main. Je la pris en tremblant. L’adresse était écrite de la main
de mon père. Cette vue me prépara à quelque chose de grave, car,
d’habitude, c’était ma mère qui m’écrivait, et lui ne faisait
qu’ajouter quelques lignes à la fin. Longtemps je ne pus me
décider à rompre le cachet; je relisais la suscription solennelle:
«À mon fils Piôtr Andréitch Grineff, gouvernement d’Orenbourg,
forteresse de Bélogorsk». Je tâchais de découvrir, à l’écriture de
mon père, dans quelle disposition d’esprit il avait écrit la
lettre. Enfin je me décidai à décacheter, et dès les premières
lignes je vis que toute l’affaire était au diable. Voici le
contenu de cette lettre:
«Mon fils Piôtr, nous avons reçu le 15 de ce mois la lettre dans
laquelle tu nous demandes notre bénédiction paternelle et notre
consentement à ton mariage avec Marie Ivanovna, fille Mironoff[37].
Et non seulement je n’ai pas l’intention de te donner ni ma
bénédiction ni mon consentement, mais encore j’ai l’intention
d’arriver jusqu’à toi et de te bien punir pour tes sottises comme
un petit garçon, malgré ton rang d’officier, parce que tu as
prouvé que tu n’es pas digne de porter l’épée qui t’a été remise
pour la défense de la patrie, et non pour te battre en duel avec
des fous de ton espèce. Je vais écrire à l’instant même à André
Carlovitch pour le prier de te transférer de la forteresse de
Bélogorsk dans quelque endroit encore plus éloigné afin de faire
passer ta folie. En apprenant ton duel et ta blessure, ta mère est
tombée malade de douleur, et maintenant encore elle est alitée.
Qu’adviendra-t-il de toi? Je prie Dieu qu’il te corrige, quoique
je n’ose pas avoir confiance en sa bonté.
«Ton père,
«A. G.»
La lecture de cette lettre éveilla en moi des sentiments divers.
Les dures expressions que mon père ne m’avait pas ménagées me
blessaient profondément; le dédain avec lequel il traitait Marie
Ivanovna me semblait aussi injuste que malséant; enfin l’idée
d’être renvoyé hors de la forteresse de Bélogorsk m’épouvantait.
Mais j’étais surtout chagriné de la maladie de ma mère. J’étais
indigné contre Savéliitch, ne doutant pas que ce ne fût lui qui
avait fait connaître mon duel à mes parents. Après avoir marché
quelque temps en long et en large dans ma petite chambre, je
m’arrêtai brusquement devant lui, et lui dis avec colère: «Il
paraît qu’il ne t’a pas suffi que, grâce à toi, j’aie été blessé
et tout au moins au bord de la tombe; tu veux aussi tuer ma mère».
Savéliitch resta immobile comme si la foudre l’avait frappé.
«Aie pitié de moi, seigneur, s’écria-t-il presque en sanglotant;
qu’est-ce que tu daignes me dire? C’est moi qui suis la cause que
tu as été blessé? Mais Dieu voit que je courais mettre ma poitrine
devant toi pour recevoir l’épée d’Alexéi Ivanitch. La vieillesse
maudite m’en a seule empêché. Qu’ai-je donc fait à ta mère?
-- Ce que tu as fait? répondis-je. Qui est-ce qui t’a chargé
d’écrire une dénonciation contre moi? Est-ce qu’on t’a mis à mon
service pour être mon espion?
-- Moi, écrire une dénonciation! répondit Savéliitch tout en
larmes. Ô Seigneur, roi des cieux! Tiens, daigne lire ce que
m’écrit le maître, et tu verras si je te dénonçais.»
