cinquantaine d’années, en
l’appelant tantôt comte, tantôt Timoféitch, tantôt mon oncle. Tous
se traitaient comme des camarades, et ne montraient aucune
déférence bien marquée pour leur chef. Ils parlaient de l’assaut
du matin, du succès de la révolte et de leurs prochaines
opérations. Chacun se vantait de ses prouesses, exposait ses
opinions et contredisait librement Pougatcheff. Et c’est dans cet
étrange conseil de guerre qu’on prit la résolution de marcher sur
Orenbourg, mouvement hardi et qui fut bien près d’être couronné de
succès. Le départ fut arrêté pour le lendemain.
Les convives burent encore chacun une rasade, se levèrent de
table, et prirent congé de Pougatcheff. Je voulais les suivre,
mais Pougatcheff me dit:
«Reste là, je veux te parler.»
Nous demeurâmes en tête-à-tête.
Pendant quelques instants continua un silence mutuel. Pougatcheff
me regardait fixement, en clignant de temps en temps son oeil
gauche avec une expression indéfinissable de ruse et de moquerie.
Enfin, il partit d’un long éclat de rire, et avec une gaieté si
peu feinte, que moi-même, en le regardant, je me mis à rire sans
savoir pourquoi.
«Eh bien! Votre Seigneurie, me dit-il; avoue-le, tu as eu peur
quand mes garçons t’ont jeté la corde au cou? je crois que le ciel
t’a paru de la grandeur d’une peau de mouton. Et tu te serais
balancé sous la traverse sans ton domestique. J’ai reconnu à
l’instant même le vieux hibou. Eh bien, aurais-tu pensé, Votre
Seigneurie, que l’homme qui t’a conduit au gîte dans la steppe
était le grand tsar lui-même?»
En disant ces mots, il prit un air grave et mystérieux.
«Tu es bien coupable envers moi, reprit-il, mais je t’ai fait
grâce pour ta vertu, et pour m’avoir rendu service quand j’étais
forcé de me cacher de mes ennemis. Mais tu verras bien autre
chose, je te comblerai de bien autres faveurs quand j’aurai
recouvré mon empire. Promets-tu de me servir avec zèle?»
La question du bandit et son impudence me semblèrent si risibles
que je ne pus réprimer un sourire.
«Pourquoi ris-tu? me demanda-t-il en fronçant le sourcil; est-ce
que tu ne crois pas que je sois le grand tsar? réponds-moi
franchement.»
Je me troublai. Reconnaître un vagabond pour empereur, je n’en
étais pas capable; cela me semblait une impardonnable lâcheté.
L’appeler imposteur en face, c’était me dévouer à la mort; et le
sacrifice auquel j’étais prêt sous le gibet, en face de tout le
peuple et dans la première chaleur de mon indignation, me
paraissait une fanfaronnade inutile. Je ne savais que dire.
Pougatcheff attendait ma réponse dans un silence farouche. Enfin
(et je me rappelle encore ce moment avec la satisfaction de moi-
même) le sentiment du devoir triompha en moi de la faiblesse
humaine. Je répondis à Pougatcheff:
«Écoute, je te dirai toute la vérité. Je t’en fais juge. Puis-je
reconnaître en toi un tsar? tu es un homme d’esprit; tu verrais
bien que je mens.
-- Qui donc suis-je d’après toi?
-- Dieu le sait; mais, qui que tu sois, tu joues un jeu
périlleux.»
Pougatcheff me jeta un regard rapide et profond:
«Tu ne crois donc pas que je sois l’empereur Pierre? Eh bien!
soit. Est-ce qu’il n’y a pas de réussite pour les gens hardis?
est-ce qu’anciennement Grichka Otrépieff[50] n’a pas régné! Pense
de moi ce que tu veux, mais ne me quitte pas. Qu’est-ce que te
fait l’un ou l’autre? Qui est pope est père. Sers-moi fidèlement
et je ferai de toi un feld-maréchal et un prince. Qu’en dis-tu?
-- Non, répondis-je avec fermeté; je suis gentilhomme; j’ai prêté
serment à Sa Majesté l’impératrice; je ne puis te servir. Si tu me
veux du bien en effet, renvoie-moi à Orenbourg.»
Pougatcheff se mit à réfléchir:
«Mais si je te renvoie, dit-il, me promets-tu du moins de ne pas
porter les armes contre moi?
