ôtez-lui sa robe de chambre rayée, sa robe de fou, et mouchetez-
lui les épaules. Voyons, Ioulaï, houspille-le comme il faut.»
Deux invalides commencèrent à déshabiller le Bachkir. Une vive
inquiétude se peignit alors sur la figure du malheureux. Il se mit
à regarder de tous côtés comme un pauvre petit animal pris par des
enfants. Mais lorsqu’un des invalides lui saisit les mains pour
les tourner autour de son cou et souleva le vieillard sur ses
épaules en se courbant, lorsque Ioulaï prit les verges et leva la
main pour frapper, alors le Bachkir poussa un gémissement faible
et puissant, et, relevant la tête, ouvrit la bouche, où, au lieu
de langue, s’agitait un court tronçon.
Nous fûmes tous frappés d’horreur.
«Eh bien, dit le commandant, je vois que nous ne pourrons rien
tirer de lui. Ioulaï, ramène le Bachkir au grenier; et nous,
messieurs, nous avons encore à causer.»
Nous continuions à débattre notre position, lorsque Vassilissa
Iégorovna se précipita dans la chambre, toute haletante, et avec
un air effaré.
«Que t’est-il arrivé? demanda le commandant surpris.
-- Malheur! malheur! répondit Vassilissa Iégorovna: le fort de
Nijnéosern a été pris ce matin; le garçon du père Garasim vient de
revenir. Il a vu comment on l’a pris. Le commandant et tous les
officiers sont pendus, tous les soldats faits prisonniers; les
scélérats vont venir ici.»
Cette nouvelle inattendue fit sur moi une impression profonde; le
commandant de la forteresse de Nijnéosern, jeune homme doux et
modeste, m’était connu. Deux mois auparavant il avait passé,
venant d’Orenbourg avec sa jeune femme, et s’était arrêté chez
Ivan Kouzmitch. La Nijnéosernia n’était située qu’à vingt-cinq
verstes de notre fort. D’heure en heure il fallait nous attendre à
une attaque de Pougatcheff. Le sort de Marie Ivanovna se présenta
vivement à mon imagination, et le coeur me manquait en y pensant.
«Écoutez, Ivan Kouzmitch, dis-je au commandant, notre devoir est
de défendre la forteresse jusqu’au dernier soupir, cela s’entend.
Mais il faut songer à la sûreté des femmes. Envoyez-les à
Orenbourg, si la route est encore libre, ou bien dans une
forteresse plus éloignée et plus sûre, où les scélérat n’aient pas
encore eu le temps de pénétrer.»
Ivan Kouzmitch se tourna vers sa femme: «Vois-tu bien! ma mère; en
effet, ne faudra-t-il pas vous envoyer quelque part plus loin,
jusqu’à ce que nous ayons réduit les rebelles?
-- Quelle folie! répondit la commandante. Où est la forteresse que
les balles n’aient pas atteinte? En quoi la Bélogorskaïa n’est-
elle pas sûre? Grâce à Dieu, voici plus de vingt et un ans que
nous y vivons. Nous avons vu les Bachkirs et les Kirghises; peut-
être y lasserons-nous Pougatcheff!
-- Eh bien, ma petite mère, répliqua Ivan Kouzmitch, reste si tu
peux, puisque tu comptes tant sur notre forteresse. Mais que faut-
il faire de Macha? C’est bien si nous le lassons, ou s’il nous
arrive un secours. Mais si les brigands prennent la forteresse?...
-- Eh bien! alors...»
Mais ici Vassilissa Iégorovna ne put que bégayer et se tut,
étouffée par l’émotion.
«Non, Vassilissa Iégorovna, reprit la commandant, qui remarqua que
ses paroles avaient produit une grande impression sur sa femme,
peut-être pour la première fois de sa vie; il ne convient pas que
Macha reste ici. Envoyons-la à Orenbourg chez sa marraine. Là il y
a assez de soldats et de canons, et les murailles sont en pierre.