En même temps il tira de sa poche une lettre qu’il me présenta, et
je lus ce qui suit:
«Honte à toi, vieux chien, de ce que tu ne m’as rien écrit de mon
fils Piôtr Andréitch, malgré mes ordres sévères, et de ce que ce
soient des étrangers qui me font savoir ses folies! Est-ce ainsi
que tu remplis ton devoir et la volonté de tes seigneurs? Je
t’enverrai garder les cochons, vieux chien, pour avoir caché la
vérité et pour ta condescendance envers le jeune homme. À la
réception de cette lettre, je t’ordonne de m’informer
immédiatement de l’état de sa santé, qui, à ce qu’on me mande,
s’améliore, et de me désigner précisément l’endroit où il a été
frappé, et s’il a été bien guéri.»
Évidemment Savéliitch n’avait pas en le moindre tort, et c’était
moi qui l’avais offensé par mes soupçons et mes reproches. Je lui
demandai pardon, mais le vieillard était inconsolable.
«Voilà jusqu’où j’ai vécu! répétait-il; voilà quelles grâces j’ai
méritées de mes seigneurs pour tous mes longs services! je suis un
vieux chien, je suis un gardeur de cochons, et par-dessus cela, je
suis la cause de ta blessure! Non, mon père Piôtr Andréitch, ce
n’est pas moi qui suis fautif, c’est le maudit _moussié;_ c’est
lui qui t’a appris à pousser ces broches de fer, en frappant du
pied, comme si à force de pousser et de frapper on pouvait se
garer d’un mauvais homme! C’était bien nécessaire de dépenser de
l’argent à louer le _moussié_!»
Mais qui donc s’était donné la peine de dénoncer ma conduite à mon
père? Le général? il ne semblait pas s’occuper beaucoup de moi; et
puis, Ivan Kouzmitch n’avait pas cru nécessaire de lui faire un
rapport sur mon duel. Je me perdais en suppositions. Mes soupçons
s’arrêtaient sur Chvabrine: lui seul trouvait un avantage dans
cette dénonciation, dont la suite pouvait être mon éloignement de
la forteresse et ma séparation d’avec la famille du commandant.
J’allai tout raconter à Marie Ivanovna: elle venait à ma rencontre
sur le perron.
«Que vous est-il arrivé? me dit-elle; comme vous êtes pâle!
-- Tout est fini», lui répondis-je, en lui remettant la lettre de
mon père.
Ce fut à son tour de pâlir. Après avoir lu, elle me rendit la
lettre, et me dit d’une voix émue: «Ce n’a pas été mon destin. Vos
parents ne veulent pas de moi dans leur famille; que la volonté de
Dieu soit faite! Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient. Il
n’y a rien à faire, Piôtr Andréitch; soyez heureux, vous au moins.
-- Cela ne sera pas, m’écriai-je, en la saisissant par la main. Tu
m’aimes, je suis prêt à tout. Allons nous jeter aux pieds de tes
parents. Ce sont des gens simples; ils ne sont ni fiers ni cruels;
ils nous donneront, eux, leur bénédiction, nous nous marierons; et
puis, avec le temps, j’en suis sûr, nous parviendrons à fléchir
mon père. Ma mère intercédera pour nous, il me pardonnera.
-- Non, Piôtr Andréitch, répondit Marie: je ne t’épouserai pas
sans la bénédiction de tes parents. Sans leur bénédiction tu ne
seras pas heureux. Soumettons-nous à la volonté de Dieu. Si tu
rencontres une autre fiancée, si tu l’aimes, que Dieu soit avec
toi[38]. Piôtr Andréitch, moi, je prierai pour vous deux.»
Elle se mit à pleurer et se retira. J’avais l’intention de la
suivre dans sa chambre; mais je me sentais hors d’état de me
posséder et je rentrai à la maison. J’étais assis, plongé dans une
mélancolie profonde, lorsque Savéliitch vint tout à coup
interrompre mes réflexions.
«Voilà, seigneur, dit-il en me présentant une feuille de papier
toute couverte d’écriture; regarde si je suis un espion de mon
maître et si je tâche de brouiller le père avec le fils.»
