Sa sagacité et la finesse de son odorat me remplirent

Alexandre Pouchkine

LA FILLE DU CAPITAINE

(1836)

Table des matières

CHAPITRE I LE SERGENT AUX GARDES

CHAPITRE II LE GUIDE

CHAPITRE III LA FORTERESSE

CHAPITRE IV LE DUEL

CHAPITRE V LA CONVALESCENCE

CHAPITRE VI POUGATCHEFF

CHAPITRE VII L’ASSAUT

CHAPITRE VIII LA VISITE INATTENDUE

CHAPITRE IX LA SÉPARATION

CHAPITRE X LE SIÈGE

CHAPITRE XI LE CAMP DES REBELLES

CHAPITRE XII L’ORPHELINE

CHAPITRE XIII L’ARRESTATION

CHAPITRE XIV LE JUGEMENT

CHAPITRE I

_LE SERGENT AUX GARDES_

Mon père, André Pétrovitch Grineff, après avoir servi dans sa

jeunesse sous le comte Munich[1], avait quitté l’état militaire en

17... avec le grade de premier major. Depuis ce temps, il avait

constamment habité sa terre du gouvernement de Simbirsk, où il

épousa Mlle Avdotia, 1ere fille d’un pauvre gentilhomme du

voisinage. Des neuf enfants issus de cette union, je survécus

seul; tous mes frères et soeurs moururent en bas âge. J’avais été

inscrit comme sergent dans le régiment Séménofski par la faveur du

major de la garde, le prince B..., notre proche parent. Je fus

censé être en congé jusqu’à la fin de mon éducation. Alors on nous

élevait autrement qu’aujourd’hui. Dès l’âge de cinq ans je fus

confié au piqueur Savéliitch, que sa sobriété avait rendu digne de

devenir mon menin. Grâce à ses soins, vers l’âge de douze ans je

savais lire et écrire, et pouvais apprécier avec certitude les

qualités d’un lévrier de chasse. À cette époque, pour achever de

m’instruire, mon père prit à gages un Français, M. Beaupré, qu’on

fit venir de Moscou avec la provision annuelle de vin et d’huile

de Provence. Son arrivée déplut fort à Savéliitch. «Il semble,

grâce à Dieu, murmurait-il, que l’enfant était lavé, peigné et

nourri. Où avait-on besoin de dépenser de l’argent et de louer un

_moussié_, comme s’il n’y avait pas assez de domestiques dans la

maison?»

Beaupré, dans sa patrie, avait été coiffeur, puis soldat en

Prusse, puis il était venu en Russie pour être _outchitel_, sans

trop savoir la signification de ce mot[2]. C’était un bon garçon,

mais étonnamment distrait et étourdi. Il n’était pas, suivant son

expression, ennemi de la bouteille, c’est-à-dire, pour parler à la

russe, qu’il aimait à boire. Mais, comme on ne présentait chez

nous le vin qu’à table, et encore par petits verres, et que, de

plus, dans ces occasions, on passait _l’outchitel_, mon Beaupré

s’habitua bien vite à l’eau-de-vie russe, et finit même par la

préférer à tous les vins de son pays, comme bien plus stomachique.

Nous devînmes de grands amis, et quoique, d’après le contrat, il

se fût engagé à m’apprendre _le français, l’allemand et toutes les

sciences, _il aima mieux apprendre de moi à babiller le russe tant

bien que mal. Chacun de nous s’occupait de ses affaires; notre

amitié était inaltérable, et je ne désirais pas d’autre mentor.

Mais le destin nous sépara bientôt, et ce fut à la suite d’un

événement que je vais raconter.

Quelqu’un raconta en riant à ma mère que Beaupré s’enivrait

constamment. Ma mère n’aimait pas à plaisanter sur ce chapitre;

elle se plaignit à son tour à mon père, lequel, en homme

expéditif, manda aussitôt cette _canaille de Français_. On lui

répondit humblement que le _moussié_ me donnait une leçon. Mon

père accourut dans ma chambre. Beaupré dormait sur son lit du

sommeil de l’innocence. De mon côté, j’étais livré à une

occupation très intéressante. On m’avait fait venir de Moscou une

carte de géographie, qui pendait contre le mur sans qu’on s’en

servît, et qui me tentait depuis longtemps par la largeur et la

solidité de son papier. J’avais décidé d’en faire un cerf-volant,

et, profitant du sommeil de Beaupré, je m’étais mis à l’ouvrage.

Mon père entra dans l’instant même où j’attachais une queue au cap

de Bonne-Espérance. À la vue de mes travaux géographiques, il me

secoua rudement par l’oreille, s’élança près du lit de Beaupré,

et, réveillant sans précaution, il commença à l’accabler de

reproches. Dans son trouble, Beaupré voulut vainement se lever; le

pauvre _outchitel_ était ivre mort. Mon père le souleva par le

collet de son habit, le jeta hors de la chambre et le chassa le

même jour, à la joie inexprimable de Savéliitch. C’est ainsi que

se termina mon éducation.

Je vivais en fils de famille (_nédorossl_[3]), m’amusant à faire

tourbillonner les pigeons sur les toits et jouant au cheval fondu

avec les jeunes garçons de la cour. J’arrivai ainsi jusqu’au delà

de seize ans. Mais à cet âge ma vie subit un grand changement.

Un jour d’automne, ma mère préparait dans son salon des confitures

au miel, et moi, tout en me léchant les lèvres, je regardais le

bouillonnement de la liqueur. Mon père, assis pris de la fenêtre,

venait d’ouvrir _l’Almanach de la cour_, qu’il recevait chaque

année. Ce livre exerçait sur lui une grande influence; il ne le

lisait qu’avec une extrême attention, et cette lecture avait le

don de lui remuer prodigieusement la bile. Ma mère, Qui savait par

coeur ses habitudes et ses bizarreries, tâchait de cacher si bien

le malheureux livre, que des mois entiers se passaient sans que

l’_Almanach de la cour _lui tombât sous les yeux. En revanche,

quand il lui arrivait de le trouver, il ne le lâchait plus durant

des heures entières. Ainsi donc mon père lisait l’_Almanach de la

cour _en haussant fréquemment les épaules et en murmurant à demi-

voix: «Général!... il a été sergent dans ma compagnie. Chevalier

des ordres de la Russie!... y a-t-il si longtemps que nous...?»

Finalement mon père lança l’Almanach loin de lui sur le sofa et

resta plongé dans une méditation profonde, ce qui ne présageait

jamais rien de bon.

«Avdotia Vassiliéva[4], dit-il brusquement en s’adressant à ma

mère, quel âge a Pétroucha[5]?

-- Sa dix-septième petite année vient de commencer, répondit ma

mère. Pétroucha est né la même année que notre tante Nastasia

Garasimovna[6] a perdu un oeil, et que...

-- Bien, bien, reprit mon père; il est temps de le mettre au

service.»