Et même à toi j’aurais conseillé de t’en aller aussi là-bas; car,
bien que tu sois vieille, pense à ce qui t’arrivera si la
forteresse est prise d’assaut.
-- C’est bien, c’est bien, dit la commandante, nous renverrons
Macha; mais ne t’avise pas de me prier de partir, je n’en ferais
rien. Il ne me convient pas non plus, dans mes vieilles années, de
me séparer de toi, et d’aller chercher un tombeau solitaire en
pays étranger. Nous avons vécu ensemble, nous mourrons ensemble.
-- Et tu as raison, dit le commandant. Voyons, il n’y a pas de
temps à perdre. Va équiper Macha pour la route; demain nous la
ferons partir à la pointe du jour, et nous lui donnerons même un
convoi, quoique, à vrai dire, nous n’ayons pas ici de gens
superflus. Mais où donc est-elle?
-- Chez Akoulina Pamphilovna, répondit la commandante; elle s’est
trouvée mal en apprenant la prise de Nijnéosern! je crains qu’elle
ne tombe malade. Ô Dieu Seigneur! jusqu’où avons-nous vécu?»
Vassilissa Iégorovna alla faire les apprêts du départ de sa fille.
L’entretien chez le commandant continua encore; mais je n’y pris
plus aucune part. Marie Ivanovna reparut pour le souper, pâle et
les yeux rougis. Nous soupâmes en silence, et nous nous levâmes de
table plus tôt que d’ordinaire. Chacun de nous regagna son logis
après avoir dit adieu à toute la famille. J’avais oublié mon épée
et revins la prendre; je trouvais Marie sous la porte; elle me la
présenta.
«Adieu, Piôtr Andréitch, me dit-elle en pleurant; on m’envoie à
Orenbourg. Soyez bien portant et heureux. Peut-être que Dieu
permettra que nous nous revoyions; si non...»
Elle se mit à sangloter.
«Adieu, lui dis-je, adieu, ma chère Marie! Quoi qu’il m’arrive,
sois sûre que ma dernière pensée et ma dernière prière seront pour
toi.»
Macha continuait à pleurer. Je sortis précipitamment.
CHAPITRE VII
_L’ASSAUT_
De toute la nuit, je ne pus dormir, et ne quittai même pas mes
habits. J’avais eu l’intention de gagner de grand matin la porte
de la forteresse par où Marie Ivanovna devait partir, pour lui
dire un dernier adieu. Je sentais en moi un changement complet.
L’agitation de mon âme me semblait moins pénible que la noire
mélancolie où j’étais plongé précédemment. Au chagrin de la
séparation se mêlaient en moi des espérances vagues mais douces,
l’attente impatiente des dangers et le sentiment d’une noble
ambition. La nuit passa vite. J’allais sortir, quand ma porte
s’ouvrit, et le caporal entra pour m’annoncer que nos Cosaques
avaient quitté pendant la nuit la forteresse, emmenant de force
avec eux Ioulaï, et qu’autour de nos remparts chevauchaient des
gens inconnus. L’idée que Marie Ivanovna n’avait pu s’éloigner me
glaça de terreur. Je donnai à la hâte quelques instructions au
caporal, et courus chez le commandant.
Il commençait à faire jour. Je descendais rapidement la rue,
lorsque je m’entendis appeler par quelqu’un. Je m’arrêtai.
«Où allez-vous? oserais-je vous demander, me dit Ivan Ignatiitch
en me rattrapant; Ivan Kouzmitch est sur le rempart, et m’envoie
vous chercher. Le Pougatch[42] est arrivé.
-- Marie Ivanovna est-elle partie? demandai-je avec un tremblement
intérieur.
-- Elle n’en a pas eu le temps, répondit Ivan Ignatiitch, la route
d’Orenbourg est coupée, la forteresse entourée. Cela va mal, Piôtr
Andréitch.»
Nous nous rendîmes sur le rempart, petite hauteur formée par la
nature et fortifiée d’une palissade. La garnison s’y trouvait sous
les armes. On y avait traîné le canon dès la veille. Le commandant
marchait de long en large devant sa petite troupe; l’approche du
danger avait rendu au vieux guerrier une vigueur extraordinaire.