Je pris de sa main ce papier; c’était la réponse de Savéliitch à
la lettre qu’il avait reçue. La voici mot pour mot:
«Seigneur André Pétrovitch, notre gracieux père, j’ai reçu votre
gracieuse lettre, dans laquelle tu daignes te fâcher contre moi,
votre esclave, en me faisant honte de ce que je ne remplis pas les
ordres de mes maîtres. Et moi, qui ne suis pas un vieux chien,
mais votre serviteur fidèle, j’obéis aux ordres de mes maîtres; et
je vous ai toujours servi avec zèle jusqu’à mes cheveux blancs. Je
ne vous ai rien écrit de la blessure de Piôtr Andréitch, pour ne
pas vous effrayer sans raison; et voilà que nous entendons que
notre maîtresse, notre mère, Avdotia Vassilievna, est malade de
peur; et je m’en vais prier Dieu pour sa santé. Et Piôtr Andréitch
a été blessé dans la poitrine, sons l’épaule droite, sous une
côte, à la profondeur d’un _verchok_ et demi[39], et il a été
couché dans la maison du commandant, où nous l’avons apporté du
rivage: et c’est le barbier d’ici, Stépan Paramonoff, qui l’a
traité; et maintenant Piôtr Andréitch, grâce à Dieu, se porte
bien; et il n’y a rien que du bien à dire de lui: ses chefs, à ce
qu’on dit, sont contents de lui, et Vassilissa Iégorovna le traite
comme son propre fils; et qu’une pareille _occasion_ lui soit
arrivée, il ne faut pas lui en faire de reproches; le cheval a
quatre jambes et il bronche. Et vous daignez écrire que vous
m’enverrez garder les cochons; que ce soit votre volonté de
seigneur. Et maintenant je vous salue jusqu’à terre.
«Votre fidèle esclave,
«Arkhip Savélieff.»
Je ne pus m’empêcher de sourire plusieurs fois pendant la lecture
de la lettre du bon vieillard. Je ne me sentais pas en état
d’écrire à mon père, et, pour calmer ma mère, la lettre de
Savéliitch me semblait suffisante.
De ce jour ma situation changea; Marie Ivanovna ne me parlait
presque plus et tâchait même de m’éviter. La maison du commandant
me devint insupportable; je m’habituai peu à peu à rester seul
chez moi. Dans le commencement, Vassilissa Iégorovna me fit des
reproches; mais, en voyant ma persistance, elle me laissa en
repos. Je ne voyais Ivan Kouzmitch que lorsque le service
l’exigeait. Je n’avais que de très rares entrevues avec Chvabrine,
qui m’était devenu d’autant plus antipathique que je croyais
découvrir en lui une inimitié secrète, ce qui me confirmait
davantage dans mes soupçons. La vie me devint à charge. Je
m’abandonnai à une noire mélancolie, qu’alimentaient encore la
solitude et l’inaction. Je perdis toute espèce de goût pour la
lecture et les lettres. Je me laissais complètement abattre et je
craignais de devenir fou, lorsque des événements soudains, qui
eurent une grande influence sur ma vie, vinrent donner à mon âme
un ébranlement profond et salutaire.
CHAPITRE VI
_POUGATCHEFF_
Avant d’entamer le récit des événements étranges dont je fus le
témoin, je dois dire quelques mots sur la situation où se trouvait
le gouvernement d’Orenbourg vers la fin de l’année 1773. Cette
riche et vaste province était habitée par une foule de peuplades à
demi sauvages, qui venaient récemment de reconnaître la
souveraineté des tsars russes. Leurs révoltes continuelles, leur
impatience de toute loi et de la vie civilisée, leur inconstance
et leur cruauté demandaient, de la part du gouvernement, une
surveillance constante pour les réduire à l’obéissance. On avait
élevé des forteresses dans les lieux favorables, et dans la
plupart on avait établi à demeure fixe des Cosaques, anciens
possesseurs des rives du Iaïk. Mais ces Cosaques eux-mêmes, qui
auraient dû garantir le calme et la sécurité de ces contrées,
étaient devenus depuis quelque temps des sujets inquiet et
dangereux pour le gouvernement impérial. En 1772, une émeute
survint dans leur principale bourgade. Cette émeute fut causée par
les mesures sévères qu’avait prises le général Tranbenberg pour
ramener l’armée à l’obéissance. Elles n’eurent d’autre résultat
que le meurtre barbare de Tranbenberg, l’élévation de nouveaux
chefs, et finalement la répression de l’émeute à force de
mitraille et de cruels châtiments.
