Bachkirs ont l’intention d’attaquer votre forteresse.
-- Qui t’a dit cela, mon petit père? reprit Ivan Kouzmitch.
-- Je l’ai entendu dire à Orenbourg, répondis-je.
-- Folies que tout cela, dit le commandant; nous n’en avons pas
entendu depuis longtemps le moindre mot. Les Bachkirs sont un
peuple intimidé, et les Kirghises aussi ont reçu de bonnes leçons.
Ils n’oseront pas s’attaquer à nous, et s’ils s’en avisent, je
leur imprimerai une telle terreur, qu’ils ne remueront plus de dix
ans.
-- Et vous ne craignez pas, continuai-je en m’adressant à la femme
du capitaine, de rester dans une forteresse exposée à de tels
dangers?
-- Affaire d’habitude, mon petit père, reprit-elle. Il y a de cela
vingt ans, quand on nous transféra du régiment ici, tu ne saurais
croire comme j’avais peur de ces maudits païens. S’il m’arrivait
parfois de voir leur bonnet à poil, si j’entendais leurs
hurlements, crois bien, mon petit père, que mon coeur se
resserrait à mourir. Et maintenant j’y suis si bien habituée, que
je ne bougerais pas de ma place quand on viendrait me dire que les
brigands rôdent autour de la forteresse.
-- Vassilissa Iégorovna est une dame très brave, observa gravement
Chvabrine; Ivan Kouzmitch en sait quelque chose.
-- Mais oui, vois-tu bien! dit Ivan Kouzmitch, elle n’est pas de
la douzaine des poltrons.
-- Et Marie Ivanovna, demandai-je à sa mère, est-elle aussi hardie
que vous?
-- Macha! répondit la dame; non, Macha est une poltronne. Jusqu’à
présent elle n’a pu entendre le bruit d’un coup de fusil sans
trembler de tous ses membres. Il y a de cela deux ans, quand Ivan
Kouzmitch s’imagina, le jour de ma fête, de faire tirer son canon,
elle eut si peur, le pauvre pigeonneau, qu’elle manqua de s’en
aller dans l’autre monde. Depuis ce jour-là, nous n’avons plus
tiré ce maudit canon.»
Nous nous levâmes de table; le capitaine et sa femme allèrent
dormir la sieste, et j’allai chez Chvabrine, où nous passâmes
ensemble la soirée.
CHAPITRE IV
_LE DUEL_
Il se passa plusieurs semaines, pendant lesquelles ma vie dans la
forteresse de Bélogorsk devint non seulement supportable, mais
agréable même. J’étais reçu comme un membre de la famille dans la
maison du commandant. Le mari et la femme étaient d’excellentes
gens. Ivan Kouzmitch, qui d’enfant de troupe était parvenu au rang
d’officier, était un homme tout simple et sans éducation, mais bon
et loyal. Sa femme le menait, ce qui, du reste, convenait fort à
sa paresse naturelle. Vassilissa Iégorovna dirigeait les affaires
du service comme celles de son ménage, et commandait dans toute la
forteresse comme dans sa maison. Marie Ivanovna cessa bientôt de
se montrer sauvage. Nous fîmes plus ample connaissance. Je trouvai
en elle une fille pleine de coeur et de raison, Peu à peu je
m’attachai à cette bonne famille, même à Ivan Ignatiitch, le
lieutenant borgne.
Je devins officier. Mon service ne me pesait guère. Dans cette
forteresse bénie de Dieu, il n’y avait ni exercice à faire, ni
garde à monter, ni revue à passer. Le commandant instruisait
quelquefois ses soldats pour son propre plaisir. Mais il n’était
pas encore parvenu à leur apprendre quel était le côté droit, quel
était le côté gauche. Chvabrine avait quelques livres français; je
me mis à lire, et le goût de la littérature s’éveilla en moi. Le
matin je lisais, et je m’essayais à des traductions, quelquefois
même à des compositions en vers. Je dînais presque chaque jour
chez le commandant, où je passais d’habitude le reste de la
journée. Le soir, le père Garasim y venait accompagné de sa femme
Akoulina, qui était la plus forte commère des environs. Il va sans
dire que chaque jour nous nous voyions, Chvabrine et moi.