Dans la steppe, et peu loin de la forteresse, se voyaient une
vingtaine de cavaliers qui semblaient être des Cosaques; mais
parmi eux se trouvaient quelques Bachkirs, qu’il était facile de
reconnaître à leurs bonnets et à leurs carquois. Le commandant
parcourait les rangs de la petite armée, en disant aux soldats:
«Voyons, enfants, montrons-nous bien aujourd’hui pour notre mère
l’impératrice, et faisons voir à tout le monde que nous sommes des
gens braves, fidèles à nos serments.»
Les soldats témoignèrent à grands cris de leur bonne volonté.
Chvabrine se tenait près de moi, examinant l’ennemi avec
attention. Les gens qu’on apercevait dans la steppe, voyant sans
doute quelques mouvements dans le fort, se réunirent en groupe et
parlèrent entre eux. Le commandant ordonna à Ivan Ignatiitch de
pointer sur eux le canon, et approcha lui-même la mèche. Le boulet
passa en sifflant sur leurs têtes sans leur faire aucun mal. Les
cavaliers se dispersèrent aussitôt, en partant au galop, et la
steppe devint déserte. En ce moment, parut sur le rempart
Vassilissa Iégorovna, suivie de Marie qui n’avait pas voulu la
quitter.
«Eh bien, dit la commandante, comment va la bataille? où est
l’ennemi?
-- L’ennemi n’est pas loin, répondit Ivan Kouzmitch; mais, si Dieu
le permet, tout ira bien. Et toi, Macha, as-tu peur?
-- Non, papa, répondit Marie; j’ai plus peur seule à la maison.»
Elle me jeta un regard, en s’efforçant de sourire. Je serrai
vivement la garde de mon épée, en me rappelant que je l’avais
reçue la veille de ses mains, comme pour sa défense. Mon coeur
brûlait dans ma poitrine; je me croyais son chevalier; j’avais
soif de lui prouver que j’étais digne de sa confiance, et
j’attendais impatiemment le moment décisif.
Tout à coup, débouchant d’une hauteur qui se trouvait à huit
verstes de la forteresse, parurent de nouveau des groupes d’hommes
à cheval, et bientôt toute la steppe se couvrit de gens armés de
lances et de flèches. Parmi eux, vêtu d’un cafetan rouge et le
sabre à la main, se distinguait un homme monté sur un cheval
blanc. C’était Pougatcheff lui-même. Il s’arrêta, fut entouré, et
bientôt, probablement d’après ses ordres, quatre hommes sortirent
de la foule, et s’approchèrent au grand galop jusqu’au rempart.
Nous reconnûmes en eux quelques-uns de nos traîtres. L’un d’eux
élevait une feuille de papier au-dessus de son bonnet; un autre
portait au bout de sa pique la tête de Ioulaï, qu’il nous lança
par-dessus la palissade. La tête du pauvre Kaimouk roula aux pieds
du commandant.
Les traîtres nous criaient:
«Ne tirez pas: sortez pour recevoir le tsar; le tsar est ici.
-- Enfants, feu!» s’écria le capitaine pour toute réponse.
Les soldats firent une décharge. Le Cosaque qui tenait la lettre
vacilla et tomba de cheval; les autres s’enfuirent à toute bride.
Je jetai un coup d’oeil sur Marie Ivanovna. Glacée de terreur à la
vue de la tête de Ioulaï, étourdie du bruit de la décharge, elle
semblait inanimée. Le commandant appela le caporal, et lui ordonna
d’aller prendre la feuille des mains du Cosaque abattu. Le caporal
sortit dans la campagne, et revint amenant par la bride le cheval
du mort. Il remit la lettre au commandant. Ivan Kouzmitch la lut à
voix basse et la déchira en morceaux. Cependant on voyait les
révoltés se préparer à une attaque. Bientôt les balles sifflèrent
à nos oreilles, et quelques flèches vinrent s’enfoncer autour de
nous dans la terre et dans les pieux de la palissade.