La pensée d’une séparation prochaine fit sur ma mère une telle

impression qu’elle laissa tomber sa cuiller dans sa casserole, et

des larmes coulèrent de ses yeux. Quant à moi, il est difficile

d’exprimer la joie qui me saisit. L’idée du service se confondait

dans ma tête avec celle de la liberté et des plaisirs qu’offre la

ville de Saint-Pétersbourg. Je me voyais déjà officier de la

garde, ce qui, dans mon opinion, était le comble de la félicité

humaine.

Mon père n’aimait ni à changer ses plans, ni à en remettre

l’exécution. Le jour de mon départ fut à l’instant fixé. La

veille, mon père m’annonça qu’il allait me donner une lettre pour

non chef futur, et me demanda du papier et des plumes.

«N’oublie pas, André Pétrovitch, dit ma mère, de saluer de ma part

le prince B...; dis-lui que j’espère qu’il ne refusera pas ses

grâces à mon Pétroucha.

-- Quelle bêtise! s’écria mon père en fronçant le sourcil;

pourquoi veux-tu que j’écrive au prince B...?

-- Mais tu viens d’annoncer que tu daignes écrire au chef de

Pétroucha.

-- Eh bien! quoi?

-- Mais le chef de Pétroucha est le prince B... Tu sais bien qu’il

est inscrit au régiment Séménofski.

-- Inscrit! qu’est-ce que cela me fait qu’il soit inscrit ou non?

Pétroucha n’ira pas à Pétersbourg. Qu’y apprendrait-il? à dépenser

de l’argent et à faire des folies. Non, qu’il serve à l’armée,

qu’il flaire la poudre, qu’il devienne un soldat et non pas un

fainéant de la garde, qu’il use les courroies de son sac. Où est

son brevet? donne-le-moi.»

Ma mère alla prendre mon brevet, qu’elle gardait dans une cassette

avec la chemise que j’avais portée à mon baptême, et le présenta à

mon père d’une main tremblante. Mon père le lut avec attention, le

posa devant lui sur la table et commença sa lettre.

La curiosité me talonnait. «Où m’envoie-t-on, pensais-je, si ce

n’est pas à Pétersbourg?» Je ne quittai pas des yeux la plume de

mon père, qui cheminait lentement sur le papier. Il termina enfin

sa lettre, la mit avec mon brevet sous le même couvert, ôta ses

lunettes, n’appela et me dit: «Cette lettre est adressée à André

Kinlovitch R..., mon vieux camarade et ami. Tu vas à Orenbourg[7]

pour servir sous ses ordres.»

Toutes mes brillantes espérances étaient donc évanouies. Au lieu

de la vie gaie et animée de Pétersbourg, c’était l’ennui qui

m’attendait dans une contrée lointaine et sauvage. Le service

militaire, auquel, un instant plus tôt, je pensais avec délices,

me semblait une calamité. Mais il n’y avait qu’à se soumettre. Le

lendemain matin, une _kibitka_ de voyage fut amenée devant le

perron. On y plaça une malle, une cassette avec un servie à thé et

des serviettes nouées pleines de petits pains et de petits pâtés,

derniers restes des dorloteries de la maison paternelle. Mes

parents me donnèrent leur bénédiction, et mon père me dit: «Adieu,

Pierre; sers avec fidélité celui à qui tu as prêté serment; obéis

à tes chefs; ne recherche pas trop leurs caresses; ne sollicite

pas trop le service, mais ne le refuse pas non plus, et rappelle-

toi le proverbe: Prends soin de ton habit pendant qu’il est neuf,

et de ton honneur pendant qu’il est jeune.» Ma mère, tout en

larmes, me recommanda de veiller à ma santé, et à Savéliitch

d’avoir bien soin du petit enfant. On me mit sur le corps un court

_touloup_[8] de peau de lièvre, et, par-dessus, une grande pelisse

en peau de renard. Je m’assis dans la _kibitka_ avec Savéliitch,

et partis -pour ma destination en pleurant amèrement.

J’arrivai dans la nuit à Sirabirsk, où je devais rester vingt-

quatre heures pour diverses emplettes confiées à Savéliitch. Je

m’étais arrêté dans une auberge, tandis que, dès le matin,

Savéliitch avait été courir les boutiques. Ennuyé de regarder par

les fenêtres sur une ruelle sale, je me mis à errer par les

chambres de l’auberge. J’entrai dans la pièce du billard et j’y

trouvai un grand monsieur d’une quarantaine d’années, portant de

longues moustaches noires, en robe de chambre, une queue à la main

et une pipe à la bouche. Il jouait avec le marqueur, qui buvait un

verre d’eau-de-vie s’il gagnait, et, s’il perdait, devait passer

sous le billard à quatre pattes. Je me mis à les regarder jouer;

plus leurs parties se prolongeaient, et plus les promenades à

quatre pattes devenaient fréquentes, si bien qu’enfin le marqueur

resta sous le billard. Le monsieur prononça sur lui quelques

expressions énergiques, en guise d’oraison funèbre, et me proposa

de jouer une partie avec lui. Je répondis que je ne savais pas

jouer au billard. Cela lui parut sans doute fort étrange. Il me

regarda avec une sorte de commisération. Cependant l’entretien

s’établit. J’appris qu’il se nommait Ivan Ivanovitch[9] Zourine,

qu’il était chef d’escadron dans les hussards ***, qu’il se

trouvait alors à Simbirsk pour recevoir des recrues, et qu’il

avait pris son gîte à la même auberge que moi. Zourine m’invita à

dîner avec lui, à la soldat, et, comme on dit, de ce que Dieu nous

envoie. J’acceptai avec plaisir; nous nous mîmes à table; Zourine

buvait beaucoup et m’invitait à boire, en me disant qu’il fallait

m’habituer au service. Il me racontait des anecdotes de garnison

qui me faisaient rire à me tenir les côtes, et nous nous levâmes

de table devenus amis intimes. Alors il me proposa de m’apprendre

à jouer au billard. «C’est, dit-il, indispensable pour des soldats

comme nous. Je suppose, par exemple, qu’on arrive dans une petite

bourgade; que veux-tu qu’on y fasse? On ne peut pas toujours

rosser les juifs. Il faut bien, en définitive, aller à l’auberge

et jouer au billard, et pour jouer il faut savoir jouer.» Ces

raisons me convainquirent complètement, et je me mis à prendre ma

leçon avec beaucoup d’ardeur. Zourine m’encourageait à haute voix;

il s’étonnait de mes progrès rapides, et, après quelques leçons,

il me proposa de jouer de l’argent, ne fût-ce qu’une _groch_ (2

kopeks), non pour le gain, mais pour ne pas jouer pour rien, ce

qui était, d’après lui, une fort mauvaise habitude. J’y consentis,

et Zourine fit apporter du punch; puis il me conseilla d’en

goûter, répétant toujours qu’il fallait m’habituer au service.