Cela s’était passé peu de temps avant mon arrivée dans la
forteresse de Bélogorsk. Alors tout était ou paraissait
tranquille. Mais l’autorité avait trop facilement prêté foi au
feint repentir des révoltés, qui couvaient leur haine en silence,
et n’attendaient qu’une occasion propice pour recommencer la
lutte.
Je reviens à mon récit.
Un soir (c’était au commencement d’octobre 1773), j’étais seul à
la maison, à écouter le sifflement du vent d’automne et à regarder
les nuages qui glissaient rapidement devant la lune. On vint
m’appeler de la part du commandant, chez lequel je me rendis à
l’instant même. J’y trouvai Chvabrine, Ivan Ignaliitch et
l’_ouriadnik_ des Cosaques. Il n’y avait dans la chambre ni la
femme ni la fille du commandant. Celui-ci me dit bonjour d’un air
préoccupé. Il ferma la porte, fit asseoir tout le monde, hors
_l’ouriadnik_, qui se tenait debout, tira un papier de sa poche et
nous dit:
«Messieurs les officiers, une nouvelle importante! écoutez ce
qu’écrit le général.»
Il mit ses lunettes et lut ce qui suit:
_»À monsieur le commandant de la forteresse de Bélogorsk,
capitaine Mironoff_ (secret).
«Je vous informe par la présente que le fuyard et schismatique
Cosaque du Don Iéméliane Pougatcheff, après s’être rendu coupable
de l’impardonnable insolence d’usurper le nom du défunt empereur
Pierre III, a réuni une troupe de brigands, suscité des troubles
dans les villages du Iaïk, et pris et même détruit plusieurs
forteresses, en commettant partout des brigandages et des
assassinats. En conséquence, dès la réception de la présente, vous
aurez, monsieur le capitaine, à aviser aux mesures qu’il faut
prendre pour repousser le susdit scélérat et usurpateur, et, s’il
est possible, pour l’exterminer entièrement dans le cas où il
tournerait ses armes contre la forteresse confiée à vos soins.»
«Prendre les mesures nécessaires, dit le commandant en ôtant ses
lunettes et en pliant le papier; vois-tu bien! c’est facile à
dire. Le scélérat semble fort, et nous n’avons que cent trente
hommes, même en ajoutant les Cosaques, sur lesquels il n’y a pas
trop à compter, soit dit sans te faire un reproche, Maximitch.»
L’_ouriadnik_ sourit.
«Cependant prenons notre parti, messieurs les officiers; soyez
ponctuels; placez des sentinelles, établissez des rondes de nuit;
dans le cas d’une attaque, fermez les portes et faites sortir les
soldats. Toi, Maximitch, veille bien sur tes Casaques. Il faut
aussi examiner le canon et le bien nettoyer, et surtout garder le
secret; que personne dans la forteresse ne sache rien avant le
temps.»
Après avoir ainsi distribué ses ordres, Ivan Kouzmitch nous
congédia. Je sortis avec Chvabrine, tout en devisant sur ce que
nous venions d’entendre.
«Qu’en crois-tu? comment finira tout cela? lui demandai-je.
-- Dieu le sait, répondit-il, nous verrons; jusqu’à présent je ne
vois rien de grave. Si cependant...»
Alors il se mit à rêver en sifflant avec distraction un air
français.