Cependant d’heure en heure sa conversation me devenait moins
agréable. Ses perpétuelles plaisanteries sur la famille du
commandant, et surtout ses remarques piquantes sur le compte de
Marie Ivanovna, me déplaisaient fort. Je n’avais pas d’autre
société que cette famille dans la forteresse, mais je n’en
désirais pas d’autre.
Malgré toutes les prophéties, les Bachkirs ne se révoltaient pas.
La tranquillité régnait autour de notre forteresse. Mais cette
paix fut troublée subitement par une guerre intestine.
J’ai déjà dit que je m’occupais un peu de littérature. Mes essais
étaient passables pour l’époque, et Soumarokoff[34] lui-même leur
rendit justice bien des années plus tard. Un jour, il m’arriva
d’écrire une petite chanson dont je fus satisfait. On sait que,
sous prétexte de demander des conseils, les auteurs cherchent
volontiers un auditeur bénévole; je copiai ma petite chanson, et
la portai à Chvabrine, qui seul, dans la forteresse, pouvait
apprécier une oeuvre poétique.
Après un court préambule, je tirai de ma poche mon feuillet, et
lui lus les vers suivants[35]:
_»Hélas! en fuyant Macha, j’espère recouvrer ma liberté!_
_»Mais les yeux qui m’ont fait prisonnier sont toujours devant
moi._
_»Toi qui sais mes malheurs, Macha, en me voyant dans cet état
cruel, prends pitié de ton prisonnier.»_
«Comment trouves-tu cela?» dis-je à Chvabrine, attendant une
louange comme un tribut qui m’était dû.
Mais, à mon grand mécontentement, Chvabrine, qui d’ordinaire
montrait de la complaisance, me déclara net que ma chanson ne
valait rien.
«Pourquoi cela? lui demandai-je en m’efforçant de cacher mon
humeur.
-- Parce que de pareils vers, me répondit-il, sont dignes de mon
maître Trédiakofski[36].»
Il prit le feuillet de mes mains, et se mit à analyser
impitoyablement chaque vers, chaque mot, en me déchirant de la
façon la plus maligne. Cela dépassa mes forces; je lui arrachai le
feuillet des mains, je lui déclarai que, de ma vie, je ne lui
montrerais aucune de mes compositions. Chvabrine ne se moqua pas
moins de cette menace.
«Voyons, me dit-il, si tu seras en état de tenir ta parole; les
poètes ont besoin d’un auditeur, comme Ivan Kouzmitch d’un carafon
d’eau-de-vie avant dîner. Et qui est cette Macha? Ne serait-ce pas
Marie Ivanovna?
-- Ce n’est pas ton affaire, répondis-je en fronçant le sourcil,
de savoir quelle est cette Macha. Je ne veux ni de tes avis ni de
tes suppositions.
-- Oh! oh! poète vaniteux, continua Chvabrine en me piquant de
plus en plus. Écoute un conseil d’ami: Macha n’est pas digne de
devenir ta femme.
-- Tu mens, misérable! lui criai-je avec fureur, tu mens comme un
effronté!»
Chvabrine changea de visage.
«Cela ne se passera pas ainsi, me dit-il en me serrant la main
fortement; vous me donnerez satisfaction.
-- Bien, quand tu voudras!» répondis-je avec joie, car dans ce
moment j’étais prêt à le déchirer.
Je courus à l’instant chez Ivan Ignatiitch, que je trouvai une
aiguille à la main. D’après l’ordre de la femme de commandant, il
enfilait des champignons qui devaient sécher pour l’hiver.
«Ah! Piôtr Andréitch, me dit-il en m’apercevant, soyez le
bienvenu. Pour quelle affaire Dieu vous a-t-il conduit ici?
oserais-je vous demander.»