«Vassilissa Iégorovna, dit le commandant, les femmes n’ont rien à
faire ici. Emmène Macha; tu vois bien que cette fille est plus
morte que vive.»
Vassilissa Iégorovna, que les balles avaient assouplie, jeta un
regard sur la steppe, où l’on voyait de grands mouvements parmi la
foule, et dit à son mari: «Ivan Kouzmitch, Dieu donne la vie et la
mort; bénis Macha; Macha, approche de ton père.» Pâle et
tremblante, Marie s’approcha d’Ivan Kouzmitch, se mit à genoux et
le salua jusqu’à terre. Le vieux commandant fit sur elle trois
fois le signe de la croix, puis la releva, l’embrassa, et lui dit
d’une voix altérée par l’émotion: «Eh bien, Macha, sois heureuse;
prie Dieu, il ne t’abandonnera pas. S’il se trouve un honnête
homme, que Dieu vous donne à tous deux amour et raison. Vivez
ensemble comme nous avons vécu ma femme et moi. Eh bien, adieu,
Macha. Vassilissa Iégorovna, emmène-la donc plus vite.»
Marie se jeta à son cou, et se mit à sangloter. «Embrassons-nous
aussi, dit en pleurant la commandante. Adieu, mon Ivan Kouzmitch;
pardonne-moi si je t’ai jamais fâché.
-- Adieu, adieu, ma petite mère, dit le commandant en embrassant
sa vieille compagne; voyons, assez, allez-vous-en à la maison, et,
si tu en as le temps, mets un _sarafan_[43] à Macha.»
La commandante s’éloigna avec sa fille. Je suivais Marie du
regard; elle se retourna et me fit un dernier signe de tête.
Ivan Kouzmitch revint à nous, et toute son attention fut tournée
sur l’ennemi. Les rebelles se réunirent autour de leur chef et
tout à coup mirent pied à terre précipitamment. «Tenez-vous bien,
nous dit le commandant, c’est l’assaut qui commence.» En ce moment
même retentirent des cris de guerre sauvages. Les rebelles
accouraient à toutes jambes sur la forteresse. Notre canon était
chargé à mitraille. Le commandant les laissa venir à très petite
distance, et mit de nouveau le feu à sa pièce. La mitraille frappa
au milieu de la foule, qui se dispersa en tout sens. Leur chef
seul resta en avant, agitant son sabre; il semblait les exhorter
avec chaleur. Les cris aigus, qui avaient un instant cessé,
redoublèrent de nouveau. «Maintenant, enfants! s’écria le
capitaine, ouvrez la porte, battez, le tambour, et en avant!
Suivez-moi pour une sortie!»
Le commandant, Ivan Ignatiitch et moi, nous nous trouvâmes en un
instant hors du parapet. Mais la garnison, intimidée, n’avait pas
bougé de place. «Que faites-vous donc, mes enfants? s’écria Ivan
Kouzmitch; s’il faut mourir, mourons; affaire de service!»
En ce moment les rebelles se ruèrent sur nous, et forcèrent
l’entrée de la citadelle. Le tambour se tut, la garnison jeta ses
armes. On m’avait renversé par terre; mais je me relevai et
j’entrai pêle-mêle avec la foule dans la forteresse. Je vis le
commandant blessé à la tête, et pressé par une petite troupe de
bandits qui lui demandaient les clefs. J’allais courir à son
secours, quand plusieurs forts Cosaques me saisirent et me lièrent
avec leurs _kouchaks_[44] en criant: «Attendez, attendez ce qu’on
va faire de vous, traîtres au tsar!»
On nous traîna le long des rues. Les habitants sortaient de leurs
maisons, offrant le pain et le sel. On sonna les cloches. Tout à
coup des cris annoncèrent que le tsar était sur la place,
attendant les prisonniers pour recevoir leurs serments. Toute la
foule se jeta de ce côté, et nos gardiens nous y traînèrent.