Malgré toutes nos précautions, la nouvelle de l’apparition de
Pougatcheff se répandit dans la forteresse. Quel que fût le
respect d’Ivan Kouzmitch pour son épouse, il ne lui aurait révélé
pour rien au monde un secret confié comme affaire de service.
Après avoir reçu la lettre du général, il s’était assez
adroitement débarrassé de Vassilissa Iégorovna, en lui disant que
le père Garasim avait reçu d’Orenbourg des nouvelles
extraordinaires qu’il gardait dans le mystère le plus profond.
Vassilissa Iégorovna prit à l’instant même le désir d’aller rendre
visite à la femme du pope, et, d’après le conseil d’Ivan
Kouzmitch, elle emmena Macha, de peur qu’elle ne la laissât
s’ennuyer toute seule.
Resté maître du terrain, Ivan Kouzmitch nous envoya chercher sur-
le-champ, et prit soin d’enfermer Palachka dans la cuisine, pour
qu’elle ne pût nous épier.
Vassilissa Iégorovna revint à la maison sans avoir rien pu.tirer
de la femme du pope; elle apprit en rentrant que, pendant son
absence, un conseil de guerre s’était assemblé chez Ivan
Kouzmitch, et que Palachka avait été enfermée sous clef. Elle se
douta que son mari l’avait trompée, et se mit à l’accabler de
questions. Mais Ivan Kouzmitch était préparé à cette attaque; il
ne se troubla pas le moins du monde, et répondit bravement à sa
curieuse moitié:
«Vois-tu bien, ma petite mère, les femmes du pays se sont mis en
tête d’allumer du feu avec de la paille: et comme cela peut être
cause d’un malheur, j’ai rassemblé mes officiers et je leur ai
donné l’ordre de veiller à ce que les femmes ne fassent pas de feu
avec de la paille, mais bien avec des fagots et des broussailles.
-- Et qu’avais-tu besoin d’enfermer Palachka? lui demanda sa
femme; pourquoi la pauvre fille est-elle restée dans la cuisine
jusqu’à notre retour?»
Ivan Kouzmitch ne s’était pas préparé à une semblable question: il
balbutia quelques mots incohérents. Vassilissa Iégorovna s’aperçut
aussitôt de la perfidie de son mari; mais, sûre qu’elle
n’obtiendrait rien de lui pour le moment, elle cessa ses questions
et parla des concombres salés d’Akoulina Pamphilovna savait
préparer d’une façon supérieure. De toute la nuit, Vassilissa
Iégorovna ne put fermer l’oeil, n’imaginant pas ce que son mari
avait en tête qu’elle ne pût savoir.
Le lendemain, au retour de la messe, elle aperçut Ivan Ignatiitch
occupé à ôter du canon des guenilles, de petites pierres, des
morceaux de bois, des osselets et toutes sortes d’ordures que les
petits garçons y avaient fourrées. «Que peuvent signifier ces
préparatifs guerriers? pensa la femme du commandant. Est-ce qu’on
craindrait une attaque de la part des Kirghises? mais serait-il
possible qu’Ivan Kouzmitch me cachât une pareille misère?» Elle
appela Ivan Ignatiitch avec la ferme résolution de savoir de lui
le secret qui tourmentait sa curiosité de femme.
Vassilissa Iégorovna débuta par lui faire quelques remarques sur
des objets de ménage, comme un juge qui commence un interrogatoire
par des questions étrangères à l’affaire pour rassurer et endormir
la prudence de l’accusé. Puis, après un silence de quelques
instants, elle poussa un profond soupir, et dit en hochant la
tête:
«Oh! mon Dieu, Seigneur! voyez quelle nouvelle! Qu’adviendra-t-il
de tout cela?
-- Eh! ma petite mère, répondit Ivan Ignatiitch, le Seigneur est
miséricordieux; nous avons assez de soldats, beaucoup de poudre;
j’ai nettoyé le canon. Peut-être bien repousserons-nous ce
Pougatcheff. Si Dieu ne nous abandonne, le loup ne mangera
personne ici.