Je lui déclarai en peu de mots que je m’étais pris de querelle
avec Alexéi Ivanitch, et que je le priais, lui, Ivan Ignatiitch,
d’être mon second. Ivan Ignatiitch m’écouta jusqu’au bout avec une
grande attention, en écarquillant son oeil unique.
«Vous daignez dire, me dit-il, que vous voulez tuer Alexéi
Ivanitch, et que j’en suis témoin? c’est là ce que vous voulez
dire? oserais-je vous demander.
-- Précisément.
-- Mais, mon Dieu! Piôtr Andréitch, quelle folie avez-vous en
tête? Vous vous êtes dit des injures avec Alexéi Ivanitch; eh
bien, la belle affaire! une injure ne se pend pas au cou. Il vous
a dit des sottises, dites-lui des impertinences; il vous donnera
une tape, rendez-lui un soufflet; lui un second, vous un
troisième; et puis allez chacun de votre côté. Dans la suite, nous
vous ferons faire la paix. Tandis que maintenant... Est-ce une
bonne action de tuer son prochain? oserais-je vous demander.
Encore si c’était vous qui dussiez le tuer! que Dieu soit avec
lui, car je ne l’aime guère. Mais, si c’est lui qui vous perfore,
vous aurez fait un beau coup. Qui est-ce qui payera les pots
cassés? oserais-je vous demander.»
Les raisonnements du prudent officier ne m’ébranlèrent pas. Je
restai ferme dans ma résolution.
«Comme vous voudrez, dit Ivan Ignatiitch, faites ce qui vous
plaira; mais à quoi bon serai-je témoin de votre duel? Des gens se
battent; qu’y a-t-il là d’extraordinaire? oserais-je vous
demander. Grâce à Dieu, j’ai approché de près les Suédois et les
Turcs, et j’en ai vu de toutes les couleurs.»
Je tâchai de lui expliquer le mieux qu’il me fut possible quel
était le devoir d’un second. Mais Ivan Ignatiitch était hors
d’état de me comprendre.
«Faites à votre guise, dit-il. Si j’avais à me mêler de cette
affaire, ce serait pour aller annoncer à Ivan Kouzmitch, selon les
règles du service, qu’il se trame dans la forteresse une action
criminelle et contraire aux intérêts de la couronne, et faire
observer au commandant combien il serait désirable qu’il avisât
aux moyens de prendre les mesures nécessaires...»
J’eus peur, et suppliai Ivan Ignatiitch de ne rien dire au
commandant. Je parvins à grand’peine à le calmer. Cependant il me
donna sa parole de se taire, et je le laissai en repos.
Comme d’habitude, je passai la soirée chez le commandant. Je
m’efforçais de paraître calme et gai, pour n’éveiller aucun
soupçon et éviter les questions importunes. Mais j’avoue que je
n’avais pas le sang-froid dont se vantent les personnes qui se
sont trouvées dans la même position. Toute cette soirée, je me
sentis disposé à la tendresse, à la sensibilité. Marie Ivanovna me
plaisait plus qu’à l’ordinaire. L’idée que je la voyais peut-être
pour la dernière fois lui donnait à mes yeux une grâce touchante.
Chvabrine entra. Je le pris a part, et l’informai de mon entretien
avec Ivan Ignatiitch.
«Pourquoi des seconds? me dit-il sèchement. Nous nous passerons
d’eux.»
Nous convînmes de nous battre derrière les tas de foin, le
lendemain matin, à six heures. À nous voir causer ainsi
amicalement, Ivan Ignatiitch, plein de joie, manqua nous trahir.
«Il y a longtemps que vous eussiez dû faire comme cela, me dit-il
d’un air satisfait: mauvaise paix vaut mieux que bonne querelle.
-- Quoi? quoi, Ivan Ignatiitch? dit la femme du capitaine, qui
faisait une patience dans un coin; je n’ai pas bien entendu.»