«Car, ajouta-t-il, quel service est-ce qu’un service sans punch?»

Je suivis son conseil. Nous continuâmes à jouer, et plus je

goûtais de mon verre, plus je devenais hardi. Je faisais voler les

billes par-dessus les bandes, je me fâchais, je disais des

impertinences au marqueur qui comptait les points, Dieu sait

comment; j’élevais l’enjeu, enfin je me conduisais comme un petit

garçon qui vient de prendre la clef des champs. De cette façon, le

temps passa très vite. Enfin Zourine jeta un regard sur l’horloge,

posa sa queue et me déclara que j’avais perdu cent roubles[10].

Cela me rendit fort confus; mon argent se trouvait dans les mains

de Savéliitch. Je commençais à marmotter des excuses quand Zourine

me dit «Mais, mon Dieu, ne t’inquiète pas; je puis attendre».

Nous soupâmes. Zourine ne cessait de me verser à boire, disant

toujours qu’il fallait m’habituer au service. En me levant de

table, je me tenais à peine sur mes jambes. Zourine me conduisit à

ma chambre.

Savéliitch arriva sur ces entrefaites. Il poussa un cri quand il

aperçut les indices irrécusables de mon zèle pour le service.

«Que t’est-il arrivé? me dit-il d’une voix lamentable. Où t’es-tu

rempli comme un sac? Ô mon Dieu! jamais un pareil malheur n’était

encore arrivé.

-- Tais-toi, vieux hibou, lui répondis-je en bégayant; je suis sûr

que tu es ivre. Va dormir, ... mais, avant, couche-moi.»

Le lendemain, je m’éveillai avec un grand mal de tète. Je me

rappelais confusément les événements de la veille. Mes méditations

furent interrompues par Savéliitch, qui entrait dans ma chambre

avec une tasse de thé. «Tu commences de bonne heure à t’en donner,

Piôtr Andréitch[11], me dit-il en branlant la tête. Eh! de qui

tiens-tu? Il me semble que ni ton père ni ton grand-père n’étaient

des ivrognes. Il n’y a pas à parler de ta mère, elle n’a rien

daigné prendre dans sa bouche depuis sa naissance, excepté du

_kvass_[12]. À qui donc la faute? au maudit _moussié_: il t’a

appris de belles choses, ce fils de chien, et c’était bien la

peine de faire d’un païen ton menin, comme si notre seigneur

n’avait pas eu assez de ses propres gens!» J’avais honte; je me

retournai et lui dis: «Va-t’en, Savéliitch, je ne veux pas de

thé». Mais il était difficile de calmer Savéliitch une fois qu’il

s’était mis en train de sermonner. «Vois-tu, vois-tu, Piôtr

Andréitch, ce que c’est que de faire des folies? Tu as mal à la

tête, tu ne veux rien prendre. Un homme qui s’enivre n’est bon à

rien. Bois un peu de saumure de concombres avec du miel, ou bien

un demi-verre d’eau-de-vie, pour te dégriser. Qu’en dis-tu?»

Dans ce moment entra un petit garçon qui m’apportait un billet de

la part de Zourine. Je le dépliai et lus ce qui suit:

«Cher Piôtr Andréitch, fais-moi le plaisir de m’envoyer, par mon

garçon, les cent roubles que tu as perdus hier. J’ai horriblement

besoin d’argent.

Ton dévoué,

«Ivan Zourine»

Il n’y avait rien à faire. Je donnai à mon visage une expression

d’indifférence, et, m’adressant à Savéliitch, je lui commandai de

remettre cent roubles au petit garçon.

«Comment? pourquoi? me demanda-t-il tout surpris.

-- Je les lui dois, répondis-je aussi froidement que possible.

-- Tu les lui dois? repartit Savéliitch, dont l’étonnement

redoublait. Quand donc as-tu eu le temps de contracter une

pareille dette? C’est impossible. Fais ce que tu veux, seigneur,

mais je ne donnerai pas cet argent.»

Je me dis alors que si, dans ce moment décisif, je ne forçais pas

ce vieillard obstiné à m’obéir, il me serait difficile dans la

suite d’échapper à sa tutelle. Lui jetant un regard hautain, je

lui dis: «Je suis ton maître, tu es mon domestique. L’argent est à

moi; je l’ai perdu parce que j’ai voulu le perdre. Je te

conseille, de ne pas faire l’esprit fort et d’obéir quand on te

commande.»

Mes paroles firent une impression si profonde sur Savéliitch,

qu’il frappa des mains, et resta muet, immobile. «Que fais-tu là

comme un pieu?» m’écriai-je avec colère. Savéliitch se mit à

pleurer. «Ô mon père Piôtr Andréitch, balbutia-t-il d’une voix

tremblante, ne me fais pas mourir de douleur. O ma lumière,

écoute-moi, moi vieillard; écris à ce brigand que tu n’as fait que

plaisanter, que nous n’avons jamais eu tant d’argent. Cent

roubles! Dieu de bonté!... Dis-lui que tes parents t’ont

sévèrement défendu de jouer autre chose que des noisettes.

-- Te tairas-tu? lui dis-je en l’interrompant avec sévérité; donne

l’argent ou je te chasse d’ici à coups de poing.» Savéliitch me

regarda avec une profonds expression de douleur, et alla chercher

mon argent. J’avais pitié du pauvre vieillard; mais je voulais

m’émanciper et prouver que je n’étais pas un enfant. Zourine eut

ses cent roubles. Savéliitch s’empressa de me faire quitter la

maudite auberge; il entra en m’annonçant que les chevaux étaient

attelés. Je partis de Simbirsk avec une conscience inquiète et des

remords silencieux, sans prendre congé de mon maître et sans

penser que je dusse le revoir jamais.

CHAPITRE II

_LE GUIDE_

Mes réflexions pendant le voyage n’étaient pas très agréables.

D’après la valeur de l’argent à cette époque, ma perte était de

quelque importance. Je ne pouvais m’empêcher de convenir avec moi-

même que ma conduite à l’auberge de Simbirsk avait été des plus

sottes, et je me sentais coupable envers Savéliitch. Tout cela me

tourmentait. Le vieillard se tenait assis, dans un silence morne,

sur le devant du traîneau, en détournant la tête et en faisant

entendre de loin en loin une toux de mauvaise humeur. J’avais

fermement résolu de faire ma paix avec lui; mais je ne savais par

où commencer. Enfin je lui dis: «Voyons, voyons, Savéliitch,

finissons-en, faisons la paix. Je reconnais moi-même que je suis

fautif. J’ai fait hier des bêtises et je t’ai offensé sans raison.

Je te promets d’être plus sage à l’avenir et de le mieux écouter.

Voyons, ne te fâche plus, faisons la paix.

-- Ah! mon père Piotr Andréitch, me répondit-il avec un profond

soupir, je suis fâché contre moi-même, c’est moi qui ai tort par

tous les bouts. Comment ai-je pu te laisser seul dans l’auberge?