-- Comment veux-tu que je te le promette? répondis-je; tu sais
toi-même que cela ne dépend pas de ma volonté. Si l’on m’ordonne
de marcher contre toi, il faudra me soumettre. Tu es un chef
maintenant, tu veux que tes subordonnés t’obéissent. Comment puis-
je refuser de servir, si l’on a besoin de mon service? Ma tête est
dans tes mains; si tu me laisses libre, merci; si tu me fais
mourir, que Dieu te juge; mais je t’ai dit la vérité.»
Ma franchise plut à Pougatcheff.
«Soit, dit-il en me frappant sur l’épaule; il faut punir jusqu’au
bout, ou faire grâce jusqu’au bout. Va-t’en des quatre côtés, et
fais ce que bon te semble. Viens demain me dire adieu. Et
maintenant va te coucher; j’ai sommeil moi-même.»
Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit était calme
et froide; la lune et les étoiles, brillant de tout leur éclat,
éclairaient la place et le gibet. Tout était tranquille et sombre
dans le reste de la forteresse. Il n’y avait plus que le cabaret
où se voyait de la lumière et où s’entendaient les cris des
buveurs attardés. Je jetai un regard sur la maison du pope; les
portes et les volets étaient fermés; tout y semblait parfaitement
tranquille.
Je rentrai chez moi et trouvai Savéliitch qui déplorait mon
absence. La nouvelle de ma liberté recouvrée le combla de joie.
«Grâces te soient rendues, Seigneur! dit-il en faisant le signe de
la croix. Nous allons quitter la forteresse demain au point du
jour, et nous irons à la garde de Dieu. Je t’ai préparé quelque
petite chose; mange, mon père, et dors jusqu’au matin, tranquille
comme dans la poche du Christ...
Je suivis son conseil, et, après avoir soupé de grand appétit, je
m’endormis sur le plancher tout nu, aussi fatigué d’esprit que de
corps.
CHAPITRE IX
_LA SÉPARATION_
De très bonne heure le tambour me réveilla. Je me rendis sur la
place. Là, les troupes de Pougatcheff commençaient à se ranger
autour de la potence où se trouvaient encore attachées les
victimes de la veille. Les Cosaques se tenaient à cheval; les
soldats de pied, l’arme au bras; les enseignes flottaient.
Plusieurs canons, parmi lesquels je reconnus le nôtre, étaient
posés sur des affûts de campagne. Tous les habitants s’étaient
réunis au même endroit, attendant l’usurpateur. Devant le perron
de la maison du commandant, un Cosaque tenait par la bride un
magnifique cheval blanc de race kirghise. Je cherchai des yeux le
corps de la commandante; on l’avait poussé de côté et recouvert
d’une méchante natte d’écorce. Enfin Pougatcheff sortit de la
maison. Toute la foule se découvrit. Pougatcheff s’arrêta sur le
perron, et dit le bonjour à tout le monde. L’un des chefs lui
présenta un sac rempli de pièces de cuivre, qu’il se mit à jeter à
pleines poignées. Le peuple se précipita pour les ramasser, en se
les disputant avec des coups. Les principaux complices de
Pougatcheff l’entourèrent: parmi eux se trouvait Chvabrine. Nos
regards se rencontrèrent, il put lire le mépris dans le mien, et
il détourna les yeux avec une expression de haine véritable et de
feinte moquerie. M’apercevant dans la foule, Pougatcheff me fit un
signe de la tête, et m’appela près de lui.
«Écoute, me dit-il, pars à l’instant même pour Orenbourg. Tu
déclareras de ma part au gouverneur et à tous les généraux qu’ils
aient à m’attendre dans une semaine. Conseille-leur de me recevoir
avec soumission et amour filial; sinon ils n’éviteront pas un
supplice terrible. Bon voyage, Votre Seigneurie.»
Puis, se tournant vers le peuple, il montra Chvabrine: «Voilà,
enfants, dit-il, votre nouveau commandant. Obéissez-lui en toute
chose; il me répond de vous et de la forteresse».
J’entendis ces paroles avec terreur. Chvabrine devenu le maître de
la place, Marie restait en son pouvoir. Grand Dieu! que deviendra-
t-elle? Pougatcheff descendit le perron; on lui amena son cheval;
il s’élança rapidement en selle, sans attendre l’aide des Cosaques
qui s’apprêtaient à le soutenir.
En ce moment, je vis sortir de la foule mon Savéliitch; il
s’approcha de Pougatcheff, et lui présenta une feuille de papier.
Je ne pouvais imaginer ce que cela voulait dire.
«Qu’est-ce? demanda Pougatcheff avec dignité.