Ivan Ignatiitch, qui, voyant sur mon visage des signes de mauvaise
humeur, se rappela sa promesse, devint tout confus, et ne sut que
répondre. Chvabrine le tira d’embarras.
«Ivan Ignatiitch, dit-il, approuve la paix que nous avons faite.
-- Et avec qui, mon petit père, t’es-tu querellé?
-- Mais avec Piôtr Andréitch, et jusqu’aux gros mots.
-- Pourquoi cela?
-- Pour une véritable misère, pour une chansonnette.
-- Beau sujet de querelle, une chansonnette! Comment c’est-il
arrivé?
-- Voici comment. Piôtr Andréitch a composé récemment une chanson,
et il s’est mis à me la chanter ce matin. Comme je la trouvais
mauvaise, Piôtr Andréitch s’est fâché. Mais ensuite il a réfléchi
que chacun est libre de son opinion et tout est dit.»
L’insolence de Chvabrine me mit en fureur; mais nul autre que moi
ne comprit ses grossières allusions. Personne au moins ne les
releva. Des poésies, la conversation passa aux poètes en général,
et le commandant fit l’observation qu’ils étaient tous des
débauchés et des ivrognes finis; il me conseilla amicalement de
renoncer à la poésie, comme chose contraire au service et ne
menant à rien de bon.
La présence de Chvabrine m’était insupportable. Je me hâtai de
dire adieu au commandant et à sa famille. En rentrant à la maison,
j’examinai mon épée, j’en essayai la pointe, et me couchai après
avoir donné l’ordre à Savéliitch de m’éveiller le lendemain à six
heures.
Le lendemain, à l’heure indiquée, je me trouvais derrière les
meules de foin, attendant mon adversaire. Il ne tarda pas à
paraître. «On peut nous surprendre, me dit-il; il faut se hâter.»
Nous mîmes bas nos uniformes, et, restés en gilet, nous tirâmes
nos épées du fourreau. En ce moment, Ivan Ignatiitch, suivi de
cinq invalides, sortit de derrière un tas de foin. Il nous intima
l’ordre de nous rendre chez le commandant. Nous obéîmes de
mauvaise humeur. Les soldats nous entourèrent, et nous suivîmes
Ivan Ignatiitch, qui nous conduisait en triomphe, marchant au pas
militaire avec une majestueuse gravité.
Nous entrâmes dans la maison du commandant. Ivan Ignatiitch ouvrit
les portes à deux battants, et s’écria avec emphase: «Ils sont
pris!».
Vassilissa Iégorovna accourut à notre rencontre:
«Qu’est-ce que cela veut dire? comploter un assassinat dans notre
forteresse! Ivan Kouzmitch, mets-les sur-le-champ aux arrêts...
Piôtr Andréitch, Alexéi Ivanitch, donnez vos épées, donnez,
donnez... Palachka, emporte les épées dans le grenier... Piôtr
Andréitch, je n’attendais pas cela de toi; comment n’as-tu pas
honte? Alexéi Ivanitch, c’est autre chose; il a été transféré de
la garde pour avoir fait périr une âme. Il ne croit pas en Notre-
Seigneur. Mais toi, tu veux en faire autant?»
Ivan Kouzmitch approuvait tout ce que disait sa femme, ne cessant
de répéter: «Vois-tu bien! Vassilissa Iégorovna dit la vérité; les
duels sont formellement défendus par le code militaire.»
Cependant Palachka nous avait pris nos épées et les avait
emportées au grenier. Je ne pus m’empêcher de rire; Chvabrine
conserva toute sa gravité.
«Malgré tout le respect que j’ai pour vous, dit-il avec sang-froid
à la femme du commandant, je ne puis me dispenser de vous faire
observer que vous vous donnez une peine inutile en nous soumettant
à votre tribunal. Abandonnez ce soin à Ivan Kouzmitch: c’est son
affaire.