Mais que faire? Le diable s’en est mêlé. L’idée m’est venue

d’aller voir la femme du diacre qui est ma commère, et voilà,

comme dit le proverbe: j’ai quitté la maison et suis tombé dans la

prison. Quel malheur! quel malheur! Comment reparaître aux yeux de

mes maîtres? Que diront-ils quand ils sauront que leur enfant est

buveur et joueur?»

Pour consoler le pauvre Savéliitch, je lui donnai ma parole qu’à

l’avenir je ne disposerais pas d’un seul kopek sans son

consentement. Il se calma peu à peu, ce qui ne l’empêcha point

cependant de grommeler encore de temps en temps en branlant la

tête: «Cent roubles! c’est facile à dire».

J’approchais du lieu de ma destination. Autour de moi s’étendait

un désert triste et sauvage, entrecoupé de petites collines et de

ravins profonds. Tout était couvert de neige. Le soleil se

couchait. Ma _kibitka_ suivait l’étroit chemin, ou plutôt la trace

qu’avaient laissée les traîneaux de paysans. Tout à coup mon

cocher jeta les yeux de côté, et s’adressant à moi: «Seigneur,

dit-il en ôtant son bonnet, n’ordonnes-tu pas de retourner en

arrière?

-- Pourquoi cela?

-- Le temps n’est pas sûr. Il fait déjà un petit vent. Vois-tu

comme il roule la neige du dessus?

-- Eh bien! qu’est-ce que cela fait?

-- Et vois-tu ce qu’il y a là-bas? (Le cocher montrait avec son

fouet le côté de l’orient.)

-- Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel

serein.

-- Là, là, regarde... ce petit nuage.»

J’aperçus, en effet, sur l’horizon un petit nuage blanc que

j’avais pris d’abord pour une colline éloignée. Mon cocher

m’expliqua que ce petit nuage présageait un _bourane_[13].

J’avais ouï parler des _chasse-neige_ de ces contrées, et je

savais qu’ils engloutissent quelquefois des caravanes entières.

Savéliitch, d’accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur

nos pas. Mais le vent ne me parut pas fort; j’avais l’espérance

d’arriver à temps au prochain relais: j’ordonnai donc de redoubler

de vitesse.

Le cocher mit ses chevaux au galop; mais il regardait sans cesse

du côté de l’orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus

fort. Le petit nuage devint bientôt une grande nuée blanche qui

s’élevait lourdement, croissait, s’étendait, et qui finit par

envahir le ciel tout entier. Une neige fine commença à tomber et

tout à coup se précipita à gros flocons. Le vont se mit à siffler,

à hurler. C’était un _chasse-neige_. En un instant le ciel sombre

se confondit avec la mer de neige que le vent soulevait de terre.

Tout disparut. «Malheur à nous, seigneur! s’écria le cocher; c’est

un _bourane_.»

Je passai la tête hors de la _kibitka;_ tout était obscurité et

tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement

féroce, qu’il semblait en être animé. La neige s’amoncelait sur

nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils

s’arrêtèrent bientôt. «Pourquoi n’avances-tu pas? dis-je au cocher

avec impatience.

-- Mais où avancer? répondit-il en descendant du traîneau. Dieu

seul sait où nous sommes maintenant. Il n’y a plus de chemin et

tout est sombre.»

Je me mis à le gronder, mais Savéliitch prit sa défense.

«Pourquoi ne l’avoir pas écouté? me dit-il avec colère. Tu serais

retourné au relais; tu aurais pris du thé; tu aurais dormi

jusqu’au matin; l’orage se serait calmé et nous serions partis. Et

pourquoi tant de hâte? Si c’était pour aller se marier, passe.»

Savéliitch avait raison. Qu’y avait-il à faire? La neige

continuait de tomber; un amas se formait autour de la _kibitka_.

Les chevaux se tenaient immobiles, la tête baissée, et

tressaillaient de temps en temps. Le cocher marchait autour d’eux,

rajustant leur harnais, comme s’il n’eût eu autre chose à faire.

Savéliitch grondait. Je regardais de tous côtés, dans l’espérance

d’apercevoir quelque indice d’habitation ou de chemin; mais je ne

pouvais voir que le tourbillonnement confus du _chasse-neige_...

Tout à coup je crus distinguer quelque chose de noir.

«Holà! cocher, m’écriai-je, qu’y a-t-il de noir là-bas?»

Le cocher se mit à regarder attentivement du coté que j’indiquais.

«Dieu le sait, seigneur, me répondit-il en reprenant son siège; ce

n’est pas un arbre, et il me semble que cela se meut. Ce doit être

un loup ou un homme.»

Je lui donnai l’ordre de se diriger sur l’objet inconnu, qui vint

aussi à notre rencontre. En deux minutes nous étions arrivés sur

la même ligne, et je reconnus un homme.

«Holà! brave homme, lui cria le cocher; dis-nous, ne sais-tu pas

le chemin?

-- Le chemin est ici, répondit le passant; je suis sur un endroit

dur. Mais à quoi diable cela sert-il?

-- Écoute, mon petit paysan, lui dis-je; est-ce que tu connais

cette contrée? Peux-tu nous conduire jusqu’à un gîte pour y passer

la nuit?

-- Cette contrée? Dieu merci, repartit le passant, je l’ai

parcourue à pied et en voiture, en long et en large. Mais vois

quel temps? Tout de suite on perd la route. Mieux vaut s’arrêter

ici et attendre; peut-être l’ouragan cessera. Et le ciel sera

serein, et nous trouverons le chemin avec les étoiles.»

Son sang-froid me donna du courage. Je m’étais déjà décidé, en

m’abandonnant à la grâce de Dieu, à passer la nuit dans la steppe,

lorsque tout à coup le passant s’assit sur le banc qui faisait le

siège du cocher: «Grâce à Dieu, dit-il à celui-ci, une habitation

n’est pas loin. Tourne à droite et marche.

-- Pourquoi irais-je à droite? répondit mon cocher avec humeur. Où

vois-tu le chemin? Alors il faut dire: chevaux à autrui, harnais

aussi, fouette sans répit.»

Le cocher me semblait avoir raison. «En effet, dis-je au nouveau

venu, pourquoi crois-tu qu’une habitation n’est pas loin?

-- Le vent a soufflé de là, répondit-il, et j’ai senti une odeur

de fumée, preuve qu’une habitation est proche.»