-- Lis, tu daigneras voir», répondit Savéliitch.
Pougatcheff reçut le papier et l’examina longtemps d’un air
d’importance. «Tu écris bien illisiblement, dit-il enfin; nos yeux
lucides[51] ne peuvent rien déchiffrer. Où est mon secrétaire en
chef?»
Un jeune garçon, en uniforme de caporal, s’approcha en courant de
Pougatcheff. «Lis à haute voix», lui dit l’usurpateur en lui
présentant le papier. J’étais extrêmement curieux de savoir à quel
propos mon menin s’était avisé d’écrire à Pougatcheff. Le
secrétaire en chef se mit à épeler d’une voix retentissante ce qui
va suivre:
«Deux robes de chambre, l’une en percale, l’autre en soie rayée:
six roubles.
-- Qu’est-ce que cela veut dire? interrompit Pougatcheff en
fronçant le sourcil.
-- Ordonne de lire plus loin», répondit Savéliitch avec un calme
parfait.
Le secrétaire en chef continua sa lecture:
«Un uniforme en fin drap vert: sept roubles.
«Un pantalon de drap blanc: cinq roubles.
«Deux chemises de toile de Hollande, avec des manchettes: dix
roubles.
«Une cassette avec un service à thé: deux roubles et demi.
-- Qu’est-ce que toute cette bêtise? s’écria Pougatcheff. Que me
font ces cassettes à thé et ces pantalons avec des manchettes?»
Savéliitch se nettoya la voix en toussant, et se mit à expliquer
la chose: «Cela, mon père, daigne comprendre que c’est la note du
bien de mon maître emporté par les scélérats.
-- Quels scélérats? demanda Pougatcheff d’un air terrible.
-- Pardon, la langue m’a tourné, répondit Savéliitch; pour des
scélérats, non, ce ne sont pas des scélérats; mais cependant tes
garçons ont bien fouillé et bien volé; il faut en convenir. Ne te
fâche pas; le cheval à quatre jambes, et pourtant il bronche.
Ordonne de lire jusqu’au bout.
-- Voyons, lis.»
Le secrétaire continua:
«Une couverture en perse, une autre en taffetas ouaté: quatre
roubles.
«Une pelisse en peau de renard, couverte de ratine rouge: quarante
roubles.
«Et encore un petit _touloup_ en peau de lièvre, dont on a fait
abandon à Ta Grâce dans le gîte de la steppe: quinze roubles.
-- Qu’est-ce que cela?» s’écria Pougatcheff dont les yeux
étincelèrent tout à coup.
J’avoue que j’eus peur pour mon pauvre menin. Il allait
s’embarquer dans de nouvelles explications, lorsque Pougatcheff
l’interrompit.
«Comment as-tu bien osé m’importuner de pareilles sottises?
s’écria-t-il en arrachant le papier des mains du secrétaire, et en
le jetant au nez de Savéliitch. Sot vieillard! On vous a
dépouillés, grand malheur! Mais tu dois, vieux hibou,
éternellement prier Dieu pour moi et mes garçons, de ce que toi et
ton maître vous ne pendez pas là-haut avec les autres rebelles...
Un _touloup_ en peau de lièvre! je te donnerai un _touloup_ en
peau de lièvre! Mais sais-tu bien que je te ferai écorcher vif
pour qu’on fasse des _touloups_ de ta peau.
-- Comme il te plaira, répondit Savéliitch; mais je ne suis pas un
homme libre, et je dois répondre du bien de mon seigneur.»
Pougatcheff était apparemment dans un accès de grandeur d’âme. Il
détourna la tête, et partit sans dire un mot. Chvabrine et les
chefs le suivirent. Toute la troupe sortit en bon ordre de la
forteresse. Le peuple lui fit cortège. Je restai seul sur la place
avec Savéliitch. Mon menin tenait dans la main son mémoire, et le
considérait avec un air de profond regret. En voyant ma cordiale
entente avec Pougatcheff, il avait cru pouvoir en tirer parti.
Mais sa sage intention ne lui réussit pas. J’allais le gronder
vertement pour ce zèle déplacé, et je ne pus m’empêcher de rire.
«Ris, seigneur, ris, me dit Savéliitch; mais quand il te faudra
remonter ton ménage à neuf, nous verrons si tu auras envie de
rire.»