-- Comment, comment, mon petit père! répliqua la femme du
commandant. Est-ce que le mari et la femme ne sont pas la même
chair et le même esprit? Ivan Kouzmitch, qu’est-ce que tu
baguenaudes? Fourre-les à l’instant dans différents coins, au pain
et à l’eau, pour que cette bête d’idée leur sorte de la tête. Et
que le père Garasim les mette à la pénitence, pour qu’ils
demandent pardon à Dieu et aux hommes.»
Ivan Kouzmitch ne savait que faire. Marie Ivanovna était
extrêmement pâle. Peu à peu la tempête se calma. La femme du
capitaine devint plus accommodante. Elle nous ordonna de nous
embrasser l’un l’autre. Palachka nous rapporta nos épées. Nous
sortîmes, ayant fait la paix en apparence. Ivan Ignatiitch nous
reconduisit.
«Comment n’avez-vous pas eu honte, lui dis-je avec colère, de nous
dénoncer au commandant après m’avoir donné votre parole de n’en
rien faire?
-- Comme Dieu est saint, répondit-il, je n’ai rien dit à Ivan
Kouzmitch; c’est Vassilissa Iégorovna qui m’a tout soutiré. C’est
elle qui a pris toutes les mesures nécessaires à l’insu du
commandant. Du reste, Dieu merci, que ce soit fini comme cela!»
Après cette réponse, il retourna chez lui, et je restai seul avec
Chvabrine.
«Notre affaire ne peut pas se terminer ainsi, lui dis-je.
-- Certainement, répondit Chvabrine; vous me payerez avec du sang
votre impertinence. Mais on va sans doute nous observer; il faut
feindre pendant quelques jours. Au revoir.»
Et nous nous séparâmes comme s’il ne se fût rien passé.
De retour chez le commandant, je m’assis, selon mon habitude, près
de Marie Ivanovna; son père n’était pas à la maison; sa mère
s’occupait du ménage. Nous parlions à demi-voix. Marie Ivanovna me
reprochait l’inquiétude que lui avait causée ma querelle avec
Chvabrine.
«Le coeur me manqua, me dit-elle, quand on vint nous dire que vous
alliez vous battre à l’épée. Comme les hommes sont étranges! pour
une parole qu’ils oublieraient la semaine ensuite, ils sont prêts
à s’entr’égorger et à sacrifier, non seulement leur vie, mais
encore l’honneur et le bonheur de ceux qui... Mais je suis sûre
que ce n’est pas vous qui avez commencé la querelle: c’est Alexéi
Ivanitch qui a été l’agresseur.
-- Qui vous le fait croire, Marie Ivanovna?
-- Mais parce que..., parce qu’il est si moqueur! Je n’aime pas
Alexéi Ivanitch, il m’est même désagréable, et cependant je
n’aurais pas voulu ne pas lui plaire, cela m’aurait fort
inquiétée.
-- Et que croyez-vous, Marie Ivanovna? lui plaisez-vous, ou non?»
Marie Ivanovna se troubla et rougit: «Il me semble, dit-elle
enfin, il me semble que je lui plais.
-- Pourquoi cela?
-- Parce qu’il m’a fait des propositions de mariage.
-- Il vous a fait des propositions de mariage? Quand cela?
-- L’an passé, deux mois avant votre arrivée,
-- Et vous n’avez pas consenti?
-- Comme vous voyez. Alexéi Ivanitch est certainement un homme
d’esprit et de bonne famille; il a de la fortune; mais, à la seule
idée qu’il faudrait, sous la couronne, l’embrasser devant tous les
assistants... Non, non, pour rien au monde.»
Les paroles de Marie Ivanovna m’ouvrirent les yeux et
m’expliquèrent beaucoup de choses. Je compris la persistance que
mettait Chvabrine à la poursuivre. Il avait probablement remarqué
notre inclination mutuelle, et s’efforçait de nous détourner l’un
de l’autre. Les paroles qui avaient provoqué notre querelle me
semblèrent d’autant plus infâmes, quand, au lieu d’une grossière
et indécente plaisanterie, j’y vis une calomnie calculée. L’envie
de punir le menteur effronté devint encore plus forte en moi, et
j’attendais avec impatience le moment favorable.