Sa sagacité et la finesse de son odorat me remplirent

d’étonnement. J’ordonnai au cocher d’aller où l’autre voulait. Les

chevaux marchaient lourdement dans la neige profonde. La _kibitka_

s’avançait avec lenteur, tantôt soulevée sur un amas, tantôt

précipitée dans une fosse et se balançant de côté et d’autre. Cela

ressemblait beaucoup aux mouvements d’une barque sur la mer

agitée. Savéliitch poussait des gémissements profonds, en tombant

à chaque instant sur moi. Je baissai la tsinovka[14], je

m’enveloppai dans ma pelisse et m’endormis, bercé par le chant de

la tempête et le roulis du traîneau. J’eus alors un songe que je

n’ai plus oublié et dans lequel je vois encore quelque chose de

prophétique, en me rappelant les étranges aventures de ma vie. Le

lecteur m’excusera si je le lui raconte, car il sait sans doute

par sa propre expérience combien il est naturel à l’homme de

s’abandonner à la superstition, malgré tout le mépris qu’on

affiche pour elle.

J’étais dans cette disposition de l’âme où la réalité commence à

se perdre dans la fantaisie, aux premières visions incertaines de

l’assoupissement. Il me semblait que le _bourane_ continuait

toujours et que nous errions sur le désert de neige. Tout à coup

je crus voir une porte cochère, et nous entrâmes dans la cour de

notre maison seigneuriale.

Ma première idée fut la peur que mon père ne se fâchât de mon

retour involontaire sous le toit de la famille, et ne l’attribuât

à une désobéissance calculée. Inquiet, je sors de ma _kibitka_, et

je vois ma mère venir à ma rencontre avec un air de profonde

tristesse. «Ne fais pas de bruit, me dit-elle; ton père est à

l’agonie et désire te dire adieu.» Frappé d’effroi, j’entre à sa

suite dans la chambre à coucher. Je regarde; l’appartement est à

peine éclairé. Près du lit se tiennent des gens à la figure triste

et abattue. Je m’approche sur la pointe du pied. Ma mère soulève

le rideau et dit: «André Pétrovitch, Pétroucha est de retour; il

est revenu en apprenant ta maladie. Donne-lui ta bénédiction.» Je

me mets à genoux et j’attache mes regards sur le mourant. Mais

quoi! au lieu de mon père, j’aperçois dans le lit un paysan à

barbe noire, qui me regarde d’un air de gaieté. Plein de surprise,

je me tourne vers ma mère: «Qu’est-ce que cela veut dire?

m’écriai-je; ce n’est pas mon père. Pourquoi veux-tu que je

demande sa bénédiction à ce paysan? -- C’est la même chose,

Pétroucha, répondit ma mère; celui-là est ton _père assis_[15]_;_

baise-lui la main et qu’il te bénisse.» Je ne voulais pas y

consentir. Alors le paysan s’élança du lit, tira vivement sa hache

de sa ceinture et se mit à la brandir en tous sens. Je voulus

m’enfuir, mais je ne le pus pas. La chambre se remplissait de

cadavres. Je trébuchais contre eux; mes pieds glissaient dans des

mares de sang. Le terrible paysan m’appelait avec douceur en me

disant: «Ne crains rien, approche, viens que je te bénisse».

L’effroi et la stupeur s’étaient emparés de moi...

En ce moment je m’éveillai. Les chevaux étaient arrêtés;

Savéliitch me tenait par la main.

«Sors, seigneur, me dit-il, nous sommes arrivés.

-- Où sommes-nous arrivés? demandai-je en me frottant les yeux.

-- Au gîte; Dieu nous est venu en aide; nous sommes tombés droit

sur la haie de la maison. Sors, seigneur, plus vite, et viens te

réchauffer.»

Je quittai la _kibitka_. Le _bourane_ durait encore, mais avec une

moindre violence. Il faisait si noir qu’on pouvait, comme on dit,

se crever l’oeil. L’hôte nous reçut près de la porte d’entrée, en

tenant une lanterne sous le pan de son cafetan, et nous

introduisit dans une chambre petite, mais assez propre. Une

_loutchina_[16] l’éclairait. Au milieu étaient suspendues une

longue carabine et un haut bonnet de Cosaque.

Notre hôte, Cosaque du Iaïk[17], était un paysan d’une soixantaine

d’années, encore frais et vert. Savéliitch apporta la cassette à

thé, et demanda du feu pour me faire quelques tasses, dont je

n’avais jamais en plus grand besoin. L’hôte se hâta de le servir.

«Où donc est notre guide? demandai-je à Savéliitch.

-- Ici, Votre Seigneurie», répondit une voix d’en haut.

Je levai les yeux sur la soupente, et je vis une barbe noire et

deux yeux étincelants.

«Eh bien! as-tu froid?

-- Comment n’avoir pas froid dans un petit cafetan tout troué?

J’avais un _touloup;_ mais, à quoi bon m’en cacher, je l’ai laissé

en gage hier chez le marchand d’eau-de-vie; le froid ne me

semblait pas vif.»

En ce moment l’hôte rentra avec le _somovar_[18] tout bouillant. Je

proposai à notre guide une tasse de thé. Il descendit aussitôt de

la soupente. Son extérieur me parut remarquable. C’était un homme

d’une quarantaine d’années, de taille moyenne, maigre, mais avec

de larges épaules. Sa barbe noire commençait à grisonner. Ses

grands yeux vifs ne restaient jamais tranquilles. Il avait dans la

physionomie une expression assez agréable, mais non moins

malicieuse. Ses cheveux étaient coupés en rond. Il portait un

petit _armak_[19] déchiré et de larges pantalons tatars. Je lui

offris une tasse de thé, il en goûta et fit la grimace. «Faites-

moi la grâce, Votre Seigneurie, me dit-il, de me faire donner un

verre d’eau-de-vie; le thé n’est pas notre boisson de Cosaques.»

J’accédai volontiers à son désir. L’hôte prit sur un des rayons de

l’armoire un broc et un verre, s’approcha de lui, et, l’ayant

regardé bien en face: «Eh! Eh! dit-il, te voilà de nouveau dans

nos parages! D’où Dieu t’a-t-il amené?»

Mon guide cligna de l’oeil d’une façon toute significative et

répondit par le dicton connu: «Le moineau volait dans le verger;

il mangeait de la graine de chanvre; la grand’mère lui jeta une

pierre et le manqua. Et vous, comment vont les vôtres?

-- Comment vont les nôtres? répliqua l’hôtelier en continuant de

parler proverbialement. On commençait à sonner les vêpres, mais la

femme du pope l’a défendu; le pope est allé en visite et les

diables sont dans le cimetière.

-- Tais-toi, notre oncle, riposta le vagabond; quand il y aura de

la pluie, il y aura des champignons, et quand il y aura des

champignons, il y aura une corbeille pour les mettre. Mais

maintenant (il cligna de l’oeil une seconde fois), remets ta hache

derrière ton dos[20]; le garde forestier se promène. À la santé de

_Votre Seigneurie_!»

Et, disant ces mots, il prit le verre, fit le signe de la croix et

avala d’un trait son eau-de-vie. Puis il me salua et remonta dans

la soupente.