-- Et quel homme est-ce que ce Pougatcheff?» demanda la femme du
commandant.
Ivan Ignatiitch vit bien qu’il avait trop parlé, et se mordit la
langue. Mais il était trop tard, Vassilissa Iégorovna le
contraignit à lui tout raconter, après avoir engagé sa parole
qu’elle ne dirait rien à personne.
Elle tint sa promesse, et, en effet, ne dit rien à personne, si ce
n’est à la femme du pope, et cela par l’unique raison que la vache
de cette bonne dame, étant encore dans la steppe, pouvait être
enlevée par les brigands.
Bientôt tout le monde parla de Pougatcheff. Les bruits qui
couraient sur son compte étaient fort divers. Le commandant envoya
l’_ouriadnik_ avec mission de bien s’enquérir de tout dans les
villages voisins. L’_ouriadnik_ revint après une absence de deux
jours, et déclara qu’il avait dans la steppe, à soixante verstes
de la forteresse, une grande quantité de feux, et qu’il avait ouï
dire aux Bachkirs qu’une force innombrable s’avançait. Il ne
pouvait rien dire de plus précis, ayant craint de s’aventurer
davantage.
On commença bientôt à remarquer une grande agitation parmi les
Cosaques de la garnison. Dans toutes les rues, ils s’assemblaient
par petits groupes, parlaient entre eux à voix basse, et se
dispersaient dès qu’ils apercevaient un dragon ou tout autre
soldat russe. On les fit espionner: Ioulaï, Kalmouk baptisé, fit
au commandant une révélation très grave. Selon lui, l’_ouriadnik_
aurait fait de faux rapports; à son retour, le perfide Cosaque
aurait dit à ses camarades qu’il s’était avancé jusque chez les
révoltés, qu’il avait été présenté à leur chef, et que ce chef,
lui ayant donné sa main à baiser, s’était longuement entretenu
avec lui. Le commandant fit aussitôt mettre l’_ouriadnik_ aux
arrêts, et désigna Ioulaï pour le remplacer. Ce changement fut
accueilli par les Cosaques avec un mécontentement visible. Ils
murmuraient à haute voix, et Ivan Ignatiitch, l’exécuteur de
l’ordre du commandant, les entendit, de ses propres oreilles, dire
assez clairement:
«Attends, attends, rat de garnison!»
Le commandant avait eu l’intention d’interroger son prisonnier le
même jour; mais l’_ouriadnik_ s’était échappé, sans doute avec
l’aide de ses complices.
Un nouvel événement vint accroître l’inquiétude du capitaine. On
saisit un Bachkir porteur de lettres séditieuses. À cette
occasion, le commandant prit le parti d’assembler derechef ses
officiers, et pour cela il voulut encore éloigner sa femme sous un
prétexte spécieux. Mais comme Ivan Kouzmitch était le plus adroit
et le plus sincère des hommes, il ne trouva pas d’autre moyen que
celui qu’il avait déjà employé une première fois.
«Vois-tu bien, Vassilissa Iégorovna, lui dit-il en toussant à
plusieurs reprises, le père Garasim a, dit-on, reçu de la ville...
-- Tais-toi, tais-toi, interrompit sa femme; tu veux encore
rassembler un conseil de guerre et parler sans moi de Iéméliane
Pougatcheff; mais tu ne me tromperas pas cette fois.»
Ivan Kouzmitch écarquilla les yeux: «Eh bien, ma petite mère, dit-
il, si tu sais tout, reste, il n’y a rien à faire; nous parlerons
devant toi.
-- Bien, bien, mon petit père, répondit-elle, ce n’est pas à toi
de faire le fin. Envoie chercher les officiers.»