Je n’attendis pas longtemps. Le lendemain, comme j’étais occupé à
composer une élégie, et que je mordais ma plume dans l’attente
d’une rime, Chvabrine frappa sous ma fenêtre. Je posai la plume,
je pris mon épée, et sortis de la maison.
«Pourquoi remettre plus longtemps? me dit Chvabrine; on ne nous
observe plus. Allons au bord de la rivière; là personne ne nous
empêchera.»
Nous partîmes en silence, et, après avoir descendu un sentier
escarpé, nous nous arrêtâmes sur le bord de l’eau, et nos épées se
croisèrent.
Chvabrine était plus adroit que moi dans les armes; mais j’étais
plus fort et plus hardi; et M. Beaupré, qui avait été entre autres
choses soldat, m’avait donné quelques leçons d’escrime, dont je
profitai. Chvabrine ne s’attendait nullement à trouver en moi un
adversaire aussi dangereux. Pendant longtemps nous ne pûmes nous
faire aucun mal l’un à l’autre; mais enfin, remarquant que
Chvabrine faiblissait, je l’attaquai vivement, et le fis presque
entrer à reculons dans la rivière. Tout à coup j’entendis mon nom
prononcé à haute voix; je tournai rapidement la tête, et j’aperçus
Savéliitch qui courait à moi le long du sentier... Dans ce moment
je sentis une forte piqûre dans la poitrine, sous l’épaule droite,
et je tombai sans connaissance.
CHAPITRE V
_LA CONVALESCENCE_
Quand je revins à moi, je restai quelque temps sans comprendre ni
ce qui m’était arrivé, ni où je me trouvais. J’étais couché sur un
lit dans une chambre inconnue, et sentais une grande faiblesse.
Savéliitch se tenait devant moi, une lumière à la main. Quelqu’un
déroulait avec précaution les bandages qui entouraient mon épaule
et ma poitrine. Peu à peu mes idées s’éclaircirent. Je me rappelai
mon duel, et devinai sans peine que j’étais blessé. En cet
instant, la porte gémit faiblement sur ses gonds:
«Eh bien, comment va-t-il? murmura une voix qui me fit
tressaillir.
-- Toujours dans le même état, répondit Savéliitch avec un soupir;
toujours sans connaissance. Voilà déjà plus de quatre jours.»
Je voulus me retourner, mais je n’en eus pas la force.
«Où suis-je? Qui est ici?» dis-je avec effort.
Marie Ivanovna s’approcha de mon lit, et se pencha doucement sur
moi.
«Comment vous sentez-vous? me dit-elle.
-- Bien, grâce à Dieu, répondis-je d’une voix faible. C’est vous,
Marie Ivanovna; dites-moi...»
Je ne pus achever. Savéliitch poussa un cri, la joie se peignit
sur son visage.
«Il revient à lui, il revient à lui, répétait-il; grâces te soient
rendues, Seigneur! Mon père Piotr Andréitch, m’as-tu fait assez
peur? quatre jours! c’est facile à dire...»
Marie Ivanovna l’interrompit.
«Ne lui parle pas trop, Savéliitch, dit-elle: il est encore bien
faible.»
Elle sortit et ferma la porte avec précaution. Je me sentais agité
de pensées confuses. J’étais donc dans la maison du commandant,
puisque Marie Ivanovna pouvait entrer dans ma chambre! Je voulus
interroger Savéliitch; mais le vieillard hocha la tête et se
boucha les oreilles. Je fermai les yeux avec mécontentement, et
m’endormis bientôt.