Je ne pouvais alors deviner un seul mot de ce jargon de voleur. Ce

n’est que dans la suite que je compris qu’ils parlaient des

affaires de l’armée du Iaïk, qui venait seulement d’être réduite à

l’obéissance après la révolte de 1772. Savéliitch les écoutait

parler d’un air fort mécontent et jetait des regards soupçonneux

tantôt sur l’hôte, tantôt sur le guide. L’espèce d’auberge où nous

nous étions réfugiés se trouvait au beau milieu de la steppe, loin

de la route et de toute habitation, et ressemblait beaucoup à un

rendez-vous de voleurs. Mais que faire? On ne pouvait pas même

penser à se remettre en route. L’inquiétude de Savéliitch me

divertissait beaucoup. Je m’étendis sur un banc; mon vieux

serviteur se décida enfin à monter sur la voûte du poêle[21];

l’hôte se coucha par terre. Ils se mirent bientôt tous à ronfler,

et moi-même je m’endormis comme un mort.

En m’éveillant le lendemain assez tard, je m’aperçus que l’ouragan

avait cessé. Le soleil brillait; la neige s’étendait au loin comme

une nappe éblouissante. Déjà les chevaux étaient attelés. Je payai

l’hôte, qui me demanda pour mon écot une telle misère, que

Savéliitch lui-même ne le marchanda pas, suivant son habitude

constante. Ses soupçons de la veille s’étaient envolés tout à

fait. J’appelai le guide pour le remercier du service qu’il nous

avait rendu, et dis à Savéliitch de lui donner un demi-rouble de

gratification.

Savéliitch fronça le sourcil.

«Un demi-rouble! s’écria-t-il; pourquoi cela? parce que tu as

daigné toi-même l’amener à l’auberge? Que ta volonté soit faite,

seigneur; mais nous n’avons pas un demi-rouble de trop. Si nous

nous mettons à donner des pourboires à tout le monde, nous

finirons par mourir de faim.».

Il m’était impossible de disputer contre Savéliitch; mon argent,

d’après ma promesse formelle, était à son entière discrétion. Je

trouvais pourtant désagréable de ne pouvoir récompenser un homme

qui m’avait tiré, sinon d’un danger de mort, au moins d’une

position fort embarrassante.

«Bien, dis-je avec sang-froid à Savéliitch, si tu ne veux pas

donner un demi-rouble, donne-lui quelqu’un de mes vieux habits; il

est trop légèrement vêtu. Donne-lui mon _touloup_ de peau de

lièvre.

-- Aie pitié de moi, mon père Piôtr Andréitch, s’écria Savéliitch;

qu’a-t-il besoin de ton _touloup_? il le boira, le chien, dans le

premier cabaret.

-- Ceci, mon petit vieux, ce n’est plus ton affaire, dit le

vagabond, que je le boive ou que je ne le boive pas. Sa Seigneurie

me fait la grâce d’une pelisse de son épaule[22]; c’est sa volonté

de seigneur, et ton devoir de serf est de ne pas regimber, mais

d’obéir.

-- Tu ne crains pas Dieu, brigand que tu es, dit Savéliitch d’une

voix fâchée. Tu vois que l’enfant n’a pas encore toute sa raison,

et te voilà tout content de le piller, grâce à son bon coeur.

Qu’as-tu besoin d’un _touloup_ de seigneur? Tu ne pourrais pas

même le mettre sur tes maudites grosses épaules.

-- Je te prie de ne pas faire le bel esprit, dis-je à mon menin;

apporte vite le _touloup_.

-- Oh! Seigneur mon Dieu! s’écria Savéliitch en gémissant. Un

_touloup_ en peau de lièvre et complètement neuf encore! À qui le

donne-t-on? À un ivrogne en guenilles.»

Cependant le _touloup_ fut apporté. Le vagabond se mit à l’essayer

aussitôt. Le _touloup_, qui était déjà devenu trop petit pour ma

taille, lui était effectivement beaucoup trop étroit. Cependant il

parvint à le mettre avec peine, en faisant éclater toutes les

coutures. Savéliitch poussa comme un hurlement étouffé lorsqu’il

entendit le craquement des fils. Pour le vagabond, il était très

content de mon cadeau. Aussi me reconduisit-il jusqu’à ma

_kibitka_, et il me dit avec un profond salut: «Merci, Votre

Seigneurie; que Dieu vous récompense pour votre vertu. De ma vie

je n’oublierai vos bontés.» Il s’en alla de son côté, et je partis

du mien, sans faire attention aux bouderies de Savéliitch.

J’oubliai bientôt le _bourane_, et le guide, et mon _touloup_ en

peau de lièvre.

Arrivé à Orenbourg, je me présentai directement au général. Je

trouvai un homme de haute taille, mais déjà courbé par la

vieillesse. Ses longs cheveux étaient tout blancs. Son vieil

uniforme usé rappelait un soldat du temps de l’impératrice Anne,

et ses discours étaient empreints d’une forte prononciation

allemande. Je lui remis la lettre de mon père. En lisant son nom,

il me jeta un coup d’oeil rapide: Mon Tieu, dit-il, il y a si peu

de temps qu’André Pétrovich était de ton ache; et maintenant, quel

peau caillard de fils il a! Ah! le temps, le temps...»

Il ouvrit la lettre et si mit à la parcourir à demi-voix, en

accompagnant sa lecture de remarques:

«Monsieur,

«J’espère que Votre Excellence...» Qu’est-ce que c’est que ces

cérémonies? Fi! comment n’a-t-il pas de honte? Sans doute, la

discipline avant tout; mais est-ce ainsi qu’on écrit à son vieux

camarate?... «Votre Excellence n’aura pas oublié!...» Hein!...

«Eh!... quand... sous feu le feld-maréchal Munich...pendant la

campagne... de même que... nos bonnes parties de cartes.» Eh! eh!

_Bruder_! il se souvient donc encore de nos anciennes fredaines?

«Maintenant parlons affaires... Je vous envoie mon espiègle...»

«Hum!... le tenir avec des gants de porc-épic...» Qu’est-ce que

cela, gants de porc-épic? ce doit être un proverbe russe...

Qu’est-ce que c’est, tenir avec des gants de porc-épic? reprit-il

en se tournant vers moi.

-- Cela signifie, lui répondis-je avec l’air le plus innocent du

monde, traiter quelqu’un avec bonté, pas trop sévèrement, lui

laisser beaucoup de liberté. Voilà ce que signifie tenir avec des

gants de porc-épic.

-- Hum! je comprends... «Et ne pas lui donner de liberté...» Non,

il paraît que gants de porc-épic signifie autre chose... «Ci-joint

son brevet...» Où donc est-il? Ah! le voici... «L’inscrire au

régiment de Séménofski...» C’est bon, c’est bon; on fera ce qu’il

faut... «Me permettre de vous embrasser sans cérémonie, et...

comme un vieux ami et camarade.» Ah! enfin, il s’en est souvenu...