Pougatcheff était assis dans un fauteuil, sur le perron de la
maison du commandant. Il était vêtu d’un élégant cafetan cosaque,
brodé sur les coutures. Un haut bonnet de martre zibeline, orné de
glands d’or, descendait jusque sur ses yeux flamboyants. Sa figure
ne me parut pas inconnue. Les chefs cosaques l’entouraient.
Le père Garasim, pale et tremblant, se tenait, la croix à la main,
au pied du perron, et semblait le supplier en silence pour les
victimes amenées devant lui. Sur la place même, on dressait à la
hâte une potence. Quand nous approchâmes, des Bachkirs écartèrent
la foule, et l’on nous présenta à Pougatcheff. Le bruit des
cloches cessa, et le plus profond silence s’établit. «Qui est le
commandant?» demanda l’usurpateur. Notre _ouriadnik_ sortit des
groupes et désigna Ivan Kouzmitch. Pougatcheff regarda le
vieillard avec une expression terrible et lui dit: «Comment as-tu
osé t’opposer à moi, à ton empereur?»
Le commandant, affaibli par sa blessure, rassembla ses dernières
forces et répondit d’une voix ferme: «Tu n’es pas mon empereur: tu
es un usurpateur et un brigand, vois-tu bien!»
Pougatcheff fronça le sourcil et leva son mouchoir blanc. Aussitôt
plusieurs Cosaques saisirent le vieux capitaine et l’entraînèrent
au gibet. À cheval sur la traverse, apparut le Bachkir défiguré
qu’on avait questionné la veille; il tenait une corde à la main,
et je vis un instant après le pauvre Ivan Kouzmitch suspendu en
l’air. Alors on amena à Pougatcheff Ivan Ignatiitch.
«Prête serment, lui dit Pougatcheff, à l’empereur Piôtr
Fédorovitch[45].
-- Tu n’es pas notre empereur, répondit le lieutenant en répétant
les paroles de son capitaine; tu es un brigand, mon oncle, et un
usurpateur.»
Pougatcheff fit de nouveau le signal du mouchoir, et le bon Ivan
Ignatiitch fut pendu auprès de son ancien chef. C’était mon tour.
Je fixai hardiment le regard sur Pougatcheff, en m’apprêtant à
répéter la réponse de mes généreux camarades. Alors, à ma surprise
inexprimable, j’aperçus parmi les rebelles Chvabrine, qui avait eu
le temps de se couper les cheveux en rond et d’endosser un cafetan
de Cosaque. Il s’approcha de Pougatcheff et lui dit quelques mots
à l’oreille. «Qu’on le pende!» dit Pougatcheff sans daigner me
jeter un regard. On me passa la corde au cou. Je me mis à réciter
à voix basse une prière, en offrant à Dieu un repentir sincère de
toutes mes fautes et en le priant de sauver tous ceux qui étaient
chers à mon coeur. On m’avait déjà conduit sous le gibet. «Ne
crains rien, ne crains rien!» me disaient les assassins, peut-être
pour me donner du courage. Tout à coup un cri se fit entendre:
«Arrêtez, maudits».
Les bourreaux s’arrêtèrent. Je regarde... Savéliitch était étendu
aux pieds de Pougatcheff.
«Ô mon propre père, lui disait mon pauvre menin, qu’as-tu besoin
de la mort de cet enfant de seigneur? Laisse-le libre, on t’en
donnera une bonne rançon; mais pour l’exemple et pour faire peur
aux autres, ordonne qu’on me pende, moi, vieillard.»
Pougatcheff fit un signe; on me délia aussitôt. «Notre père te
pardonne», me disaient-ils. Dans ce moment, je ne puis dire que
j’étais très heureux de ma délivrance, mais je ne puis dire non
plus que je la regrettais. Mes sens étaient trop troublés. On
m’amena de nouveau devant l’usurpateur et l’on me fit agenouiller
à ses pieds. Pougatcheff me tendit sa main musculeuse: «Baise la
main, baise la main!» criait-on autour de moi. Mais j’aurais
préféré le plus atroce supplice à un si infâme avilissement.