En m’éveillant, j’appelai Savéliitch; mais, au lieu de lui, je vis
devant moi Maria Ivanovna. Elle me salua de sa douce voix. Je ne
puis exprimer la sensation délicieuse qui me pénétra dans ce
moment. Je saisis sa main et la serrai avec transport en
l’arrosant de mes larmes. Marie ne la retirait pas..., et tout à
coup je sentis sur ma joue l’impression humide et brûlante de ses
lèvres. Un feu rapide parcourut tout mon être.
«Chère bonne Marie Ivanovna, lui dis-je, soyez ma femme, consentez
à mon bonheur.»
Elle reprit sa raison:
«Au non du ciel, calmez-vous, me dit-elle eu ôtant sa main, tous
êtes encore en danger; votre blessure peut se rouvrir; ayez soin
de vous, ... ne fût-ce que pour moi.»
Après ces mots, elle sortit en me laissant au comble du bonheur.
Je me sentais revenir à la vie.
Dès cet instant je me sentis mieux d’heure en heure. C’était le
barbier du régiment qui me pansait, car il n’y avait pas d’autre
médecin dans la forteresse; et grâce à Dieu, il ne faisait pas le
docteur. Ma jeunesse et la nature hâtèrent ma guérison. Toute la
famille du commandant m’entourait de soins. Marie Ivanovna ne me
quittait presque jamais. Il va sans dire que je saisis la première
occasion favorable pour continuer ma déclaration interrompue, et,
cette fois, Marie m’écouta avec plus de patience. Elle me fit
naïvement l’aveu de son affection, et ajouta que ses parents
seraient sans doute heureux de son bonheur. «Mais pensez-y bien,
me disait-elle; n’y aura-t-il pas d’obstacles de la part des
vôtres?»
Ce mot me fit réfléchir. Je ne doutais pas de la tendresse de ma
mère; mais, connaissant le caractère et la façon de penser de mon
père, je pressentais que mon amitié ne le toucherait pas
extrêmement, et qu’il la traiterait de folie de jeunesse. Je
l’avouai franchement à Marie Ivanovna; mais néanmoins je résolus
d’écrire à mon père aussi éloquemment que possible pour lui
demander sa bénédiction. Je montrai ma lettre à Marie Ivanovna,
qui la trouva si convaincante et si touchante qu’elle ne douta
plus du succès, et s’abandonna aux sentiments de son coeur avec
toute la confiance de la jeunesse.
Je fis la paix avec Chvabrine dans les premiers jours de ma
convalescence. Ivan Kouzmitch me dit en me reprochant mon duel:
«Vois-tu bien, Piôtr Andréitch, je devrais à la rigueur te mettre
aux arrêts; mais te voilà déjà puni sans cela. Pour Alexéi
Ivanich, il est enfermé par mon ordre, et sous bonne garde, dans
le magasin à blé, et son épée est sous clef chez Vassilissa
Iégorovna. Il aura le temps de réfléchir à son aise et de se
repentir.»
J’étais trop content pour garder dans mon coeur le moindre
sentiment de rancune. Je me mis à prier pour Chvabrine, et le bon
commandant, avec la permission de sa femme, consentit à lui rendre
la liberté. Chvabrine vint me voir. Il témoigna un profond regret
de tout ce qui était arrivé, avoua que toute la faute était à lui,
et me pria d’oublier le passé. Étant de ma nature peu rancunier,
je lui pardonnai de bon coeur et notre querelle et ma blessure. Je
voyais dans sa calomnie l’irritation de la vanité blessée; je
pardonnai donc généreusement à mon rival malheureux.
Je fus bientôt guéri complètement, et pus retourner à mon logis.
J’attendais avec impatience la réponse à ma lettre, n’osant pas
espérer, mais tâchant d’étouffer en moi de tristes pressentiments.
Je ne m’étais pas encore expliqué avec Vassilissa Iégorovna et son
mari. Mais ma recherche ne pouvait pas les étonner: ni moi ni
Marie ne cachions nos sentiments devant eux, et nous étions
assurés d’avance de leur consentement.