Nous nous assemblâmes de nouveau. Ivan Kouzmitch nous lut, devant
sa femme, la proclamation de Pougatcheff, rédigée par quelque
Cosaque à demi lettré. Le brigand nous déclarait son intention de
marcher immédiatement sur notre forteresse, invitant les Cosaques
et les soldats à se réunir à lui, et conseillait aux chefs de ne
pas résister, les menaçant en ce cas du dernier supplice. La
proclamation était écrite en termes grossiers, mais énergiques, et
devait produire une grande impression sur les esprits des gens
simples,
«Quel coquin! s’écria la femme du commandant. Voyez ce qu’il ose
nous proposer! de sortir à sa rencontre et de déposer à ses pieds
nos drapeaux! Ah! le fils de chien! il ne sait donc pas que nous
sommes depuis quarante ans au service, et que, Dieu merci, nous en
avons vu de toutes sortes! Est-il possible qu’il se soit trouvé
des commandants assez lâches pour obéir à ce bandit!
-- Ça ne devrait pas être, répondit Ivan Kouzmitch; cependant on
dit que le scélérat s’est déjà emparé de plusieurs forteresses.
-- Il paraît qu’il est fort, en effet, observa Chvabrine.
-- Nous allons savoir à l’instant sa force réelle, reprit le
commandant; Vassilissa Iégorovna, donne-moi la clef du grenier.
Ivan Ignatiitch, amène le Bachkir, et dis à Ioulaï d’apporter des
verges.
-- Attends un peu, Ivan Kouzmitch, dit la commandante en se levant
de son siège; laisse-moi emmener Macha hors de la maison. Sans
cela elle entendrait, les cris, et ça lui ferait peur. Et moi,
pour dire la vérité, je ne suis pas très curieuse de pareilles
investigations. Au plaisir de vous revoir...»
La torture était alors tellement enracinée dans les habitudes de
la justice, que l’ukase bienfaisant[40] qui en avait prescrit
l’abolition resta longtemps sans effet. On croyait que l’aveu de
l’accusé était indispensable à la condamnation, idée non seulement
déraisonnable, mais contraire au plus simple bon sens en matière
juridique; car, si le déni de l’accusé ne s’accepte pas comme
preuve de son innocence, l’aveu qu’on lui arrache doit moins
encore servir de preuve de sa culpabilité. À présent même, il
m’arrive encore d’entendre de vieux juges regretter l’abolition de
cette coutume barbare. Mais, de notre temps, personne ne doutait
de la nécessité de la torture, ni les juges, ni les accusés eux-
mêmes. C’est pourquoi l’ordre du commandant n’étonna et n’émut
aucun de nous. Ivan Ignatiitch s’en alla chercher le Bachkir, qui
était tenu sous clef dans le grenier de la commandante, et, peu
d’instants après, on l’amena dans l’antichambre. Le commandant
ordonna qu’on l’introduisit en sa présence.
Le Bachkir franchit le seuil avec peine, car il avait aux pieds
des entraves en bois. Il ôta son haut bonnet et s’arrêta près de
la porte. Je le regardai et tressaillis involontairement. Jamais
je n’oublierai cet homme: il paraissait âgé de soixante et dix ans
au moins, et n’avait ni nez, ni oreilles. Sa tête était rasée;
quelques rares poils gris lui tenaient lieu de barbe. Il était de
petite taille, maigre, courbé; mais ses yeux à la tatare
brillaient encore.
«Eh! eh! dit le commandant, qui reconnut à ces terribles indices
un des révoltés punis en 1741, tu es un vieux loup, à ce que je
vois; tu as déjà été pris dans nos pièges. Ce n’est pas la
première fois que tu te révoltes, puisque ta tête est si bien
rabotée. Approche-toi, et dis qui t’a envoyé.»
Le vieux Bachkir se taisait et regardait le commandant avec un air
de complète imbécillité.
«Eh bien, pourquoi te tais-tu? continua Ivan Kouzmitch; est-ce que
tu ne comprends pas le russe? Ioulaï, demande-lui en votre langue
qui l’a envoyé, dans notre forteresse.»
Ioulaï répéta en langue tatare la question d’Ivan Kouzmitch. Mais
le Bachkir le regarda avec la même expression, et sans répondre un
mot.