«Mon père Piôtr Andréitch, me soufflait Savéliitch, qui se tenait
derrière moi et me poussait du coude, ne fais pas l’obstiné;
qu’est-ce que cela te coûte? Crache et baise la main du bri...
Baise-lui la main.»
Je ne bougeai pas. Pougatcheff retira sa main et dit en souriant:
«Sa Seigneurie est, à ce qu’il paraît, toute stupide de joie;
relevez-le». On me releva, et je restai en liberté. Je regardai
alors la continuation de l’infâme comédie.
Les habitants commencèrent à prêter le serment. Ils approchaient
l’un après l’autre, baisaient la croix et saluaient l’usurpateur.
Puis vint le tour des soldats de la garnison: le tailleur de la
compagnie, armé de ses grands ciseaux émoussés, leur coupait les
queues. Ils secouaient la tête et approchaient les lèvres de la
main de Pougatcheff; celui-ci leur déclara qu’ils étaient
pardonnés et reçus dans ses troupes. Tout cela dura près de trois
heures. Enfin Pougatcheff se leva de son fauteuil et descendit le
perron, suivi par les chefs. On lui amena un cheval blanc
richement harnaché. Deux Cosaques le prirent par les bras et
l’aidèrent à se mettre en selle. Il annonça au père Garasim qu’il
dînerait chez lui. En ce moment retentit un cri de femme. Quelques
brigands traînaient sur le perron Vassilissa Iégorovna, échevelée
et demi-nue. L’un d’eux s’était déjà vêtu de son mantelet; les
autres emportaient les matelas, les coffres, le linge, les
services à thé et toutes sortes d’objets.
«Ô mes pères, criait la pauvre vieille, laissez-moi, de grâce; mes
pères, mes pères, menez-moi à Ivan Kouzmitch.»
Soudain elle aperçut le gibet et reconnut son mari.
«Scélérats, s’écria-t-elle hors d’elle-même, qu’en avez-vous fait?
Ô ma lumière, Ivan Kouzmitch, hardi coeur de soldat; ni les
baïonnettes prussiennes ne t’ont touché, ni les balles turques; et
tu as péri devant un vil condamné fuyard.
-- Faites taire la vieille sorcière!» dit Pougatcheff.
Un jeune Cosaque la frappa de son sabre sur la tête, et elle tomba
morte au bas des degrés du perron. Pougatcheff partit; tout le
peuple se jeta sur ses pas.
CHAPITRE VIII
_LA VISITE INATTENDUE_
La place se trouva vide. Je me tenais au même endroit, ne pouvant
rassembler mes idées troublées par tant d’émotions terribles.
Mon incertitude sur le sort de Marie Ivanovna me tourmentait plus
que toute autre chose. «Où est-elle? qu’est-elle devenue? a-t-elle
eu le temps de se cacher? sa retraite est-elle sûre?» Rempli de
ces pensées accablantes, j’entrai dans la maison du commandant.
Tout y était vide. Les chaises, les tables, les armoires étaient
brûlées, la vaisselle en pièces. Un affreux désordre régnait
partout. Je montai rapidement le petit escalier qui conduisait à
la chambre de Marie Ivanovna, où j’allais entrer pour la première
fois de ma vie. Son lit était bouleversé, l’armoire ouverte et
dévalisée. Une lampe brûlait encore devant le _Kivot_[46], vide
également. On n’avait pas emporté non plus un petit miroir
accroché entre la porte et la fenêtre. Qu’était devenue l’hôtesse
de cette simple et virginale cellule? Une idée terrible me
traversait l’esprit. J’imaginai Marie dans les mains des brigands.
Mon coeur se serra; je fondis en larmes et prononçai à haute voix
le nom de mon amante. En ce moment, un léger bruit se fit
entendre, et Palachka, toute pâle, sortit de derrière l’armoire.