Je courus à la maison du pope pour y voir Marie Ivanovna. La femme
du pope vint à ma rencontre pour m’apprendre une douloureuse
nouvelle. Pendant la nuit, la fièvre chaude s’était déclarée chez
la pauvre fille. Elle avait le délire. Akoulina Pamphilovna
m’introduisit dans sa chambre. J’approchai doucement du lit. Je
fus frappé de l’effrayant changement de son visage. La malade ne
me reconnut point. Immobile devant elle, je fus longtemps sans
entendre le père Garasim et sa bonne femme, qui, selon toute
apparence, s’efforçaient de me consoler. De lugubres idées
m’agitaient. La position d’une triste orpheline, laissée seule et
sans défense au pouvoir des scélérats, m’effrayait autant que me
désolait ma propre impuissance; mais Chvabrine, Chvabrine surtout
m’épouvantait. Resté chef, investi des pouvoirs de l’usurpateur,
dans la forteresse où se trouvait la malheureuse fille objet de sa
haine, il était capable de tous les excès. Que devais-je faire?
comment la secourir, comment la délivrer? Un seul moyen restait et
je l’embrassai. C’était de partir en toute hâte pour Orenbourg,
afin de presser la délivrance de Bélogorsk, et d’y coopérer, si
c’était possible. Je pris congé du pope et d’Akoulina Pamphilovna,
en leur recommandant avec les plus chaudes instances celle que je
considérais déjà comme ma femme. Je saisis la main de la pauvre
jeune fille, et la couvris de baisers et de larmes.
«Adieu, me dit la femme du pope en me reconduisant, adieu, Piôtr
Andréitch; peut-être nous reverrons-nous dans un temps meilleur.
Ne nous oubliez pas et écrivez-nous souvent. Vous excepté, la
pauvre Marie Ivanovna n’a plus ni soutien ni consolateur.»
Sorti sur la place, je m’arrêtai un instant devant le gibet, que
je saluai respectueusement, et je pris la route d’Orenbourg, en
compagnie de Savéliitch, qui ne m’abandonnait pas.
J’allais ainsi, plongé dans mes réflexions, lorsque j’entendis
tout d’un coup derrière moi un galop de chevaux. Je tournai la
tête et vis un Cosaque qui accourait de la forteresse, tenant en
main un cheval de Bachkir, et me faisant de loin des signes pour
que je l’attendisse. Je m’arrêtai, et reconnus bientôt notre
_ouriadnik_. Après nous avoir rejoints au galop, il descendit de
son cheval, et me remettant la bride de l’autre: «Votre
Seigneurie, me dit-il, notre père vous fait don d’un cheval et
d’une pelisse de son épaule.»
À la selle était attaché un simple _touloup_ de peau de mouton.
«Et de plus, ajouta-t-il en hésitant, il vous donne un demi-
rouble... Mais je l’ai perdu en route; excusez généreusement.»
Savéliitch le regarda de travers: «Tu l’as perdu en route, dit-il;
et qu’est-ce qui sonne dans ta poche, effronté que tu es?
-- Ce qui sonne dans ma poche! répliqua l’_ouriadnik_ sans se
déconcerter, Dieu te pardonne; vieillard! c’est un mors de bride
et non un demi-rouble.
-- Bien, bien! dis-je en terminant la dispute; remercie de ma part
celui qui t’envoie; tâche même de retrouver en t’en allant le
demi-rouble perdu, et prends-le comme pourboire.
-- Grand merci, Votre Seigneurie, dit-il en faisant tourner son
cheval; je prierai éternellement Dieu pour vous.»
À ces mots, il partit au galop, tenant une main sur sa poche, et
fut bientôt hors de la vue.
Je mis le _touloup_ et montai à cheval, prenant Savéliitch en
croupe.
«Vois-tu bien, seigneur, me dit le vieillard, que ce n’est pas
inutilement que j’ai présenté ma supplique au bandit? Le voleur a
eu honte; quoique cette longue rosse bachkire et ce _touloup_ de
paysan ne vaillent pas la moitié de ce que ces coquins nous ont
volé et de ce que tu as toi-même daigné lui donner en présent,
cependant ça peut nous être utile. D’un méchant chien, même une
poignée de poils.»