Etc., etc... Allons, mon petit père, dit-il après avoir achevé la

lettre et mis mon brevet de côté, tout sera fait; tu seras

officier dans le régiment de***; et pour ne pas perdre de temps,

va dès demain dans le fort de Bélogorsk, où tu serviras sous les

ordres du capitaine Mironoff, un brave et honnête homme. Là, tu

serviras véritablement, et tu apprendras la discipline. Tu n’as

rien à faire à Orenbourg; les distractions sont dangereuses pour

un jeune homme. Aujourd’hui, je t’invite à dîner avec moi.»

«De mal en pis, pensai-je tout bas; à quoi cela m’aura-t-il servi

d’être sergent aux gardes dès mon enfance? Où cela m’a-t-il mené?

dans le régiment de*** et dans un fort abandonné sur la frontière

des steppes kirghises-kaïsaks.» Je dînai chez André Karlovitch, en

compagnie de son vieil aide de camp. La sévère économie allemande

régnait à sa table, et je pense que l’effroi de recevoir parfois

un hôte de plus à son ordinaire de garçon n’avait pas été étranger

à mon prompt éloignement dans une garnison perdue. Le lendemain je

pris congé du général et partis pour le lieu de ma destination.

CHAPITRE III

_LA FORTERESSE_

La forteresse de Bélogorsk était située à quarante verstes

d’Orenbourg. De cette ville, la route longeait les bords escarpés

du Iaïk. La rivière n’était pas encore gelée, et ses flots couleur

de plomb prenaient une teinte noire entre les rives blanchies par

la neige. Devant moi s’étendaient les steppes kirghises. Je me

perdais dans mes réflexions, tristes pour la plupart. La vie de

garnison ne m’offrait pas beaucoup d’attraits; je tâchais de me

représenter mon chef futur, le capitaine Mironolf. Je m’imaginais

un vieillard sévère et morose, ne sachant rien en dehors du

service et prêt à me mettre aux arrêts pour la moindre vétille. Le

crépuscule arrivait; nous allions assez vite.

«Y a-t-il loin d’ici à la forteresse? demandai-je au cocher.

-- Mais on la voit d’ici», répondit-il.

Je me mis à regarder de tous côtés, m’attendant à voir de hauts

bastions, une muraille et un fossé. Mais je ne vis rien qu’un

petit village entouré d’une palissade en bois. D’un côté

s’élevaient trois ou quatre tas de foin, à demi recouverts de

neige; d’un autre, un moulin à vent penché sur le côté, et dont

les ailes, faites de grosse écorce de tilleul, pendaient

paresseusement.

«Où donc est la forteresse? demandai-je étonné.

-- Mais la voilà», repartit le cocher en me montrant le village où

nous venions de pénétrer.

J’aperçus près de la porte un vieux canon en fer. Les rues étaient

étroites et tortueuses; presque toutes les _isbas_[23] étaient

couvertes en chaume. J’ordonnai qu’on me menât chez le commandant,

et presque aussitôt ma _kibitka_ s’arrêta devant une maison en

bois, bâtie sur une éminence, près de l’église, qui était en bois

également.

Personne ne vint à ma rencontre. Du perron j’entrai dans

l’antichambre. Un vieil invalide, assis sur une table, était

occupé à coudre une pièce bleue au coude d’un uniforme vert. Je

lui dis de m’annoncer. «Entre, mon petit père, me dit l’invalide,

les nôtres sont à la maison.» Je pénétrai dans une chambre très

propre, arrangée à la vieille mode. Dans un coin était dressée une

armoire avec de la vaisselle. Contre la muraille un diplôme

d’officier pendait encadré et sous verre. Autour du cadre étaient

rangés des tableaux d’écorce[24], qui représentaient la _Prise de

Kustrin _et _d’Otchakov_, le _Choix de la fiancée_ et

l’_Enterrement du chat par les souris_. Près de la fenêtre se

tenait assise une vieille femme en mantelet, la tête enveloppée

d’un mouchoir.

Elle était occupée à dévider du fil que tenait, sur ses mains

écartées, un petit vieillard borgne en habit d’officier. «Que

désirez-vous, mon petit père?» me dit-elle sans interrompre son

occupation. Je répondis que j’étais venu pour entrer au service,

et que, d’après la règle, j’accourais me présenter à monsieur le

capitaine. En disant cela, je me tournai vers le petit vieillard

borgne, que j’avais pris pour le commandant. Mais la bonne dame

interrompit le discours que j’avais préparé à l’avance.

«Ivan Kouzmitch[25] n’est pas à la maison, dit-elle. Il est allé en

visite chez le père Garasim. Mais c’est la même chose, je suis sa

femme. Veuillez nous aimer et nous avoir en grâce[26]. Assieds-toi,

mon petit père.»

Elle appela une servante et lui dit de faire venir

_l’ouriadnik_[27]_._ Le petit vieillard me regardait curieusement

de son oeil unique. «Oserais-je vous demander, me dit-il, dans

quel régiment vous avez daigné servir?» Je satisfis sa curiosité.

«Et oserais-je vous demander, continua-t-il; pourquoi vous avez

daigné passer de la garde dans notre garnison?»

Je répondis que c’était par ordre de l’autorité.

«Probablement pour des actions peu séantes à un officier de la

garde? reprit l’infatigable questionneur.

-- Veux-tu bien cesser de dire des bêtises? lui dit la femme du

capitaine. Tu vois bien que ce jeune homme est fatigué de la

route. Il a autre chose à faire que de te répondre. Tiens mieux

tes mains. Et toi, mon petit père, continua-t-elle en se tournant

vers moi, ne t’afflige pas trop de ce qu’on t’ait fourré dans

notre bicoque; tu n’es pas le premier, tu ne seras pas le dernier.

On souffre, mais on s’habitue. Tenez, Chvabrine, Alexéi

Ivanitch[28], il y a déjà quatre ans qu’on l’a transféré chez nous

pour un meurtre. Dieu sait quel malheur lui était arrivé. Voilà

qu’un jour il est sorti de la ville avec un lieutenant; et ils

avaient pris des épées, et ils se mirent à se piquer l’un l’autre,

et Alexéi Ivanitch a tué le lieutenant, et encore devant deux

témoins. Que veux-tu! contre le malheur il n’y a pas de maître.»

En ce moment entre l_’ouriadnik_, jeune et beau Cosaque.

«Maximitch, lui dit la femme du capitaine, donne un logement à

monsieur l’officier, et propre.

-- J’obéis, Vassilissa Iégorovna[29], répondit l’_ouriadnik_ Ne

faut-il pas mettre Sa Seigneurie chez Ivan Poléjaïeff?

-- Tu radotes, Maximitch, répliqua la commandante; Poléjaïeff est

déjà logé très à l’étroit; et puis c’est mon compère; et puis il

n’oublie pas que nous sommes ses chefs. Conduis monsieur

l’officier... Comment est votre nom, mon petit père?

-- Piôtr Andréitch.