«Ah!-Piôtr Andréitch, dit-elle en joignant les mains, quelle
journée! quelles horreurs!
-- Marie Ivanovna? demandai-je avec impatience; que fait Marie
Ivanovna?
-- La demoiselle est en vie, répondit Palachka; elle est cachée
chez Akoulina Pamphilovna.
-- Chez la femme du pope! m’écriai-je avec terreur. Grand Dieu!
Pougatcheff est là!»
Je me précipitai hors de la chambre, je descendis en deux sauts
dans la rue, et, tout éperdu, me mis à courir vers la maison du
pope. Elle retentissait de chansons, de cris et d’éclats de rire.
Pougatcheff y tenait table avec ses compagnons. Palachka m’avait
suivi. Je l’envoyai appeler en cachette Akoulina Pamphilovna. Un
moment après, la femme du pope sortit dans l’antichambre, un
flacon vide à la main.
«Au nom du ciel, où est Marie Ivanovna? demandai-je avec une
agitation inexprimable.
-- Elle est couchée, ma petite colombe, répondit la femme du pope,
sur mon lit, derrière la cloison. Ah! Piôtr Andréitch, un malheur
était bien près d’arriver. Mais, grâce à Dieu, tout s’est
heureusement passé. Le scélérat s’était à peine assis à table, que
la pauvrette se mit à gémir. Je me sentis mourir de peur. Il
l’entendit: «Qui est-ce qui gémit chez toi, vieille?» Je saluai le
brigand jusqu’à terre: «Ma nièce, tsar; elle est malade et alitée
il y a plus d’une semaine. -- Et ta nièce est jeune? -- Elle est
jeune, tsar. -- Voyons, vieille, montre-moi ta nièce.» Je sentis
le coeur me manquer; mais que pouvais-je faire? «Fort bien, tsar;
mais la fille n’aura pas la force de se lever et de venir devant
Ta Grâce. -- Ce n’est rien, vieille; j’irai moi-même la voir.»
Et, le croiras-tu? le maudit est allé derrière la cloison. Il tira
le rideau, la regarda de ses yeux d’épervier, et rien de plus;
Dieu nous vint en aide. Croiras-tu que nous étions déjà préparés,
moi et le père, à une mort de martyrs? Par bonheur, la petite
colombe ne l’a pas reconnu. Ô Seigneur Dieu! quelles fêtes nous
arrivent! Pauvre Ivan Kouzmitch, qui l’aurait cru? Et Vassilissa
Iégorovna, et Ivan Ignatiitch! Pourquoi celui-là? Et vous, comment
vous a-t-on épargné? Et que direz-vous de Chvabrine, d’Alexéi
Ivanitch? Il s’est coupé les cheveux en rond, et le voilà qui
bamboche avec eux. Il est adroit, on doit en convenir. Et quand
j’ai parlé de ma nièce malade, croiras-tu qu’il m’a jeté un regard
comme s’il eût voulu me percer de son couteau? Cependant il ne
nous a pas trahis. Grâces lui soient rendues, au moins pour cela!»
En ce moment retentirent à la fois les cris avinés des convives et
la voix du père Garasim. Les convives demandaient du vin, et le
pope appelait sa femme.
«Retournez à la maison, Piôtr Andréitch, me dit-elle tout en émoi.
J’ai autre chose à faire qu’à jaser avec vous. Il vous arrivera
malheur si vous leur tombez maintenant sous la main. Adieu, Piôtr
Andréitch; ce qui sera sera; peut-être que Dieu daignera ne pas
nous abandonner.»
La femme du pope rentra chez elle; un peu tranquillisé, je
retournai chez moi. En traversant la place, je vis plusieurs
Bachkirs qui se pressaient autour du gibet pour arracher les
bottes aux pendus. Je retins avec peine l’explosion de ma colère,
dont je sentais toute l’inutilité. Les brigands parcouraient la
forteresse et pillaient les maisons des officiers. On entendait
partout les cris des rebelles dans leurs orgies. Je rentrai à la
maison. Savéliitch me rencontra sur le seuil.