CHAPITRE X
_LE SIÈGE_
En approchant d’Orenbourg, nous aperçûmes une foule de forçats
avec les têtes rasées et des visages défigurés par les tenailles
du bourreau[52]. Ils travaillaient aux fortifications de la place
sous la surveillance des invalides de la garnison. Quelques-uns
emportaient sur des brouettes les décombres qui remplissaient le
fossé; d’autres creusaient la terre avec des bêches. Des maçons
transportaient des briques et réparaient les murailles. Les
sentinelles nous arrêtèrent aux portes pour demander nos
passeports. Quand le sergent sut que nous venions de la forteresse
de Bélogorsk, il nous conduisit tout droit chez le général. Je le
trouvai dans son jardin. Il examinait les pommiers que le souffle
d’automne avait déjà dépouillés de leurs feuilles, et, avec l’aide
d’un vieux jardinier, il les enveloppait soigneusement de paille.
Sa figure exprimait le calme, la bonne humeur et la santé. Il
parut très content de me voir, et se mit à me questionner sur les
terribles événements dont j’avais été le témoin. Je le lui
racontai. Le vieillard m’écoutait avec attention, et, tout en
m’écoutant, coupait les branches mortes.
«Pauvre Mironoff, dit-il quand j’achevai ma triste histoire! c’est
tommage, il avait été pon officier. Et matame Mironoff, elle était
une ponne tame, et passée maîtresse pour saler les champignons. Et
qu’est devenue Macha, la fille du capitaine?»
Je lui répondis qu’elle était restée à la forteresse, dans la
maison du pope.
«Aie! aie! aie! fit le général, c’est mauvais, c’est très mauvais;
il est tout à fait impossible de compter sur la discipline des
brigands.»
Je lui fis observer que la forteresse de Bélogorsk n’était pas
fort éloignée, et que probablement Son Excellence ne tarderait pas
à envoyer un détachement de troupes pour en délivrer les pauvres
habitants. Le général hocha la tête avec un air de doute.
«Nous verrons, dit-il; nous avons tout le temps d’en parler. Je te
prie de venir prendre le thé chez moi. Il y aura ce soir conseil
de guerre; tu peux nous donner des renseignements précis sur ce
coquin de Pougatcheff et sur son armée. Va te reposer en
attendant.»
J’allai au logis qu’on m’avait désigné, et où déjà s’installait
Savéliitch. J’y attendis impatiemment l’heure fixée. Le lecteur
peut bien croire que je n’avais garde de manquer à ce conseil de
guerre, qui devait avoir une si grande influence sur toute ma vie.
À l’heure indiquée, j’étais chez le général.
Je trouvai chez lui l’un des employés civils d’Orenbourg, le
directeur des douanes, autant que je puis me le rappeler, petit
vieillard gros et rouge, vêtu d’un habit de soie moirée. Il se mit
à m’interroger sur le sort d’Ivan Kouzmitch, qu’il appelait son
compère, et souvent il m’interrompait par des questions
accessoires et des remarques sentencieuses, qui, si elles ne
prouvaient pas un homme vergé dans les choses de la guerre,
montraient en lui de l’esprit naturel et de la finesse. Pendant ce
temps, les autres conviés s’étaient réunis. Quand tous eurent pris
place, et qu’on eut offert à chacun une tasse de thé, le général
exposa longuement et minutieusement en quoi consistait l’affaire
en question.
«Maintenant, messieurs, il nous faut décider de quelle manière
nous devons agir contre les rebelles. Est-ce offensivement ou
défensivement? Chacune de ces deux manières a ses avantages et ses
désavantages. La guerre offensive présente plus d’espoir d’une
rapide extermination de l’ennemi; mais la guerre défensive est
plus sûre et présente moins de dangers. En conséquence, nous
recueillerons les voix suivant l’ordre légal, c’est-à-dire en
consultant d’abord les plus jeunes par le rang. Monsieur
l’enseigne, continua-t-il en s’adressant à moi, daignez nous
énoncer votre opinion.»
Je me levai et, après avoir dépeint en peu de mots Pougatcheff et
sa troupe, j’affirmai que l’usurpateur n’était pas en état de
résister à des forces disciplinées.
Mon opinion fut accueillie par les employés civils avec un visible
mécontentement. Ils y voyaient l’impertinence étourdie d’un jeune
homme. Un murmure s’éleva, et j’entendis distinctement le mot
_suceur de lait_[53] prononcé à demi-voix. Le général se tourna de
mon côté et me dit en souriant:
«Monsieur l’enseigne, les premières voix dans les conseils de
guerre se donnent ordinairement aux mesures offensives. Maintenant
nous allons continuer à recueillir les votes. Monsieur le
conseiller de collège, dites-nous votre opinion.»
Le petit vieillard en habit d’étoffe moirée se hâta d’avaler sa
troisième tasse de thé, qu’il avait mélangé d’une forte dose de
rhum.