-- Conduis Piôtr Andréitch chez Siméon Kouzoff. Le coquin a laissé

entrer son cheval dans mon potager. Est-ce que tout est en ordre,

Maximitch?

-- Grâce à Dieu, tout est tranquille, répondit le Cosaque; il n’y

a que le caporal Prokoroff qui s’est battu au bain avec la femme

Oustinia Pégoulina pour un seau d’eau chaude.

-- Ivan Ignatiitch[30], dit la femme du capitaine au petit

vieillard borgne, juge entre Prokoroff et Oustinia qui est fautif,

et punis-les tous deux.

-- C’est bon, Maximitch, va-t’en avec Dieu.

-- Piôtr Andréitch, Maximitch vous conduira à votre logement.»

Je pris congé; l’_ouriadnik_ me conduisit à une _isba_ qui se

trouvait sur le bord escarpé de la rivière, tout au bout de la

forteresse. La moitié de l’_isba_ était occupée par la famille de

Siméon Kouzoff, l’autre me fut abandonnée. Cette moitié se

composait d’une chambre assez propre, coupée en deux par une

cloison. Savéliitch commença à s’y installer, et moi, je regardai

par l’étroite fenêtre. Je voyais devant moi s’étendre une steppe

nue et triste; sur le côté s’élevaient des cabanes. Quelques

poules erraient dans la rue. Une vieille femme, debout sur le

perron et tenant une auge à la main, appelait des cochons qui lui

répondaient par un grognement amical. Et voilà dans quelle contrée

j’étais condamné à passer ma jeunesse!... Une tristesse amère me

saisit; je quittai la fenêtre et me couchai sans souper, malgré

les exhortations de Savéliitch, qui ne cessait de répéter avec

angoisse: «Ô Seigneur Dieu! il ne daigne rien manger. Que dirait

ma maîtresse si l’enfant allait tomber malade?»

Le lendemain, à peine avais-je commencé de m’habiller, que la

porte de ma chambre s’ouvrit. Il entra un jeune officier, de

petite taille, de traits peu réguliers, mais dont la figure

basanée avait une vivacité remarquable.

«Pardonnez-moi, me dit-il en français, si je viens ainsi sans

cérémonie faire votre connaissance. J’ai appris hier votre

arrivée, et le désir de voir enfin une figure humaine s’est

tellement emparé de moi que je n’ai pu y résister plus longtemps.

Vous comprendrez cela quand vous aurez vécu ici quelque temps.»

Je devinai sans peine que c’était l’officier renvoyé de la garde

pour l’affaire du duel. Nous fîmes connaissance. Chvabrine avait

beaucoup d’esprit. Sa conversation était animée, intéressante. Il

me dépeignit avec beaucoup de verve et de gaieté la famille du

commandant, sa société et en général toute la contrée où le sort

m’avait jeté. Je riais de bon coeur, lorsque ce même invalide, que

j’avais vu rapiécer son uniforme dans l’antichambre du capitaine,

entra et m’invita à dîner de la part de Vassilissa Iégorovna.

Chvabrine déclara qu’il m’accompagnait.

En nous approchant de la maison du commandant, nous vîmes sur la

place une vingtaine de petits vieux invalides, avec de longues

queues et des chapeaux à trois cornes. Ils étaient rangés en ligne

de bataille. Devant eux se tenait le commandant, vieillard encore

vert et de haute taille, en robe de chambre et en bonnet de coton.

Dès qu’il nous aperçut, il s’approcha de nous, me dit quelques

mots affables, et se remit à commander l’exercice. Nous allions

nous arrêter pour voir les manoeuvres, mais il nous pria d’aller

sur-le-champ chez Vassilissa Iégorovna, promettant qu’il nous

rejoindrait aussitôt. «Ici, nous dit-il, vous n’avez vraiment rien

à voir.»

Vassilissa Iégorovna nous reçut avec simplicité et bonhomie, et me

traita comme si elle m’eût dès longtemps connu. L’invalide et

Palachka mettaient la nappe.

«Qu’est-ce qu’a donc aujourd’hui mon Ivan Kouzmitch à instruire si

longtemps ses troupes? dit la femme du commandant. Palachka, va le

chercher pour dîner. Mais où est donc Macha[31]?»

À peine avait-elle prononcé ce nom, qu’entra dans la chambre une

jeune fille de seize ans, au visage rond, vermeil, ayant les

cheveux lissés en bandeau et retenus derrière ses oreilles que

rougissaient la pudeur et l’embarras. Elle ne me plut pas

extrêmement au premier coup d’oeil; je la regardai avec

prévention. Chvabrine m’avait dépeint Marie, la fille du

capitaine, sous les traits d’une sotte. Marie Ivanovna alla

s’asseoir dans un coin et se mit à coudre. Cependant on avait

apporté le _chtchi_[32]. Vassilissa Iégorovna, ne voyant pas

revenir son mari, envoya pour la seconde fois Palachka l’appeler.

«Dis au maître que les visites attendent; le _chtchi_ se

refroidit. Grâce à Dieu, l’exercice ne s’en ira pas, il aura tout

le temps de s’égosiller à son aise.»

Le capitaine apparut bientôt, accompagné du petit vieillard

borgne.

«Qu’est-ce que cela, mon petit père? lui dit sa femme. La table

est servie depuis longtemps, et l’on ne peut pas te faire venir.

-- Vois-tu bien, Vassilissa Iégorovna, répondit Ivan Kouzmitch,

j’étais occupé de mon service, j’instruisais mes petits soldats.

-- Va, va, reprit-elle, ce n’est qu’une vanterie. Le service ne

leur va pas, et toi tu n’y comprends rien. Tu aurais dû rester à

la maison, à prier le bon Dieu; ça t’irait bien mieux. Mes chers

convives, à table, je vous prie.»

Nous prîmes place pour dîner. Vassilissa Iégorovna ne se taisait

pas un moment et m’accablait de questions; qui étaient mes

parents, s’ils étaient en vie, où ils demeuraient, quelle était

leur fortune? Quand elle sut que mon père avait trois cents

paysans:

«Voyez-vous! s’écria-t-elle, y a-t-il des gens riches dans ce

monde! Et nous, mon petit père, en fait d’_âmes_[33], nous n’avons

que la servante Palachka. Eh bien, grâce à Dieu, nous vivons petit

à petit. Nous n’avons qu’un souci, c’est Macha, une fille qu’il

faut marier. Et quelle dot a-t-elle? Un peigne et quatre sous

vaillant pour se baigner deux fois par an. Pourvu qu’elle trouve

quelque brave homme! sinon, la voilà éternellement fille.»

Je jetai un coup d’oeil sur Marie Ivanovna; elle était devenue

toute rouge, et des larmes roulèrent jusque sur son assiette.

J’eus pitié d’elle, et je m’empressai de changer de conversation.

La fille du capitaine(#13798) · 第 1 / 9 段